‹ Le mal du siècle scènes de la vie contemporaineChapitre 5 sur 9 · FAUST ET MÉ PU (STOP II Ë LÈS · texte numérisé non relu

FAUST ET MÉ PU (STOP II Ë LÈS

FAUST ET MÉPHISTOPHÊLÈS

Tandis que les villageois étaient réunis en groupes au milieu du hameau et parlaient de l’impudent bavardage de Josse, deux messieurs suivaient la chaussée à une demi-lieue de là.

Le plus jeune des deux pouvait avoir environ vingtsix ans. Il était de taille moyenne, svelte de corps et très-délicat de constitution. Son visage qui, sans cela, remplissait la plupart des conditions de régularité et de beauté, était en ce moment assombri, et, pour ainsi dire, contracté par une amère expression de douleur ou de désespoir. Au fond de ses yeux, bien que ceux-ci semblassent en apparence ternes et sans éclat, brillait l’étincelle cachée d’une incessante préoccupation ; le long de sa bouche couraient les sillons amers du chagrin; au-dessus de ses sourcils abaissés s’élevaient, vers le haut du front, deux rides profondes qui parlaient de sombre rêverie et peut-être aussi de cuisants remords.

Le regard dirigé vers la terre, ce jeune homme suivait silencieusement la chaussée, sans qu’aucun autre

signe, qu’un tremblement fébrile de ses membres, qui se reproduisait de temps en temps, vînt trahir que son âme était en proie à de déchirantes pensées.

Son compagnon marchait au milieu du chemin, et sifflait distinctement un air du Prophète. Il avait presque une tête de plus que le premier et pouvait être plus âgé que lui de dix ans. 11 était vêtu avec plus de soin, et même avec une remarquable recherche; bien qu’il ne manquât pas de quelque beauté virile, son visage * inspirait la répulsion et la défiance. Il y avait de la dureté et de la présomption dans ses traits fortement accusés; ses grosses lèvres humides parlaient de désirs et d’instincts matériels ; un hautain et ironique sourire semblait stéréotypé sur sa bouche, et, de temps

en temps, s’échappaient de ses yeux des regards obli-

ques,qui le faisaient soupçonner d’un méchant caractère, ou tout au moins d’une excessive duplicité.

Tandis qu’en faisant tournoyer un léger jonc, et la tête haute, il poursuivait son chemin en sifflant, il jetait de temps en temps un coup d’œil inquisiteur sur son compagnon, et haussait alors les épaules, ou témoignait de quelque autre manière une pitié ironique ou une impatience dépitée. Il y avait aussi des moments où le nuage de la réflexion venait assombrir son visage, comme si la situation du jeune homme l’inquiétait; mais cette expression était immédiatement remplacée

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par un sourire moqueur, qui semblait indiquer qu’il regardait son compagnon comme un être faible et impuissant, dont le chagrin et les souffrances ne méritaient ni compassion ni respect.

Enfin, il s’approcha de plus en plus du jeune homme, et lui dit en français :

— Ah çà, Daniel, tu commences à m’ennuyer terriblemènt ! est-ce ainsi que nous allons nous amuser ici? c’était bien la peine de m’emmener avec toi dans ton pays. Heureusement que nous n’y resterons pas longtemps ! J’avais espéré que le changement d’air t’aurait guéri de l'incompréhensible mélancolie qui s’est emparée de toi depuis quelques mois, et voilà que tu cours la tête baissée, comme si tu avais commis un

meurtre. A quoi diable penses-tu donc?

— Je n’en sais rien, répondit l’autre d’une voix sourde. Mon âme s’agite et se tourmente en moi; mille pensées assiègent mon cerveau...

— Pour l’amour de Dieu, ne va pas gagner une attaque de nerfs; tu es déjà assez amusant sans cela I

— Hélas! dit Daniel en soupirant, à quelle profondeur le doute a desséché en moi la source du sentiment! moi aussi j’ai cru que le changement d’air soulagerait mon esprit. Vain espoir! l’approche du lieu qui m’a vu naître me remplit l’âme d’une terrible con-

viction: Je le sens pour la première fois bien : c’en est fait de moi, Gombert ! ,

— Ciel 1 quel beau discours! dit l’autre en riant. Et pourquoi maintenant? Est-ce peut-être la vue de ces affreux peupliers, qui semblent avoir chassé d’ici tous les autres arbres, ou sont-ce peut-être les champs, qui sentent tout autre chose que les roses, qui exercent sur toi une influence si imprévue? Si nous étions en Suisse ou sur le Rhin, je le comprendrais; mais ici ! Bien que le hasard t’ait fait naître dans cette contrée, tu n’oseras pas nier que tout ici soit maigre, vulgaire et mesquin ?

Un pénible sourire, un ricanement d’amère ironie contracta les lèvres de Daniel, tandis qu’il répondait avec une fiévreuse émotion :

— Ah! ah! c’est vrai : tu as raison, Gombert : tout est ici sans impression, vulgaire, mesquin de dimension!... Et cependant, s’il restait dans mon âme une seule étincelle de poésie, cette contrée, pour moi du moins, devrait être belle et pleine de charmes. Ces arbres ont ombragé mes jeux d’enfant; ils m’ont vu si souvent écouter, rêveur, les sons d’une douce voix, lorsque la voix d’une femme avait encore une puissance magique sur mon âme ! Ils étaient, dans le calme du soir, si souvent les confidents de ma foi dans le bien, de mon espérance dans l’avenir, de ma reconnaissance envers Dieu ! Et ces champs arrosés par les sueurs de

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mes compatriotes, ce colza avec sa fleur odorante, ce lin qui ondoie sur le sol, ces clochers à l'ombre desquels habitent les amis de ma belle enfance, ne devraient-ils pas évoquer magiquement mon passé sous mes yeux, me consoler par le souvenir des temps d’innocence et de bonheur. Mais non, ce n’est que mon esprit et ma tête qui évoquent ces souvenirs par la force de la mémoire : mon cœur reste impuissant et froid, et no sent rien, rien que le dégoût de la vie, et se raille de son propre vide.

Gombert partit d’un long éclat de rire , frappa des mains et s’écria :

— Bravo, bravo, bien ditl très- fort d’expression ; l’illusion est complète ! De quelle tragédie as-tu appris par cœur $es vers sans rime? Tu joues très-bien ton rôle, mais ton auditeur ne se laisse pas tromper par ton talent. Quelle inconcevable folie! pourtant tu crois être insensible, et tu exprimes cette opinion en paroles et avec une émotion qui montrent que tu es sensible jusqu’à l’enfantillage.

— Oh ! plût à Dieu que tu dises la vérité I

L’autre adoucit le son de sa voix et dit avec une compassion apparente :

— Vraiment, mon cher Daniel, le spectacle de ta faiblesse me ferait complètement douter de l’homme, et tu sais combien, en dehors de cela, j’ai conservé peu do

foi en sa dignité. Comment! toi, l’audacieux philosophe, l’impitoyable railleur, l’aveugle poursuivant du plaisir et des jouissances de la vie matérielle, te voilà maintenant le. jouet d’illusions qui toucheraient à peine le cœur d’une femme 1 La chute de l’énergie virile en toi me rendrait malheureux si je ne savais, Daniel , que bientôt tu échapperas à cette fièvre qui t’égare avec des forces doublées.

Les paroles demi-railleuses et demi-compatissantes de son compagnon avaient péniblement frappé le jeune homme. La rougeur de la honte sur le front, il répondit:

— Ah! je suis malade, Gombert, je ne sais ce que je dis; il fait nuit dans mon cerveau. Inexplicable énigme qui m’effraye ! Mon âme s’est partagée en deux êtres distincts; l’un est sous les ordres de ma r^json et de ma volonté, l’autre est indépendant de moi et pense et agit sans mon intervention. Ces deux âmes luttent en moi pour la victoire ; cette lutte ardente, ces mystérieuses tempêtes dans mon cœur, me plongent dans un doute' affreux, dans un sombre désespoir, dans une haine implacable de la vie ! et si Dieu me donnait la mort...

Son compagnon lui mit la main sur la bouche et lui dit d’un ton dégagé :

— Encore ? je m’y attendais ; c’est depuis quelque temps la conclusion de tout ce que tu dis.

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— Mais, s’écria le jeune homme, pourquoi vivre quand tout dans le monde nous inspire du dégoût, et qu’il ne nous reste aucune puissance de sentir et de jouir?

— Allons, allons, Daniel, ne te raille pas toimême. Qu’un pauvre diable, accablé par la misère, recoure à la dernière lâcheté, parce qu’il n’a pas le courage d’attendre de meilleurs jours, on peut le comprendre ; mais toi, qui as peut-être encore plus de trois cent mille francs à dépenser, c’est ridicule ! Tu es malade, dis-tu; sois donc franc, et avoué que ton mal n’est rien autre chose que le chagrin d’avoir perdu, en (une soirée, contre le marquis Dellatrie, tout ce que nous possédions et plus encore. Bah! bah! tu n’es pas pauvre pour cela, et ce que le sort nous a ravi, il nous le rendra dans une bonne occasion.

— Tu te trompes, Gombert, ce n’est pas là la cause de mon mal, murmura Daniel.

— Es-tu peut-être devenu malade parce que mademoiselle Aurore a disparu si soudainement de Paris , sans te dire adieu?

— Mademoiselle Aurore m’était indifférente !

— Cela semblait autrement, Daniel. Pourquoi donc la comblais-tu de cadeaux princiers?

— Mon orgueil, mon orgueil insensé ! Au fond, je ne ressentais pour elle que dégoût et mépris...

— Peut-être cela t’a-t-il étonné et péniblement affecté, que nos meilleurs amis, nos flatteurs et surtout nos flatteuses, nous ont abandonnés, dès qu’ils ont pensé que les beaux oiseaux avaient perdu leurs plumes.

— C’est tout cela réuni, répondit Daniel avec une sorte de colère fiévreuse, la fausseté, l’égoïsme, la perversité des hommes : le mensonge, la ruse, l’insensibilité dumonde,toutmonespoirauéanti, toutesmes croyances raillées et insultées, tous mes amours morts !

Comme si GomLert renonçait tout à coup à ses tentatives pour remonter le moral de Daniel, il tourna sur.

ses talons, fouetta l’air de sou jonc et commença à chanter un air.

Le jeune homme regarda un instant en silence son joyeux ami, et dit avec un profond soupir :

— Gombert, Gombert, que tu es heureux 1 Oh ! si jo pouvais descendre la vie insoucieux et souriant comme

loil

— Tu le peux, le moyen est bien simple, répondit l’autre en ralentissant lè pas. Vois le monde comme il est, et ne lui demande pas ce qu’il ne peut donner. La vérité est une guerre de tous contre tous; c’est un jeu avec des dés pipés, où chacun trompe et est trompé,

• et où ceux qui sont trompés trompent à leur tour dès qu’ils le peuvent. Veux-tu savoir' ceux qui sont infailliblement dévoués au rôle de victimes? Ce sont les êtres

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faibles, qui se laissent tromper par l’apparence de3 choses, e.t croient que la vertu et la noblesse consistent à être toujours dupés et à être le jouet éternel de l’égoïsme humain.

— Quel monde ! murmura Daniel. Il n’y aurait donc rien qu’on pût respecter et aimer? Pas de vérité morale?

— Il n’y a, sur la terre, rien de vrai que ce qui est palpable et matériel : tout le reste est du vent et une vaine illusion.

Un cri sourd échappa à la poitrine du jeune homme ; tous ses membres tressaillirent.

— Pauvre Daniel, dit Gombert, qu’il coûte de peine pour te faire accepter des vérités qui sontbien évidentes pourtant !

— Oh 1 ce n’est pas l’impitoyable vérité de tes paroles qui me jette dans le désespoir! s’écria le jeune homme. Non, c’est parce que je sens cette horrible conviction enracinée dans mon âme à ne pouvoir l’en arracher !

— S’il en était ainsi, je dirais : Réjouis-toi et sois heureux, Daniel, d’avoir vaincu tes faiblesses; mais ce qui n'est pas encore sera bientôt. Qu’est-ce que le dérangement de ton cerveau serait autre qu’une lutte suprême entre les idées fausses qui te restent de ton enfance, de ta première éducation, et la vérité qui veut prendre pour jamais possession de toi? Après la lutte,

as

tu auras la paix dans ton cœur; tu verras les choses comme elles sont réellement, dépouillées de toute illusion et de tout le lustre mensonger, que l’égoïsme, le préjugé ét la sottise leur ont donnés; et alors, avec une inaltérable clarté d'esprit, lu te sentiras élevé au-dessus de ce lâche troupeau de moutons qu’on appelle la société, comme un géant au-dessus des nains!

Après un moment de silence, Daniel dit avec un calme surprenant :

— Parlons d’autres choses, Gombert. Probablement nous nous sommes trompés tous deux. Tous ces mouvements violents de l’âme et cet orage qui secoue mes nerfs ne sont peut-être rien que la conséquence d’une indisposition physique.

— Tu m’étonnes! s’écria Gombert. Si calme, si raisonnable tout à coup... C’est égal; puisque lu parais maintenant capable de me prêter attention, je te dirai, Daniel, que cela commence à m’ennuyer de trotter à pied. Est-ce encore loin?

— Encore une petite demi-lieue.

— Comment ! une petite demi -lieue ? Irions-nous en arrière par hasard ?

— • Mettons un grand quart de lieue.

— C’est encore diablement long. Je voudrais bien abréger le temps en parlant de nos affaires; mais tu vas encore rêver et ne pas écouter?

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— Non, parle, j’écoulerai ; je me sens mieux, mes nerfs se calment.

— Ne sais-tu vraiment pas , Daniel, combien peut monter la valeur de tes biens ? demanda Gomberl trèssérieusement.

— Je n’en sais rien ; mais il est certain , en tout cas, que l’intendant m’en cache la véritable valeur; dans une bonne intention sans doute, pour m’empèclier de dissiper à Paris la plus grande partie de mon héritage.

— Tu as reçu environ cent vingt-cinq mille francs en argent , n’est-ce pas ? Tes biens vaudraient-ils un demi-million ?

— Peut-être pas autant, Gombert; mais cependant bien quatre cent mille francs, ou je devrais me tromper fort dans mon calcul.

— Voyons , partageons la différence en deux , et mettons quatre cent cinquante mille francs. Avec les soixante mille francs que nous devons encore là-bas, ta fortune est diminuée de cent quatre-vingt-cinq mille francs. Il resterait donc seulement deux cent soixante-cinq mille francs ; mais nous devons y ajouter au moins vingt-cinq mille francs, comme produit probable de tes biens pendant ton absence, abstraction faite des intérêts des emprunts. La conclusion du compte est donc que tu dois encore te trouver à la tôle de deux cent quatre-vingt-dix mille francs : c’est-

à-dire en chiffres ronds , trois cents mille francs. Ah ! ah ! et tu hais la vie, et tu désespères , et tu n’aurais plus la puissance de jouir 1 Comment ! tu ne ris pas en présence de cette magnifique perspective?

— Que m’importe l’argent , Gomberl ? S’il pouvait servir à acheter une nouvelle âme...

— Tu recommences déjà? Essaye de comprimer tes folles pensées ou je ne dis plus un mot... Je ne suis pas sans inquiétude, Daniel. Le vieil intendant me tracasse et me dit que nous n’aurons pas facile avec lui. Le fin gaillard est bien capable d’avoir amassé une petite fortune à Ion détriment, et si le calcul que je faisais tout à l’heure n’est pas juste, ce sera le sien qui l’embrouillera. Laisse-moi faire, Daniel ; je lui mettrai le pouce sur la gorge, et bon gré, malgré, la sangsue rendra jusqu’à la dernière goutte ce qu’elle a sucé do ton héritage.

Daniel secoua la tête négativement.

— Que veux-tu dire?demanda Gombert; ne devrionsnous pas faire rendre de compte à l’intendant sur l’administration et le produit de tes biens ?

— Je ne veux pas dire cela , puisque notre voyage a précisément pour but de prendre une connaissance exacte de ce compte.

— Et de procéder à la vente des biens?

— Oui, et la vente des biens ; mais, je t’en prie,

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