‹ Le mal du siècle. Scènes de la vie comtemporaineChapitre 6 sur 30 · SOUVENIRS D'ENFANCE · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D'ENFANCE

•^ D*abord, cela alla difficilement, répondit Rosalie, je n'étais pas très-adroite à tisser; mais noits sommes de père en fils, tous originaires de tisserands ; au bout de peu de temps Je gagnai un bon salaire. La navellé volante, voyez^vous, monsieur, c'est ime invention du bon Dieu pour le pauvre ouvrier des Flandres. Maintenant il y a du travail en abondance; les fabricants me confient leur ouvrage le plus avantageux ; je gagne une jolie somme à mon métier. Voyez ma maisonnette, monsieur ; n'est-elle pas propre et nette ? etle bon Dieu en soit béni, ces enfants ne manquent de riep non plus : si seulement ils voulaient, je les ferais gros comme des blaireaux.

— Excellente femme que vous êtes, dît le jeune homme, comme vous devez être heureuse.

— Oui, oui, vous le voyez bien, monsieur, reprit îlosalîe, avec contentement d'elle-même. Voyez ce petit vaurîen-là, avec sa tête bouclée. Gela va le matin à Técole, cela apprend à lire et à écrire. Et ses deux sœurs et ^n petit frère, quand ils seront assez âgés, iront à leur tour à l'école, je ne le négligerai pas : dussé-je m*imposer quelques privations, mon pauvre frère pourra voir du haut du ciel que je remplis la promesse que je lui ai faite.

Le jeune homme paraissait profondément ému. Il ne disait rien, bien que la femme eût cessé déparier; mais

il la r^rdait d'un air d*attente, comme s'il voulait tirer de sa bouche de nouvelles paroles.

— ns sont si beaux et.si bons, mes enfants I reprit Rosalie, avec un joyeux orgueil dans le regard. Ils dorment là, derrière la porte, dans la petite chambre au-dessus de la cave. Je ne veux pas les éveiller, un enfant doit dormir son soûl : il en grandit mieux et en gagne du sang plus rouge. Venez, monsieur, venez, je vais vous faire voir mes trois petits anges.

Daniel était tellement dominé par l'admiration du généreux amour de cette femme (|u'il la suivit silencieusement.

A la porte de la chambre, Rosalie mit le doigt sur la bouche et murmura :

— Je vous en prie, monsieur, ne les éveillez pas, ils pourraient s'effrayer.

Et alors, ouvrant la porte avec une précaution infinie, elle lui montra, les yeux rayonnants d'une maternelle fierté, un propre et petit lit où trois enfants dormaient l'un à côté de l'autre ; sur les petits visages flottait un sourire indécis ; le soleil lançait un rayon oblique sur leur lit, et dorait leurs têtes blondes et bouclées ; ils étaient dans les bras les uns des autres comme s'ils s'étaient endormis avec des paroles d^amour sur leurs lèvres roses.

Ce spectacle alla au cœur du jeune homme, comme

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ai on lui avait pennis de jeter un regard dans le ciel : il tremblait d'émotion , et des larmes d'admiration jaillirent sur ses joues.

Par un mouirement auquel sa volonté semblait ne pas avoir de part, il tira une brillante bourse de sa poche et la déposa silencieusement sur le lit aux pieds des enfants ; mais la fenmie prit le riche objet et avec des témoignages de reconnaissance voulut le lui faire reprendre.

Daniel sortit de la chambre et voulut quitter la chaumière; la fenune le suivit en renouvelant ses efforts.

— Âh I je vous en supplie, dit le jeune homme, permettez-moi de vous aider dans votre œuvre d'amour. C'est moi gui suis reconnaissant envers vous. Adieu, adieu, que Dieu vous bénisse, femme 1

A ces mots, Daniel ému se précipita hors de la maisonnette de Jean le tisserand, et courut pendant quelques instants dans un sentier, sans conscience du lieu où il se trouvait.

Il s'arrêta enfin, se frotta les yeux et regarda avec une étrange expression la larme qui brillait sur sa main.

— J'ai pleuré, murmura-t-il. C'est bien une larme qui brille à mes doigts. Il y a donc encore de la simplicité dans mon cœur ? Tout sentiment n'est donc pas mort en moi ? Ah I j'ai cru à la générosité , à l'amour, au sacrifice de cette femme t

Après un instant de réflexion il l'eprit :

*w Et pourquoi pas ! de Tintérét personnel ? Quel intérêt pourrait l'engager à remplir une pareille tâche ? Elle est belle, forte, courageuse; elle peut, encore inspirer de l'amour, avoir une famille à elle... Mais non, elle verse sa sueur pour les pauvres orphelins. Elle renonce à tout pour abriter de son amour les malheureux enfants de son frère. Oh ! ce n'est qu'une paysanne, un être bien humble sur la terre... et cependant elle Bst l'image de la plus sublime abnégation de soimême I... Et cependant, qui sait? les ressorts et les mobiles de nos actions sont souvent si profondément cachés... Arrière, doute maudit 1

Soùs le coup de douloureux mouvements de l'âme, il poursuivit son chemin, se passant la main sur le lix)nt, murmurant en lui-même, haussant les épaules, et paraissant lutter contre une idée qui l'attristait. Au bout de quelque temps son âme s'apaisa; une expression calme et rêveuse flotta sur son visage et ses yeux brillèrent de nouveau d*une sorte de joie naïve.

Il avait presque atteint le fond de la vallée et vil, à une couple de portées d'arbalète de lui, ime chapelle et â côté une grande croix au pied de laquelle une Jeune paysanne priait, la tête baissée.

' — La croix plantée par ma mère! murmmra-t-il. Combien de fois aî-je sur, ce banc envoyé mes inno-

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cenlBS prlàni au ciel 1 Goiûtaè la paysanne ijaa voilà épanche ea silente ses vœulc ou ses actions de grâces devant Timage du Sauveur ; j 'y priais, les mains jointesi pour les âmes de mes patents» Ahl je sais encore oombien, chaque fois que je me levais de ce banoi mon cœur battait d'espoir et de confiance ! Maintenant je vois trop ïàm que l'image a été mutilée ; cette Sombre couleur rongé est tout A fait contra nature; et quelle barbe et q^els yeu^ imposêibles on y a peints! Pour l'homme raffiné la forme doit s'accordei^ avec lô but... pour ces innocents campagnards) Tintention sui&t.é* N'en serat-il pas de même devant Dieu?

n vil la paysanne qui priait^ la tête baissée devant là croix, se lever et éfesuyer les larmes de ses yeux. C'était une jeune fille, dont le visage florissant et les traits doux, ne parurent pas tout à Mt étrangers à Daniel. Au moins fit-il un efibrt pour se rappeler les souvenirs qui pouvaient les lui faire reconnaître.

Comme la jeune Çlle suivait le sentier où il se trouvait, et déVâitj par conséquent, passer devant lui, elle ne tarda pas à se rapprocher; elle ie salua avec un muet respect, en baissant les yeux, pour ne pas laisser voir qu'elle avait pleuré.

Mais Daniel s'avança vers elle et lui dit en souriait avecèflabilîté :

— N'étes-vous pas la petite Barbe? Barbe, la.potite

m LE MAL DU SliGLI.

gardeuse de vaches du Wulfhof ? 0 mon Dieul eaamie cinq ou six ans changent les gens! Vous voiU une femme toute Mie I

— Oui! monsieur Daniel, répondit la paysanne, je suis Barbe, votre servante.

— Eh I eh I s'écria le jeune homme, en s'abandonnant tout à fait à son sentiment, vous rappelez-vous encore comme j'aimais à aller avec vous dans la prairie ? comme nous cuisions en cachette des pommes de terre sur un petit feu? Personne ne devait le savoir; mais nous étions bienheureux de notre gentille cuisine» n'estcepas?

— - C'est une bonté de monsieur de se rappeler ces temps-là, dit Barbe d'une voix respectueuse. Nous étions enfants, monsieur; alors on ne sait pas bien la place qu'on occupe dans le monde. Maintenant vous êtes le maître de Yulfliof et Barbe est votre humble vachère.

— Ouil vous demeurez encore au VuUhof ? cela me fait plaisir. En vous voyant je me rappelle les plus belles années de ma vie. Dites donc, Barbe, vous avez pleuré, je crois? Vous n'avez pourtant pas de chagrin, n'est^se pas?

—Pas de chagrin? répéta la jeune fille d'une voix sourde avec de nouvelles larmes dans les yeux. Pas de chagrin? On ne peut pas désirer la mort; mais si je pouvais mourir I...

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^Pauine Barbe I dit Daniel d'un ton de pitié. Qa'estK» qu'il 7 a? dites^Ie moi; je serai heureux ai je puis vous venir en aide.

«— Vous ne le pouvez pas, monsieuri répondit la jeune fille, d'une voix découragée.

-— Est-ce peut-être une affaire d'amour? En effet, je me rai^Ue : il y avait quelque connaissance entre toi et mon domestique Josse ; mais il y a cinq ans do cela.

— Oui, oui, c'est Josse qui me rend malheureusOi dit Barke d'une voix plaintive^ mais il y a quelque chose lâ^edans que vous ne connaissez pas^ monsieur. Lorsqu'il allait partir pour Paris, nous nous sommes^ promis Fnn à l'autre de nous marier aussitôt que vous reviendriez. Ce que Josse me dit alors, et comment il me supplia de lui rester fidèle, je ne le répéterai pas. Pendant cinq longues années je ne suis allée & aucune kermesse; je suis toujours restée à la maison en mémoire de lui, et tous les jeudis, comme maintenant, je suis venue devant la croix prier Dieu de le garder de tout mal. Je n'ai pensé qu'à lui seul. J'ai épargné et amassé ainsi une assez belle somme ; mon oncle jeut venir à notre aide, louer pour nous une petite ferme sous Sweveghem et nous mettre en ménage. J'étais si heureuse, lorsque j'ai appris que vous alliez revenir, monsieur; je révais nuit et jour de ma ferme, et il me

semblait que j'aurais pu travailler pour vingt ; je voyais devant mes yeux des vaches grasses, des champâ tëHs, la bénédiction de Dieu, et le bonheur enfin dans ïhâ petite ferme, et, au milieu de tout cela, Josse.

Elle se mit à pleurer tout haut et porta soû tabliôt à ses yeux pour essuyer les larines qui côulaieût sur «es joues.

Daniel, ému à la vue dé la sinoèï-ô douleur de h jeune fille, lui prit la main et dit :

— Calmez-vous, Barbe ; dites-moi la cause de votre chagrin : peut-être pourraî-je faire quelque thbèe pour vous aider,

— Âhl vous êtes bien bon, monsieui', ait la payssûiïiô en soupirant, de vouloir bien avoir pîtîè d'une vachère I . Pensez un peu, j'ai attendu cinq ans... et lorsque je cours au-devant de liiî, dans la pensée qu'il Ya me revoir avec des larmes,*., voilà qu'il se met à se moquer de nioî, à m'appeler sotte paysanne, et â crier qu*il ne se mariera jamais ! Otd, tl a osé dire qu*à Paris il n'avait pas pensé une èeulô foiâ à moi l ainsi sont les hommes; ils partent, ils ô'amusent, ils vivent bien, et, quand ils reviennent, ils ont oublié ceux qu'ils ont laissés la tristesse dans ïe cteur, et, pour toute récompensé, ils ne leur rapportent que rinsôïisiMlité et la moquerie !

Êamel parut embarrassé, ôu honteux, des paroles ' de la jeune paysanne, comme s*il eût été le coupable

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gu'dlW accusait» Peut-être uue réflexion relative à sa propre situation lui passait-elle par Tesprit; peut-être recoQBUfisait-il entre Barbe et certaine autre jeune fllle une ressemblance qui témoignait contre lui»

Quoi qu'il en fût, il chassa cette pensée de son esprit et dit a,vec une douce affabilité :

— Retournez consolée à la maison, Barbe. Je ramènerai Josse à de meilleurs sentiments, rien n'est perdu.

— Non, monsieur, c'est inutile, répondit la jeune fiUe^ je n'en veux plus»

-« Pourquoi, s'il veut tenir sa promesse?

^- Non, non» ce n'est plus le Josse que j'ai aimé pour mon malheur. Il était bon, simple, pieux; maintenant il est ûeTi il boit| il jure et il ose se moquer des choses qu'un chrétien doit respecter. Non, je n'en veux plusJ

— - Ge n'est pas tout à fait comme vous le dites, Barbe» dit le jeune homme d'un ton de douce plaisanterie* Vous avea prié trop ardemment au pied de la croix. Je sais bien ce que vous demandiez à Dieu.

^ Pent-élre« monsieur) répondit la jeune fille. Je ne TBox plus de Josse pour mon mari; mais le véritable amour ne s'éteint pas en un jour. J'étais venue ici prier Dieu pour Josseï et le supplier de ne pas permettre que rame de celui que j'ai aimé soit perdue. Je vous remercie mille fois de votre bonté; mon chagrin se passera et se dissipera peu à peiu

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En disant oeB mots la paysanne affligée reprit le sen* lier et s'éloigna de Daniel.

— Mais Barbe, lui cria celui-ci| si Josse revenait à vous? s'il promettait d'être brave et bon et de vous aimer loyalement.

La jeune fille s'arrêta, leva les yeux au del, et ré^ pondit avec un profond soupir :

— - Ah f il me semble que je pourrais encore tout lui pardonner I

Et, sans prendre garde davantage aux encourageant tes paroles du jeune homme^ et, sans doute honteuse de l'aveu qu'elle lui avait fait, elle poursuivit son che« min d'un pas rapide.

Daniel la suivit un instant des yeux et murmura en lui-^méme :

— Pure image de l'amour désintéressé I l'aimer cinq ansi avoir vécu dans la solitude, esclave d'un sentiment ; se voir trompée, raillée, insultée ; et prier pour l'infidèle qui lui a déchiré le cœur? être déjà prête à tout pardonner à la première bonne parole. Quel trésor d'attachement renferme le cœur de cette naïve pay« sanne I Nous, hommes du grand monde, qui nous estimons doués de sentiments délicats et raffinés, de science, de sens de la poésie, comme nous sommes impuissants en comparaison de cette innocente enfant des champs! serait-ce peut-être que le vide se fait dans

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notre Ame, à mesure que notre tête se remplit? mais

pourquoi toujours raisonner, demander, examiner? Depuis une heure il coule du baume sur mon cœur; à tort ou à raison, j'ai cru un instant au bien. Si c'est une illusion, pourquoi la repousser puisqu'elle agit sur moi comme une consolante visite?

Il fut tout à coup tiré de sa préoccupation par une voix qui^ de loin, l'appelait par son nom. C'était son ami Gombert qui se hâta de le joindre et murmura d'un ton à demi-mécontent.

— Ah I çà, je croyais que tu t'étais enfui seul à Paris ! Depuis une demi^heure, je suis à ta recherche. As-tu bien dormi, Daniel? Quant à moi, je n'ai pour ainsi dire pu fermer rœil de toute la nuit. Je crois que le vieux coquin a voulu se venger: j'ai entendu des vaches beugler^ des cochons grogner et des chevaux fiapper du pied, comme si j'eusse été couché au milieu d'une écurie... Hais, tu n'écoutes pas, je crois? Pour l'amour de Dieu, sois un peu plus homme au* jourd'huL Sur ma parole, si tu continues ainsi, tu rentreras en enfance ou tu deviendras fou I

«— Non, non, je me sens par&itement bien, répondit le jeune homme; je ne donnerais ma promenade du malin pom* rien au monde.

— Comment! qu'est-ce? dit Gombert en le regardant dans les yeux et en riant. J'ai rencontré là une

ipe, LE MAL DU SIÈCLE,

petite pajrjsanne. Lorsque je loi demandai si elle ne t'avait pas vu, elle me regarda bouche béante et les yeuz efEarés, et se sauva de moi comme si j'allais la dévorer ? Elle avait pleuré, pourquoi ?

— Cesse ces plaisanteries, dit Daniel, Voyons, promenons-nous un peu ; je te raconterai, chemin faisant, ce qui a ranimé mon âme comme par une force magi* que et rempli mon cœur d'un doux contentement.

— Mais je venais te prendre pour recevoir les comptes de l'intendant; pour la forme, naturellement: c'est moi qui les recevrai et les examinerai,

«^ Cela ne presse pas ; nous reviendrons là, par derrière, au Wulfhof.

Tout en marchant, le j'eune homme commença à raconter à Gombert sa visite à la maisonnette de Jean le tisserand et à peindre et à vanter, l'émotion dans la voix, le noble courage de la pauvre femme*

Son compagnon avait, de temps en temps, fait entendre un incrédule : — Ah bah! ou lâché un plaisanterie. Son penchant à railler parut encore grandir quand Daniel lui raconta son aventure avec la jeune paysanne, en peignant, sous de sombres couleurs, la cruauté de son domestique Josse.

A la fin de son récit le jeune homme dit :

— Il est possible, (jombert, que les vertus désintéressées et les sentiments purs ne se rencontrent que

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cbez lesgeps simples etpaïfs \ mais il suffit qu'ils existent quelque part pour consoler Thomme et lui permettre d'espérer. Tu ris? Doutes-tu donc de la loyale fimcérité de ces pauvres gens innocents ? - — Tu en doutes toi-même, dit Grombert d'un ton railleur,

— Pourquoi me tromperaient-ils?

-^ Peut-être était-ce en effet leur secrète intention ; mais, en tout cas, ils se trompent eux-mêmes.

— Et la preuve?

— Tu dois être aveugle, Daniel, pour ne pas le comprendre. La femme qui tissait à la place de son frère, elle était servante chez un fermier ; elle devait obéir cowïue une esclave et travailler du matin au soir pour un morceau de pain amer. Arrive un accident, elle y voit le moyen d'entrer, comme maltresse, dans une maisonnette où tout est prêt et qui lui offre, porte ouverte, la liberté et Tindépendance. Pourquoi refuseraitelle? Travailler ?N'a-t-elle pas travaillé toute sa vie; et que ce soit au bénéfice d'un fermier ou de ses neveux, ceja ne revient-il pas au même? ne gagne-t-elle pas au change la qualité de maîtresse et Tindépeudance?

•^ Ppuy l'amour de Dieu, tais-toi, murmura DanieL Si je me cuis trompé, laisse-moi ma consolante erreur I

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— Encore plus beaul maintenant tu voudrais être aveugle pour ne plus voir la lumière. H est peut» être triste de ne pouvoir trouver le monde endiantê qu'on a rêvé dans ses années d'enfance; cependant, si on ne pouvait le rencontrer que chez les paysans, des rustres grossiers et des vachères, elle perdrait, j'imagine, bientôt le faux lustre dont la décore notre imagination. Allons, allons, il serait par trop étrange que le bon ne pût exister que là où habitent la (stupidité et l'ignorance.

Daniel hocha la tête avec un triste doute; et« soit qu'il ne sût rien répondre aux vives raisons de son ami, soit qu'il fût courbé sous le découragement, il ne dit pas un mot.

— Et la jeune fille aux joues rouges? reprit Gfombert. Cette question est plus simple encore. Toutes les jeunes filles veulent se marier ; c'est un désir qui dure jusqu'à ce qu'il soit satisfait, dussent-elles attendre jusqu'à ce que leurs cheveux grisonnent sur leur tête. La vachère ' a cru que son vœu de cinq ans allait se réaliser ; elle pleure parce qu'elle s'est trompée et qu'elle devra attendre de nouveau, Dieu sait combien de temps* Qu'elle aime notre domestique roux et stupide, cela n'a rien d'étonnant : les femmes ont une prédilection particulière pour les hommes imbéciles et faibles. C'est par un secret égoïsme, dont elles^ménaes n'ont souvent

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pas conscience, mais qui parle dans leur cœur humain. Bien ne flatte plus la vanité des femmes que de pouvoir régner sur un homme. La vachère n'est pas si sotte, et elle a senti, dans ce sens, qu'elle ne pouvait avoir de meilleur mari que Josse; et elle l'a aimé parce que Tamour était tout à son avantage... Pourquoi soupirer, Daniel? One te fait la vachère et sa déception ?

— Ne parlons plus de ces choses I dit Daniel du ton d'un douloureux découragement. Je ne sais, Gombert, mais il me semble que ta parole me verse du poison dans l'âme ; et tu ne pourrais assurément mieux remplir ta mission quand même tu serais le démon du désenchantement lui-même.

— Ah! ah! dit Gombert enviant, c'est là une amicale comparaison. J'aime cependant mieux te voir faire de l'esprit 'à mes dépens que livré à une attaque de nerfis. Le désires-tu, Daniel? Par condescendance pour toi, je me laisserai aussi tromper par chaque apparence^ ' Hais cela m'ennuierait cependant de devoir courber volontairement la tête sous l'erreur, comme si j'étais trop lâche pour regarder en face la vérité de la vie.

Gombert devait exercer une domination sans bornes sur l'esprit de Daniel ; car, sous l'influence de ses paroles, il s'était fait un revirement complet dans Texpression du visage du jeune homme et dans toute son attitude. Ses yeux étaient devenus ternes et sans éclat,

sur ses lèvres grimaçait le ricanement ironîqiiè du désespoir, sa tête était penchée sur sa poitrine, et, ilj temps en temps, \m mystérieux frisson parcourait ses membres, I Son ami jeta sur lui un regard d'espion et dît :

— Pauvre philosophe, qui assure chercher la réalité et la vérité et qui tremble au moindre rayon qui essaye d'éclairer la nuit de ses illusions I... Il me semble que tu commences de nouveau à te tordre les bras et à avoir des fiissons. Parlons d'autres choses. Taî vu tout à l'heure Tintendant. Ses livres sont prêts, et il nous attend pour nous exposer ses comptes. Vois à ne pas me contrarier dans mes efforts par ime sensibilité mai placée. Il va de soi que le vieil avare tiendra les deux mains sur le sac. Laisse-moi faire, je le forcerai bien à, la loyauté ; il croit nous tromJ)er, mais il a compté sans son hôte. J'ai jeté un regard aux alentours et me suis ' fiait montrer les propriétés par ïosse du haut du balcon. Sois certain,Daniel,quele tout pris ensemble doit valoir quatre ou cinq cent miïle francs. Quand les lettres de change que nous avons signées à î^arîs seront payées, il nous restera encore deux cent ^cinquante à trois cent mille francs ; avec cela nous pourrons reprendre sans souci notre ancien train de vie. J'ai un projet en télé. SI nous cherchions à fonder une maison de banque ? C'est ua commerce dans lequel je n*ëtais pas înexpêrï-^

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mnté moftrafofau Je seridsle directaur^ nottt pooitioM en même temps jouer dans les fonds. 11 y en a de bien plus Bbts que notas qui cmt trouvé à la Bourse une mine d'or; et cène serait assurément pas un mirade si nos trois cent mille francs se Inultipliaieûl jcusqu'A peignes millions.»*

n était évident que Daniel n'avait pas prêté la moin*^ dre attention aiuz parolel de son ami* Dans une sc^te d^inconscience, le jeune homme avançait» et ne sem* blait pas m^me remarquer que Gombert avait cessé de parler.

Celui-ci tint un instant en silence sur lui un regard bquisiteuri lui frappa sur Tépaule avec violence^ et dit en plaisantante

^ Quel rêve enchanteur, n'est«ce pas, qui te ravit &U troisième ciel? Gomme tu me regardes, bouche béante. Tu ressembles à un homlne qui s'éveille en sursaut d'un profond sommeil. Et, cependant, je parie que je sais à qtd ou à quoi tu penses»

— Impossible, murmura Daniel.

«- imposable? Âh ! ah! tu penses à Céleste t

Le rouge de rembarras colora le front de Daniel, el il resta muet comme un accudé qu'on a contraint à raveu d'un crime»

Gomberl parut acèueillîr cette révélation avec un sentiment de dépit et de colère ; mais îl comprima son

éffiotioD) s'approcha plus près de son ami et dit en marchant avec nn calme remargaable dans la voix :

— En effet, Daniel, cette Céleste n'est pas laide, elle a de beaux yeux bleus et un front qu'on dirait taillé dans l'albâtre. C'est dommage gué l'ensemble de ses traits soit immobile comme îe visage d'un spectre et que cela fasse présumer que son cœur doit être froid et insensible comme un bloc de glace. Je ne voudrais pas me voir condamné à passer ma vie avec une telle

statue de marbre.

Un soupir étouffé échappa au jeune homme. Son ami sourit mystérieusement et reprit :

— n paraît que mes paroles t'attristent, Daniel ? Il est si doux de croire qu'on est aimé, n'est-ce pas, même quand on ne sent pas d'amour réciproque? Pauvre rêveur, ne vois-tu pas que cet amour n'est qu'un piéga que l'intendant a tendu sous tes pas? Une duperie toute fondée sûr l'égoïsme ?

— Gombert, Gombert, tu calomnies I s'écria le jeune homme. Je n'aime pas Céleste, mais je rendshommage à la loyauté, à la naïveté, au désintéressement de son penchant pour moi.

— Soit, Daniel, tu es bien heureux que Dieu ait permis un miracle en ta faveur, et ait créé pour toi une femme qui ne soit pas comme les autres, une fille de notre égoïste mère Eve. Et cette précieuse perie serait

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perdue dans ce désert ? Allons, allons, élève tcm esprit au-dessus de ce puéril espoir. Si tu n'avais que tes qualités personnelles, assurément une demoiselle Céleste n'aurait pas gardé pendant cinq ans son cœur à ton service. La femme voit plus profondément que nous, et, quelque innocente et ignorante qu'elle soit en appa* rence, elle soupçonne avec une merveilleuse clarté, ce qui peut blesser son orgueil ou son intérêt. Mademoi* selle Céleste a par conséquent su ou pressenti pourquoi tu Tas presque oubliée à Paris. Elle se comporte cependant comme si elle te croyait incapable du moindre faux pas. Les raisons de sa conduite en cette afTaire sont très-faciles à deviner, tu es d'une vieille et noble race : cela flatte son ambition. Pour une contrée aussi écartée tu es riche et elle te croit plus riche encore : cela aiguillonne son avidité. Elle s'ennuie de cette solitaire vie de fille, 'et elle pense que toi, qui es habitué à fréquenter le grand monde, tu lui donneras occasion d'échapper à ce désert; cela flatte son goût des plaisirs. Et l'amour décrit dans ses lettres par le vieux renard avec tant d'efforts pour le faire atteindre à la poésie et avec tant d'astuce, qu'est- il autre chose qu'un intérêt personnel habilement déguisé ? Si tu penses autrement, convaincs-moi que j'ai tort : la vérité doit être facile à prouver.

—-Tout, tout en ce monde est intérêt persoimel,

ili h^ Ukh DU SliQLfi,

manaura Daniel avec désespoir. Que m'importe qae raffeetiondeCél^ste soit désintéressée ou non? Et pour* quoi me dis*tu de telles choses ? Ton impitoyable raison n'est pas nécessaire pour étouffer dans mon coeur la dernière étincelle de confiance. C'est fait depuis longtemps; je n'ai plus de foi en l'homme.,. Cet entretien doit cependant finir, Gomhert ; et si tu ne veux pas me convaincre que tu trouves un cruel plaisir à me tourmenter, ne me parle plus jamais de Céleste. VIenS| gagnons vite la maison ; je me sens très-las d'esprit et de corps. Dieu sait ce qui m'atteiid encore là-bas i Quel jouri Ahl s'il pouvait être le dernier l Viens! viens 1

n h&ta le pas tellement que son ami pouvait à peine le suivre.

Aombert le suivait avec un triomphant sourire d'ironie sur le visage. Tous deux disparurent dans le chemin creux qui monte vers le Wulf hot

LA REDDITION DES COMPTES. il5

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