PRÉPARATIFS D£ RÉCEPTION
fille qui court au-devant d'un plaisir longtemps désiré.
La jeune fiUe, au contraire, était remarquablement réservée et silencieuse. L'expression d'une joie profonde rayonnait bien sur son gracieux visage; la rou* geur de l!émotion courait bien comme un nuage sur son front d'une blancheur de lis ; mais, soit que l'ap* proche d'un instant solennel la tint plongée dans ses bienheureuses pensées, soit que, par pudeur viif^ale, elle s'efforçât de cacher ce qui se passait dans son cœur, elle se taisait et marchait d'un pas presque chancelant, son brillant œil bleu perdu distraitement dans l'espace.
Tandis que Finlendant était aussi absorbé que la jeune fille, dans ses réflexions sur le bonheur attendu, personne n'avait dit un mot depuis qu'on avait gagné la grande chaussée, sinon la vieille dame qui, comme nous l'avons dit, attestait, par toutes sortes d'exclamations confuses, la joie qui gonflait son cœur.
—Mais, Céleste, mon enfant, comment est-il possible que tu ne sautes pas de joie? De mon temps les gens s'aimaient avec un peu plus d'ardeur, et on ne craignait pas de le laisser voir quand c'était en tout bien, tout honneur. Ck)nunent? tu passes cinq ans dans la solitude la plus complète, ne songeant à personne qu'à lui ; tu mêles son nom à toutes tes prières ; et, lorsque ^ le doux rêve de ta vie va sç réaliser, lorsque chaque
pas te rapproche de Thomme que Dieu t'a destiné pour époux, tu marches la tête baissée et tu veux te taire ?
— Mais, chère tante, murmura la jeune fille, maintenant que Theure approche où je vais le revoir, tant de pensées inondent mon esprit, et mon cœur bat si fort que j'en perds presque la tête. Ah 1 je suis bien contente ; je remercie Dieu avec ferveur d'avoir permis que Daniel revînt sain et sauf.
— Comme il seraheureux de te revoir I s'écria la vieille dame d'un ton enthousiaste. Pauvre Daniel, je me rappelle encore, comme si c'était hier, qu'il succombait presque à la tristesse, lorsqu'il dut prononcer ^ pour la dernière fois, ton nom à l'heure des adieux. Comme cette séparation fut déchirante ! Il est encore devant mes yeux Taimable jeune homme, la tête sur la poitrine, anéanti par la douleur, se tordant de désespoir, et ayant si peu conscience de la situation qu'on dut employer la force pour le séparer de toi. Les larmes me coulent encore sur les joues lorsque j'y pense...
— Ahl taisez-vous, taisez- vous, ma bonne tante, dit la jeune fille d'une voix suppliante, ne dites pas de pareilles choses.
— Pourquoi? Il est toujours bon, quand le bonheur vous sourit, de se rappeler les heures tristes de la vie ; cela donne plus de force et une sensibilité pluspro-' fonde pour goûter la joie.'
PRÉPARATIFS i)B R£GKPTI0N. 31
— Un tel moyen est superflu, madame de Berg, remarqua Tintendant en souriant. Je sens bien en moimême que ma,d^noi8elle Céleste n^a pas besoin d'évoquer de tristes souvenirs pour être joyeuse et émue par la pensée que» dans une demi-heuroi peulrêtre, nous le serrerons dans nos bras.
n y eut un court silence.
Hais le silence pesait à la Tieille dame, son cœur avait besoin de s'épancher et elle devait donner un libre ceors à sa joie*
— Obi- que je suis curieuse de le voir! s'écria-t-elle, U sera devenu maintenant un brillant cavalier, plein d'usage du monde, d'esprit, d'expérience et émouvant par sa parole. Lorsqu'il quitta le Wulfhof c'était un beau, bon et affeclueux garçon. Qui sait au devant' de quel homme imposant, beau et fier nous allons? Céleste, Céleste, que ta es heureuse! je ne sais si je ne le porte pas envie» Ne ris pas, mon enfant ; j'aime Daniel Autant que toi« Ne Tai^^-je pas porté sur mon bras et bercé sur mon sein, avant qu'il pût parler? N'ai-je pas aidé le bon Willibald à sauver Tenfant de la maladie et d'autres périls, comme si j'eusse été pour lui une seconde mère ? Ne s'est-il pas montré reconnaissant de mes soins, et ne m'a-t^il pas aimée du plus profond de son cœur? Oui, je serais destinée à être sa femme que je ne s^ais pas plws heureuse.
ti LE MAL DU SIECLE.
Céleste pressa la main de la vieilld dame en mniv murant doucement :
— Bonne chère tante, merci, merci, entrelacez toujours le lien de Famitië et de Famour gui nous embrasse tous ! Que YOtre doux sourire soit la bénédiction d'une nouvelle famille, comme il a été celle de ma jeu-
Le vieil intendant marchait depuis quelque temps la tête penchée sur sa poitrine; il était évident qu'il était plongé dans une profonde rêverie et qu'il n'entendait plus ce qu'on disait à côté de lui.
Madame de Berg remarqua seulement alors son étrange préoccupation, et lui dit d'une voix calme :
— Qu'est-ce que cela, monsieur Willibald? Qu'est-ce qui inquiète votre esprit? Vous avez tous deux une singulière façon d'être heureux.
Le vieillard leva la tête ; son visage était éclairé par l'expression d'une joie indicible, et ses yeux, humectés par rémotion intime qui l'agitait, brillaient d'un éclat rajeuni.
— - Qu'est-ce qui vous émeut si fort? répéta madame de Berg surprise.
— Une vision, répondît Willibald, un beau, un magnifique rêve. Et pouvoir, et devoir croire qu'il va être une vérité I
— Qu'avez-vous rêvé, monsieur Willibald?
PRÉPARATIFS DE RÉCEPTION. tt
— Je n'ose presque pas le dire. Mais c'est si doux et si beau que cela causerait peut^tre à la sensible Céleste une émotion trop forte.
— Mon cœur est plus calme, dit la jeune fille ; les bonnes paroles de ma chère tante ont un peu détourné mes pensées. Dites franchement, monsieur Willibald, ce qui fait ainsi briller vos yeux de ravissement ?
D'une voix contenue, comme s'il voulait diminuer l'impression de ses paroles, le vieil intendant dit :
— Mon esprit était emporté par ses pensées. Je voyais dans la grande salle du Wulfhof, une jeune femme et un jeune homme assis la main dans la main. Leurs âmes semblaient s'échanger dans le regard de leurs yeux; quand ils détournaient la vue, c'était pour la Mte tomber avec un éclair de bonheur d'une InefTable douceur sur deux petits anges, deux charmants enfanta florissants de santé, qui jouaient à leurs pieds. C'était une petite fille et un petit garçon. Et je vis un vieillard, aux cheveux gris, ramper sur le parquet, et jouer et rire avec les enfants, tout comme s*il eût été enfant comme eux... Et, à un pas plus loin, je vis une vieille dame embrasser la petite fille, la caresser et la choyer, et j'entendais qu'elle apprenait à balbutier les mota sacrés Dku, père, mère. Puis, la touchante scène changea soudain. Je vis nn vieillard agonisant, étendu sur le lit de mort; à son chevet se tenaient les mêmes
M tS UAL DU SIÈCLE.
personnes ; beaucoup d'en&nts pressaient et baisaient ses mains glacées; des lannes d'amour et d'amitié coulaient tout autour de lui ; lui seul semblait ne pas s^affliger; avec un bienheureux sourire de reconnaissance, il tint les yeux levés vers le ciel jusqu'à ce qu'il sentit son âme déployer ses ailes. Alors il leva, par un dernier effort sa main^ bénit les enfants qui sanglataienty bénit les parents en pleurs, attira la vieille dame, sa bonne et fldéle amie» sur son cœur» et laissa, après ce tendre adieu, retomber sa tête pour toujours, tandis que son âme, en s'envolant vers le ciel, s'écriait encore : « Merci, merci, ô mon Dieu, de ce que je laisse heureux tous ceux que j'ai aimés smr la terre. »
L'intendant se tut et regarda le sol, comme s'il eût été honteux de l'exaltation avec laquelle il avait dépeint son espérance. Céleste , émue au plus haut point, avait couvert ses yeux de sa main, pc»ur cacher les larmes qui coulaient sur ses joues» Madame de Berg seule resta maîtresse de son émotion , et elle allait probablement réprimander M. Willibald sur la triste fin de son rêve; mais son attention fut tout à coup attirée par des cris bruyants qui retentirent â l'improviste sur le côté de la chaussée.
C'était une jeune paysanne qui débouchait derrière eux d'un sentier sur le grand chemin et qui, tout
PRÉPARATIFS DR RÈORPTION. tf
en mereh&Dt, poussait des cris de joie el chantait à gorge déployée.
Elle était très- parée et avait visiblement misses meilleurs habits de dimanche. Son costume éblouissait presque les yeux par ses vives couleurs; mais ce gui brillait le plus en elle , c'était son visage florissant où se lisaient la santé et^la force.
déleste la connaissait bien» car c'était elle qui, chaque jour, apportait du Wulfhof à la campagne de madame de Bei^ le lait nécessaire.
^ Gomme tu parais heureuse! Barbe, dit la Jeune fille en comprimant ses larmes, lorsque, arrivée tout près, la paysanne balbutia un salut respectueux.
-« Sans doute^ répondit-elle en hochant la tête, comment ne serais-je pas joyeuse? mon Josse revient aujourd'hui ; je vais me marier.
-» Sitôt, Barbe? Quittes-tu donc le WulChof? Où vas-tu demeurer?
— Ah! voyez-vous, mademoiselle, cela est mon secret; mais à vous qui êtes si bonne pour moi, mademoiselle, je puis le dire. Il faut savoir que dans deux mois il y aura une petite f^rme vacante ; c'est encore assez loin d'ici, derrière Enocke^ sous Sweveghem. Mon oncle, le forgeron, nous aidera un peu. Il a (Atenu au. propriétaire qu'on ne louerait la ferme en qomMoix à personne qu*â nous. Gela ne réjouira pH
peu Josse, quand il apprendra qu'une jolie petite mai* son et de bons champs Tattendent. Oui, oui, mademoiselle, je vais me marier. J'ai fait quelques épargnes; votre générosité y a aidé. Josse aura aussi gagné quelque chose ; je suis forte et en bonne santé ; nous verrons si Barbelé sait pas labourer 1
— Et tu t'es faite aussi belle que possible pour recevoir ton fiancé? demanda la vieille dame en riant.
— Ce n'est que mon devoir, madame de Berg; avec votre permission , les beaux habits ne font pas de mal à une paysanne. Josse ne m'a pas vue depuis longtemps ; il va faire de grands yeux en me voyant si bien habillée. Pour l'éprouver, je n'irai pas au-devant de lui, et me tiendrai au milieu des autres filles. Je gage qu'il courra tout droit à moi !
Tout à coup elle regarda la demoiselle des pieds à la tête; et, tandis que son visage exprimait l'étonnement, elle dit :
— Mais vous, mademoiselle Céleste, vous n'avez pas nûs vos plus beaux habits? Vous ne paraissez pas contente 1 N'allez-vous pas vous marier?
Et, se reprenant, elle s'écria:
— Ah ! sotte paysanne que je suis! Vous êtes assez belle de vous-même... et, si vous n'êtes pas si joyeuse que mol ^ vous ne sentez pas moins de joie dans votre
PRÉPARATIFS DR RftCBPTlON. 97
ccSbr, n'estrce pas? Ohl écoutez, on bat le tambour là-bas !... Vite, i^ite, les voilà, sans doute I
 ces motSi elle s'élança en avanti en agitant les mains en l'air.
L'intendant pria Céleste et sa tante de hâter le pas. Tous se rendirent à la hâte dans la direction que la paysanne avait suivie.
Non loin de Tendroit où ils étaient, la chaussée longeait un hameau d'une vingtaine de malsons. C'était là que le jeune Daniel devait être reçu et félicité par les paysans des environs et par une partie de la population du village voisin.
Le hameau était orné pour la circonstance. On avait planté le long de la route une vingtaine de petits arbres verts, et on y avait fixé des drapeaux tri* colores en papier; au-dessus de la porte de chaque auberge, — et il y avait là beaucoup d'auberges , — brillaient des félicitations en lettres noires et rouges.
Mais ce qui attirait le plus l'attention , et ce que paysans et paysannes contemplaient comme une œuvre merveilleuse , c'était un haut arc de triomphe fait do gazon d'Espagne et de feuillage d'ifis que la confrérie de Saint-Sébastien avait élevé en l'honneur de M. de Hoogeland.
Il devait y avoir un cortège pour le recevoir, et on
M LK Hat »U MJtoirB.
était jQstesidot oecupè à le âisptMr en ce numêM, devant une des auberges*
SSa avâQt âe ttonrait le boergmettre â« tilk^^ les reins ceints de Fécharpe aux trois couleiu?»j cri a^cetfi^ peigné de deux éeheyins et de quelfae» taemb^es du conseil connnunal. Le garde champêtres, l& sàhte au c6té, se tenait dans une fière attitude, à eôté d«i bersrgmesti^r Puis, suiTaientI les membres de tel odnftéiie de Saint-Sébastien ; d'abord 1» musi^e, eonsiid^ iÈssï en une Mte traversière , une clarmetle et ink tâffibour ; puis^ le porlenlrapeau!, en costume du mofêA âge et tout étincelant de couleurs éclatantes et de (^liâf^ quant; deux enfants, la figure noircie, (pA devaient représenter le» eselavefrde 1» coi^l^rie et qéi po^talénl; son blason; deux autres eMsaits^ aSubléir en^ petUft turcs, qui portaient quelque? Cuillers et feurebettes d'argent sur une pkmcbe décorée , -^vraisemblable^ ment les prix remporté!» par la confrérie, -**-eteiilhi ;Une vingtaine de vieillards cassés, les Nemrods de b commtune, armés de Parc et de la flèche, te^s^ vénérables de la race robuste et opiniâtre qtd, jadis, sut défendre si héroïquement' la Flandre opprimée Sûr fe champ de batsÉlle de Oroningué, prèarde Gourtrafî.
On était encore en train d'organiser le cortège; h garde champêtre avait quitté sa place, pour repousser les villageois curieux A disttot^des petRs^négres^et des
PRÉPAtlàflirS 0K RÈGWriON. ^
^li tut^s; longue tout à coup un coxip de pistoirt retentit au loin comme signal, et tous se mirent à orier t
— Le voilai le Toilàl
Le oortége s'avança, tandis que daHuette, flûte et tambour entonnaient avee une grande force et une grande préeipdtation, une marche guerrière, et rem* plissaient Tair de sons qui excitaient d'autant plue renthousiaune des paysans que leur dissonance m^e agaçait leâ ner&.
On voyait au loin, sur la chaussée, une voiture attelée de deux chevaux qui s'avançait au grand galop; et comme il y avait au-dessus de nombreuses mallesi on ne doutait pas que M. Daniel ne s'y trouvât.
CShaeuD dirigeait les yeux sur la voiture.
L'intendant, avec Céleste et sa tante, se tenait au*» près de la chaussée, à la tête du cortège, mais à quelque distance. Nonloin de là, au milieu d'un groupe.de jeunes paysannes, se tenait Barbe, la vachère, qui ou« vrait aussi ses yeux tout grands pour reconnaître Josse dans le conducteur de la voiture.
— Catherine, dit-elle, tremblante de crainte, aune de sed compagnes^ regarde dono bieii, il me semfile ^ue eë ii*est pas Josse I
•^ Josse? répondit Tautre. Bs^tu donc avettg^,
Barbe? C'est Jean, le cocher de Gourtrai ; je le re nais bien.
— En effet, Catherine, Josse sera peut-être da voiture?
— Innocente t Depuis quand les domestiques i ils dans la voiture? Je pense à quelque chose, Bi il y a si longtemps que tu n'as plus eu de nouvelii Josse. S*il était mort?
Barbe donna à son imprudente compagne un vi< coup de coude dans le côté et murmura d'une altérée:
— Âh I cela me passe dans le cœur comme un teaul
— Je dis cela pour rire, Barbe.
Mais la jeune fille, affligée, s'éloigna d'elle sans parler, et courut dans la foule pour cacher rém< qui l'avait frappée.
La voiture allait être tout près ; chacun se presf avant pour en voir descendre le jeune homme musique commença, aussi bien que possible, Ts bienvenue :
Où peut-on être mieux, etc.
Sui^un signe fait par le garde champêtre au co eelui-ci arrêta ses chevaux; de vives acclama montaient dans Pair et tout le peuple battit des m
PRkPARATirS OB RtCBPTION. U
Le bourgmestre, prêt à souhaiter la bienvenuet ë% trouvait à la portière de la voiture... lorsqu'elle s'ouvrit tout à coup de Tintérieur et il en sauta quelqu'un à rimprovîste.
Cette personne portait une longue redingote bleue d boutons dorés. A son chapeau brillait un galon d'or. Son visage rouge et gonflé annonçait la goinfrerie et la stupidité, et ses cheveux rouz^ qui étaient pour ainsi dire plantés à la naissance de son front, ne contribuaient pas peu à le faire paraître grossier et lour« daud.
B n*eut pas sitôt mis le pied sur la chaussée, qu'il s'enfonça les doigts dans les oreilles^ et s'écria en âdsant toutes sortes de gestes étranges :
— Aîei aie! c'est pas pour souffrir! masiqm du diable ^/ Il y a de quoi donner des crampes à tous les diables de^l'enfer. Cessez I cessez I
— C'est Josse, le domestique de M. Daniel! murmu« rërent quelques assistants*
— Comme il est bien habillé I dit une jeune fille.
— Quel bavardage il fait, le butor de vacher I grommela un paysan.
— Il est ivre I dît brutalement un troisième. Compe on avait regardé dans la voiture et qu'on
* En français dans le tes*
4t tu MAL OU SltChJh
s'y awt fhaû trouté, le l)ourgme8tr9 et les éehevins regardèrent le domestique d'un air interrogateur,
^ Pour l'amour de Dieu, faites cesser à œtte elari** nette ses affreux canards ! s'écria Josse.
Et quand, sur un signe du bourgmestre la musique eut ftiit silence, le domestique reprit :
-^ Vous me demandez où M, Daniel est resté ? A une demi-benre hors de Courtrai, il lui a pris envie de continuer son chemin à pied, et il m'a envoyé enavant avec la voiture. Faut-il pour cela me regarder comme si vous vouliez me dévorer? Qu'y a-t-il d'étonnant en oela? Vous verrez bien d'autres caprices de M^ Daniel.
Il porta la main à son front et dit :
•— Il y a une vis détraquée dans son cerveau, A tout instant, c'est une nouvelle affaire avec lui, et il faudrait 4tre un magicien pour pouvoir le servir. Il feit une figure comme si le monde entier était contre lui. Attendez, dans une demi^heure ou trois quarts d'heure, il arrivera avec Gombert son ami. Celui-là est un autre gaillard et vous apprendrez à en parler, soyez-en sûr. Gelui*-U ne s'inquiète ni d'enfer ni de diable, et il ne cesserait pas de rire et de railler quand même le monde entier périrait* Il mange pour quatre et boit pour six. Et de l'esprit, et delà science? Il y en a autant dans son petit doigt, que dans tous les curés et les notaires à cinq lieues à la ronde. Eh I cocher^ $n avatU! continue ta
PRÈPASATIVS Dl BiCMTION. a
r»ate wrs le Wtilfhof; je ?ei3x voir la jeu d'eRlmli4iii Ta se passer ici.
Tous eeux qui entendaient le domestique parler ainsi le regardaient avec une grande surj^iee ; quel*» ques-uns murmuraient d'un ton de désapprobation sur l'impudent bavard ; un seul, c'était le maître forgeront lui cria brusquement :
» Est-ce ainsi qu'à Paris on respecte ses maîtres f Tu es encore devenu plus stupide qu'auparavanti roux maraud que tu es t
Josse entra en colère à ce reproche, et dit un si gros mot que mainte paysanne fit en silence le signe de la croix. Il remarqua le mauvais effet de son inconve* nante sortie et s'écrii^ en riant et en se tournant vers une aubei^e :
— Bah I aves-vous peur que l'homme noir sorte de terre pour me tordre le cou« Rions de cela : mais j'ou<« blie que j'ai soif du voyage. A boire 1 à boire 1
Et il pénétra avec une brutale violence, à travers les spectateurs murmurant, jusqu'à l'intérieur de l'auberge.
Le vieil intendant avait entendu la première re^* partie de la déclaration du domestique, et appris ainsi que Daniel n'arriverait que plus tard. L'insolent lan« gage et certaines paroles de mauvais augure de Josse l'avaient frappé d'une profonde amdété, eti'avftieot lait
trembler dans la crainte que Céleste n%àt compris ce
que le domestique disait. Si l'attention de la jeune fille
et de sa tante n'eût pas été aitirée par ce qui se passait
j près de la voiture, elles auraient vu comme le vieil-
lard pâlissait) et comment il reprit, en apparence du
moins, sa précédente tranquillité en les entraînant en
dehors de la foule avec la violence de la précipitation.
H. Willibald dit qu'il n'était pas convenable d'être ainsi poussé et écrasé par le menu peuple ; l'espoir que Daniel était arrivé lui avait, un instant, fait oublier les exigences des convenances, et il s'était souvenu tout à coup de ce qu'il devait à madame de Berg, à Céleste et à lui-même.
Tandis qu'il balbutiait cette explication, il conduisit les dames dans un sentier latéral , et s'efforça, par une | conversation dégagée et par de joyeuses paroles, do j dissimuler l'inquiétude qui agitait son âme. Il n'eut pas grand'peine à le faire ; car elles n'avaient rien entendu des étranges discours du domestique.
M. Willibald lui-même , consolé et encouragé par ses propres paroles, commença à croire qu'il avait eu tort de se laisser émouvoir par le vain babil d'un im* bédle, qui probablement, à son retour dans le pays natal, avait trop bu et ne savait ce qu'il disait. Enfin la confiance redescendit dans l'âme du vieillard. Le sou* lire qui illuminait son visage perdit toute afTectationi
PEÈBARATIFS DE BÈGSPTION. M
pendant qu'il poursuivait sa promenade en s'entie* tenant joyeusement avec les deux dames.
Barbe, la vachère, était, le visage attristé, à côté de Tauberge, au milieu d'un groupe de paysannes» Elle semblait prête à pleurer , mais contraignait ses larmes par un sentiment de honte. Depuis que Josse était sorti de la voiture, elle avait, à quelque distance de lui, suivi tous ses mouvements, et s'était placée plusieurs fois de façon à ce que son regard tombât sur elle. N'y réussitelle pas, ou ne Tavait-il peut-être pas reconnue ?
Gomme elle exprimait sa crainte, et que Catherine lui donnait à réfléchir si elle n'avait pas eu tort de se faire si belle , parce que Josse ne Pavait Jamais vue ainsi auparavant, le domestique à demi ivre sortit de Taùberge en courant, tandis qu'il faisait des grimaces d'aigreur et s'écriait :
— Brr I Quelle boisson de chien / Il n'y a rien d'étonnant à ce que les porcsdeviennent si gras ici. Aie I si je pouvais retourner tout de suite à Paris : voilà un pays. Là tout le monde, jusqu'aux mendiants , boit du vin.
Il fut interrompu par une voix qui l'appelait par son nom : c'était la vachère Barbe, qui, ne pouvant résistei plus longtemps à son impatience , était sortie du groupe de ses compagnes, et, avec le sourire le plus affectueux sur le visage et des larmes d'émotion dans les yeux, s'écriait :
êê LB MAL DU SliOtB..
— Josse, JoMe, ne eonnaiMu plus ta pauvre B«rl)«t Le domestique parut surprÎB et regarda uo instaut
la jeune paysanne qui, toute tremblante « attendait la reconnaissance. Il partit d'un grand édat de rire , fit un bond fou et s'écria d'un ton railleur :
— - Ah I saprebleu I notre yachàre, aussi vrai que je vis I Quelle séduisante trogne I C'est comme le soleil qui lultl Et si jolie, si bien habillée I Tu as certaine* ment trouvé un mari qui a des écus ? ProfioicU !
La jeune fille si amèrement déçue dans son attentey baissa la tête, et laissa couler les larmds sur ses joues sans les cacher.
— Tiens ! elle pleure t dit Josse surpria. Qu'est-ca que la niaise a maintenant?
Mais la paysanne , les yeux en pleurs , lui prit la main et le tira hors de la foule en lui disant :
— Voyons, Josse, je t'en prie, je t'en supplie, viens un peu de côté avec moi. Je te dirai deux mots seule** ment... Oh! mon Dieu, mon Dieu, fallait*il attendre cinq ans pour cela?
Le domestique étonné du ton navrant de fiarbe , se laissa conduire hors de la cohue, et parut même curieux de savoir ce qu'elle avait à lui dire.
Lorsqu'au coin d'une maison ils se trouvèrent isolés, Barbe refoula les larmes dans ses yeux^ et dit du ton d'une résolution désespérée ;
PRÉPARATIFS DB RIEGBPTION. 41
m^ Tu oses me railler, Joste I Oh I c'eit cruel et vilain de réeoinpenser ainsi Tamour d'une pauvre fille. Ne ris pas, tu me déchires le coeur 1
«— Je n'irai certainement pas pleurer, dit le domestique d'une voix ironique. Sont-ce là les deux mots que tu avais à me dire? |
—Non, non, j'abrégerai: je veux savoir si la malheureuse Barbe est condamnée d mourir de chagriné Josse, tu sais encore, n'est-ce pas, ce que tu m'as promis avant ton départ? Mon oncle nous mettra dans une belle petite ferme, avec cinq bonniers de bonne terre, un cheval, trois vaches... J'ai un peu épargné, il nous avancera le reste. En travaillant bien nous en sortirons, et nous aurons la vie de deux anges dans le paradis terrestre...
— Ah! ahl c'est là le fin mot? s'écria Josse: se marier, travailler du matin jusqu'au soir, pour un tas d'enfants qui vous mangent les cheveux de la tête. Oh I cette innocente Barbe qui s'imagine que je suis venu de Paris, pour passer ma vie derrière la charrue et boire du lait de beurre. Allons, allons, mets-toi cette folie là hors de la tête, Barbe. Ce n'est pas que tu ne sois une jolie petite fillette, et, certainement, si je devais rester longtemps icif je pourrais bien t'aimer un peu I mais se marier? allons donc, des hommes comme» ngus ne se marient jamais |
En disant ces mots, il s'éloigna d'elle et se dingea vers le centre du hameau. Le sourire,cette fois ironique, était douteux sur son visage, et,le regard fixé vers terre, il secouait la tête, comme û les paroles de la paysanne affligée lui avaient donné à réfléchir.
Barhe resta im instant écrasée et le tablier devant les yeux ; puis il lui échappa tout à coup un cri de désespoir; elle s'enfuit en gémissant par un sentier de traverse et disparut derrière un \d^ d'çmnes.
FAUST BT MftrHISTOPHtLÈS.
FAUST ET MÉPHISTOÇHELÊS
Tandis que les villageois étaient réunis en groupes au milieu du hameau et parlaient de l'impudent bavar* dage de Josse, deux messieurs suivaient la chaussée & une demi-lieue de là.
Le plus jeune des deux pouvait avoir environ vingtsix ans. Il était de taille moyenne, svelte de corps et très-délicat de constitution. Son visage gui, sans cela, remplissait la plupart des «conditions de régularité et de beauté, était en ce moment assombri, et, pour ainsi dire, contracté par une amère expression de douleur ou de désespoir. Au fond de ses yeux, bien que ceux-ci semblassent en apparence ternes et sans éclat, brillait Tétincelle cachée d'une incessante préoccupation ; le long de sa bouche couraient les sillons amers du chagrin ; au-dessus de ses sourcils abaissés s'élevaient, vers le haut du front, deux rides profondes gui parlaient de sombre rêverie et peut-être aussi de cuisants remords. , Le regard dirigé vers la terre, ce jeune homme sui« vait silencieusement la chaussée, sans qu'aucun autre
signe, qu'un tremblement fébrile de ses membres, qui se reproduisait de temps en temps, vint trahir que son dme était en proie à de déchirantes pensées.
Son compagnon marchait au milieu du chemin, eft sifflait distinctement un air du Prophète. 11 avait presque une tête de plus que le premier et pouvait être plus âgé que lui de dix ans. 11 était vêtu avec plus de soin, at même avec une remarquable recherche; bien qu'il ne manquât pas de quelque beauté virile, son visage inspirait la répulsion et la défiance.* Il y a^ait de la dureté et de la présomption dans ses traits fortement accusés; ses grosses lèvres humides parlaient de désirs et d'instincts matériels ; un hautain et ironique sourire semblait stéréotypé sur sa bouche, et, de temps en temps, s'échappaient de ses yeux des regards obliques, qui le faisaient soupçonner d'un méchant caractère, ou tout au moins d'une excessive duplicité.
Tandis qu'en faisant tournoyer un léger jonc, et la tôte haute, il poursuivait son chemin en sifflant, il jetait de temps en temps un coup d'oeil inquisiteur sut son compagnon, et haussait alors lés épaules, ou témoi* gnait de quelque autre manière une pitié ironique ou une impatience dépitée. Il y avait aussi des moments où le nuage de la réflexion venait assombrir son visage, ' comme si la situation du jeune homme l'inquiétait; mais cette expression était Immédiatement remplacée
FAUST IT MiPHISTOPHÈLÈS. il
par on 80ta*ire moqueur, qui semblait indiquer qa'fl regardait son compagnon comme un être &iblê et im« puissant, dont le chagrin et les souffrances ne méritaient ni compassion ni respect.
Enfin, il s'approcha de plus en plus du Jeune homme, et lui dit en français :
^ Ah çà, Daniel, tu commences à m'ennuyer terri» hlement ! est-ce ainsi que nous allons nous amuser idf c'était bien la peine de m'emmener avec toi dans ton pays. Heureusement que nous n'y resterons pas long** temps I J'avais espéré que le changement d'air t'aurait guéri de l'incompréhensible mélancolie qui s'est em« parée de toi depuis quelques mois, et voilà que tu cours la tète baissée, comme si tu avais commis un meurtre. A quoi diable penses-tu donc?
— Je n'en sais rien, répondit l'autre d'une voix sourde. Mon âme s'agite et se tourmente en moi; mille pensées assiègent mon cerveau...
— Pour l'amour de Dieu, ne va pas gagner une attaque de nerfs; tu es déjà assez amusant sans cela I
— Hélas! dit Daniel en soupirant, à quelle profondeur le doute a desséché en moi la source du sentiment! moi aussi j'ai cru que le changement d'air soulagerait mon esprit. Vain espoir! l'approche du lieu qui m'a vu naître me remplit l'àme d'une terrible con-
Oa LK Ukl DU SlftGL£.
Tiction; Je le sens poor la première fois bien : c'en est fait de moi, Qombert I
— Ciel I quel beau discours! dit l'autre en riant. Et pourquoi maintenant? Est-ce peut-être la vue de ces afireux peupliers, qui semblent avoir chassé d'ici tous
' les autres arbres, ou sont-ce peut*étre les champs, qui' sentent tout autre chose que les rçses, qui exercent sur toi une influence si imprévue? Si nous étions en Suisse ou sur le Rhin, je le comprendrais; mais ici 1 Bien que le hasard t'ait fait naître dans cette contrée, tu n'oseras pas nier que tout ici soit maigre, vulgaire et mesquin ? Un pénible sourire, un ricanement d'amère ironie contracta les lèvres de Daniel, tandis qu'il répondait avec ime fiévreuse émotion :
— Ahl ah! c'est vrai : tu as raison, Grombert : tout est ici sans impression, vulgaire, mesquin de dimension!... Et cependant, s'il restait dans mon âme une seule étincelle de poésie, cette contrée, pour moi du moins, devrait être belle et pleine de charmes. Ces arbres ont ombragé mes jeux d'enfant; ils m'ont vu si souvent écouter, rêveur, les sons d'une douce voix, lorsque la voix d'une femme avait encore une puissance magique sur mon âme ! Ils étaient, dans le calme du soir, si souvent les confidents de ma foi dans le bien, de mon espérance dans l'avenir, de ma reconnaissance envers Dieul Et ces champs arrosés par les sueurs de
FAUST KT MÉPHISTOPHÈLÈS. U
mes compatriotes, ce colza avec sa fleur odorantei ce lin gui ondoie sur le sol, ces clochers à l'ombre desquels habitent les amis de ma belle enfance, ne devraient-ils pas évoquer magiquement mon passé sous mes yeux, me consoler par le souvenir des temps d'innocence et de bonheur. Mais non, ce n'est que mon esprit et ma tête qui évoquent ces souvenirs par la force de la mémoire : mon cœur reste impuissant et froid, et ne sent rien^ rien que le dégoût de la vie, et se raille de son propre vide.
Gombert partit d'un long éclat de rire , frappa des mains et s'écria :
— Bravo, bravo, bien ditl très-fort d'expression; l'illusion est complète! De quelle tragédie as-tu appris par cœur ces vers sans rime ? Tu joues très-bien ton rôle, mais ton auditeur ne se laisse pas tromper par ton talent. Quelle inconcevable folie! pourtant tu crois être insensible, et tu exprimes cette opinion en paroles et avec une émotion qui montrent que tu es sensible jus<qu'à l'enfantillage.
, — Oh I plût à Dieu que tu dises la vérité I L'autre adoucit le son de sa voix et dit avec une compassion apparente :
— Vraiment, mon cher Daniel, le spectacle de ta faiblesse me ferait complètement doutet de l'homme, et tu sais combien, en dehors de cela; j'ai conservé peu da
fri en ndipdtô. Comment! toi» Faudacieux philosophe» l'impitoyable railleuTt Vaveugle poureuivaat du plaisir et des Jottiseaiices de la vie matérielle, to ToiU maintenant le jouet d'illusions qui toucheraient â peine le cœur d'une femmel La chute de l'énergie yirile en toi me rendrait malheureux si je ne savais» Daniel, que UentAt tu échapperas à cette fièvre quit'égai^ avec des forces doublées.
Les paroles demi-railleuses et demi^^compatissantea de son compagnon avaient péniblement frappé le jeune homme, La rougeur de la honte sur le fronti il répondit:
-^ Ahl je suis malade, Gombert, je ne sais ce que je dis; il fait nuit dans mon cerveau. Inexplicable énigme gui m'effraye! Mon âme s'est partagée en deux étree distincts; Tun est sous les ordres de ma raison et de ma volonté, l'autre est indépendant de moi et pense et agit sans mon intervention. Ces deux âmes luttenl en moi pour la victoire ; cette lutte ardente, ces mysté^ rieuses tempêtes dans mon cœur, me plongent dans un doute affreux, dans un sombre désespoir, dans une haine implacable de la vie! et si Dieu me donnait la mort... !
Son compagnon lui n:ût la main sur la bouche et lui dit d'un ton dégagé ;
— Encore? je1n*y attendais; c^est depuis quelquA temps la ccmelusion de tout ce que tu dis.
FAUST ET MËPHISTOPHÉLÈS. 89
— Mais, s'écria le jeune homme, pourquoi wre quand tout dans le monde nous inspire du dégoût, et qu'il ne nous reste aucune puissance de sentir et de jouir?
— Allons, allons, Daniel, ne te raille pas toimême. Qn'xm pauvre diable, accablé par la misère, recoure à la dernière lâcheté, parce qu'il n'a pas le courage d'attendre de meilleurs jours, on peut le com* prendre ; mais toi, qui as peut-être encore plus de trois cent mille francs à dépenser^ c'est ridicule! Tu es malade, dis-tu; sois donc franc, et avoue que ton mal 'n*est rien autre chose que le chagrin d'avoir perdu, en [une soirée, contre le marquis Dellatrie, tout ce que nous possédions et plus encore. Bah! bahl tu n'es pas pauvre pour cela, et ce que le sort nous a ravi, il nous le rendra dans une bonne occasion.
— Tu te trompes, Gombert, ce n'est pas là la cause de mon mal, murmura Daniel.
— Es-tu peut-être devenu malade parce que mademoiselle Aurore a disparu si soudainement de Paris , sans te dire adieu?
— Mademoiselle Aurore m'était indifférente !
— Cela semblait autrement, Daniel. Pourquoi donc la comblais-tu de cadeaux princiers?
'— Mon orgueil, mon orgueil Insensé! Au fond, Je ne ressentais pour elle que dégoût et mépris...
M hE MAL BU SIÈCLE.
«- Peut-éirô cela t'a-t-il étonné et péniblement affecté, que nos meilleurs amis, nos flatteurs et surtout nos flatteuses, nous ont abandonnés, dès qu'ils ont pensé que les beaux oiseaux avaient perdu leurs plumes.
— C'est tout cela réuni, répondit Daniel avec une sorte de colère fiévreuse, la fausseté, l'égoî^ne, la perversité des hommes : le mensonge, la ruse,rinsensibilité dumonde, toutmon espoir anéanti, toutesmes croyances raillées et insultées, tous mes amours morts !
Gomme si Gombert renonçait tout à coup à ses tentatives pour remonter le moral de Daniel, il tourna sur ses talons, fouetta Tair de son jonc et commença à chanter un air.
Le jeune homme regarda un instant en silence son joyeux ami, et dit avec un profond soupir :
— Gombert, Gombert, que tu es heureux I Oh 1 si je pouvais descendre la vie insoucieux et souriant comme toi!
— Tu le peux, le moyen est bien simple, répondit l'autre en ralentissant le pas. Vois le monde conune il est, et ne lui demande pas ce qull ne peut donner. La vérité est une guerre de tous contre tous ; c'est un jeu avec des dés pipés, où chacun trompe et est trompé, et où ceux qui sont trompés trompent à leur tour dès qu'ils le peuvent. Veux-tu savoir ceux qui sont infailliblement dévoués au rôle de victimes? Ce sont les êtres
FAUST ET MftPHISTOPHÈLËS. $1
faibles, qui se laissent tromper par l'apparence des choses, et croient que la vertu et la noblesse consistent à être toujours dupés et à être le jouet étemel de Té^ goîsme humain.
-7- Quel monde 1 murmura Daniel. Il n'y aurait donc rien qu'on pût respecter et aimer? Pas de vérité morale?
— Il n'y a, sur la terre, rien de vrai que ce qui est palpable et matériel : tout le reste est du vent et une vaine illusion.
Un cri sourd échappa à la poitrine du jeune homme ; tous ses membres tressaillirent.
— Pauvre Daniel, dit Gombert, qu'il coûte de peine pour te faire accepter des vérités qui sont bien évidentes .pom*tant!
— Oh! ce n'est pas l'impitoyable vérité de tes paroles qui me jette dans le désespoir 1 s'écria le jeune homme* Kon, c'est parce que je sens cette horrible conviction enracinée dans mon âme à ne pouvoir l'en arracher I
— S'il en était ainsi, je dirais : Réjouis-toi et sois heureux, Daniel, d'avoir vaincu tes faiblesses; mais ce qui n'est pas encore sera bientôt. Qu'est-ce que le déran« gement de ton cerveau serait autre qu'une lutte sutpréme entre les idées fausses qui te restent de ton enfance, de ta première éducation, et la vérité qui veut prendre pour jamais possession de toi? Après la lutte,
81 Ll MAL DU ^l^^iS.
tu auru» la paix dans ton cœur; tu verras les ^boses eomme elles sont réellement, dépouillées de toute illusion et de tout le lustre mensonger, que régoisme, le préjugé et la sottise leur ont donnés; et alors, avec une inaliéi'al^le clarté d'esprit, tu te sentiras élevé au-dessus âd ce lâcbe troupeau de moutons qu'on appelle la société, comme om géant au-dessus des nains!
Après un moment de silence, Daniel dit avec un oalme surprenant t
— Parlons d'autres choses, Gombert. Probablement ums nous sommes trompés tous deux. Tous ces linouvements violents de Tâme et cet orage qui secoue mes uetb ne sont peut-être rien que la conséquence d'une indisposition physique^
— Tu m'étonnesl s'écria Gombert. Si calme, si raisonnable tout à coup... C'est égal; puisque tu parais maintenant capable de me prêter attention, je te dirai, Daniel, que cela commence à m'ezmuyer de trotter, à pied. Est-ce encore loin?
— Encore une petite demi-lieue«
mm Gomment 1 une petite demi-lieue ? Irions-nous en airiëre par hasard ?
— Mettons un grand quart de lieue.
— C'est encore diablement long. Je voudrais bien abréger le temps en parlant de nos affaires; mais tu nÊ9ùmr9 ^séffBt otne pas écouter?
FAUST M JMkraiATVPHÉLÈS. m
^ Mon, pade, j'éGoaterai; je me eei» toieta, nraii
'^ Ne «âB*ttL tmiment pas ^ Daniel^ A oraibi» peut monter la vàhiif ée tee l»ens? draianda Gomterttrès^ BélieiieetlieDt
— Je n'en sais nés ; mais il est certain^ en toul caa^ ^e l'iiitaiâaat m'&Or cache la téritable valeur ( dans me boDBe iiiteiltion sana doute, pour m*empécber de Afa»îper A Parififla pluiÉ grande partie de mon héritage*
-«- Tu as reçu environ cent vingt-einq mille francs m arg^t, n'esVee pas? Tes biens vaudraient-Us na draœkmiUkm?
*^ i^eut^être pas autant, Oombert ; inais oepetidafl^ ï&esk qusAie œm mille francs^ ou je devrais me tromper £(xrt dans mon calcul.
-^ Voyons y partageons la différence eu deuï , et mettons quatre cent cinquante mille francs* Avec les soixante mille francs que nous devons encore lA^bas, i» Icfftelne e^ diminuée de cent quatre-vingi^otnq Taille fralice» U resterait done seulement deux cent soixante-cinq nlille francs ; mais nous devons y ajouter au moins vingt^inq miUe francs, comme produit probable de tes biens pendant ton absence, abstraction faite des intérêts des emprunts^ La conclusion dtt compte est donc que tu dois eâcore te troUf er à la i«tt de dêut im\ (SuàM^^ringt^dlt mille fraoM ) ctet-
ed LB MàL DU SIÈCLE.
à-dire en chiffres ronds , trois cents mille francs. Âhl ahl.et tu bais la vie, et tu désespères» et tu n'aurais plus la puissance de jouir ! Comment I tu ne ris pas en présence de cette magnifique perspective?
— Que m'importe l'argent, Gombert? S'il pouvait servir à acheter une nouvelle âme.*. "^
— Tu recommences déjà ? Essaye de comprimer tes folles pensées ou je ne dis plus un mot... Je ne suis pas
. sans inquiétude, Daniel. Le vieil intendant me tracasse et me dit que nous n'aurons pas facile avec lui. Le fin gaillard est bien capable d'avoir amassé une petite fortune à ton détriment, et si le calcul que je faisais tout à l'heure n'est pas juste, ce sera le sien qui l'embrouillera. Laisse-moi faire, Daniel ; je lui mettrai le pouce sur la gorge, et bon gré* malgré, la sangsue rendra jusqu'à la dernière goutte ce qu'elle a sucé de ton héritage.
Daniel secoua la tête négativement.
— Que veux-tu dire ?demanda Gombert; ne devrionsnous pas £aire rendre de compte à l'intendant sur Tadministration et le produit de tes biens?
— Je ne veux pas dire cela , puisque notre voyage a précisément pour but de prendre une connaissance exacte de ce compte.
— Et de procéder à la vente des biens?
— Oui| et la vente des biens ; mais, je t'en prie,
- FàUST BT MiPHISTOPHftLtS. 61
Gk)mberi, sois poli Tis-â-vis de Pintendant, et ne le j traite pas avec dureté ; il était Tami de mon père, c'est lui qui m'a élevé*. •
— Bah! lui ou un autre, c'est le hasard gui a décidé cela. Tu crois donc, innocent, que Tintendant, parce qu'il t'a élevé, n'est pas un homme comme les autres? Qu'il n'est pas esclave de l'avarice et de l'intérêt personnel?
— C'est égal , je ne veux pas le voir maltraité! s'écria le jeune homme, avec un ton d'impatience et de colère dans la voix.
— Bien, bien, nous le forcerons donc, avec toute l'urbanité possible, à nous rendre un compte clair. Combien de temps crois-tu, Daniel, que cela puisse durer dans ce pays, pour pouvoir procéder à une vente publique?
«— Trois semaines, un mois, je pense.
— C'est long : ce retard me contrarie extrêmement.
— Pourquoi donc ?
— Je ne sais pas ; j'ai une crainte vague, mystérieuse. Tout à l'heure, lu parlais d'une fenmae à la douce voix. Si pendant quelques semaines tu te laissais de nouveau séduire par elle?
' Un sourire de doute passa sur les lèvres de Daniel.
— Ne crains pas cela, Gombert, depuis que j'ai appris à connaître les femmes , aucune n'éveillera jamais un sentiment d'amour en moi.
« LB MAL 0U SltCLB.
— Je n'en jurerais pas. D'après les lettres de ton intendant, ta Dulcinéedoit être terriblement amoureuse de toi. Si je ne me trompe, elle n'a plus reçti de toi, depuis des années, que les complimenta tulgaires que tu mettais à la fin de tes lettres à Tintendant ? Et elle a accepté ce% compliments conmie la preuve rôpétée de ta fidélité. Est-ce sottise on ruse?
— Tais-toi, tais-toi là-dessus , dit Daniel en Tinterl*ompant d'une voix suppliante. Ne me rappelle pas ^'11 y a eu un temps où j'étais capable d'un pur et fervent sentiment.
^ Ahl ah 1 murmura l'autre en secouant la tâtë. Mes Craintes seraient-elles fondées peut-être? Ah ! ce serait tme belle afTaire, si je devais retourner seul à Paris i après tous les sacrifices que j*ai faits pour toi. Alors je pourrais dire qu'on ne peut pas même coàipter sur son ami de cœur, sur son second mai.
— Tu railles sans pitié, Gombert. Cioiùmentl ta ûie crois asses ingrat pour trahir le seul homme qui me reste fidèle dans le malheur?
«^ Quelque fort ^ue soit un sentiment, il doit céder devant un sentiment plus fort. D'ailleurs, quoiqu'il ar* rive, je n'en pencherai pas la tête poxsï oela. fleulemœt, à Pms, je pourrais déplorel:' que mon malheureux
— Mais que dis-tu là? s*écria Daniel avec aigteuTi
FAUST IT MÉPHISTÔpHÉLÈS. 01
CSAbito m'est inâiffltoente. Je Tai aimée lonque mon eœur était simple comme le âien. Maintenant ce sentinmit est éteint et mort en moi depuis longtemps. Et quand toute ma sympatliie pour elle serait restée en*' tière, quelle influence pourrait^eile eiœrcer sur notre raiitié? Gombert, nous sommes liés Tun à Tautre par le sopt ; rien, rien ne peut nous séparer que la mort I
— Voilà comme il faut parler, Daniel. Je sais que ton cœur est bien placé.
-— TaiB-toi quelques instants^ je feu prie, Gombert* dit. le jeune homme en soupirant; mon cerveau est tieuUè ; je sens que mes nerfs pourraient s'irriter de nouveau, si je ne dçmnais un peu de repos à mon es^t...
Ils approchaient de l'endroit où la chaussée prend une nouvelle directicm et offre une autre vue. Ils n'a-* Talent pas longtemps marché en silence lorsque Gom«* bert s'écria tout à coup :
— Vois, vois, qu'est-ce donc là-bas? un arc do triom^ phe, un drapeau, des arbres omés^et tout ce peuple? Ah 1 Je comprends ; on va te recevoir et te féliciter comme seigneur du village. C'est tout à fait moyen âge, cela I bieui très-bien, Daniel ; sois grave, imposant et hau-« tain ewime un vrai baron de village... Quant & moi, si je puis m'eœpôcher de rire, je m'admirerai.
Bmiel regsfdaau loin à l'endroit oaies paysani
M « LB MAL 01) SIÈCLS.
étaient réunis et gaelgaes-uns de ceux-ci qui agitaient déjà leurs chapeaux en Tair. II parut embarrassé et mécontent, ets'arrétasiu* la chaussée comme un homme qui hésite sur ce qu'il doit faire.
— Allons, allons, s'écria Gombert lui prenant la main ; hâte-toi, nouveau seigneur du pays ; accepte la respectueuse bienvenue de tes sujets et vassaux. Ta semblés avoir peur? Allons, ne sols donc pas si enfant. Ris de ces sottes simagrées de paysans, et laisse-les faire... Écoute, il y a de la musique I Ciell qu'est-ce que c'est que cela ? Y a-t-il des nègres dans ton village, Daniel? Il me semble qu'ils jouent du tamtam. Allons, hâte ton pas; je deviens curieux...
On les avait en effet remarqués du hameau, et tan-dis que le laquais Josse affirmait que c'était monsieur Hoogeland et son ami Gombert qui arrivaient, les membres de la confrérie s'étaient précipitamment réunis, et on avait hissé le drapeau et fait jouer la musique.
Beaucoup d'entre les villageois, surtout les enfants et les femmes, voulaients'avancer sur la chaussée pour voir plus tôt le jeune seigneur attendu; mais le garde champêtre, avec son sabre brillant, les avait tous refoulés sur les côtés du cortège. Comme le bourgmestre , et les échevins devaient saluer M. Daniel de Hoo« geland par un distours, personne ne pouvait le félid^
FAUST ET MÉPHISTOPUÈLÈS. 65
ter, avant que cette importante partie de la solennité fût terminée.
L'intendanI, avec déleste et sa tante, se trouvaient un peu sur le côté, près du cortège, et hors de la foule. La jeune flUe avait peine à comprimer son impatience; elle eût préféré courir en avant pour être la première à envoyer à Daniel un joyeux salut de bienvenue ; mais le vieillard lui avait fait comprendre qu'il était convenable d'attendre que la cérémonie officielle fût terminée. ' Le jeune homme fut reçu par les sons accélérés de la musique, l'agitation des chapeaux et des mains, accompagnés de mille cris et acclamations.
Daniel était déconcerté^ honteux et irrité. Sur ses joues couraient des crispations convulsives; sur ses lèvres flottait un sourire d'ennui et d'impatience, et même il détournait la tête sur le côté, comme si le piquant sourire ironique de Gombert le mettait à la torture.
Sur un signe donné par le garde champêtre, avec son sabre, tousles bruits se turent. Le bourgmestre tira xm papier de sa poche, le déplaya avec des^ mains tremblantes et se mit à lire le discours adressé au jeune homme.
Le vieux laboureur, qui remplissait la charge de bourgmestre, était bien im homme estimable; mais ce n'était pas un grand savant, et surtout pas un orateur
itoqurnit ; il lut avec t)eattcoup de 9912:109 et avec de fréquentes intoruptions, ce qui était écrit aur le papier; pmâant ce temps le seutûnent de son insufi^sance foi* etit brftier sou visage ndé, et perler des gouttes de iueur sur sou front.
. VïïaidHè du yieillard» son tremblement et son bé^ gaiement amusaient fort Qombert^ bien qu'il ne ptlt Qomprmdre ce que le bourgmestre disait eu flamaudi M laugue materuellot
Le pire de tout, c'est que le discours durait esctrèlaemeut longtemps,
Sans attention, et visiblement distrait 1 le jeune bomme avait écouté la première partie de la harangue ide bienvenue. Les centaines d'yeux arrêtés immobiles fur lui| et qui semblaient épier ce qui se passait en lui, ies traits de gens dont il se rappelait les noms, le sourixe amical dea jeunes gens qui avaient été ses compagnons de jeu, tout cela touchait son âme et ébraïUait lou système nerveux.
Quand le bourgmestre lut arrivé, dans son discours, iV^pdroit 0^ il devait parler de la mort prématurée du père de Daniel, la voix du vieillard se mit à trembler, et elle prit un ton de sentiment et de vérité qui pénétra irréaistiblement dans le cœur du jeuue homme et fit briller une lanne dans ses yeux. Mais quand, en continuant, il fit réloge de la bienfaisance de M. de
FAUST BT MÈPHiaTdPHiBLÈS. H
Hoogeland, rappela sa ]^été, sa bonté, saT8rtQ,'et dit au jeune homme que les bienfaits de sa mère lui avaitnt gagné pour toujours l'amour et la reconnaissance des habitants, alors Daniel ne put cacher plus longtemps son émotion. Peuirétre se fût^il abandonné sans conscience au sentiment qui triomphait en lui ; peut^tre eût-il versé des larmes à la vue même de la fbule des spectateurs ; — mais le regard accusateur et ironique de Gombertt
Égaré par Timpatience^t la honte, Daniel dit d'une Toix sourde :
-— Assez I assez i je vous remercie, monsieur le bourgmestre. Vous étés bien bon ; témoignes, je vous en prie, ma reconnaissance à tous les habitants ; mais, excusesmoi, je ne suis pas bien ; je soufifre d'un cruel mal de tête. Pardonnez-moi...
A ces mots il s'éloigna et laissa li le conseil com<munal pétrifié de stupéfaction. Suivi de près par Gombert, il fit quelques pas à côté du cortège ; mais, soudain,, il parut frappé par une vue saisissante et se mit à trembler en détournant le regard et en murmurant en lui-même :
— Céleste I mon Dieu, qu'elle est belle !
— Prends garde, Daniel, tu te rends ridicule, chuchota Gombert à son oreille. Les paysans vont croire que tu t'es échappé d'une maison de fous.
68 LB MAL DU Si&GLB«
Luttant avec effort contre son émotion^ Daniel regarda la jeune fille fixement dans les yeux, et elle s V Tança au-devant de lui avec un sourire d'une inefEable douceur... Mais ce sourire lui*xnéme, plein de foi et de confiance dans sa fidélité à lui, le frappa d'un nouveau choc. Pour dissimuler son étrange émotion, il courut droit à l'intendant, lui saisit les deux mains, les lui pressa avec effusion et dit :
— Âh! Willibald ! mon bon Willibald, comme je suis content de vous revoir 1
— Béni soit Dieu de ce bonheur, s'écria le vieil intendant les larmes aux yeux ; merci, merci, Daniel 1
-— Et moi? ne connaissez-vous plus votre bonne mère ? s*écria en souriant la tante de Céleste, gui s'était placée devant le jeune homme pour se faire reconnaître.
— Ahl excusez-moi, madame de Berg, dit-il, je n'oublierai jamais l'amour, TafFection dévouée que vous avez montrée au malheureux orphelin.
Céleste se retrouvait de nouveau sous ses yeux avec le même sourire aimant sur le visage. Dans son doux regard brillait maintenant une prière, comme si elle implorait un mot de sympathie de sa bouche.
Lui, profondément ému, prit sa main et dit, en souriant, et d'un ton calme et triste :
— Céleste! ahl Céleste I
FAUST ET MÉPUISTOPHÉLÈS. #
Pois il laissa retôml)er sa main et resta silencieux, les yeux baissés vers la terre, devant la jeune flUe.
— Vous êtes bien profondément ému, n'est-ce pas, Daniel ? murmura-t-elle. Votre cœur déborde de bonheur en revoyant ceux que vous aimez. Le retour dans le lieu où s'est trouvé votre berceau, où tout vous sourit par un doux souvenir, vous comble de joie? Cinq années d'absence I je sens moi-même que votre cœur doit battre.. •
Il semblait que le son de la voix de Céleste sur Tâme du jeune homme produisit une impression violente et pénible ; car, à chaque mot, il tressaillait de tout son corps, et un soupir étouHé s'échappait de sa poitrine.
Ne pouvant dominer plus longtemps son émotion, il se tourna tout à coup vers Tintendant, et lui dit d'une voix suppliante et avec ime ûévreûse impatience :
— Willibald, mon bon Willibald, pour l'amour de Dieu, conduisez-moi hors de ce peuple, de cette cohue! Venez, allons au Wulfhof... De l'air, de l'air I Le sang me monte à la tête.
En disant ces mots, il marcha d'un pas rapide en avant, sans attendre sa société. Les autres le suivirent pendant quelque temps en silence.
Des larmes brillaient dans les yeux de l'intendant; Céleste contemplait Daniel avec un triste étonnement ; la vieille tante murmurait des paroles de pitié ; mais
9» LS UAt DU SlÈCm.
(nus jetaient des regarde interrogateurs sur 0oinbert qui souriait et ne montrait pas la moindre inquiétude.
-» Mais qu'a donc le pauvre Daniel? demanda madame de Beig. Vous, monsieur, qui ôteç venu avec lui comme ami, vous semblez parfaitement rassuré sur son ôtat?
— - Bahl bah! ce n'est rien, répondit Grombert. Je ne sais ce que le vieux bourgmestre lui a dit, mais j'ai bien vu que la fin du long discours a très^fortement ému Daniel.
«— Ah! ce serait là la cause de son émotion! s'écria l'intendant avec joie. Le bourgmestre lui parlait de sa mère et du souvenir reconnaissant qu'a laissé sa bien* fidaance dans la contrée. . .
— Ce sera cela, dit Gombert d*un ton légèrement railleur, et en interrompant Tin tendant. Puis revoir sas anciens et surtout certaine belle jeune fille, cela peut bien avoir contribué à agiter ses nerfs. Mais ne soyez pas inquiet, je connais Daniel. Laissez-lui quelques instants pour débrouiller ses idées et pour laisser se refroidir son sang. Ce sera fini comme si rien n'était arrivé.
~ Mais il est donc malade ? demanda Céleste.
— Malade? il n'est pas malade, répondit Gombert, (jO sont des caprices, Daniel est très^sensible,
En ce moment Daniel ^'arrêta, comme s*il voulait at* tendro U «ooiétéi et bieatât tt 9e retourna tQut à lait.
FAUST BT MÈPHISTOPHÉLÊS. 71
~ Voyez, c'est déjà fini, dit 6oml)ert6n riant. Maintenant du moins il aura sa raison, ai j'ai un conseil à vous donner, ne loi parlez pas trop ; le silence, le re* pos seuls peuvent calmer son âme. Tout ce que vous pouvez lui dire aujourd'hui, tout ce que mademoiselle stirtout peut lui dire fera infailliblement une profonde impression sur son cœur. C'est pourquoi, soyez indulgents et montrez-lui aussi peu de joie que possible, et, sifftout, pas de pitié. Demain il sera calme.
Soit que l'émotion du jeune homme fût réellement calmée ou que Téloignement de la foule des viUageois loi eût soulagéFesprit, il^semhlait beaucoup plus calme. (M eût même pu penser qu'il était revenu i sa dis* position d'esprit naturelle, si Tétrange et inexplicable ezpresffion de son visage n'en eût fait douter. Les rides de son front avaient disparu ; ses yeux semblaient ex-» primer un sentiment d'amitié, et il s'efforçait, par un sourire ouv^t, de faire comprendre que la paix était rentrée dans son cœur; mais il restait, dans son regard et sur ses lèvres, je ne sais quoi de pénible, une con* tractionqui accusait le chagrin et le découragement. |
n dît d'un ton triste, et avec beaucoup de douceuf dans la voix, tandis qu'il reprenait sa maj^che entrd Céleste et l'intendant :
•-^Dmes bons amis^ excusez-moi I le suis Impoli, n'est-ce pas? Voua me croyez ifigrat, peut-être tN'oii,'
DOD, je gais ce que tous avez fait pour moi, Willibald; je sais, madame de Bei^, que vous avez affectueusement rempli la place de ma mère ; je sais, Céleste, je sais... Oh I ces souvenirs tourbillonnent dans ma tête comme une tempête. Si je pouvais les oublier... uninstant seulement!
— Restez calme, Daniel, dit la jeune fille d'une voix douce et basse. Ne parlez pas, cela vous excite. Demain, nous remercierons Dieu ensemble de votre heureux re* tour au pays.
Probablement le jeune homme n'entendit pas ce que la douce voix murmurait à son oreille, car il marchait lentement, profondément préoccupé, et sans donner le moindre signe d'attention.
Pendant quelque temps régna le silence le plus complet. Tous, le cœur palpitant et ému d'une sincère pitié, tenaient les yeux fixés sur le jeune homme rêveur; mais, sm'vant le conseil donné par Tami de Daniel, ils cachaient, autant que possible, leur émotion, et ne parlaient pas. Gombert seul souriait et secouait la tête par intervalles. Lui aussi était plus calme et plus silencieux que son caractère ne le comportait. Il avait à coup sûr remarqué des choses qui l'inquiétaient et lui donnaient matière à penser.
Tout à coup Daniel releva la tête et dit en murmurant à Céleste, bien qu'il ne sût à qui il parlait :
FAUST BT MÉPHISTOPHÉLÈS. 18
—L'homme est un singulier instmment, n'est-ce pas ? mi petit monde gui a aussi sa lumière et ses ténèbres, ses jours sereins et ses tempêtes destructives? mais si compliquéi si ifragile, que le moindre ressort qui se dérange dans son intérieur, compromet tout le système. Une simple petite blessure au cœur suffit à le tuer; une seule petite tache sur le cerveau le frappe d'une folie complète. Pauvre âme, qui est condanmée à rester éternellement Tesclave du corps I Homme, être vide et orgueilleux qui se croit un géant de volonté, de courage et de puissance et qui, hélas I est le jouet des filets matériels qu'on nomme les nerfs.
Bien que Céleste n'eût rien compris de cette tirade, sinon qu'il se plaignait de l'agitation de ses nerfs, le ton sombre de sa voix fit une si profonde impression sur elle qu'elle ne put contenir plus longtemps son émotion et dut détourner la tête pour, cacher les larmes qui jaillissaient de ses yeux. Le jeune homme ne le remarqua pas.
{ Us étaient arrivés assez loin pour voir, à une courte distance du chemin, la campagne de madame de Berg.
La vieille dame regarda silencieusement sa nièce et sembla lui demander, par un triste regard, pourquoi elle s'était mise tout à coup à pleurer.
— Ahl chère tante, dit-elle d'ime voix étouffée, il est si malade! notre présence l'émeut encore plus.
n L8 Mal du siècLi.
Volet nottô demeure; n'allons pas jusqu*au Wulfhof;
donnons-lui, par pitîé, le repos, le calme jusqu'à
demain.
— Tu as raison, Céleste... Dans ^el état nous le ïevoyonsf
Et, s'arrétant au milieu du chemin, madame de Berg dit à haute voix :
— Monsieur Daniel nous vous quittons ici. Vous connaissez la campagne fleurie où chaque arbre a conservé un doux souvenir de votre présence. N'oubliez pas trop longtemps que là habitent toujours des gens qui ont été vos bons amis. Nous espérons que vous voudrez bien nous honorer de votre visite...
— reviendrai, je viendrai, répondît le jeune homme.
— Adieu, Daniel, adieu jusqu'à demain I dît la jeune fille en soupirant.
— Quoi! des larmes? des larmes dans vos yeuî, Céleste? s'écria le jeune homme ému. Lafolie, la dureté de mes paroles vous a-t-elle blessée ? malheureux que je suis.
— Non, non, murmura-t-elle, c*est parce que vous êtes souffrant, Daniel. le n'ai rien â vous reprocher; Soyez sans inquiétude et donnez 'à votre esprit le repos nécessaire. Peudant ce temps-lâ vos amis prieront pour vous. Â demain.
— A demain I répéta Daniel d'un ton presque înîn-
FAUST ET mAPHISTOPHÉLÈS. 75
teffigîWe. Daniel resta un Instant rêveur à suivre du regard la jeune fille, jusqu'à ce que Gombert lui frappdt sur Fépaule et lui dit d'une voix impatiente et pleine de dépit :
•^ La tragédie est à sa fin ! A demain la seconde représentation. Nous verrons pourtant... Et maintenant à des affaires plus sérieuses !
Et, se tournant vers l'intendant, il demanda :
— Sommes-nous encore loin du château?
Mais le vieillard semblait plongé dans une préoccupation qui l'absorbait complètement. On eût dit qu'il avait perdu la conscience du lieu où il se trouvait, et de ce qui s'était passé.
— Taî eu l'honneur de vous demander, monsieur l'intendant, si nous sommes encore loin du château? répéta Gombert.
-i- Dix minutes 1 répondit distraitement le vieillard.
•^ C'est assez pour vous dire ce que nous venons feire ici. Va en avant, Daniel ; nous ferons, tout en marchant, comprendre notre but à M. Tintendant. Ah çà, monsieur Willibald, — vous vous nommez Willibald , je crois, — je vous dirai d'abord que Je suis le caissier de mon ami Daniel , ou plutôt de nous deux et que j'ai ses pleins pouvoirs. Quant à lui, il n'a pas la moindre eonnaissanee des affaires matérielles; mais moi qui, de bonne heure , me suis occupé de la tenue
d'une banque, je m'entends parfaitement en chîfltes, et il faudrait un compte terriblement obscur pour que je n'y visse pas clair. Comprenez-vous ?
— Non^ monsieur , je ne vous comprœds pas, ré« pondit le vieillard un peu étoxmé. Pourquoi me ditesvous cela?
— C'est, dit-il, pour que vous ne tentiez pas d'inu-* tiles moyens de cacher la vérité.
— Moi, cacher la vérité? Pourquoi?
— Allons, j'abrège et je parle plus clairement. Ditesmoi, monsieur Tintendant, comment il se fait que vous osiez écrire à M. Daniel que son héritage paternel ne s'élève qu*à deux cent mille francs environ ?
Le vieillard regarda Gombert avec une singulière stupéfaction.
-— Comment j'ai osé écrire cela? répéta-t-il. Parce que c'est la vérité.
— Allons, allons, faites accroire cela à d'autres , dit Gombert en riant. Ne faites pas d'efforts pour nous tromper; ils sont parfaitement inutiles.
Un éclair d'indignation brilla dans les yeux de WiUibald; il releva la tête avec Qertô et s'écria tout trem«blant d'émotion :
— Ce langage? à moil Qui étes-vous donc, monsieur, qui vous croyez le droit d'insulter ainsi & mes cheveux blancs?
FAUST BT MÈPHISTOPHÈLÈS. 77
— Voyons y n'évites pas la réponse ; il serait beaucoup plus simple de nous dire à combien monte en réalité la fortune de H. DanieL
— n n^ya qu'une personne ici à qui je reconnaisse le droit de m'interroger là-dessus, dit le vieillard d'une, voix ferme. Quant à vous, monsieur, je suis encore prêt à vous répondre par politesse si vous«môme n'oubliez pas les lois de celle-ci.
Cette leçon prononcée avec une grande dignité blessa très-profondément Gombert dans son orgueil. Pour cacher son émotion, il conserva néanmoins son ton railleur et s'écria en riant :
— Âh! ah! c'est ainsi que vous entendez la chose I Mous allons voir. Viens un peu ici, Daniel ! Plus près : ce n'est plus le temps de rêver maintenant, et mets une fin à tes folies, sinon je me sauve d'ici.
— Que veux-tu? demanda le jeime homme très* calme en apparence.
•— Déclare d'abord à ton intendant que j'ai tes pleins pouvoirs, que je puis commander ici en ton nom et que ehacun doit m'y respecter et m'y obéir comme à toimême.
^ Il en est en effet ainsi , mon bon Willibald , confirma DanieL Entre M. Gombert et moi, tout est commun. Je vous serai reconnaissant de tout ce que vous ferez pour lui plaire.
71 M Uih PU SIÈCLE,
•— Demande mainteuant à M. rintendant s'il a bien écrit la vérité en te faisant croire à diverses reprises que ton héritage ne s'élève q;u'à deux cent mille francs»
— i J'avoue que, comme mon ami, je doute de l'exactitude de cette donnée, balbutia le jeune honune.
-* Ne vous laissez donc pas induire à de tels soupçons, Danieli dit le vieillard d'une voix suppliante,
— Mais il n'y a rien d'insultant pour vous dans cette opinioni mon brave Willibald. Au contraire, je vous suis reconnaissanl. de la paternelle solUcitude avec laquelle vous avez essayé de me cacher le montant de ma fortune.
mmYoxiA vous trompez, Daniel; ne restez pas dans cette fatale erreur, dit rintendant. La preuve de ce que je dis est si facile I Toutes les terres qui constituaient votre héritage paternel sont situées autour du- Wulfhof } je vous les montrerai demain et vous éclai-. rerai sur leur valeur. Alors , vous serez convaincu ^pia je ne vous ai écrit que la vérité,
-— Ainsi, je serais pauvre ? murmura Daniel avec un amer sourire sur les lèvres.
— Pauvre 1 Gomment cela? Il vous reste encore au moins cent mille francs , Daniel. Je veillerai à ce que vous ne vous aperceviez jamais de la diminution de VQtre fortune, et touijourStM
— Mais, monsieur WiUibald, dit la je\me bonima
FAUST ET «MÉPHISTOPHÉLÉS. 70
d'une voix tr^s-franche et très-calme, lorsque feu mon père vivait , chacun le croyait passablement riche ; beaucoup de gens graves, qui devaient bien savoir à quoi s'en tenir, estimaient sa fortune en biens mobiliers et immobiliers à un demi-million.
— Et qu'est devenu ce qui manque? demanda flombçrt.
Le vieux Willibald ne répondît pas. Il regarda avec stupéfaction le jeune homme qui, d'une voix naturelle et avec une suite dans les idées impossible à méconnaître, venait de lui parler. Durant ce court instant de réflexion un torrent d'idées de toutes sortes passa par la tête du vieillard, Daniel étaiMl frappé d'égarement intellectuel? Était-ce peut-être la présence de Céleste qui l'avait ému au point de troublôî? ses pensées? Devait-il penser que Daniel était ingrat envers lui parce qu'il avait douté de la loyauté de ses lettres? Cela n'était-il pas naturel, puisqu'il croyait qu'il l'avait trompé dans une intention généreuse 1 Quoi qu'il en soit, les yeux de l'intendant brillaient de larmes contenues avec peine.
— La question^ de M. Daniel semble vous mettre dans l'embarras? dît Gombert d'un ton railleur. Dites, qu'est devenu ce qui manque ?
— n ne manque rien, monsieur, répondit Willibald. Je vous en prie, épargnez ma sensibilité et ne me
soupçonnez pas avant d'avoir examiné les afEaires.
— En eJQfet , remarqua Daniel , ce serait injuste. Ne parlons plus de cela aujourd'hui.
1 — Y a-t-il au moins des livres ? demanda Gombert.
— Il y a des livres, monsieur.
— Des livres clairs, sincères?
— Des livres clairs et sincères I répéta l'intendant d'une voix altérée.
— Vous nous les montrerez ?
— Je vous les montrerai quand M. Daniel me l'ordonnera ou m'en priera.
— Ëh bien, demain. N'est-ce pas Daniel, demain?
— Oui, monsieur Willibald, dit le jeune homme , il me serait extrêmement agréable de savoir dès demain clairement dans quel état sont mes affaires, si cetto obligation n'est pas difficile ou pénible à remplir pour vous ?
— Demain, je vous montrerai mes livres, dit l'intendant. A quelle heure monsieur Daniel désire- t-il que je me présente?
— Oh 1 dit Gombert, pas trop tôt. Nous sommes fatigués ; j'aime assez à faire la grasse matinée. Mettons dix heures. i
— Soit ! à dix heures , monsieur î
Ds apercevaient le Wulfhof, à quelques portées d'arbalète du bout du chemin. A l'entrée se trouvaient les
FAUST BT MiPHISTOPHÉLtS. 81,
ouvriers du château » gui avaient orné la grande porte de verdoyantes guirlandes de feuillage et de fleurs, n s'y trouvait en même temps une multitude d'habitants des fermes voisines, et tous faisaient tourner leurs chapeaux à la fois pour souhaiter la bienvenue «o jeune homme à son entrée dans le manoir paternel, |
Cette vue parut ne pas plaire à Daniel ; il fit entendre un murmure de mécontentement et ses lèvres se contractèrent sous une grimace d'impatience.
Mais il fut bien plus vivement ému lorsqu'il approcha de la porte du Wulfhof et entendit les ouvriers et les paysans lui souhaiter à tue tête la bienvenue.
— Bienvenue à monsieur deHoogeland! Vive notre maître 1 vive monsieur Daniel. Hourra I hourra I
Les cris joyeux retentissaient des côtés de la colline et allaient i*etentir jusqu'au fond du vallon.
Hais Daniel marchait tête baissée au milieu de ces gens en liesse, et traversait la cour d'un pas si rapide que ses deux compagnons avaient peine à le suivre.
Lorsqu'ils fui'ent arrivés à l'escalier de la maison il saisit la main de l'intendant et dit :
— Ce bruit, ces cris me bouleversent. J'ai besoin de repos ; il faut que je cherche le calme dans la solitude. Où est ma chambre ?
— Tout est resté tel que cela était iora de votre départ, balbutia le vieillard.
fit l,B UKL OU $IJtCI»B.
>— Eh bi#n , bon WiUibald , pardonnaz-moi ; je dois ^fieul. A dAznain.â demain 1
fil é 060 motS| il ouvrit une porte et disparut, suivi de BCtti mi GomJberti dans le fond de la maison. L*intedaai resta un instant pétrifié sur la plaee et se frotta le front de la main pour rappeler son esprit à l'idée de os qui était arrivé.
Pois il traversa à pas lents et tout rêveur le corridor jusqu'à ce qu'il se trouvât sur l'éminence en maçonmai» construite derrière la maison et d'où, c(Hnme le sait le leoteuri on embrasse toute la contrée à plusieurs lieues à la ronde» Il reata là g[uelque temps» ioomobile, à.Mgardôr dans l'espace. Mais bientôt son courage sembla succomber sous une amère conviction. Il posa h tête sur le bord du balcon et se mit à pleurer abondamment , ses larmes silencieuses tombaient comme â» bdllanUM perles dans les profondeurs de la vallée.
SOUVENIRS P'BNFANGE.
SOUVENIRS O'EMFANCE
La ^aît né deyait pas avoir donné beaucoup de rçpos au pauvre Daniel, car les premières lueurs du matin le surprirent tout vêtu, assis dans un fauteuil^ à côté de son lit et Tœil inmiobile» perdu dans to demi-obscuritè de la chambre.
Sur son visage se succédaient diverses ezpressicHis de dépit et de tristesse et parfois il secouait la tête d'un air de doute et de découragement... Peu à peu cependant son visage se rasséréna et un doux sourire riUumina pendant longtemps; mais enfin ses trait» s'assonobrirent de nouveau» et, conune si ses pensée» ayaient pris une forme plus précise» il dit d'un tm rêveur :
— Que &ut-il donc pour pouvoir croire? Douter encore guand Tâme d'une jeune fille, dans sa plus naïve pureté, nous sourit sur un visage angéli(juef Cruelle expérience de la vie I J'ai rencontré bien d'au-» très visages qui paraissaient ornés de tous les charmes de 1^ beauté et du sentiment, et qui n'étaient «jue de»
masgaes pour séduire et tromper I Calomnie 1 calomnie I Comparer Céleste à de tels êtres venus sur la terre pour tuer tout amour, toute foi, toute espérance! Cette étincelle dans son regard, ce sourire d'une sérénité céleste, plein de pitié pour ma douleur, plein d'excuse pour ma folie, ce ne serait rien qu'un sentiment allumé par Tégoïsme? Gombert, Gombert, si tu te trompais, quel horrible meurtre d'une âme tu aurais commis en moi!... Pauvre Willibald, quel amour inquiet ses yeux exprimaient pour moi! Le vieil ami de mon père, l'excellent guide de mon enfance, il ne serait mu que par l'intérêt personnel?
Il se tut un instant et poursuivit ses réflexions en silence; bientôt un amer ricanement courut sur ses lèvres et ce fut d'im ton railleur qu'il dit:
— Qu'est-ce que la vérité? Qu'est-ce que l'erreur? Qui dira où la réalité, finit et où Tillusion commence? Impitoyable doute qui tiens mon âme plongée dans un aMme â*idées indécises. Et où est, hélas I l'étoile qui peut illuminer la nuit de mon esprit ?
— Oui, oui, je le sais bien, s'écria-t-il après une pause, simplicité de cœur, confiance, foi dans le bien, dons célestes que nous recevons à notre naissance comme de magiques talismans contre l'haleine empoisonnée de la firoide réalité... ou Ëdblesses qui sont propres à l'enSsint, à l'homme qui n'a pas pris tout son
SOUYINiaS D'BMFANGI. »
développement^ à Tétre gui ne s'est pas encore trouvé aux prises avec Timpitoyable vérité... Ah I si mon âme possédait encore quelque chose de ces salutaires fai- Messes! Si je pouvais encore croire aveuglément, comme je serais heureux ! Au lieu de sentir un enfer en moi, où d'orageuses pensées se disputent le triomphe comme des démons, j'accepterais, des larmes de re» connaissance dans les yeux, la main de la jeune fille gui n'a connu d'autre espoir que mon amour; je pres« serais dans mes bras le vieil ami de mon père dont le cœur déborde de tendre sympathie pour moi. Oh oui! je réchaufferais mon cœur glacé au feu de leur affection, j'apprendrais de nouveau à aimer le monde, je me réconcilierais avec l'homme et avec les choses, et je m'élancerais avec joie au-devant d'un avenir plein d'espoir...
Le ricanement triste reparut sur son visage* — - Simplicité^ confiance, foi dans le bien, reprit*il, , firagiles et délicates fleurs gui vous épanouissez dans le printemps du cœur, comme le soufile de Texpérience vous brise tôt ! Et quand vous gisez flétries , rien ne peut redresser votre tige; le doute s'attache à vous jusgu'à ce gue toute vie y soit desséchée. Je voudrais me réconcilier avec l'homme et avec le monde : croire aveuglément à tout ce gui parait bon au dehors... Im« possible I Tœil gui s'est un jour ouvert sur la réalité ne
80 M Mit Dy filiCLB.
se catoM jamrâfi ouiuid mime cette réalité jËa:ait re^ cnldr rame hvanaine dovwt le |;oufiie menaçant de r^ixiiv^wlle déâUlusioiu.. Qu'est-ce que la volonté et le désir» 14 o^ xoanqae la puissance? Hélas ! J'ai perdu» perdu pour toi^ijours la force d'aimer 1 . U fle primiena pendant quelques instants dans la obamtoe, puis s'arrêta, les bras croisés sur la poitrine^ le regard fixé sur le parquet. Il s'écria alors avec une certaine indignation dans la voix :
^» Mais rignorance^ Terreur volontaire, la servi- Uide de l'esprit, tout cela serait-il Tunique condition dulxuiheur 0ur la terre? N'étais- je pas naïf et croyant lorsque je suis entré dans le monde? Tout ne m'a -t- il pas trompé? N'ai-je pas été le jouet et la victime de Tégoïsme général? C'est la surface des hommes et des choses qui brille : au dedans, il n'y a que ténèbres, intérêt personnel, vice, perversité... Et maintenant, je voudras recommencer cette douloureuse expérience? Je me livrerais avec une aveugle confiance à la chance dfi recevoir les plus cruelles blessures par la dernière d^ déceptions ?
après un court silence» il reprit d'une voix sourde :
«^ Mais si c'était moi qui me trompasse ? Si la clarté que je crois découvrir n'était rien que la fausse lueur de Torgueil?
U se laissa tomber découragé sur un siège et resta
SOUTBillJIS D SMFàHOB. 87,
ItmgtemfB wum mouTemdnt, égaré dans 8M p^mééêé Son rioMmant amer fil pefa à peu place i une ti^:e»* sion pliaa douée tandis que^ daUB un pletxk ouUi des Mëes eombres qui venaient de le préoccuper, il pro* Bonçait d'un ton ètnm^e des paroles où le nom de Gélealê était seul compréfaenaible.
On commençait à entendre dans la cour les premiers bruits du travail; leê vaches beuglaient, les moutons bêlaient, les chevaux frappaient du pied pour deman* der leur repas du matin.*.
Sioix que ces bmts troublassent le jeune homme dans sa rêverie, soit qu*un nouveau flot de pensées la poussât au mouvement, il quitta la chambre, descendit l'escalier et entra dans la cour.
Les ouvriers le saluèrent avec des témoignages de respect; mais lui, sans regarder personne, franchit la porte et prit un sentier qui devait le conduire derrière le Wtilfhof sur le point le plus élevé de la chaîne des collines.
Arrivé là, il s'assit contre un arbre solitaire, croisa ses bras sur sa poitrine, et contempla le paysage qui s'étendait sous ses yeux jusqu'au majestueux horizon sans bornes^
Le soleil s'est dégage depuis une demi-heure des brumes nocturnes, et inonde en oe moment le ciel serein d*un torrent de lumière, Là-4}as> tout au loin, au
delà de TEscaut, le mont de rSnnitage se montie ausri au-dessus du brouillard bleuâtre; son flanc <xriental semble en feu et brille d'une teinte jaune d^or» tandis que sa pente» du côté du couchanti reste encore plongée dans une demi-obscurité. Ainsi brillent aussi, sous la plus splendide lumière, les cimes des arbres sur les collines; mais/ au fond des vallées, du côté qui reste privé des premiers rayons du soleil, la brume pour* prée du matin est encore suspendue sur la terre comme un transparent vêtement de nuit... Les oiseaux, sous l'influence du mois de mai, — temps de doux amour et d'énergie vitale, — folâtrent sous le frais feuillage et envoient â gorge déployée une hymne de reconnais* sance au Seigneur des dons duquel ils jouissent, le colza tardif déploie ses fleurs embaumées comme des tapis de drap d'or; le gracieux lin commence â ondoyer sous la fraîche haleine de la brise du matin ; le blé secoue ses premières fleurs et charge Tafr d'une agréable odeur de safran. Le long des chemins brillent des fleurs; sur le sol fourmillent les insectes qui s'éveillent ; dans l'air voltigent déjà quelques papillons et bourdonnent de laborieuses abeilles ; partout joie de vivre, confiance, poésie, excepté peut-être dans le cœur plein de doute de celui qui du haut de la colline contemple ce magnifique et riant tableau...
Cependant, il fallait que Daniel fût quelque peu
SOUYSNIRS B'BNFANGS. »
frappé par toates ces beautés de la nature renaissante ; car, tandis qu'il laisse eirer lentement son œil sûr les collines et les vallées, peu à peu se peint sur ses traits une sereine expression d'admiration et de jouissance. A mesure qu'il était plus longtemps sous l'influence du grandiose spectacle^ il semblait de plus en plus tomber dans l'oubli de sa situation et souriait parfois aux doux souvenirs qui afduaient dans son âme. Pas d'arbre, pas de sentier, pas de colline qui ne lui parlent de sa vie antérieure, vie de simplicité, d'amour et de bonheur!
n voyait au loin l'humble église où des milliers de fois il s'était agenouillé avec une douce foi en la bonté de Dieu ; la croix de bois et la chapelle élevées par sa mère au fond de la vallée ; le ruisseau au bord duquel il aimait tant à jouer, au bord duquel , plus tard, il aimait tant à rêver... et, non loin de là, le vieux tilleul, unique témoin de son premier aveu d'amour!
Probablement son esprit se serait laissé entraîner longtemps sans conscience par le torrent des souvenirs; mais les accents d'une joyeuse voix d'homme et le claquement d'un fouet vinrent le troubler dans sa rêverie. Il vit de loin un jeune laboureur sur une charrette qui, suivant le chemin du dos des collines, devait passer devant l'arbre isolé au pied duquel il était assis.
Daniel descendit lentement la pente méridionale de
SO LS HàL Dy BIÈCiX.
la coUioe sans autre but apparent que d'éviter la ren^ contre du laboureur.
TrèB-souvent il s'arrêtait dans le sentier qu'il suivait, écoutait avec plaisir le chant des oiseaux, cueillait ci et là une fleur sans savoir ce qu'il faisait, saluait d*un sourire épanoui les vallées qui se déployaient devant lui et qu'il embrassait d'un large regard, et errait ainsi plongé dans un rêveur oubli de lui-même,,, jusqu'à ce qu'enfin le rapide tic-tac d'un métier de ti£tserand frappât son oreille et éveillât son attentioii d'une façon toute particulière.
n s'arrêta ému et dirigea les yeux vers une maisonnette qui se trouvait à une portée d'arbalète plus loioi au bord du sentier, et d'où venait le bruit de travail.
— Abl dit-il avec une sorte de joyeuse suçprise, la maisonnette de Jean le tisserand I Combien de fois j'ai été là, avec mon enfantine curiosité, près de son métieri suivant la rapide navette dans sa promenade sans re* posl Combien ne m'étonnais-je pas de voir grandir sous sa main la toile où on devait couper pour moi âi^ fines petites chemises 1 Avec quelle rapidité la bonne lâsbeth faisait passer le lin entre ses doigts.*, et corn* bien de fois j'ai brisé son fil et embrouillé son lin I
Cette fois, tout à fait dominé par ses souvehirsi U marcha drpit vers la maison de Jean le tisserand. Ce-* pendant, lorsqu'il arriva près de la chaunoiàFe et qii'il
sooygiiifts B'nif AROB. h
paty3«t«tlêiyeuipârlaporte<mYert6, il s'arrêta avec une dxpiesakm da triste surprise sur le visage.
Derrière la Itanélre, et d'un côté de la chaumièie» il voyait Heu le mâtier connu de Jean à la même plaoe qu'autrefois^ et le tic^tac ne résonnait pas moins vite et moins fort; mais c'était une femme encore jeune qui y était assise, et c'était elle gui, sous l'effort de deux bras musculeux, faisait voler comme un éclair la rapide navette. Sur son visage^ florissant de santé» bril* lait un sentiment de courage et de joyeuse ardeur au travail, et il flottait même sur ses lèvres un sourire indéds, tandis que, dans un complet oubli, elle renouvelait les bobines épuisées et poursuivait en toute hâte son travail.
Enfin, à côté du métier, un jeune garçon d'environ douze ans, avec de grands yeux bleus et une tête cou«> verte de cheveux blonds bouclés, était occupé à dévider du fil d^un dévidoir et & préparer les bobines que la femme devait mettre en œuvre.
La vue de cette femme parut iï*apper Daniel de tris« tesse ; il entra cependant dans la maisonnette et promena silencieusement autour de lui des regards inter» rogateurs.
Dès que la femme, surprise par son arrivée, l'eut re* gardé en face, elle se leva vivement derrière son mé« tier et s'écria avec un élan de joie 9
91 LB MAL 0U SlÎGtB.
— Vous» VOUS, monsieur Daniel, dans notie paavte chaumière ! Âh ! comme j'ai souvent montré à nos enfants, avec orgueil, la place sur ce plancher où vous aviez coutume de vous tenir pendant des heures I Karel, c'est le jeune monsieur dont je te parlais toujours. Oh I Dieu soit béni, monsieur Daniel, d'avoir permis que vous reveniez sain et sauf au pays I
Le jeune homme regardait avec émotion la femme gui lui souhaitait la bienvenue si cordialement et l'en* faut gui lui souriait affectueusement.
—Mais, femme, murmura-t-il, je ne vouscoimaispas.
— C'est possible, monsieur, répondit-elle, vous éties si jeunet Ne vous rappelez-vous plus de la servante du fermier Lambert.. « gui venait le dimanche ici chez Jean le tisserand, son frère, passer Taprès-dlnée et gui racontait des histoires et chantait des chansons, pour vous amuser, quand vous y étiez ?
-— Ahl étes-vous la bonne grosse Bossue ? s'écria le jeune homme. Oui, je vous reconnais! Donnez-moi la main, femme. Merci : cela me fait du bien au cœur.
Gomme s'il eût eu honte de son émotion, il détourna le visage et murmura d'une voix douloureuse :
— Temps de foi et de bonheur, de confiance et de poésie ! Oh I si Thomme pouvait rester toujours enfant et ne jamais soulever le voile fatal sous leguel se cache la vérité i
SOnVBMIftS D'RKPAiei. 91
La femme le regarda a^ec auiprise, mais il ne lui laissa pas le temps de la réflexion» et, tombant de nou« veaa son regard vers elle, il lui dit d'une voix calme en apparence:
— Dit es4noi, Rosalie» où est Jean le tisserand? Gomment se porte sa franme Lisbeth? Gomment se fait-il que vous ayez pris sa place à son métier?
Une expression de profonde tristesse contracta le vi« lage de la jeune femme, tandis qu'elle sortait de der« rière son métier et se rapprochait de Daniel.
— Aht monsieur, dit-eUe» ce sont de tristes choses! mon pauvre frère a, durant les mauvaises années de la Gunine, gâté sa santé. Il n'y avait pas d'ouvrage, tout était hors de prix, et la femme et les enfants devaient cependant manger. Avec le petit morceau de pain qu'il pouvait gagner encore, et qu'il s'arrachait de sahouchOi cela ne Msait que traîner ; mais il était devenu si maigre et si pâle t et sa pauvre femme avait gagné, de cha* grin et de misère, une mauvaise toux sur la poitrine. Lorsqu'il revint de l'ouvrage pour le tisserand, et que de meilleurs temps se trouvaient à la porte, le typhus est venu pour emporter les malheureux dont le sang avait été trop tourné en eau par la famine. Oh ! monsieur, le typhus est un cruel fléau ! Ma helle-sœur est morte d'abord ; huit jours après mon frère estaussi osd)6 malade. Je les ai soignés tous deux, nuit et jour,
M LI MAL DU SliGLB.
assise seule pr^s de leur lit; car la terreur était si grande, parmi les gens, qu'il y avait peu de secours à espérer des voisins et des amis. Mon pauvre frère i il ne parlait de rien d'autre, dans son délire, que de ses quatre malheureux enfants ; il se plaignait amèrement du del qui allait les laisser seuls et abandonnés sans appui dans le monde. Moi, pour le consoler, pour adou* oir son agonie, je lui promis que je serais la mère de ses enfants, que je travaillerais pour eux, que je les élèverais comme ma propre chair et mon propre sang, que jamais je ne les abandonnerais. Il mourut dans cette certitude, consolé et bénissant Dieu.. .
La voix de la femme avait, en prononçant ces Aer^ niers mots, tremblé d'émotion et une larme brillante était tombée de chacun de ses yeux.
Daniel la regarda avec une indéfinissable expression, Sesyeuxbrillaient aussi; mais ce devirft être de joie ou d'admiration, car un doux et radieux sourire illumait son visage.
Après un court silence, il demanda :
— Et vous, Rosalie, vous remplissez votre sainte promesse, n'est-ce pas? C'est pour cela que, de si bon matin, si heureuse de cœur, vous êtes assise devant le métier ? Mais trouvez-vous par votre travail d'afteO' tueux dévouement gagner assez pour faire ce que voui &vei {tt^omis A votre frère mourant f