LA TENTATIVE SUPRÊME. M
peut guère espérer le secret. Ahî ah! vous parliez de Céleste ? Et votre jeune maître s'est de nouveau laissé vaincre? Il demeurera désormais au Wulfhof, n'est-ce pas? Quanta moi, il ne me reste qu'à faire mon paquet et à letoumer seul à Paris pour y maudire à mon aise les faux amis? Ah ! nous verrons bien qui rira le dernier 1
— Cesse ce langage, Gtombert, s'écria le jeune honune. C'est toi seul qui te trompes ici. Nous quittons le Wulfhof et le pays dès aujourd'hui, avant le soir; et ne raiUe pas : cette fois, ma résolution est si fermement prise, que ni toi, ni personne, quel qu'il soit, n'aurait la puissance de me faire rester ici jusqu'à demain.
— Ah! ah! murmura Gombert étonné. Le Wulfhof est donc vendu ? Combien en a-t-on obtenu?
— n n'est pas vendu et ne le sera pas.
— Ah çà, Daniel, pas de mauvaise plaisanterie, s'il te plaît. Me crois-tu assez sot pour te laisser partir sans argent?
— n y aura de l'argent.
— Oui, mais combien?
Le jeune homme regarda l'intendant, comme s'il voulait lui répéter la question. !
Le vieillard, s'avançant, dit à Gombert : — i î^ermettez-moi de vous expliquer l'affaire. Ma-
dame van Everdael veut bien acheter la propriété avec les champs et les prairies qui en dépendent ; mais elle offre treize mille francs de moins que notre estimation. J'ai trouvé quelqujun qui consent à prêter à M. Daniel le montant total de leur valeur, bien entendu de la valeiu! non hypothéquée.
— Diable I dit Gombert, celui-là doit être un malin oiseau ou un imbécile. Cette personne nous donnerait donc cent treize mille francs ?
— Oui, cent treize mille francs.
— Aujourd'hui? Alors je n'ai pas d'objection à ce que nous partions. Je consens même à ne plus rester une minute, dès qu'on nous aura montré l'argent.
— Si on lui accorde quelques jours le prêteur pourra probablement réunir toute la somme, remarqua l'intendant. Vous comprendrez, monsieur, qu'on ne garde pas chez soi cent treize mille francs en argent comptant et que, pour faire un payement aussi considérable, il faut vendre beaucoup de rentes sur l'État et d'autres ^ fonds publics.
— Que signifie cette explication préliminaire? s'écria Gombert avec ironie. Vous voulez nous renvoyer d'ici les mains vides? Gela ne réussira pas, intendant.
Le vieux Willibaldy bien que blessé de l'insolence de Qombert, garda son calme. Un sourire presque imper-
LA TKNTAtiVB SUPRÊME. 205
oeptible de dédain fat le seul signe de son mécontentemenL
— Plus longtemps M. Daniel restera, mieux cela vaudra, dit-il. Ce n'est pas moi qui Texcite à retourner d Paris. Mais il veut encore repartir aujourd'hui ; sur sa prière je lui ai promis d'aller trouver le prêteur et j 'irai , seul ou avec lui, à Gourtrai, pour déposer le papier qui permettra de lever au moins une partie de l'emprunt.
— Oui, tout cela me semble équivoque et louche. Combien nous procureriez-vous donc?
— Probablement environ cinquante mille francs. Cela me paraît sufiBsant pour attendre le reste pendant quelques semaines.
— Ah! cela vous semble suffisant I dit Gtombert en ricanant. Je suis curieux de savoir ce que Daniel en pense.
— Ce n'est pas assez, Willibald, dit le jeune homme • Je vous en prie, tâchez de nous procurer une sommo plus considérable.
— Eh bien , je tâcherai de vous apporter soixante mille francs en lettres de change sur Paris, répondit l'intendant. Sera-ce bien ainsi?
Le jeune homme secoua la tête négativement, mais parut hésiter à demander une somme plus forte.
-— Allons, allons, dit Gombert, en lambinant comme cela nous n'en viendrons jamais où nous devons être:
106 tK MAL DU SIÈCLE.
Ce ga*il nous faut pour pouvoir partir, c*e8t cent mille
francs.
— Cent mille francs ! répéta le vieillard, que voulezvous donc faire de cette somme pour que vous la demandiez immédiatement ?
— Bah I bah I pourquoi cacher ce qui est ordinaire et naturel? dit Gombert. Voyez*vous, intendant, nous avons encore à Paris une dette considérable. La reconhaissance de cette dette est signée par Daniel et par moi. Il ne nous est pas possible de mettre le pied à Paris, si nous n'avons pas l'argent nécessaire pour faire honneur à notre signature. Pour cela seul il faut soixante mille francs. .
— Ciel 1 vous ayez une dette de soixante mille francs ! s'écria l'intendant avec une surprise pleine d'anxiété.
—Eh bien , qu'y a-t-il de contre nature et d'étonnant dans ce fait? dit Gombert en riant. N'ayez pas l'air si abattu, intendant ; il doit vous être bien indifférent que nous ayons soixante mille francs de plus ou de moins i dépenser ; mais vous aurez sans doute puisé, dans ma révélation, la conviction que nous ne pouvons nouS mettre en route avec moins de cent mille francs.
M. Willibald reprit son calme et dit :
— Soit! je ferai tout ce qui dépend de moi pour obtenir aujourd'hui la plus forte somme possible. Si je ne iHiis arriver  la réalisation de oent mille francs, je
LA TEMàTIVS 8UPRÊMB« a07
etoifl pottToir vous prédire que je trouverai plus de Boixanfe mille francs.
— Plus, I)eaucoup plus, intendant.
— Laissea-moi essayer, j'espère que M. Daniel sera content de mon zèle à le servir. Je vais partir immédiatement Si tout réussit à mon gré, je serai de retour dans Taprës-dlnée avec l'argent. Attendez avec patience . mon retour.
Le vieillard quitta la chambi^e.
— AUonSi Daniel, j'ai la tête un peu étourdie ; à voir ton visage, le cerveau doit aussi un peu te brûler. L'air frais nous remettra; et puis j'af encore à te parler sérieusement de nos affaires. Qui diable t'a mis ainsi tout à coup le couteau sur la gorge pour que tu prennes la fuite comme un débiteur qu'on veut incarcérer? Allons, allons, nous causerons tout en nous promenant.
Daniel suivit son ami en silence dans les corridors de la maison et dans la cour : tous deux disparurent dans les détours d'un sentier ombragé
Dans l'après-dînée, une voiture attelée de deux chevaux se trouvait dans la cour du Wulfhx)f, près de la porte de la noiaison.
Josse se tenait à l'entrée, prêt à abaisser le marchepied. Il regardait par terre et songeait; seulement par-
fois il tournait la tête un peu de côté et jetait un rapide regard dans un coin éloigné de la cour, où une jeune fille pleurait, le tahlier siu» les yeux.
On pouvait voir, aux portes des écuries et des granges, les ouvriers et les servantes passer de temps en temps la tête et regarder timidement autour d'eux^ jeter à Josse un coup d'œil de mépris et un de pitié sur la pauvre vachère Barbe.
— L'innocent et doux agneau, pensaient-ils, gui verse encore des larmes au départ du vaurien qui est la cause de sa douleur !
Tous se taisaient avec une sorte de crainte et de respect. Sur le Wulfliof régnait un solennel silence. Les animaux eux-mêmes, dormant leur somme de midi^ ne trahissaient pas leur présence par le moindre bruit...
La porte de la maison s'ouvrit. Daniel et son ami s'avancèrent dans la cour; Willibald, le visage pâle^ mais calme d'expression, les suivit.
— Ainsi, monsieur l'intendant, dit Gombért, vous nous restez redevable de trente-trois mille francs. Et nous pouvons compter que cette somme iious sera envoyée à notre première demande ?
— Au bout d'un mois, à la première demande de M. Daniel, répondit tranquillement Willibald.
— C'est bien. Viens, Daniel, ne traînons pas. Nous partons I
LA TENTATIVE SUPRÈHS. M
Le jeune honune prit la main du vieillard, la serra avec effusion et dit d'une voix émue :
— Adieu, bon Willibald. Ayez pitié de mon sort... Et si une femme au noble cœur, gui était ma seconde mère, si Fange gui a illuminé ma jeunesse de ses purs rayons d'amour vous demandent guel salut je leur ai envoyé en partant, dites-leur gue je les supplie de ne pas oublier dans leurs prières le malheureux gui, jusgu'à son dernier soupir, gardera le vivant souvenir de leur admirable bonté... Adieu! adieu !
— Daniel, rappelez-voûs mes dernières paroles de ce matin, balbutia l'intendant en soupirant. Je prierai Dieu, des cœurs plus purs le prieront gu'il vous arrête sur le bord de l'abîme. Adieu et ne désespérez pas... mon pauvre, mon malheureux Daniel I
Des larmes silencieuses coulèrent sur les joues du vieillard et il porta les deux mains à ses yeux.
Un cri sourd s'échappa du sein du jeune homme... mais Gombert le prit en riant par le bras et l'enlralna vers la voiture.
; La poi-tière fut fermée.
; — Josse, fouette les chevaux! cria Gombert. En avant I Et montre gue tu connais ton métier.
Le claguement du fouet retentit dans la cour ; les chevaux excités, frappèrent du pied la terre avec impatience et s'élancèrent rapidement à travers la porte du
Wulfho£ Le saDie du chemin vola dand Tairet bientôt la voiture disparut dans un gris nuage de poussière.
L'intendant rentra à pas lents à la maison... Le même silence continua de peser sur le Wulfhof, comme si rien n'était arrivé. Un seul cri s'était fait entendre ; c'était un cri de détresse poussé par la vachère Barbe en voyant disparaître sans adieu l'homme gu'elie^vait aimé pendant tant d'années.
LA TAISTB NOUTBI.I.B. 111
U TRISTE lOUVELil
Dëd q\^è Barbe eut trait les vaches et ga'elle eut tôrminè son premier travail du matin, elle quitta Id Wulfhof avec une cruche étincelante, remplie de lait, et prit le grand chemin de la crête des collines.
Le soleil était déjà au-dessus de Thorizon et hrillail de tout son éclat sur sa route d'azur foncé. Sous sa fécondante chaleur, les fleurs du printemps déployaient leurs calices; les oiseaux sautillaient et chantaient, heureux de vivre sous le feuillage brillant; la dernière brume de la nuit s'évaporait du fond des bois, comme des tourbillons d'encens dans les airs... : Barbe, la courageuse et joyeuse fillette, laissait maintenant pendre sa tête sur sa poitrine et marchait en chancelant au bord du sentier. Ses yeux étaient rouges et ses joues pâles; et les soupirs gui s'échappaient par intervalles de son sem oppressé atiostaient un chagrin profond et un amer désespoir.
Plongée dans une douloureuse rêverie, eue pouisui-
2it LB MAL DU SIÈCLE.
yait son chemin sans faire aucun geste qui vint trahir les mouvements de son âme.
Une fois seulement elle s'arrêta. Presijue à ses pieds tombèrent deux petits oiseaux gui l'efirayërent pat leurs cris. Les pauvres petites bêtes semblaient vouloir se battre: mais ce n'était qu'un jeu; car immédiate* ment elles s'envolèrent, roulèrent et tournoyèrent dans les airs l'une après l'autre, et firent retentir le feuillage de leurs joyeux gazouillement. Puis un des oiseaux, las de folâtrer, se posa sur la plus haute branche d'un saule, et modula un chant si aigu, si courageux et si enthousiaste, que Barbe en fut émue. L'autre oiseau s'abattit sur le chemin, prit un brin de paille dans son bec et s'envola jusqu'au plus profond du taillis.
Deux larmes brillantes tombèrent sur les joues de la, jeune fille rêveuse, et elle dirigea un triste regard vers le ciel, comme si elle voulait se plaindre à Dieu ; mais elle pencha de nouveau la tête, suspendit le pot de lait à son autre bras, et reprit sa marche avec plus de hâte qu'auparavant. Enfin, elle entra dans ime allée qui descendait la douce pente de la colline. Quelques instants après, elle franchit une barrière ouverte, traversa un jardin plein de fleurs, jusqu'à la porte d'une petite jolie maison de campagne, où elle sonna.
Une vieille servante, une canette à la main, ouvrit la porte et dit :
LA TRISTE NOUVELLE. Ut
— Eh, bonjour, Barbe t II ne faut pas Ven àUefi entends-tu? mademoiselle Céleste a dit qu'elle voudrait bien te parler. Donne-moi le lait et entre ; je vais avertir notre demoiselle. Mais ne me trompé-je pas? Tu as pleuré, tes yeux sont rouges. Qu'est-ce qu'il y a, ma chère enfant? Josse, n'est-ce pas?
En vidant le lait dans la canette, Barbe dit en soupirant :
— Ah I Thérèse, il est parti.
— Parti? Comment cela? Pour où? *
— Pour Paris, Thérèse, pour Paris et pour toujours! Je ne le reverrai plus en ce monde.
La servante lui prit la main et la fit entrer dans la maison.
— Viens dans la cuisine, dit-elle, et explique-moi ce que cela signifie. Je te donnerai une tasse de café, nous causerons un instant. Notre demoiselle, elle n'est pas encore descendue, assieds-toi.
Dès que Barbe eut machinalement satisfait à son désir, et se fut assise près de la table, la servante lui versa une tasse de café et lui demanda avec une vive curiosité :
— Il est parti, dis-tu? seul?
— Non, Thérèse, avec M. Daniel et le monsieur étranger. Tous ensemble sont partis pour Paris et ne reviendront plus jamais.
~ Cofameut? Quoi? M. Daniel est parti pour Paris? Impossiblei Barbe; notre demoiselle n'en sait rieni
— N'avez-vous pas vu passer hier au soir une voiture à deux chevaux?
— Ouii les chevaux volaient sur la chaussée, et la poussière tourbillonnait jusqu'au haut des arbres.
^ Eh bien, dans cette voiture était M, Daniel avec le monsieur étranger : et c'était Josse qui frappait et animait si fort les chevaux... Pour m'empécher sans doute de le voir pendant longtemps.
En disant ces mots, elle porta à ses yeux le coin de son mouchoir et se mit à pleurer silencieusement.
— Allons, allons, il ne faut pas pleurer pour cela, Barbe, dit la vieille servante. Une flUe comme toi, fraîche, travailleuse et honnête, peut choisir entre cent qui valent mieux que lui. Plains plutôt notre demoiselle. Pour elle, c'est une triste affaire, mon enfant. Elle est, depuis son enfance, élevée pour devenir la femme de il. Daniel, et maintenant Tespoir de toute sa vie est anéanti! Mais je ne comprends pas : comment M. de Hoogeland peut-il partir pour Paris, sans dire adieu à notre demoiselle ? Thomas, l'ouvrier du Wulfhof, m'a reconnu très-bien, lorsque je revenais de l'église ; et, parlant de M. Daniel, il portait le doigt à son front, comme s'il voulait dire que son jeune maître est malade du cerveau I Que le Dieu de miséricorde nous en
LA TRISTK NOUVELLB. ttS
garde! Ce setdit nn affireux malheur et notre demciselle en dépérirait certainement. Dis, Barbe, il n'en est rien? M. Daniel, a encore toujours toute sa raison ?
— Je ne sais ce qu'ils ont, dit la vachère au milieu de ses larmes, ils sont comme ensorcelés ; mais, c'est égal, Thérèse , ils n'en sont pas moins partis, et Josse avec eux pour toujours... Ahl comment est-il possible que les gens puissent se faire les ims aux autres tant de chagrin? Il est cependant si facile d'être heureux I
— Allons, Barbe, il faut te consoler, dit la vieille femme avec compassion. Pour parler net, Josse avec sa tête rousse n'était pas si beau que tu doives le regretter longtemps ; et, comme je viens de te le dire, tu trouve-
Iras bientôt une meilleure occasion d'entrer en ménage. — J'ai déjà cette occasion, dit Barbe.
-* Ah I et une bonne?
— Hier, vers le soir, pleine de tristesse et de désespoir, je suis courue à Sweveghem, pour me plaindre à mon oncle de mon malheur. Il y avait précisément là, un de mes cousins éloignés, François Kenkelaer, qui m'a toujours montré de Taffection et qui m'a demandé si je voulais me marier avec lui.
f î — Est-ce un gaillard éveillé ? Et est-il bon travailleur ? Et a-t-il quelque chose pour entrer en ménage?
— H a une bonne santé et un bon cœur, et ses pa-» rents peuvent lui venir en aide.
fIG tE MAL DU SIÈCLE.
— Eh bien, pourquoi n'acceptes-tu pas saproposition, innocente que tu es ?
— Oui» Thérèse, c'est facile à dire, dit la jeune fille CD soupirant. Quand on a ea pendant des années un cen liment, cela fait beaucoup de chagrin et de la peine d'y renoncer. Et puis, je n'aurais plus de repos dans ma vie. Mon pauvre Josse pourrait revenir un jour avec de meilleures pensées et me trouver mariée. Ne serais-je pas alors la cause de son malheur?
— Oh I ohl tu pousses la générosité trop loin, murmura la servante, pour un homme gui n'a plus le moindre attachement pour toi !
— Non! non! vous vous trompez, s'écria Barbe avec de nouvelles larmes, Josse est séduit ; mais il m'aime encore cependant; je l'ai remarqué plus d'une fois dans ses yeux; et lorsque, hier, il était prêt à partir, il était pâle, et je pouvais voir battre son cœur sous son habit.
Une sonnette retentit à l'intérieur de la maison.
— C'est notre demoiselle qui ap'pelle, dit la servante, elle aura entendu ta voix. Viens avec moi; je vais te conduire au salon où elle t'attend.
Suivie de la jeune fille en plem*s, elle entra dans un corridor, ouvrit un porte et dit :
— Mademoiselle Céleste, voici Barbe à qui voua douaires parler.
LA TRISTE NOUVELLE. tl7
Et, poussant la jeune fille par le bras dans la salle, die lui chuchota encore à l'oreille :
— Quand ça Bera fini, reviens à la cuisine, nous causerons encore un peu ensemble; je te donnei^aî un bon conseil et te consolerai.
Elle tira la porto derrière la vachère et disparut dans le corridor.
Madame de Berg et Céleste étaient assises à une table où leur déjeuner était servi. Toutes deux se levèisnt étonnées en voyant la vachère les yeux pleins de larmes.
— Je voulais te demander des nouvelles du Wulfhof, dit Céleste; mais comme tu as l'air affligéOi Barbe. T'est-il arrivé quelque chose de mal?
— Pourquoi verses-tu des larmes si amères, ma chère enfant? demanda la tante de Céleste.
— Ah I madame, ah I mademoiselle, dit la jeune fille en sanglotant, ils sont partis, partis pour toujours!
— Qui est parti? demandèrent à la fois les deux dames, non sans quelque pressentiment de la trista nouvelle.
— M. Daniel, Josse et le monsieur étranger, répondit Barbe. Hier, après midi, ils ont quitté le Wulfhof; pour retourner à Paris. Josse m'a dit qu'ils ne reviendraient jamais, jamais au pays.
^Mais Josse t'a dit cela pour rirC; dit Céleste en
it
pâlissant. Tu t-es laissée tiH)mper, Barbe. C'est impossible; ils seront allés à Gourtrai, ou peut-être à Gand ou â Bruxelles.
-^ Ah I ah I cette naïve Barbe qui s'est laissée conter un conte en Tair, dit madame de Berg en plaisantant. Et c'est pour cela que tu pleures?
— Je pleure parce que je suis convaincue de moû malheur, dit la jeune fille en soupirant. Si ce que Josse m'a dit n'était pas vrai, pourquoi le vieil intendant aurait-U versé des larmes lors de leur départ?
— M. Wiilibàld a versé des larmes? s'écria ma-* dame de Berg.
—Oui, et j'ai entendu qu'il disait au jeune homme : « Je prierai pour vous, mon pauvre et malheureux Daniel 1 ^
Un cri étouffé échappa à Céleste, et elle s'afbissa sur sa chaise en couvrant ses yeux de ses mains.
La conviction de la surprenante nouvelle fit xxne autre impression sur madame de Berg. Son visage parut se colorer du rouge de rindignation, et ses lèvres se contractèrent d'un sourire amer.
— C'est inconcevable! murmura-t-elle. Partir sans adieu I S'il n'est pas complètement fou, il doit avoir perdu la dernière étincelle du sentiment des convenances. Voyons, Barbe, parle avec clarté. Qu'est-ce qui 8'est passé hier au WuUhof? Quelle peut étr6 la causi û'un départ si Imprévu?
L4 TfilSTB }IOlJf£LLE. H^
--- Je n'eu sais rien, madame, répondit la jeux» flUe. Xie soir avant, coimne je l'ai dit hier à votre servante Thérèse» H. Daniel s'était mis en gaieté avec son ami, ils avaient hu beaucoup de vin et chanté de sin«guliëres chansons. Hier matin , M. Daniel était levé de très-honne heure; l'intendant est resté long* temps avec lui. Ce qu'ils ont dit, je ne le sais pas ; mais Tintendant a fait seller sur-le-champ un cheval et e9t parti pour Gourtrai. Je Ta vu revenir dans Taprôs-midi, il était pâle et semblait très*chagrin et très«inquiet. Tandis qu'il était dans la maison avec M. Daniel . Josse a tiré la vieille voiture de la cour et y a attelé les deux meilleurs chevaux. M. Daniel et son ami y sont montés ; rinten4ant s'est mis à pleurer et la voiture a disparu dans im nuage de poussière.
— Mon Dieul quelles choses étranges 1 murmura la dame surprise. C'est bien, Barbe, nous vous remer* çions.
La vachère murmura un silencieux adieu et sortit de la salle, la tête baissée.
Pendant un instant, madame de Berg regarda la jeune fille qui semblait accablée par l'incroyable nouvelle, et restait toujours muette, les mains sur les yeux. Enfin, elle s'écria d'un ton de cplère :
<— ûhl cela va vraiment trop IpinI C'est un sap* glant outrage I Yoilà donc la récompense de mon
no LE MAL DU SIÈCLE.
sacrifice et de mon amour , la récompense de vingt années de sollicitude pour son bonheur I Une servante doit venir nous dire : Il est parti 1 Ainsi, il a étouffé dans son cœur le souvenir de toute une viel Aifreuse ingratitude I
La jeune fille leva les deux mains vers sa tante et parut la supplier de pardonner à Daniel; mais la vieille dame, surexcitée par ses paroles mêmes, répondit à cette muette prière :
— Non, non, c'en est fait; plus d'excuse I Tobéirai au cri de ma dignité blessée. Ma résolution est prise irrévocablement. Depuis longtemps, tu le sais, j'avais envie d'aller habiter Bruxelles, auprès de ma sœur. Elle est veuve et sans enfants et s'ennuie dans sa solitude. Si, pendant des années, j'ai résisté à ses prières, c'était uniquement par amour pour lui et pour toi. J'espérais faire partie un jour ici d'une heureuse famille. Maintenant, cetespoirest anéanti pour jamais. Dès aujourd'hui j'écrirai à ma sœur et lui donnerai avis que je vais enfin satisfaire à son désir et habiter avec elle à
. Bruxelles, jusqu'à la fin de ma vie. Qu'on ne me parle plus de l'ingrat qui nous porte au cœur la sanglante blessure du désenchtmtement !
— Calmez-vous donc, chère tante, dit Céleste avec un accent de prière ; ayez encore im peu de compassion pour le malheureux Daniel î
LA TRIST£ MOUV&LLK. Uk
— - De la pitié ? répliqua la vieille dame irritéei de la pitié pour celui qui n'a pas même assez de recomiaissance pour être poli à notre égard ?
— Soyez au moins miséricordieuse pour moi ! dit la jeune fille. Vous le nommez ingrat, vous Taccusez sans pitié ; ah I ne comprenez-vous pas que chacune de vos paroles me fait trembler et me perce cruellement le cœur? Daniel est malade; ses nerfs ébranlés lui font cbnmiettre les actions les plus inconcevables. Il est si malheureux. Au lieu de le plaindre et d'implorer Dieu pour sa guérison, irions-nous être irritées contre lui iBt lui reprocherions-nous sa maladie même comme un crime?
Tandis que la jeune fille parlait ainsi , des larmes coulaient sur ses joues. Il était évident qu'elle-même ne croyait pas à ses propres paroles.
Madame de Berg le voyait bien, aussi ce fut avec un sourire forcé sur les lèvres qu'elle répondit :
— Voyons, Céleste, ne te trompe pas toi-même, mon enfant ; malade ou non, ce n'est pas ainsi qu'un homme se comporte quand il lui reste le moindre sentiment.
— Mais, ma chère tante, si Barbe nous avait apporté une nouvelle mal fondée ? Vous ne pouvez pas le savoir. M. Willibald nous rendra certainement visite ce matin ; attendons avant de condamner le pauvre Daniel.
t» E.K MAL DU StÈGLl.
— Tu fais dlntttileô efforts pour pouvoir ehcore espérer, Céleste^ dit madame de Berg avec une grande froideur; que les choses soient comme elles veulent, M; de Hoogeland est parti sans nous dire adieu, el le vieux Wlllibald a versé des larmes lors du départ. Cela sufat; d'autres éôlaireissements ne sont pas nécessaires pour me convaincre de la vérité de ce que Barbe nous a dit. Quant à toi, Céleste, ne crois pas que mon -dépit, à propos de la grossière impolitesse de Daniel^ me rende insensible à ta douleur. Je comprends trop combien tu dois être profondément malheureuse, combien ton cœur doit saigner de l'anéantissement de l'es^^ ' poir de ta vie...
La jeune fille sô mit de nouveau les mains devant les yeux en sanglotant*
— Mais, si la fatalité nous frappe, poursuivit la vieille dame, que pouvons-nous faire autre que nous courber sous ses coups ? Tu dois renoncer à une attente impos* Bible, Céleste; le sentiment de ta dignité te l'ordonne. Maintenantj M. de Hoogeland est parti pour Paris. Chacun s'étonnera de ce départ inexplicable , on en parlera, on saura ce qui est arrivé. Oseras-tu encore aller sans honte à l'église quand chacun interrogera ton visage et te plaindra comme une malheureuse jeune fllle trompée dans son espoir et dans son amour» !Çu ne peux rester dans ce pays, Céleste; ton honneur, ton ave-
LA TRISTI NOUVILLS. m
nir exigeât que ta t'éloignet d'un lieu où un tel outrage t'a été &it» Suis mon conseil, viens avec moi habiter & Broxelles.
— Ohl noni non> na parlez pas ainsi, dit la jeune fille d\ine voix suppliante. Quitter le lieu de ma naissance? Dire un étemel adieu à tout ce que j'ai aimé? non^seulement à lui, mais aussi aux choses qui ont vu son heureuse jeunesse. Je vous en prie, chère tante, par pitié pour mon amère douleur, revenez sur votre résolution désespérée.
— rmpossible. Céleste, 'mon dessein est invariable. Tu me connais, je suis bonne et patiente jusqu'à Texcès ; mais quand on me blesse profondément, c'en est fait. Tu es indépendante par ta fortune^ et, si tu ne veux pas me suivre, tu peux, à ton choix, demeurer ici ou ailleurs. Cependant, je ne puis croire, Céleste, que tu voudrais quitter ta vieille tante, ta mère adoptive, pour l'attacher au souvenir de celui qui récompense ton aicjour par Tindifférence.
— Si je pouvais croire à la vérité de cette accusation, dit la jeune fille, moi-même je vous prierais de m'enmener loin d'ici, loin, afin que rien ne me parlât de mon bonheur perdu ; mais, ch^ tante» vous vous trompes : Daniel m'aime encore»
— Quelle idée insensée I
— C'est une ferme conviûtioni reprit Céleste ftvec tm
su LE MAL DU SIÈGLK.
certain enthousiasme dans la-voiz. Lorsque hier, il se promenait avec nous dans le jardin, il tremblait d'ômotion à chacune de mes paroles; je voyais son âme' sourire sous son brillant regard, aussi doux et aussi affectueux que lors de son premier départ pour Paris. Croyez-moi, il y a quelque chose de mystérieux et d'inconcevable en lui ; mais, quant à son cœur, il est resté pour vous et pour moi aussi reconnaissant et aussi aimant qu'auparavant. Iraî-je demeurer à Bruxelles > pour fuir les souvenirs de notre jeunesse, et avec l'espoir que je pourrais l'oublier. Parce qu'il est malade et malheureux, devrai-je briser ma promesse et le livi^er à son triste sort? Ah! s'il revenait rétabli, et cherchait sa fiancée, comment n'accuserait-il pas Tinfidèle qui n'aurait pas eu assez de compassion pour sa maladie, pour attendre sa guérison...
La porte de la salle s'ouvrit.
— Willibald I voilà Willibaldl s'écria la jeune fille avec une grande joie, tandis qu'elle courait au-devant de l'intendant et lui prenait les deux mains.
Elle le conduisit vers la table, et lui demanda :
— Est-il vrai, monsieur' Willibald, que M. Daniel soit parti pour Paris?
— Il est parti. Céleste, dit le vieillard d'un ton triste.
— Pour toujours?
— Non, non. Qui dit cela?
LA TRISTE NOUVELLE. m
— Vous voyez bien, ma tante I dit la jeune fille, ca n'est pas pour toujours.
Mais madame de Berg resta dépitée et froide ; elle< approcha une chaise et dit :
— Veuillez vous asseoir, monsieur l'intendant , et, si c'est possible, essayez d'expliquer la conduite de M. Daniel. Je suis très-fâchée, et ce ne sont pas de simples paroles gui me convaincront qu'il ne nous a pa^grossièrement insultées, en quittant ainsi le Wulfhof^ sans venir nous dire adieu.
Le vieux WiUibald parut frémir, au ton âpre de ces paroles. D'une voix calme et triste il répondit :
— Il est parti hier, vers le soir. Je serais venu immédiatement pour vous donner avis de ce qui venait d'arriver; mais j'étais trop ému et je ne me portais pas bien.
— Vous avez versé des larmes lors du départ, n'est-ce pas? demanda madame de Berg, en Tinter* rompant.
— En effet, dit l'intendant, ce départ me déchirait le cœur.
— Je le crois bien, une pareille ingratitude I
— Non, madame, pas pour cela, répliqua le vieillard. Cela me déchirait le cœur de voir le pauvre Daniel si malade et si malheureux.
— Mais dites-nous pourquoi il est parti soudai* nement. I
m LS MAL DU 8lfiGLB«
— « Je ne le sais pas» madame.
— Comment vous ne le savez pas? Qui donc le saura? «^ C'est ainsi pourtant, dit l'intendant. Daniel, a une
incompréhensible maladie. Ses nerfs se mettent en révolte à la moindre émotion ; ses pensées sont confuses et obscures ; il ne sait ce qu'il veut ni ce qu'il désire; cent fois par jour, il change de résolution* Hier, il était terriblement ému. Si vous Taviez vu» ma* dame, soyez sûre que votre bon cœur n'eût pas résisté , à tant de douleurs : vous auriez versé des larmes de compassion» Tantôt il voulait rester au Wulfhof et rêvait une vie tranquille au milieu d'une famille bieur aimée ; puis ce bonheur semblait TefErayer, et, tandis que ce doute lui arrachait des cris de désespoir, il s'écriait qu'il voulait fuir, qu'il devait partir, sans retard, immédiatement* Et, au milieu de tous ces signes de son triste mal, des paroles de reconnaissance et d'amour lui échappaient pour vous, madame, pour mademoiselle Céleste et pour moi. En un mot, c'était comme s'il eût été frappé de folie.
— 0 mon Dieu! préservea--le d'un pareil malheur! B'écria la jeune fille, en levant ses mains au ciel.
—Non, Céleste, ne craignez pas de choses si terribles,[ dit le vieillard pour la consoler; ses nerfs seuls sont malades; quand ceux*-ci sont calmes, Daniel jouit de toute sa plénitude d'esprit, ^
LA TftiStI MOllVBt.1.1. m
^6é fêté ]^t être bonne Je n'eti doute pu; maii ion tânot^ monsieur, ne 0erail*il pas devenu quelque peu ingtàt et ifiseneible?
•M* Insensible, ingrat, son cœuri répéta Willibald, atee surprise. Je crois que sa maladie n'est qu'une sensibilité exagérée. En effet, comment serait-il possible qu'un homme insensible fût extraordinairement ému par un seul mot, par un signe» par un souvenir ? Vous l'aves vu ici, était-il insensible ?
— Oh! non, non, s'écria Céleste, c*est comme vous le Sites, bon Wîllibald, le pauvre Daniel semble soufErir d'une excitation maladive de la sensibilité.
•« C'est égal, murmura madame van Berg, Je ne lui pardonnerai jamais d'être parti, sans prendre congé de nous. Une telle conduite est indigne d*un homme bien élevé.
-~ n ne se dissimulait pas en lul-^méme, madame, qu^il allait vous donner contre lui, des motifs d'irrita tien; mais le mal. qui le domine, le faisait frémir en songeant à l'émotion qui l'attendait. Ce fut aveo les yeux pleins de larmes, qu'il me chargea de vous porter ion triste salut d'adieu.
~ Ah I il vous a chargé de nous dire adieu en sou nom? murmura la vieille dame.
*^ Yoiéi ses paroles, madame, et jugez par là s'il est parti comme un ingrate Pleurant et succombant^ pour
^ , LK MAL DU SliCLlS.
ainsi dire, sous sa douleur, U dit en sanglotant: c Si la femme au noble cœur qui fut pour moi une seconde mère ; si Tange, gui a éclairé ma jeunesse de ses doux rayons, vous demandent de quel salutjevousai chargé en m'en allant, dites^leur que je les supplie de ne pas oublier dans leurs prières l'infortuné qui, jusqu'à son dernier soupir, conservera le vivant souvenir de leur admirable bonté. »
— Ahl le pauvre Daniel I s*écria Céleste en versant des larmes abondantes.
-— Â-t-il dit cela ? dit la vieille dame aussi profon* dément touchée.
— Ce sont ses propres paroles, confirma Willibald, —Eh bien, chère tante, dit Céleste en sanglotant,
lorsque vous entendez ces choses, pouvez-vous encore dire que vous voulez aller habiter à Bruxelles I Abandonner rinfortuné Daniel? ce serait cruel et inhu* main.
— (Jue dites-vous, Céleste? s'écria l'intendant surpris. Aller habiter à Bruxelles ?
— Oui, c'est mon intention, répondit madame de Berg. Maintenant que M. Daniel est parti. Dieu sait pour combien de temps, j'ignore, intendant, s'il convient que ma nièce attende son retour.
Le vieillard prit la main de la vieille dame et dit d'un ton doux et avec m\ ^tccent d@ prière :
Lk TRUSTS NOUVBLLS. ttl
— Vous laisserez inachevé oe projet, n^est-ce pas, ma bonne et noble amie? Depuis vingt ans nous avons veillé et soigné ensemble pour protéger l'orphelin; maintenant qu'il a plus que jamais besoin de notre aide et que Taffireux mal qui le torture doit inspirer au ]^us ûsensible de la pitié, me laisseriez-vous seul chargé de l'œuvre de miséricorde et d'amour que nous avons entreprise ensemble? Ah I prenez exemple sur la bonté même de Céleste. J'étais venu ici avec la pensée que je devrais faire de douloureux efforts pour excuser Daniel auprès d'elle; car si l'un de nous avait le droit de se sentir insulté ou blessé, œ devait être elle... £t voyez, madame, en présence du malheur de Daniel, elle oublie sa propre douleur et ne pense à rien autre qu'aux souffrances de son bien-aimé... Oh! soyez bé* nie, mon enfant! La vue de votre générosité remplit mou cœur de consolation et de confiance. •• et le vieux Willibald a bien besoin de ce soutien pour ne pas succomber sous le chagrin et le désespoir.
— Allons, chère tante, laisâez-vous fléchir, dit Céleste d'une voix suppUante. Le pauvre Daniel ne pouvait venir nous dire adieu ici ; vous comprenez bien que la séparation l'eût trop vivement ému; bien que mon cœur saigne de son départ imprévu, je remercie cependant le bon Dieu de ce qu'il lui ait épargné les sont firanoes d'un triste adieu*
MO LB MAL DU SlftCLI.
La vieille dame, à demi vaincue, BeôottaktèteMâit: *- Tout cela eet bien, et -je reconnais que j'ai jugé trop gévèrement la conduite de Daniel. Les paroles qu'il a chargé l'intendant de nous porter, prouvent qu'il n'est pas tout à fait ingrat ni insensible. Son mal mystérieux m'inspire ime profonde compassien. Mais à quoi cela peut-il nous conduire d'attendre plus long» temps? Quand reviendra«t^il au WulfhofîQui peut nous dire que nous le reverrons encore? Il y a dans cette incertitude quelque chose qui^ non-seulement m'inquiète^ mais m'effraye. Si vous pouvez me tran-> quilliser sur ce points monsieur Willibald, fiâtes^le, je.vouB en prie.
—- Que répondrai-je? dit le vieillard. Je Tai inter*togé sur ses intentions. L'agitation de ses nerfs obscurcissait tellement sûu esprit, il y avait un tel désordre dans ses pensées, que je n'ai rien pu oble-nir de lui qui fût clair et intelligible. Il était évident pour moi qu'il ne savait ce qu'il faisait ou disait. Je m'étonnerais aussi peu dé le voir revenir demain que de nous laisser pendant sit mois sans nouvelles. Gela déj^end des mouvements maladifis de son âme. Espé-» rer est notre unique consolation, prier notre seul reftige ; et, quand je consulté mon cœur, j'ose ajouter : Attendre est pour nous un devoir de niiséricordô envers le malheureux qui^ après la guérison de son
LA TRISÎK NOUVELLE. m
terrible mal, ne peut retroarer le repos de Tàme que dans notre amitié et notre amour.
Madame de Berg resta quelque temps plongée dans une silencieuse méditation, tandis que Willibald et Céleste tenaient les yeut fixés sur elle avec un pressen* timent plein d'espoir.
— Eh bien, dit-elle enfin, je renoncerai pour maintenant à Faccomplissement de mon projet;' mais si Fènigme de Tincompréhensible conduite de Daniel ne se dénoue pas bientôt, j'y retiendrai et le mettrai certainement à exécution.
^Obl merci, merci» iba cbère tante I s'écria déleste avec joie.
L'intendant témoigna par quelques paroles sa reconnaissance de la généreuse indulgence de la vieille damé et lui pressa les mains. Quelques instants après, il se leva et dit:
^^ Que Dieu soit béni de ce que, dans sa bonté, il ait placé deux anges à mes côtés pour me venir en aide et me donner le courage dé remplir ma diflOicile mission. Excusez-moi si je vous quitte si tôt aujourd'hui. Le départ de M. Daniel m'impose des devoirs que je ne puis négliger. Ma présence est nécessaire au Wulf* hof ; les domestiques et les ouvriers sont agités et surpris; il ne convient pas qu'on leur laisse beaucoup de temps pour jdser sur ce qui est arrivé... Soyez tran*
23a LE MAL DU SIÈCLE.
quilles, bonnes amies, demain, comme aujourd'hui, je viendrai vous visiter. Ayez confiance ; la pénible épreuve aura sa fin; nous verrons encore Daniel heureux.
À ces mots il se dirigea vers la porte et quitta la salle. Les deux dames l'accompagnèrent jusque dans le jardin. Là, le vieillard dit encore :
— Ah I n'oublions pas ce cri de détresse qui a échappé à notre pauvre Daniel lors de son départ : « Que ceux qui m'aiment se souviennent de moi dans leurs prières I »
£t il s'éloigna d'un pas rapide par le sentier qui conduisait à la rivière.
Les deux dames le suivirent des yeux jusqu'à co qu'il eût disparut derrière la clôture du jardin.
Alors, comme si Céleste arrivait seulement à l'idée claire de la situation, elle porta la main à ses yeux, se mit à pleurer à chaudes larmes et s'écria d'une voix navrante :
— Hélas I hélas I que je suis malheureuse I venez, venez, ma tante, mes forces m'abandonnent ; je me sens défaillir. Ahl est-ce là ce bonheur si longtemps rêvé ? Quel avenir me gardez-vous, mon Dieu ?
i Madame de Berg prit sa nièce af[Iigée par le bras et la conduisit dans la maison en murmurant quelques paroles de consolation.
LB RKTOUR DK GOMBKUT. W
LE RCTOUR DE SOMBERT
L'intendant était assis sur Télévation en maçonnerie derrière le Wulfhof, le coude appuyé sur le long du mur de soutènement, la tête sur les mains, et son regard plongeait en silence dans les vallées qui s'étendaient sous ses yeux jusqu'au pied du mont de TErmi* tage.
L'aspect de la campagne avait changé. Le lin avait atteint toute sa croissance et balançait ses fleurs bleu de ciel, en ondes profondes, sous le souâle de la moindre brise; le seigle commençait à montrer les tons jaunes d'or de la prochaine maturité, tandis que le froment conservait encore la teinte sombre d'une force végétative qui n'avait pas diminué, et que l'avoine s'étendait çà et là en tissus de velours vert de mer sur la pente des collines. Le colza était déjà moissonné et le foin emporté dés prairies.
Il était visible que ni. les beautés de la nature ni la richesse des champs, n'éveillaient Tattention de l'intendant, et que, réfléchissant et songeant^ il laissait errer
m LK MAL on SltCiB.
sans bat son regard incertain dùis Tespace. Seul^ent parfois, il fixait sa vue plus spécialement sur une troupe d'ouvriers qui, au bas de la colline, non loin de Wulfhof, étaient occupés à battre du colza. Puis il suivait les mouvements des travailleurs pendant quelques instants, et, quelque triste et abattue que fût l'expression de son visage, un sourire de satisfaction ou une expression de mécontentement venait TémouToiri selon qu*il remarquait plus ou moins de zèle dans le travaîlé Mais, chaque fois, il retombait dans une rêverie qui Tabsorbait et dirigeait son regard sur la cime brumeuse du mont de TErmitage, comme si la ressemblance qu'il y avait entre Timmense et vague horizon et Fin-certitude de ses pensées, l'attirait par une force impé^ rieuse.
Tandis qu'il était ainsi plongé dans un apparent oubli de lui-même, une personne entra dans le jardin et gravit le haut balcon sans que l'intendant l'aperçût 2 cette personne resta quelques instants derrière le vieillard, le contempla avec compassion et secoua tristement la tête ; puis, elle lui posa doucement la main sur l'épaule et dit : j
! — Toujours rêveur, toujours à réfléchir! Je vous plains, mon pauvre ami; il est impossible que votre santé résiste à cette étemelle prëoccuption.
Le vieillard se leva et dit avec une douce affabilité :
LE RKTOUR D8 OOMBKRT. m
^ BôUjonfi monsieur le notaire* Votre arrivée me
surprend agréablement : c'était à vous que je pensais. Demain, il y aura un mois que M* Daniel est parti. Où doit me présenter à payer une lettre de change de trente-trois mille francs^ et il me manque de quoi me Élire cette somme, vous le savez.
Le notaire tira vax portefeuille de la poche de son baMti y prit quelques billets de banque, et les tendit à Tintendant»
— Voici votre affaire, dit-il. Je ne comprends vraiment pas, mon bon Willibald, comment vous pouvez être inquiet à mon égard» Quand donc ai-je manqué au ponctuel accomplissement de mes promesses?
— Jamais, monsieur, mais vous devez me pardonner ee doute. C'est une tendance qui^ sous l'influence d'un chagrin prolongé, s'enracine dans notre cœur, le force de craindre toujours et d'avoir sans cesse l'œil fixé sur hn sombre avenir, on finit par croire que tout doit fatalement tourner contre nos vœux. Mon intention était d'aller chez vous après midi ; je vous remercie de m'é* pargner cette longue promenade par votre arrivée. VeuleE-vous entrer^ monsieur le notaire, et prendre quelque chose ? Un verre de vin?
— Non, Willlbald, répondit le notaire, je n'ai pas le temps, ma voiture est dans la cour; je dois aller faire Une Vente A Saint-Denis. Ainsi, c'est demain ^e les
trente-trois mille francs gui restent de la fortune de M. Daniel seront disponibles?
— Demain, le 30 juin.
— Et vous attendez -vous, Willitald, à ce que M, Daniel les fasse recevoir immédiatement?
-ï- Je n'en doute pas,
— Cela ne semble pas vous attrister, Willibald?
— Que voulez-vous, monsieur? Il ne me reste qu'im espoir dans ma douleur; c'est que ce dernier argent soit bientôt dépensé.
Le notaire parut très-étonné de ces paroles.
— Je ne vous comprends pas, dit-il, il me semble qu'il serait plus désirable que Daniel conservât" quelque chose de sa fortune si peu que ce fût.
— Les affaires sont maintenant dans un si triste état, répondit le vieillard, que je ne puis encore espérer son salut, que de Texcès du mal. Aussi longtemps que Daniel aura assez d'argent à sa disposition pour mener une vie de dissipation, le periide ami qui domine tous ses instincts, ne le lâchera pas; mais que Daniel tombe dans une vraie pauvreté, le fatal conseiller disparaîtra de son côté, et lui rendra ainsi la liberté d'obéir à l'inspiration de son cœur.
— Et si son cœur était corrompu, à quoi cela servii*ait-il ijue M. Gombert le quittât?
-r J'esûëre aue le Dieu de miséricorde aura exauc<S
LE RKTOITR DK GOMBKRT. «7
mes prières et celles de Céleste, dit Tintendant en soo* pilant douloureusement.
— • Je ne veux pas combattre votre incompréhensible confiance, Willibald, dit le notaire en haussant les épaules; depuis longtemps, il m'est démontré que tous mes efforts demeureraient inutiles. D'ailleurs, je n'ai pas le temps, je dois partir.
Suivi par l'intendant, il descendit du balcon dans le jardin ; et, en suivant le sentier, il dit :
— Willibald, j'ai rendu visite hier à madame de 'Berg : nous avons parlé longtemps de M. Daniel.
-— Vous avez gardé mon secret? demanda le vieillard, en l'interrompant avec anxiété,
— N'en doutez pas ; il ne m'a rien échappé qui puisse inspirer la moindre défiance, mais cela me peinait de devoir laisser ces âmes généreuses dans l'ignorance de ce qui les intéresse pluis que personne. Je ne puis vous exprimer, Willibald, quelle profonde admiration et quelle sincère compassion m'ont inspiré la bonté de madame de Berg et l'amour de Céleste.
— Je crois, monsieur, dit l'intendant, que ce sont deux anges de sacrifice et de confiance I
— Mais ce que je n'ose presque vous dire, et que je dois vous dire pourtant, c'est que vous vous trompez, Willibald , et que vous ne faites pas du tout bien de cacher à Céleste et à sa tante la coupable con-
m u MAI. ^y sfJiciitE.
duit9 da Daniel et «urtout la perte de sa totupe^
— La coupable conduite de Daniel 1 répéta TioteQi- 4ant« Tant que son cœur reste bon, on peut encore considérer tous ses actes comme des erreurs de jeunesse. S^il revient au Wulfhof et retrouve ici, sous le doux regard de Céleste^ la voix de Tâme qu'il a perdue, la reconnaissance changera son amour en un religieux sentiment d'admiration, et Céleste sera plus heureuse que s'il n'eût jamais quitté son patrimoine paternel
Ils avaient traversé la maison et entraient dans la cour. Le notaire tira l'intendant un peu à part et dit ;
-* Je ne vous chercherai pas querelle à propos de votre étrange espoir ; mais le gaspillage de sa fortune est une perte matérielle qu'on ne repaie pas avçc du sentiment.
-*- En effet, dit l'intendant d'une voix contenue; mais si cela en venait jusque-là, qu'il devint l'époux de Céleste, il lui resterait toujours cent vingt-cinq mille francs. La dot de Céleste ne s'élève pas à cette somme.
— Ainsi, vous êtes encore toujours disposé à sacrifier en sa faveur, tout ce que vous possèdes ?
— Toujours, monsieur. Ajoutez-y la dot de Céleste, Alors le Wulfhof peut être dégrevé de toutes ses hypothèques, et Daniel peut trouver dans le revenu de cette propriété les moyens de faire honneur à sa position et de vivre en paix avec sa femme et sa fisuniUe. Poiur
LE RSTOUR M «OMBIRT. U9
écarter tout soupçon de votre esprit, monAÎ^urJ'ajoute* rai encore une chose. Dieu m'a institué protecteur d'un orphelin ; mais je veillerai en même temps au bonheur de celle dont l'amour a éveillé votre admiration comme la uûenne. Laissez revenir Daniel, j'épierai son &me et je sonderai son cœur, ai je trouve qu'il ne possède plus de ^alités qui le rendent digne de Céleste, j'empêcherai moi-même le mariage, et prendrai tout entière sqr moi la tâche de guérir les blessures de Daniel et d'adoucir sa vi^ Êtes-vous rassuré à mon pomt de vue?
-^ Je devrais parler plus amplement de cette grave afiure, dit le notaire en regardant sa montrei mais mon temps est écoulé. Adieu, Willibald \ je dois eepen-* dant avouer que vous êtes un modèle de générosité, bien que je ne puisse pas approuver complètement vos résolutions.
n pressa la main de l'intendant» et allait se diriger vers sa voiture, quand tout à coup le claquement lointain d'un fouet lui fit diriger les yeux sur le chemiu qui aboutissait à la porte du Wulfhof.
^ Attendez-vous quelqu'un, Willibald? demandat«il; je vois lA-bas une voiture qui s'approche rapi^ dément d'icit
L'intendant regarda pendant un instant dans la di«* m^/9i0i indiqua, bi#ntdt une joyeuse attente parut
2(0 ht, MAL DU SléCLE.
rémouvoîr, car ses yeux se mirent à briller, et un radieux sourire illumina son visage :
, — Ahl ne me trompé-je point! s'écria-t-il d'une voix tremblante. A côté du cocher, je vois un honune avec un galon d'or au chapeau. C'est Josse, je crois! Au-dessus de la voiture, je vois deux malles noires avec des clous de cuivre. Monsieur, mon ami, c'est Baniel qui revient I
— Daniel? murmura l'autre. S'il revensdt ici pour bon, les trente-trois mille francs seraient aussi sauvés.
— Dieu soit loué ! s'écria Tintendant, Le mal n'aura pas eu le temps d'étcnffer son sentiment inné de la vertu ; il revient avec le même cœur aimant ! Vous voyez bien, monsieur, que mon espoir ne m'avaitpas trompé.
A peine avait-il prononcé ces mots, que la voiture' firanchit la porte, et s'arrêta dans la cour, non loin de la place où se trouvait l'intendant.
Celui-ci fit une couple'de pas pour aller au-devant de son jeune maître ; mais la portière de la voiture s'ouvrit vivement, et M. Gombert, qui sauta dehors, saisit la main du vieillard, tandis qu'il disait en riaBt ;
— Ah ! bonjour, intendant I Comment vous portezvous depuis notre départ? Vous n'avez pas cru me revoir sitôt, n'est-ce pas? Il fait terriblement chaud et étouffant dans ce pays i
H. Vt^iliibald dégagea avec una douce violence sa
LE RETOUR DE GOHBBRT. Ml
main de celle de Gombert, et, sans l'écouter, regarda dans la voiture derrière lui.
— Je vois ce qui vous distrait ainsi. Vous croyez que Daniel est venu avec moi? Non, non, il est beaucoup trop fin pour entreprendre un aussi ennuyeux voyage, et charge volontiers ses amis des commissions désagréables.
Accablé par Tamère déception, l'intendant pâlit et trembla visiblement; puis il laissa tomber la tête avec découragement sur la poitrine, et murmura une triste plainte.
Gombert lui posa la main Sur l'épaule et dit :
— Ah çà, intendant, avant que je vous parle de l'af- Ëdre qui me fait venir de Paris, je déjeunerais volontiers et boirais de même une demi-bouteille de ce vieux vin d'Espagne; car je suis très-altéré et affamé. Veuillez donner ordre qu'on me serve. Toi, Josse, donne aux chevaux un peu de pain et d'eau : nous ne resterons pas ici plus d'une demi-heure, je l'espère du moins. Va ensuite dans la cuisine, et mange aussi à la hâte un morceau.
Le notaire regardait avec une curiosité mécontente l'étranger qui commandait sur le ton hautain d'un maître; mais, lorsqu'il vit que Gombert fixait son attention sur lui, il salua à haute voix l'intendant et monta dans sa voiture.
Mt tl MiL DU SIÈCLE
— Quel imbécile est-ce là? gromniela ûombett, tandis que la voiture s'éloignait. Il me regarde comme si J'étais un sauvage ; et quand je veux lui adresser un mot de politesse, il fuit comme si je voulais le dévorer. Mais on est ici comme dans un désert. Gomme le Wulfhof est désert et silencieux, intendant? Ou soni donc les forts gaillards et les grosses servantes que j'y ftivues?
— Les domestiques sont au travail des champs» ré* pondit Willibald.
— Alors c'est vous ou moi qui servirez le déjeuner î — * Non, la vieille servante est à la cuisine.
-» Ëh bien , intendant, entrons, je vous dirai eu deux mots le but de mon voyage; vous le présumez sans doute?
— Vous venez pour l'argent? dit Willibald, en le suivant.
— Justement, vous Tavea deviné; et j'espère qu'il est prêt?
— Veuillez entrer dans la salle, dit Willibald en ouvrant la porte. Je vais veiller à ce qu'on vous apporte à déjeuner. Désirez-vous du café ?
— Non, de la viande, du pain et du vin.
— Comme vous êtes pressé, monsieur, je ne puis vous offrir que du rôti froid et du jambon.
— C'est assez. N'oubliez pas le vin d'Espagne.
LE RITOUR DE GOMBBRT. S(9
Le yieillard s'éloigna par le corridor tandis que Gombert entrait dans la salle et se laissait aller sur une dudse près de la table. A peine était-il assis depuis gaelqaes minutes qu'il se mit à trépigner des pieds aTec impatience et à gronuneler sur la longue absence de rintendant ; mais celui-ci parut dans la salle et dit:
— On va vous servir à Tinstant le déjeuner demandé... Vous venez chercher l'argent au nom de M. Daniel?
^- Pourquoi cette question? Ne vous l'ai-je pas dit? Et que diable voudriez-vous que je vinsse faire autre que cela ici?
— Combien désirez-vous, monsieur ?
. ^- TienSi tiens, le vieux finaud 1 Ni plus nt moins que trente-trois mille &ancs, mon bon intendant.
Les lèvres du vieillard se contractèrent en un sourire de mépris ; il dit cependant avec le même calme :
— Vous avez sans doute des papiers î un plein pouvoir, ime quittance ?
— J'ai tout ce qui est nécessaire, répondit Gombert en tendant à l'intendant une couple de feuilles de papiers couvertes d'écriture. Ah I ah ! nous connaissons votre exactitude et nous savons que vous ne lâcheriez pas l'argent si on pouvait contester une seule lettre. Aussi, avons-nous pris nos précautions pour ne pas
144 tE MàL DU SIÈCLE.
partir d'ici sans avoir terminé TafTaire. Examinez ce plein pouvoir passé par-devant notaire et ce reçu signé. Une seule de ces deux pièces serait suffisante. N'est-ce pas ainsi ?
M. Willibald était encore occupé à lire le plein pouvoir. Quand il eut examiné cette pièce et aussi la quittance, il murmura :
— Je n'ai pas de remarques à faire ; tout est en règle...
En disant ces mots, il tira im lourd portefeuille de la poche de son habit, en tira im paquet de billets de banque, et, le posant devant Gombert, dit :
— Voici la Bomine, trente-trois nulle francs. Veuillez voir s'il n'y manque rien.
— Âh! cette fois, du moins, vous vous montrez de bonne volonté I s'écria Gombert surpris. Je me comportais comme si je ne doutais pas de la remise immédiate de l'argent; mais, j'ose vous avouer, intendant, que je m'attendais à de l'hésitation et de la résistance de votre part. Je vous remercie de tout mon cœur; je crois qu'au fond vous êtes un brave homme. Avec votre permission, je vais compter cette liasse de billets.
Pendant que Gombert faisait passer les billets un à un entre ses doigts , la vieille servante enti*a dans la sall^ avec un grand plateau, et elle déposa le déjeuner sur la table et aussi la bouteille de vin.
LE RETOUR DE GOMBERT. tiS
— Le compte est juste: trente-trois mille francs! Gela ne fait pas un gros paquet de papier, n'est-ce pas ? On pourrait porter sur soi un million, comme cela sans en sentir le poids.
— Ce sont des billets de la banque de Belgique, remarqua le vieillard, vous feriez bien de les échanger chez un banquier de Courtrai contre du papier français, afin de perdre moins au change.
— Je ne suis pas embarrassé pour cela , intendant, répondit Gombert, mais je vous remercie de votre conseil amical... Et maintenant, au déjeuner. J'ai une faim d'enragé...
Il se mit à son aise, se 'coupa quelques morceaux de rôti et commença à dévorer les mets avec un véritable appétit , en arrosant le tout de quelques verres de vin.
— Puis-je à mon tour demander comment monsieur Daniel se porte à Paris? demanda Willibald.
— Tout ce que vous voulez ; tout à votre service, intendant. J'aime â parler quand je mange. Daniel? Que puis-je vous en dire? C'est im fou qui, depuis longtemps, eût fait les plus énormes sottises si je n'avais veillé sur lui.
— Mais comment va sa maladie nerveuse? Est-il peut-être guéri?
— Guéri? dit Gombert en liant. C'est encore pire
SM ht, MAL DU SIÈCLE.
qu'auparavant. 8a visite au Wulfhof ne lui a pas &it de bien. Maintenant il est poursuivi par je ne sais quelles pensées secrètes qui ne lui laissent ni repos ni trêve. Parfois il refuse pendant des semaines entières dç mettre le pied hors de la maison , il murmure et grommelle sans cesse et se ronge le cœur; puis il âclate comme un sauvage etse jette jusqu'au cou dans le torrent des plaisirs pour perdre la conscience de luimême. Ah! intendant, j'ai là un ami qui ne me procure guère de plaisir, vous pouve? lé croire. Maintenant que nous devons vivre économiquement, non par goût, mais par nécessité , Paris n'est plus un séjour pour nous. J'ai proposé à l)aniel d'entreprendre un voyage en Californie...
— En Californie 1 s'éoria Willibald effrayé.
— Oui, intendant , non-seulement pour y chercher de l'or; mais San-Francisco est un véritable paradis pour un homme comme moi qui suis doué d'une grande énergie et d'un certain esprit d'industrie.
— Et Daniel a-t*il consenti? demanda l'intendant avec anxiété.
-^Non; la pensée seule d'un voyage lointain lui inspire une inconcevable horreur.
— Ahl j'en remercie Dieul murmura le vieillard avec 'un profond soupir. Ainsi, vous avez renoncé à votre voyage?
LK RETOUa M G0MJ3BBT. 147
— Pas du tout, intendant; si Daniel na veut pas me suivre, je devrai partir seul.
— En Californie, un homme comme vous, monsieur, peut en effet faire une rapide fortune, affirma Willibald avec une expression de joie contenue. Avez-vous vraiment envie d'entreprendre le voyage du pays de l'or avant peu ? La raison actuelle est la meilleure, si je ne me trompe.
— Je serais déjà depuis deux ou trois semaines tn mer, si Tamitié ne m'eût retenu. Je n'ose abandonner Daniel à lui-même : il pourrait se faire un malheur.
•— Que voulez-vous dire? dit l'intendant frappé par le ton profond et mystérieux sur lequel ces derniers mots furent prononcés.
Il semblait que Gombert prît plaisir à dire àTintendantdes choses gui pussent Témouvoir péniblement,. car il fixait sur lui un regard oblique et souriait en luimême quand le visage de Tintendant annonçait une profonde émotion. Ses paroles étaient probablement feintes et exagérées ; puis, comme il parlait tout en mangeant et qu'il tournait très-rarement son visage vers l'intendant, celui-ci ne pouvait remarquer l'étincelle de joie maligne qui brillait dans ses yeux.
^- Daniel se ferait un malheur, dites^vous, monsieur? balbutia Willibald d'un ton presque suppliant. Vos
paroles me font trembler. Mais je me trompe sans doute. Ah I ce serait trop affreux !
— Non, non, vous ne vous trompez pas. Depuis une couple de semaines, il ne parle que de se brûler la cervelle d'un coup de pistolet ou de se délivrer d'une vie qui le dégoûte.
— Ohl malheur, malheur, s'écria Willibald en pâlissant. Cela pourrait être la un de Daniel ? Impossible !
L'émotion extrême du vieillard parut inspirer à Grombei't quelque pitié ; il se tourna vers lui et dit :
— Tranquillisez-vous là- dessus, intendant, cela n'arrivera pas. Daniel n'a pas le courage nécessaire pour une telle action.
— Le courage? s'écria Willibald indigné, la lâcheté, voulez-vous dire?
— Oui, le courage de la lâcheté, dit l'autre en ricanant. Et puis, intendant, ne suis-je pas avec lui pour l'empêcher de commettre une telle sottise? Vous devriez m'ôtre reconnaissant de mes soins, car si je ne veillais pas sm: Daniel avec la sollicitude de l'amitié , depuis longtemps ce fait dont la pensée seule vous fait trembler, serait accompli. Que diable, intendant, pourquoi envoyiez-vous Daniel à Paris, après lui avoir rempli la tête de puériles illusions et lui avoir donné sur la vertu et le vice des idées qui devaient l'exposer à mille
LB RITOUR DB GOMBERT. ' u$
et mille pièges gui sont tendus là aux jeunes geni riches et surtout na!fs. Ce jambon est excellent, intendant, et ce vin a le goût d'un vrai nectar. On peut bien dire que la faim est le meilleur assaisonnement.
M. Willibald entendit à peine les accusations que Gombert lançait contre lui ; il se leva , les yeux l)aissés et égaré par d'amères rêveries. Il releva la tête et dit avec une fiévreuse précipitation.
— Je vais à Paris; je veux parler à Daniel, je veux lui dire des choses qui le délivreront peut-être de ses affreuses pensées. Laissez-moi vous accompagner, je partirai avec vous.
Ces mots parurent frapper Gombert d'une soudaine surprise. Ce fut comme s'il avait tressailli, mais il maîtrisa aussitôt son émotion et dit en souriant :
— Ahl ahl je vous le conseille! Vous iriez à Paris; cela suffirait pour pousser Daniel aux plus extrêmes folies. Nous avons parfois parié de la possibilité de votre arrivée. Le moindre mot sur ce sujet le jette dans de si violentes crampes nerveuses que c'est terrible à voir. J'en comprends bien la cause. Quand il vous voit, mille souvenirs s'éveillent en lui qui le torturent et secouent son système nerveux. Il se croit coupable de je ne sais quelles erreurs. Pauvre garçon, il est encore à ce point qu'il regarde comme un crime de boire à pleine gorgées le calice de la vie, comme si on pouvait trop
M Ll MAL DU SltQIiS»
user de ce qai est bon et agréable I VoiU le djgeouei fini. Je vais vous dire adieu, intendant,
-— Que dois-je faire? Que puis-je tenter? demanda le vieillard avec émotiou. Ah! monsieur, donnez-moi donc un bon conseil.
— » Vous devez rester ici et attendre, du moins jusqu'à ce que le mal de Daniel soit diminué, répondit Gombert en se levant de table. Votre crainte est sans fondement , je vous le dis. Il 7 a plus de deux ans que Daniel parle de mettre fin à son prétendu désespoir ; mais nous connaissons la chanson; ce sont des paroles en l'air. Quand on est capable d'une chose pareille, on ne le dit pas. Adieu, portez-vous bien ; et) pour le reste, flez*vous à moi 1
L'intendant prit la Hiain de âombert et, la pressant fiévreusement, dit avec des larmes dans les yeux 2
— Ahl monsieur, écoutez-moi encore un instant, et laissez-moi implorer une faveur de votre générosité I L'argent que Je vous ai mis en mains ne durera pas éternellement. Je ne dois pas vous demander ce que vous ferez quand il sera dépensé. La vie de hasard ne vous effraye pas, et probablement vous trouverez bien les moyens de forcer la fortune à un retour favorable ; mais Daniel est trop simple de cœur pour lutter contre un monde aussi impitoyable. Il succombera sous Thumiliation, sous le sentiment de son insuffisance, dôs qu'un
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omnplel manque d'argent l'aura plongé dans une véri* table impuissance. Vous, monsieur Oombert, tous pou vez, comme récompense de son amitié^ lui valoir un inestimable bienfûtetle garder d'un sort terrible. Par quelques mots', quelques bonnes paroles tous pouTe2 le sauTer et le rendre heureux pour le reste de sa Tie.
— Diable ! murmura Gombert, tous parlez comme & TOUS me preniez pour un magicien. Allons, parlez,! si faire le bien coûte si peu de peine, pourquoi ne pas l'essayer?
— Voyez-Tous, monsieur, le WuUhof est maintenant chargé d'hypothèques jusqu'à sa pleine valeur; mais avec du travail et des soins on peut lui Êiire pro« duire beaucoup plus de revenus que les intérêts des sommes prêtées n'en exigent. Daniel peut encore ici, sur son patrimoine paternel, vivre en paix. Je vous en supplie, faites-lui comprendre cela; dites-lui que des antiis fidèles et dévoués l'attendent ici, prêts à le recevoir les bras ouverts ; que jamais un mot de reproche ne tombera de leurs lèyres ; qu'ils le garderont de la moindre humiliation ; en un mot, que son retour sera le bonheur de tous ceux qui l'aiment et qu'ils Tentoureront de reconnaissance, de respect et d'amour. Vous êtes tout-puissant sur son dme, monsieur, dites-lui cela et répétez-le-lui 1 qu*il tourne ses regards vers sa patrie; montrez-lui l'étoile du salut et convainquez-le
qu*il ne retrouvera que dans son patrimoine paternel la paix de Pâme qu'il a perdue, Gombert fit un signe de tête affirmatif.
— Oh! monsieur, continua Willibald, si vous voulez exaucer ma prière, quelle bonne action vous ferez! vous rendrez à la vie votre ami pauvre et malade ; il vous devra tout le bonheur de sa vie à venir ; et quand, dans bien des années, il se souviendra de vous, ce ne sera que pour bénir le nom de son bienfaiteur I Je vous en prie, monsieur, suivez la bonne inspiration de votre cœur, et ne refusez pas d'accomplir cette œuvre élevée de miséricorde.
— Vous pouvez y compter; je vous donne ma parole d'honneur que je ferai tout ce que je puis, dit Gombert avec un étrange sourire sur les lèvres.
— Loyalement, avec amour, avec bonne volonté? dit Willibald en suppliant les mains jointes.
— Oui, très-loyalement -et avec la meilleure volonté du monde, intendant.
— Votre influence sur Daniel est toute-puissante.
— Je le sais, intendant, et j'ai tout intérêt à me délivrer aussitôt que possible d'un compagnon qui, désormais, à Paris comme en Californie, ne serait qu'im embarras et qui finirait par remplir de fiel ma vie comme la sienne. D'ailleurs, avec toutes ses faiblessesg Daniel est un bon garçon^ et, puisqu'il peut être heu-
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mx id, ôh bien, je tous lerenyerrai» inteildànt..i mais 8008 la condition que vous ne veniez pas à Paris avant que je vous écrive qu'il est prêt à regagner la Belgio qae avec vous.
— Ahl vous seriez aussi bon et aussi géné« reuzl dit le vieillard tressaillant de joie. J'attendrai arec espoir, avec confiance, et, en attendant^ je prierai Dieu qu'il vous fortifie dans votre affectueux projet.
Grombert se diifiea vers la porte de la salle et dit r
— Si Ton s'occupe là-iiaut de pareilles choses, nous laisserons la question indécise. Il suffît que je vous aie donné ma parole. Vous pouvez jnieux compter sur cela.
Arrivé dans la cour, et près de sa voiture, il y trouva le cocher àe Courtrai assis sur le siège et prêt à partir ; Josse, qui était dans la cuisine, se fit appeler trois fois et parut enfin la bouche encore pleine*
— Adieu, intendant, dit Gombert, en lui pressant de nouveau la main. Fiez-vous à ma promesse. Dans quinze jours, peut-être, je vous écrirai déjà que vous^ pouvez venir prendre Daniel, ou qu'il veut faire seul le voyage vers sa patrie.
— 0 monsieur I je vous en serai reconnaissant jusque sur mon lit de mort, dit le vieillard en soupirant,
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àndîd que deux larmes tombaiéat sur tot j<)liifté Adiesi
que Dieu vous protège I
•^ Cocher, menez tos ohevftui bon train i s'écria Gombert. n y a un bon pourboire à gagnai nuns, ai j'arrive^ au contraire, trop tard pour le départ du cbe« min de fer, vous n'aures rien*
Le fouet retentit dans la cour et les^evaux s'élao» cèrent en avant.
Au moment où ils allaient atteindre la porte, se montra sur le pont une jeune paysanne , avec Une lourde botte d'herbes sur la tête. Bile reconnut le domestique gui était assis à côté du coèher^ Jetai tun cri de joie, laissa tomber à terre la botto à'be]iie« andis qu'elle répétait à plusieurs reprises le nom fie Josse.
Le cocher lui cria de se garer duchetfiin et fitafvan^ cer ses chevaux si rapidement qu^ils auraient œrtai» nement foulé aux pieds la .pauvre fille, si losse, en prononçant des paroles de colère, ne lui eût atfacbé la bride et détourné la voiture aussitôt^ te eoeher reprit là bride de la main de Josse ; ét^ tandis que tous deux se démenaient sur le siégé, là voiture passatt sous la porte et roulait avec une double rapidité ÈVât la chaussée.
ta jeune paysanne resta un instant surprise et^lla lënteâient ramasser la botte dlierbebpbô^ Ift iiolMO^