‹ Le mal du siècle. Scènes de la vie comtemporaineChapitre 19 sur 30 · LA TENTATIVE SUPRÊME · texte numérisé non relu

LA TENTATIVE SUPRÊME

détresse de son âme pleine d'angoisse, devient on bandeau aTeuglant , qu'il se met volontairement sur les yeux.

— Willibald, qui vous a dit tout cela? demanda le jeune homme avec stupéfaction.

Sans répondre à la question de Daniel, le vieillard reprit avec plus d'expression :

— Mais on ne renie pas impunément ainsi le sentiment inné de la vertu, et on ne détruit pas par de vaines paroles le besoin de notre nature morale de croire au bien et au vrai. Notre jeune homme remarque bientôt que le vide se fait dans son cœur, que les ténèbres se répandent autour de lui, que sa sensibilité et sa puissance de Jouir diminuent, à mesure que le désenchantement se glisse comme un serpent dans son sein. Alors viennent des instants où il recule d'efiroi devant le spectre du doute qui grimace devant lui; alors il écoule la voix de sa conscience accusatrice; et, s'il pouvait le faire d'un seul effort, il détournerait ses lèvres de la coupe empoisonnée; mais son orgueil, ses mauvaises idées, les conseils pernicieux des faux amis étouffent chaque fois la bonne inspiration de son cœur. Lui, qui est doué de force d'âme, il tombe sans en reconnaître la véritable cause, dans un état d'incompréhensible faiblesse d'esprit. Entre le cri de sa conscience et le conseil de son faux orgueil, il est perpétuellement

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ballotté im& une accablante ûxcertltude. Jl veut fidi^ pe qui est bien, et n'en a pas la puissance; il veut s'aveugler dans Terreur et ne fait que des choses qui lui inspirent de Thorreur et aggravent de plus en plus sa situation. Grâce à cette alternative de doute et de résolution > de repentir et de nouveaux faux pas, de conceptions du mal et d'impuissance pour le bien, il s'engage dans son âme une douloureuse lutte, il se produit une sombre tempête de pensées incertaines, une fièvre sans relâche... Et alors, il est possible aussi^ Daniel, que le corps de notre jeune homme, grâce aux orageuses secousses de son esprit, tombe malade et que ses nerfs soient frappés d'une sensibilité maladive. Pauvre" jeune homme égaré I il possède encore tous ses dons, toutes ses forces morales, toute sa foi. N'est-il pas déplorable que le courage lui manque pour se tirer, par un seul instant de volonté, de l'abîme de doute et se délivrer de l'affreuse torture qui rend son cerveau malade et obscurcit sa raison. Me tromperais-je, Daniel, en pensant que l'histoire de ce jeune homme a beau* coup d'analogie avec ce qui s'est passé dans votre âme pendant votre séjour dans la capitale de la France?

— Ah ! s'écria le jeune homme avec une amère iro* nie, plût à Dieu que je ne fusse pas plus loin sur' le chemin du doute. Je comprends votre généreux dessein, WiUibald', et vous en suis reconnaissant ; mais, j$

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waaea {«rie, renoncez â tout espoir : il est trop tard.

Le vieillard frémit en entendant les froides paroles du jeune homme; avec un certain dépit dans la voix, il dit:

— Eh bien, Je vais continuer l'histoire du jeune homme,*— non pour trouver la moindre ressemblance avec Tétatde votre âme, mais pour vous faire voir ce qu'on devient, lorsqu'on ne quitte pas à temps ce chemin fatal. J'ai dit que notre jeune homme avait été jusqu'à feindre le doute, et s'était eûorcé ainsi de se mettre un bandeau sur les yeux. Et là est la preuve qu^il n'est pas trop tard, comme vous le dites ; car celui quia besoin d'un bandeau qui Taveugle pour se livrer au vice, reconnaît au moins que le vice lui Inspire de l'horreur : il rend encore hommage à la dignité morale de l'homme ; — mais il n'écoute pas les avertissements répétés de sa conscience, et continue à jouer avec le feu dévorant du doute,, alors ses dernières forces se perdent pour tout de bon, et bientôt il ne lui reste plus CHubre de puissance, sinon pour le mal seul. Il se révolte avec rage contre son sentiment inné ; il veut se délivrer de l'inquiétude qui le torture ; il veut tuer le ver qui le mord au cœur. Puis vient la raillerie, — cet éclair sorti de la nuit d'une conscience coupable et trop lâche pour revaiîr à la vertu et à la vérité. La religion, la moralité, lô9 lois du sacriflce, le sentiment du devoir, tout ce qui

peut arrêter les passions dans leur essor, doit être jeté en proie à Tironie. Et ainsi, de sarcasme en sarcasme, —et quand on ne pense cpi'à échapper à toute dénéga^ lion, — on trouve enfin qu'on n'a raillé que son propre être, qu'on n'a rien étouffé que sa propre âme. Si ensuite, dans une heure de clarté, on jette un regard dans son cœur, on recule avec horreur, conune devant le vide affireuz de Tablme.. .

— Taisez-vous, taisez-vous, Willibald, murmura Daniel ; vous me faites trembler. Pourquoi me mettre si vivement sous les yeux la fatale vérité? Aussi la .cruelle blessure de mon cœur ne se guérira pas parce que vous l'ouvrez violemment et me forcez d'en sonder la profondeur...

— A-t-on une âme remplie d'instincts matériels, poursuivit le vieillard, alors tout est fini; la tempête a fait rage, la conscience étouffée se met au repos dans une insensibilité animale, et le cœur matérialisé, devient incapable de toute autre émotion, que celles que nous avons en commun avec les animaux sans raison. Hélas 1 j'ai bien entendu quelqu'un vous prôner cette situation comme le but vers lequel la philosophie humaine devait tendre, comme vers le faite de la grandeur morale. Quel affreux blasphème! celui qui a conservé quelque chose de sa confia? :e innée, et avec cette confiance, la puissance de sentir, d'^iimer et d'espérer, serait un

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nain; mais celui gui ne croit plus, ne sent plus, et est incapable de sacrifice et d'amour, celui*Ià est un géant. Ainsi, pour être grand moralement, il faut d'abord être semblable à la brute. Et insulter au Créateur et cracher à la face de Thumanité, ce serait la sagesse : méprisable raillerie!

Daniel saisit la main du vieillard avec une force convulsive.

— Waiibald, ô Willibald, pourquoi m'avez-vous envoyé à Paris? s'écria-t-il. C'est la vérité que vous dites. C'est ainsi qu'on roule sur la pente du doute jusqu'au désenchantement, et quand on sent le fond de l'abîme^ notre cœur est glacé et mort pour jamais.

— Cela peut être vrai pour certaines personnes que je connais, dit l'intendant. Pour vous, Daniel, c'est radi-

h Gaiement faux. J'ai poussé cette histoire à l'extrême, / pour vous montrer qu'elle est pour un cœur qui s'abandonne aux instincts matériels, et aussi à la longue pour des âmes bien douées, le- terme du chemin du doute et de l'ironie; mais. Dieu en soit béni, Daniel, vous êtes encore loin de là I Croyez-moi, il vous reste encore assez de forces vives, pour vous sauver de la sombre nuit de l'incrédulité. j

— A moi ? Il me resterait encore des forces vives? Les derniers germes de foi ne seraient pas éteints dans mon cœur ? murmura le jeune homme avec un sourire d'in-

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crédulité, Vous vous trompez, Willibald, Qu'est-ce autre chose que la destruction de toute foi et de toute espérance en moi, qui me retient si impitoyablement; dnseveli dans l'enfer du désespoir ?

— Non, Daniel, c'est le cri de détresse de votre âme effrayée qui recule devant le menaçant désenchante-' ment; c'est la voix du sentiment inné de la vertu qui vous crie qu'il est encore temps de vous sauver. Si ridée du vrai et le penchant pour le bon étaient éteints en vous, pourquoi le doute vous inspirerait-il de l'horreur? Pourquoi la pensée que toute foi est morte en vous, vous accablerait-elle de désespoir?

Le jeune homme se tut et parut chanceler dans sa conviction, ou du moins l'intendant crut remarquer querque chose de semblable. Cette conjecture remplit de joie le cœur du vieillard.

— 0 Daniel, dit-il, ayez confiance dans ma longue expérience et dans mon attachement éprouvé I Restez ici, restez ici deux moi^ seulement, vous verrez comme tout vous sourira bientôt, comme votre esprit sera rafraîchi et fortifié à respirer cet air que ni le vice , ni le doute, nil'ironie, n'ont souillé. Oui, oui, Daniel, mou fils, mon ami, il n'y a encore rien de perdu I Soyez sûr 'que toutes les forces de votre cœur refleuriront comme les plantes printani^res après un long hiver. Yousaime« r^z Dieu pour sesbienfaitSi la nature pour ses beautés,

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h Tîe pour mi douces émotions. Ici vous trouverezi sur Totie sol natal» la paix perdue de Fâme, des gens gui vous estiment, des amis qui vous aiment, ime tendre fiancée et enfin aussi une famille bien-aimée. Daniel, cet avenir n'est^il pas assez beau, pour vous exciter à un instant de volonté et de résolution.

Le jeune homme secoua la tête, tandis que ses lèvres murmuraient quelques paroles incompréhensibles. Il semblait livré à \m douloureux combat, car déjà ses bras se tordaient visiblement, et sur son visage couraient des frissons de fièvre.

Pendant quelques instants, l'intendant, la lueur de l'espoir sur le visage, contempla le jeune homme rêveur. Puis il dit d'un ton plein d'expression et en suppliant :

— Daniel, j'étais Tami de votre père, je vous ai élevé comme mon propre fils, j'ai concentré sur vous, avec une naïve confiance, tout mon espoir, tout mon orgueil, tout mon amour. Je suis, vis-à-vis de vos défunts parents , responsable de votre bonheur. Ah ! ne condanmez pas mes cheveux blancs à un éternel remords 1 Ne me faites pas descendre dans la tombe avec la conviction que je suis la cause de votre perte 1 Ohl faites que je puisse répondre sans effroi à la voix de votre père qui me crie du fond du tombeau. .. a Willibaldi WiUibald, qu'as*tu fait de mon enfant ? »

^ Mon Dieu» mon Dieu, s'écria Daniel d'un ton désespéré, encore Tincertitude et le doute ! Que faire? rai pitié de votre amour sans bornes, Willibald; je donnerais la moitié de ma vie, pour pouvoir faire ce que vous désirez; mais... mais Gombert? Devrai-je Tabandonner, le trahir ?

— Non, il partira de son propre mouvement, Daniel. Ahl puisse le Seigneur dans» sa bonté vous délivrer bientôt de ce cruel ennemi de votre âmô I

Ils entendirent tout à coup au-dessus de la chambre où ils se trouvaient , quelques lourds pas d'homme qui faisaient craquer le plafond et une voix joyeuse dont les sons retentissaient dans les corridors du premier étage.

— Malheur! malheur, le voilà! s'écria l'intendant en frissonnant de dépit et de tristesse.

— Gombert ! c'est Gombert qui vient ! murmura le jeune homme.

— Eh bien, Daniel, dit le vieillard, décidez sur voïre sort, sur le mien ; parlez, résisterez-vous aux perfides conseils de Gombert ? Resterez-vous au Wulfhof?

— Non, non, c'est décidé! s'écria le jeune homme, tandis qu'une violente agitation nerveuse s'emparait de lui. Plus un jour ! Et, Willibald, si vous faites encore des efforts pour me retenir, je fuis loin d'ici, sans ressources, sans adieu, pour n'y revenir jamais... jamais !

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— Hélas 1 gu'il en soit donc ainsi 1 dit l'intendant en poussant un douloureux soupir. Je me soumettrai à la fiitalitë ; et, si rien ne peut vous faire renoncer à votre projet, je remplirai ma promesse et vous procurerai de Talent avant ce soir; mais je vous en prie, Daniel, accordez-moi encore un instant d'attention et n'oubliez jamais ce que je vais vous dire. L'argent gui vous reste sera un jour à sa fin, alors quelque chose vous renverra vers le lieu de votre naissance , mais vous hésiterez ; la honte, l'orgueil, s'efforceront de vous retenir • vous craindrez que la pauvreté ne soit ici, pour vous, une humiliation continuelle. N'écoutez pas cette crainte, elle est fausse. Par mes soins et mon travail je vous garderai de tout besoin , de tout abaissement. Vous habiterez le Wulfhof en pleine paix. N'en doutez pas, mon amour sera assez puissant pour vous protéger jusques-là. Daniel, promettez-moi qu'un jour, vous viendrez demander à votre patrimoine paternel et à votre vieil ami Willibald, la paix du cœur et le bon* heur de votre vie! Promettez-moi que vous me per« mettrez un jour de faire pour vous, ce que votre père a fait jadis pour moi.

— Pourquoi vous tromper? dit le jeune homme en soupirant et^avec un triste sourire sur les lèvres.

Les sons de la voix de Gombert retentissaient dans la salle d'en bas, et paraissaient se rapprocher.

Les mains jointes et avec une hâte ûéiretuie l'intendant dit :

— Si une aussi consolante perspective ne peut vous vaincre, Daniel, faites cette promesse, par reconnaissance, par générosité. Ayez pitié du vieil ami de votre père, ayez pitié de celle gui n'a vécu que pour vous aimer I Pitié pour la pauvre Céleste 1

— Céleste 1 oui, Céleste I Sort fatal I Je devais être son époux, et je suis son cruel bourreau I murmura le jeune homme avec agitation.

— Et cependant, s'écriart-il, par un seul mot je puis la combler de bonheur I ce mot...

La porte de la chambre s'ouvrit et Gombert surprit Tintendant suppliant encore, les mains jointes, le jeune homme de lui donner une réponse favorable. Le vieil* lard laissa tomber les mains et s'efforça de prendre une attitude indiSérente*

Le compagnon de Daniel semblait ne pas ressentir les suites de l'orgie de la veille ; son visage attestait quelque fatigue ; mais le sourire qui se jouait sur ses lèvres était plus ouvert et moins railleur qu'ordinairement.

Il s'approcha de Willibald et dit :

— Il ne faut pas vous cacher pour moi, monsteur l'intendant. Quand on crie certains noms avec tant de force qu'ils retentissent dans la grande saUe^ mx ne ^

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