‹ Le mal du siècle. Scènes de la vie comtemporaineChapitre 8 sur 30 · LA REDDITION DES COMPTES · texte numérisé non relu

LA REDDITION DES COMPTES

Calomnie sur mes cheveux blancs I Mais Daniel est malade; il est plus cligne de pitié que de blâme... Ahl si le ver du froid égolsme, de l'orgueil, du doute, avait jamais trouvé le chemin de son cœur? Ce même ver gui jadis a déchiré mon cœuri Non, non, comment alors le regard de Céleste pourrait-il Témouvoir jus-* qu'au fond du cœur? Sa maladie semble au contraire la conséquence d'une surexcitation de la sensibilité. Que dois-je craindre? Que dois-je espérer? Gombert ne serait-il pas le démon qui assiège Tâme de Daniel? Les explications que Josse m'a données me le font croire. Peut-être le mal de Daniel n'est-il pas autre chose que le chagrin de savoir sa fortune si diminuée ? Si je lui donnais l'héritage de ma sœur 1 cela l'arracherait peutêtre au désespoir qui l'accable... Non, il ne faut pas briser cette dernière planche de salut 1 S'il retourne à Paris avec son ami, il dépensera tout ce qui lui appartient. Si c'est une fatalité et qu'elle doive s'accomplir, eh bien, il trouvera toujours ici xm cœur pour l'aimer et un petit trésor pour le sauver de la détresse et de l'hurnihation. Je dois parler à Daniel seul, luiouvrir les yeux sur son dangereux ami ; mais ce €k)inberi ne l'a pas quitté hier un instant. Puissé-je être plus heureux aujourd'hui! J'entends leurs pas en bas. Au * compta maintenant, quel nouvel outrage me réserve cet impudent étranger? Outrage, calomnie, que m'irn-

M LE MàL OU SI&GLlL

p(»rtel Mate mon pauvre malheureux Daniel» gue Dieu leprotéget

Le dox^ticpie Josse frappa à la porte» et dit après qu'on lui eût ouvert» gue M* Daniel attendait l'intendaut pour la reddition des comptes.

Le vieillard chargea les grands livres sur les hras du domestique» et descendit Tescalier avec lui.

Willibald entra dans la salle en saluant. Il dirigea d'abord les yeux sur Daniel avec un éclair de joie mêlée de tristesse; mais» lorsqu'il vit Gombert s'avancer, il releva la tête et regarda l'étranger avec une expression froide et hautaine.

Josse, haletant de fatigue» déposa le tas de livres sur ia table et quitta la salle*

— Ou'est-ce que c'est que tout cela? s'écria Gombert étonné. Vous n'espérez pas que nous allons examiner tous ces livres» n'est^^ pas? il faudrait plus d'une 4Wimaine.

~ Ce sont les comptes de mon administration » répondit WiUibald. Dans le registre au-dessus sont inscrites les dépenses pour l'entretien et l'amélioration des bâtiments; le second renferme les dépenses pour ie ménage et la nourriture des domestiques et ouvriers. Ceci est le livre des recettes et des dépenses relatives à la culture des terres et à la vente des fruits. De ces ieux lourds r^stres^ l'un est mon Journal, où toutes

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les dépenses et les recettes, sans exception, sont inscrites au moment même où elles ont lieu ; le second est le Grand-livre , où les dépenses et les recettes sont réunies, et où, à la fin de chaque année, la clôture du compte général est faite. J'ai au moins trois fois autant de livres encore, qui se rapportent aux premières' années de mon administration, J^irai les chercher, si vous le désirez. Mais, dans ces derniers registres» vous trouverez le résumé et la conclusion de tout.

En murmurant quelques paroles de dépit, Gk)ml)ert avait pris le livre supérieur et Pavait ouvert sur la table. Daniel s'était levé et s'était approché de son ami.

— Parbleu I s'écria Gombert, voilà une bonne manière de faire les comptes où le diable lui-même ne verrait pa^ clair I Quatre livres de clous de grenier à vingt-cinq centimes, un franc; six livres de couleur verte à quatre-vingt quinze centimes; une brosse... Si nous devions chercher ainsi la justification d'une dépense de cent mille francs,^ il y aurait moyen d'y passer six moisi

— C'est possible^ répondit le vieux Willibald trèsfroidement ; mais, puisque monsieur a l'expérience de semblables affaires, ce ne sera pas la première fois qu'il aura reconnu que ce n'est pas dans ces annotations particulières qu'on peut .trouver la conclusion des comptes. Voilà le Grand-Livre.

Gomberl ouvrait le registre indiqué et resta longtemps à en contempler les pages.

— En eCfet, cela devient plus clair, dit-il. Je trouve ici consignées des sommes beaucoup plus fortes; mais qui dit que cela a été réellement dépensé ?

L'intendant frissonna, et le rouge de la colère lui monta au front. Il ne répondit pas à la question de Gombert, mais le regarda dans les yeux avec une expression de fierté blessée.

— Vous pouvez le prendre comme vous voulez, dit Gombert. Je le répète : tout cela est bel et bon et les livres sont écrits avec goin; mais qui me dît que ces sommes sont vraiment dépensées ?

— Ainsi, monsieur, s'écria Willibald avec un sourire amer, vous osez me croire capable de falsification? C'est un outrage que je ne supporterais pas si mon respect et mon attachement pour une autre personne ne me retenaient.

— Quel ton prenez-vous là? dit Gombert d'im ton railleur. Êtes-vous peut-être plus qu'un domestique ?

Le vieux Willibald eut peine à contenir son indignation ; il tremblait visiblement, et des larmes jaillirent sur ses joues.

 cette vue, Daniel courut à lui, le prit par la maiji« et, tendant le poing vers Gombert, il s'écria :

— Abl c'en est tropl Non, non, je ne laisserai pas

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insulter le vieil ami de mon pèrô. Gk)mbert, respecte ses cheveux gris ou je fais jeter ces livres au feu et ne veux plus entendre parler de compte. Ne ris pas, pour l'amour de Dieu, ne raille pas. Ce que tu fais est une odieuse méchanceté i

Le visage de Daniel était pâle comme celui d'un mort et il vacillait sur ses jambes sous le poids de Témotion violente qui raccablait.

— Merci, merci, Daniel, murmura l'intendant ému, avec de nouvelles larmes dans les yeux, larmes de joie et de doux bonheur.

— Je ne comprends plus ce qui arrive^ murmura Gombert, avec une véritable surprise et un remarquable sang-froid. Si nous devons accepter sans examen ce que les livres disent, alors, je vous demande à quoi les livres servent? En tous cas, puisque mon ami Daniel se montre si tendre à votre égard, il vaut mieux, monsieur l'intendant, que nous mettions fin à cette scène ridicule. Je vous dis adieu à tous deux, et vais faire mes malles. Imbécile que je suis ! Venir de si loin pour être ici victime de la duplicité et de la lâcheté.

Ces mots effrayèrent Daniel, d'autant plus qu'il vit son ami se diriger vers la porte. 11 se plaça devant lui, le ramena par la main dans la salle, et dit du ton du commandement :

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-«Alkiift, Gomberi, il faut être iadulgent. J& faci** Uterai ra£Eaire. Aie un peu de respect pour xm vieillard.

Gombert se laissa conduire à la table en grommelant^ il y avait cependant une grimace ironique sur ses lèvres comme si ce qui se passait lui faisait pitié.

— Monsieur Willibald, dit le jeune homme» nous ne pouvons rien comprendre à ces livres de comptes» sans votre secours; le temps nous manque pour un examen approfondi. Ayez la bonté de nous apprendre ce que nous désirons savoir. Vous m'obligerez, et je vous en serai reconnaissant, Willibald.

La voix suppliante de Daniel dut faire une profonde impression sur le vieillard, car, sur son visage parut un calme sourire qui témoignait que tout ressentiment avait disparu de son cœur.

—Pour vous, Daniel, dit-il, je veux tout faire, tout supporter, répondit-il.

Et, se tournant vers Gombert, il dit avec une certaine afEabilité :

— Eh bien, monsieur, puisque Daniel le désire, oublions les papoles désagréables échangées entre nous. J'apporterai ici les quittances de toutes les dépenses ; il y en a cependant assez pour couvrir toute cette table.

— Non, non, les quittances ne sont pas nécessaires, dit Daniel en l'interrompant.

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-*SoUl Je ferai seul^nent ehercber plusldurd ceUes qui auraient trait à des dépenses au sujet desquelles M. Gombert youdrait un supplément de certitude. Veuillez m'écoutery je veux» en peu de mots, vous faire connaître Tétat de yob afSaires et suis prêt» à lamoindie question^ jl vous donner les explications les plus prédses. Permettes-moi de m'asseoiri je parlerai plus Ëicilement.

Les autres suivirent son exemple, et, quand tous trois furent assis à la table , l'intendant dit, tandis qu'il ouvrait le Grand-livre et y prenait quelques papiers : .

~ Du temps où vos parents vivaient encore, Daniel, votre maison avait, en efEèt, le renom d'être passablement riche, on estimait alors la fortime de votre père, comm%vou8 le disiez hier, à environ un demi-miUioni mais c'était à tort, soyez^en sûr. Les causes de cette surestimation étaient.rinépuisable bienfaisance de votre mère et la circonstance particulière que la plus grande partie de la fortune de votre père consistaitlen rentes sur l'État et en actions dans des entreprises indus* j trielles. On fonda, à cette époque, à Anvers quelques j sociétés d'assurances contre les sinistres de mer. Ces entreprises donnèrent d'abord des bénéfices si surprenants » que les capitaux s'offrirent à Tenvi pour y prendre part, et qu'on augmenta encore le nombre de

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ces sociétés. Votre père se laissa séduire par l'espoir d*un intérêt triple, et s'engagea vis-à-vis de ces sociétés pour une somme gui dépassait la valeur de sa fortune mobilière. Il arriva alors une saison gui causa un grand nombre de sinistres maritimes importants. Les sociétés dont votre père était actionnaire, perdirent non-seulement leurs fonds de réserve , mais aussi le montant total des capitaux souscrits. Beaucoup de bruits étranges couraient sur la façon dont ces entre* prises avaient été administrées. Quoi gu'il en fût, votre père perdit la plus grande partie de sa fortune. Ce coup le frappa si profondément gue depuis lors ilxïommença à languir, et, courbé sous le poids d'un chagrin gui le rongeait sourdement, marcha d'un pas rapide vers une mort prématurée. Je vous donne ces explications pénibles pour vous et pour moi, Daniel, pour vous faire comprendre comment il se fait gue ceux-là se trompent gui croient gu'à sa mort la fortune de votre père était encore ce gu'elle avait été auparavant.

Daniel écoutait, immobile et avec une grande attention, les paroles de l'intendant, peuirétre plutôt parce gu'il lui parlait de ses parents morts, gue par le désir de connaître le véritable état de sa fortune.

Les explications du vieillard produisirent une impression plus forte sur Gombert. Il s'agitait sur son eiége et secouait la tête d'un air de doute; sur son

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visage il y avait une expression de mécontentement et aussi de craints. La pensée que lui-même avait pu se tromper, commençait à Tinguiéter sérieusement.

— Maintenant que je vous ai donné ces explications préliminaires, reprit l'intendant d'un ton franc et sûr de lui, qui inspirait le respect, maintenant, je vais vous Êdre connaître en peu de mots, Daniel, l'état présent de votre fortune. Voici une feuille sur laquelle le calcul est fait avec la plus grande précision; mais^ pour être plus clair, je négligerai les sommes inégales dans mon exposé ; elles se retrouveront, en tout cas, dans le compte exact. Veuillez m'écouter avec attention, messieurs. Après la mort de M. de Hoogeland, ses biens-fonds furent estimés par des hommes experts dans la matière^ à cent trente-cinq mille francs.

— Comment? vous vous trompez, monsieur Willibald? balbutia Daniel.

— Gomment? seulement cent trexite-cinq mille francs l s'écria Gombert effrayé.

— C'est comme je vous le dis, répliqua le vieillard. L'original de la pièce qui constate l'estimation est devant vous avec la valeur de chaque parcelle de terrain et des bâtiments.

— Ah I ah I dit Gombert avec un rire convulsif, si on en déduit les sommes que nous avons reçues à Paris, il ne resterait donc que quinze mille francs? Pas même

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4e quoi vivre misérablement pendant trois moi^ ! Assurément, vous voulez vous moquer de nous!

— Mon Dieu, mon Dieu, ce n'est pas possible ! s'écria Paniel, comme pétrifié de ce résultat.

— ^Vous jugez trop vite, messieurs; je vous prie de me laisser continuer, reprit l'intendant ; les affaires ne sont pas dans un si mauvais état que vous le croyez.

— Et Targent, et les actions industrielles qu'on a trouvés dans la maison mortuaire ? dit vivement Gombert en l'interrompant.

— On n'a pas trouvé d'actions ni de papiers de valeur, par la raison bien simple , qu'il n'y en avait plus, répondit Willibald. Quant au peu d'argent comptant, il fut à peine suffisant pour payer les frais de sépulture et les services de l'église. Ne soyez pas impatients, messieurs, et écoutez-moi avec calme. Durant mon administration, j'ai pu épargner des sonunea assez considérables ; et, selon l'occasion, j'ai acheté ça' et là des pièces de terre autour de Wulfhof . La valeur des terrains dont j'ai accru, de cette manière, la propriété de M. Daniel s'élève à quatre-vingt-trois millQ francs. Le total des biens-fonds représente donc à l'heure qu'il est environ deux cent dix-huit mille francs, et en y ajoutant les biens mobiliers, les meubles meuklants, le bétail, le matériel agricole, etc., de la valeur de quinze mille francs, nous arrivons au chiffre de deux

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