‹ Le mal du siècle. Scènes de la vie comtemporaineChapitre 18 sur 30 · LA TENTATIVE SUPRÊME · texte numérisé non relu

LA TENTATIVE SUPRÊME

une couple de jours, j'espère que vous en prendrez votre parti, n'est-ce pas?

— Ah f je vous en prie, dit le jeune homme, d'une voîx suppliante, essayez l'impossible pour me mettre dès aujourd'hui en possession de l'argent. Je ne veux plus passer la nuit au Wulfhof. Rien n'est assez puissant pour me faire chanceler dans cette résolution.

— Vous avez le droit de commander, dit l'intendant avec un triste abattement. Quelque fatale que soit votre résolution, j'obéirai à votre désir. Avant ce soir, vous serez en possession d'une bonne partie de l'emprunt. J'ai vos pleins pouvoirs par écrit, et puis, par conséquent, agir sans votre intervention personnelle. Êtesvous content de moi, Daniel ?

— Je vous remercie, Willibald. Votre affectueuse complaisance pourrait être pour moi un doux souvenir. Hélas ! elle doit, pour mon cœur insensible, être une accusation et un éternel remords. Si je pouvais seulement vous accorder la récompense que vous avez méritée, une petite compensation pécuniaire ; mais, matériellement et moralement, je suis tombé dans le plus profond découragement.

— Vous pouvez me donner une récompense, dit l'intendant, et je vous prie de me l'accorder.

— Tout, tout ce dont je suis capable.

— Depuis que vous êtes revenu de Paris, Daniel,

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j*ai, da matin jusqu'au soir, épié vainement Toccasion d'être seul avec vous. J'avais espéré que mon expérience, mes services rendus et mon attachement éprouvé seraient assez puissants sur votre âme pour vous faire renoncer à retourner à Paris. Bien que cet espoir soit complètement éteint en moi, je songe cependant à remplir encore un devoir en vous éclairant sur votre situation, et, s'il est possible, en vous préparant à renaître im jour à la vérité et à la paix du cœur. La récompense, la faveur que je vous demande, c'est de vouloir bien m'écouter pendant quelques instants avec indulgence et patience.

— Par pitié, Willibàld, n'essayez pas d'empêcher ce départ immédiat : cela ne pourrait rien contre ma résolution et cela me ferait souf&ir inutilement... Eh bien, parlez, je vous écouterai puisque vous le désirez.

L'intendant approcha une chaise, s'assit devant le jeune homme, et dit d'un ton calme :

— Daniel, il existe aujourd'hui une maladie que nos ancêtres ne connaissaient pas. Elle est le fruit de notre siècle d'incrédulité et de doute. Quelques-vms la nomment le mal du siècle^ mais on pourrait la nommer aussi la consomption de Vâme, car elle ronge lentement, \ elle épuise les forces morales, et dessèche la source même de tout sentiment; mais elle laisse au corps sa force et ne tue que le cœur. Ce mal règne presque

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exdofiiyftmânt dans les grandes villes et fiappe sortoat les jeuDas gens les plus sensibles, les plus confiants, les plus richement doués. Pour vous iaire comprendre comment cette maladie naît et empire peu à peu jusqu'à devenir incurable, je supposerai un jeune homme simple de cœur et plein de foi daps le bien qui entre dans une grande capitale^ — à Paris, par ezemple, -pour y passer quelque temps. S'il échappe àla séduction qui se lève à chacun de ses pas , il trouve le vrai , le noble et le beau comme en tout endroit, et le mal dont nous parlons lui reste inconnu ; mais dans un tel centre de civilisation humaine^ et aussi de corruption humaine, le vice a réuni tous ses moyens de séduire. Notre jeune honame ^ nous le supposons -* est moins heureux. Désarmé contre les pièges du monde, uniquement conseillé par ses passions, il se laisse entraîner; et, sans la savoir, pour ainsi dire, il est irrésistiblement emporté par le torrent d'aveugles plaisirs. Lui, ange de laloyauté, of&e son amour à des femmes sans cœur ; il offre son amitié à des hommes sans sentiment; il met sa confiance en des gens qui le regardent comme leur I»oie et qui ne connaissent d'auti»es lois qu,e leurs désirs matériels et leur égoïsme sans âme. Au monde corrompu dans lequel il se meut, il demande la vérité, la générosité, l'amour, et ne trouve naturellement que lafemswtô, la lâcheté et le vil intérêt personnel B

quand, par toutes ces tromperies et ces déceptions, il se sent blessé dans sa foi et dans son espoir, il ose dire qu'il n'y a pas de femmes dignes de respect, pas d'amis fidèles, pas *de cœurs généreux ; alors il blasphème Dieu en s'écriant qu'il n'y a ni vertu, ni vérité sur la terre, parce qu'on ne les trouve pas dans la mare fangeuse des passions déchaînées I

Daniel avait d'abord écouté avec une sorte de condescendance forcée les paroles du vieillard ; mais peu à peu le ton calme et imposant de sa voix avait fait impression sur son âme , il avait posé la tête sur la main et fixait son regard avec attention sur les lèvres de l'intendant.

'^ Ce n'est cependant rien, poursuivit celui-ci, que la révolte d'une âme égarée, mais vertueuse, contre le mal. Bientôt il se laisse aller à l'oubli complet de l'honneur et du devoir; et le remords; ce vers rongeur, commence à dévorer son cœur. Poursuivi sans trêve par cet accusateur, il sent cent fois une tendance à fuir l'erreur et à sauver sa foi menacée ; mais les passions conservent chaque fois la victoire. Puis il s'efforce de troubler dans son esprit la notion du bien et du mal. Pour échapper à la responsabilité qui l'effraye, il s'efforce de douter de la vérité de la vertu, et cherche une excuse à sa propre erreur dans le prétexte que tout sur la terre est fausseté et vice. £le qui , d'abord le cri dç

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