‹ Le mal du siècle scènes de la vie contemporaineChapitre 6 sur 9 · FAUST ET MÉPHISTOPHÉLÈS · texte numérisé non relu

FAUST ET MÉPHISTOPHÉLÈS

Gombert, sois poli vis-à-vis de l’in tendant, et ne le ; traite pas avec dureté ; il était l’ami de mon père, c’est lui qui m’a élevé...

— Bah! lui ou un autre, c’est le hasard qui a décidé cela. Tu crois donc, innocent, que l’intendant, parce qu’il t’a élevé, n’est pas un homme comme les autres? Qu’il n’est pas esclave de l’avarice et de l’intérêt personnel ?

— C’est égal , je ne veux pas le voir maltraité ! s’écria le jeûne homme, avec un ton d’impatience et de colère dans la voix.

— ■ Bien, bien, nous le forcerons donc, avec toute l’urbanité possible, à nous rendre un compte clair. Combien de temps crois-tu, Daniel, que cela puisse durer dans ce pays, pour pouvoir procéder à une vente publique?

— Trois semaines, un mois, je pense.

— C’est long : ce retard me contrarie extrêmement.

— Pourquoi donc ?

— Je ne sais pas; j’ai une crainte vague, mystérieuse. Tout à l’heure, lu parlais d’une femme à la douce voix. Si pendant quelques semaines lu te laissais de nouveau séduire par elle?

Un sourire de doute passa sur les lèvres de Daniel.

— Ne crains pas cela, Gombert, depuis que j’ai appris à connaître les femmes , aucune n’éveillera jamais un sentiment d’amour en moi.

— Je n’en jurerais pas. D'après les lettres de ton intendant, la Dulcinéeûoit être terriblement amoureuse de toi. Si je ne me trompe, elle n’a plus reçu de toi, depuis des années, que les compliments vulgaires que tu mettais à la ûn de tes lettres à l’intendant ? Et elle a accepté ces compliments comme la preuve répétée de ta fidélité. Est- ce sottise ou ruse?

— Tais-toi, tais-toi là-dessus , dit Daniel en l’interrompant d une voix suppliante. Ne me rappelle pas qu’il y a eu un temps où j’étais capable d’un pur et fervent sentiment.

— Ah ! ah ! murmura l’autre en secouant la tête. Mes craintes seraient-elles fondées peut-être ? Ah 1 ce serait une belle affaire, si je devais retourner seul à Paris, après tous les sacrifices que j’ai faits pour toi. Alors je pourrais dire qu’on ne peut pas même compter sur son ami de cœur, sur son second moi.

— Tu railles sans pitié, Gombert. Comment ! tu me crois assez ingrat pour trahir le seul homme qui me reste fidèle dans le malheur?

— Quelque fort que soit un sentiment, il doit céder devant un sentiment plus fort. D’ailleui's, quoiqu'il arrive, je n’en pencherai pas la tête pour cela. Seulement, à Paris, je pourrais déplorer que mon malheureux dm 1 • • «

— Mais que dis-tu là? s’écria Daniel avec aigreur,

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Céleste m’est indifférente. Je l’ai aimée lorsque mon cœur était simple comme le sien. Maintenant ce sentiment est éteint et mort en moi depuis longtemps. Et quand toute ma sympathie pour elle serait restée entière, quelle influence pourrait-elle exercer sur notre amitié? Gombert, nous sommes liés l’un à l’autre par le sort ; rien, rien ne peut nous séparer que la mort !

— Voilà comme il faut parler, Daniel. Je sais que ton cœur est bien placé.

— Tais-toi quelques instants, je t’en prie, Gombert, dit le jeune homme en soupirant ; mon cerveau est troublé; je sens que mes nerfs pourraient s’irriter de nouveau, si je ne donnais un peu de repos à mon esprit...

Us approchaient de l’endroit où la chaussée prend une nouvelle direction et offre une autre 1 vue. Ils n’avaient pas longtemps marché- en silence lorsque Gombert s’écria tout à coup :

— Vois, vois, qu’est-ce donc là-bas? un arc de triomphe, un drapeau, des arbres ornés, et tout ce peuple ? Ah ! je comprends ; on va te recevoir et te féliciter comme seigneur du village. C’est tout à fait moyen âge, cela I bien, très-bien, Daniel; sois grave, imposant et hautain comme un vrai baron de village... Quant à moi, si je puis m’empêcher de rire, je m’admirerai.

Daniel regarda au loin à l’endroit où les paysans

étaient réunis et quelques-uns de ceux-ci qui agitaient déjà leurs chapeaux en l’air. Il parut embarrassé et mécontent, et s’arrêta sur la chaussée comme un homme qui hésite sur ce qu’il doit faire.

— Allons , allons , s’écria Gombert lui prenant la main ; hâte-toi, nouveau seigneur du pays; accepte la respectueuse bienvenue de tes sujets et vassaux. Tu semblés avoir peur? Allons, ne sois donc pas si enfant. Ris de ces soties simagrées de paysans, etlaisse-les faire... Ecoule, il y a de la musique! Ciel! qu’est-ce que c’est que cela? Y a-t-il des nègres dans ton village, Daniel? Il me semble qu’ils jouent du tamtam. Allons, hâte ton pas; je deviens curieux...

On les avait en effet remarqués du hameau, et tandis que le laquais Josse affirmait que c’était monsieur Hoogeland et son ami Gombert qui arrivaient, les membres de la confrérie s’étaient précipitamment réunis, et on avait hissé le drapeau et fait jouer la musique.

Beaucoup d’entre les villageois, surtout les enfants et les femmes, voulaient s'avancer sur la chaussée pour voir plus tôt le jeune seigneur attendu ; mais le garde champêtre, avec son sabre brillant, les avait tous refoulés sur les côtés du cortège. Gomme le bourgmestre f et les échevins devaient saluer M. Daniel de Hoogeland par un diseours, personne ne pouvait le fôlici-

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ter, avant que cette importante partie de la solennité fût terminée.

L’intendant, avec Céleste et sa tante, se trouvaient un peu sur le côté, près du cortège, et hors de la fouie. La jeune fille avait peine à comprimer son impatience ; elle eût préféré courir en avant pour être la première à envoyer à Daniel un joyeux salut de bienvenue ; mais le vieillard lui avait fait comprendre qu’il était convenable d’attendre que la cérémonie officielle fût terminée.

Le jeune homme fut reçu par les sons accélérés de la musique, l’agitation des chapeaux et des mains, accom- » pagnés de mille cris et acclamations.

Daniel était déconcerté, honteux et irrité. Sur ses joues couraient des crispations convulsives; sur ses lèvres flottait un sourire d’ennui et d’impatience, et même il détournait la tête sur le côté, comme si le piquant sourire ironique de Gombert le mettait à la torture.

Sur un signe donné par le garde champêtre, avec son sabre, tous les bruits se turent. Le bourgmestre tira un papier de sa poche, le déploya avec des mains tremblantes et se mit à lire le discours adressé au jeune : homme.

! Le vieux laboureur, qui remplissait la charge de bourgmestre, était bien un homme estimable; mais ce n’était pas un grand savant, et surtout pas un orateur

éloquent ; il lut avec beaucoup de peine, et avec de fréquentes interruptions, ce qui était écrit sur le papier; pendant ce temps le sentiment de son insuffisance faisait brûler son visage ridé, et perler des gouttes de sueur sur son front.

L’anxiété du vieillard, son tremblement et son bégaiement amusaient fort Gombert, bien qu’il ne pût comprendre ce que le bourgmestre disait en flamand, sa langue maternelle.

Le pire de tout, c’est que le discours durait extrêmement longtemps.

Sans attention, et visiblement distrait, le jeune homme avait écouté la première partie de la harangue de bienvenue. Les centaines d’yeux arrêtés immobiles sur lui, et qui semblaient épier ce qui se passait en lui, les traits de gens dont il se rappelait les noms, le sourire amical des jeunes gens qui avaient été ses compagnons de jeu, tout cela' touchait son âme et ébranlait son système nerveux.

Quand le bourgmestre fut arrivé, dans son discours, àl’endroit où il devait parler de la mort prématurée du père de Daniel, la voix du vieillard se mit à trembler, et elle prit un ton de sentiment et de vérité qui pénétra irrésistiblement dans le cœur du jeuue homme et fit briller une larme dans ses yeux. Mais quand, en continuant, il fit l’éloge de la bienfaisance de M. de

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