‹ Le mal du siècle scènes de la vie contemporaineChapitre 7 sur 9 · FAUST ET MÊ'PHISTOPHÉLÈS · texte numérisé non relu

FAUST ET MÊ'PHISTOPHÉLÈS

Hoogeland, rappela sa piété, sa bonté, sa vertu, et dit au jeune homme que les bienfaits de sa mère lui avaient gagné pour toujours l’amour et la reconnaissance des habitants, alors Daniel ne 'put cacher plus longtemps son émotion. Peut-être se fût-il abandonné sans conscience au sentiment qui triomphait en lui ; peut-être eût-il versé des larmes à la vue même de la foule des spectateurs ; — mais le regard accusateur et ironique de Gombert ?

Égaré par l’impatience et la honte, Daniel dit d’une voix sourde :

— Assez ! assez ! je vous remercie, monsieur le bourgmestre. Vous êtes bien bon ; témoignez, je vous en prie, ma reconnaissance à tous les habitants ; mais, excusezmoi, je ne suis pas bien ; je souffre d’uil cruel mal de tête. Pardonnez-moi...

A ces mots il s’éloigna et laissa là le conseil communal pétrifié de stupéfaction. Suivi de près par Gombert, il fit quelques pas à côté du cortège ; mais, soudain, il parut frappé par une vue saisissante et se mit à trembler en détournant le regard et en murmurant en lui-même :

— Céleste I mon Dieu, qu’elle est belle!

— Prends garde, Daniel, tu te rends ridicule, chuchota Gombert à son oreille. Les paysans vont croire que tu t’es échappé d’une maison de fous.

Luttant avec effort contre son émotion, Daniel regarda là jeune fille fixement dans les yeux, et elle s’avança au-devant de lui avec un sourire d’une ineffable douceur... Mais ce sourire lui-même, plein de foi et de confiance dans sa fidélité à lui, le frappa d’un nouveau choc. Pour dissimuler son étrange émotion, il courut droit à l’intendant, lui saisit les deux mains, lés lui pressa avec effusion et dit :

— Ah 1 Willibald ! mon bon Willibald, comme je suis content de vous revoir I

— Béni soit Dieu de ce bonheur, s’écria le vieil intendant les larmes aux yeux ; merci, merci, Daniel !

— Et moi? ne connaissez- vous plus votre bonne mère ? s’écria en souriant la tante de. Céleste, qui s’était placée devant le jeune homme pour se faire reconnaître.

— Ahl excusez-moi, madame de Berg, dit-il, je n’oublierai jamais l’amour, l’affection dévouée que vous avez montrée au malheureux orphelin.

Céleste se retrouvait de nouveau sous ses yeux avec le même sourire aimant sur le visage. Dans son doux regard brillait maintenant une prière, comme si elle implorait un mot de sympathie de sa bouche.

Lui, profondément ému, prit sa main et dit, en souriant, et d’un ton calme et triste : . •

— Céleste ! ah! Céleste !

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Puis il laissa retomber sa main et resta silencieux, les yeux baissés vers la terre, devant la jeune fille.

— Vous êtes bien profondément ému, n’est-ce pas, Daniel ? murmura-t-elle. Votre cœur déborde de bonheur en revoyant ceux que vous aimez. Le retour dans le lieu où s’est trouvé votre berceau, où tout vous sourit par un doux souvenir, vous comble de joie? Cinq années d’absence ! je sens moi-même que votre cœur doit battre...

Il semblait que le son de la voix de Céleste sur l’ame du jeune homme produisit une impression violente et pénible; car, à chaque mot, il tressaillait de tout son corps, et un soupir étouffé s’échappait de sa poitrine.

Ne pouvant dominer plus longtemps son émotion, il se tourna tout à coup vers l’intendant, et lui dit d’une voix suppliante et avec une fiévreuse impatience :

— Willibald, mon bon Willibald, pour l’amour de

Dieu, conduisez-moi hors de ce peuple, de cette cohue! Venez, allons au Wulfhof... De l’air, de l’air! Le sang me monte à la tête.

En disant ces mots, il marcha d’un pas rapide en avant, sans attendre sa société. Les autres le suivirent pendant quelque temps en silence.

Des larmes brillaient dans les yeux de l’intendant; Céleste contemplait Daniel avec un triste étonnement ;

la vieille tante murmurait des paroles de pitié ; mais

tous jetaient des regards interrogateurs sur Gombert qui souriait et ne montrait pas la moindre inquiétude.

— Mais qu’a donc le pauvre Daniel? demanda madame de Berg. Vous, monsieur, qui êtes venu avec lui comme ami, vous semblez parfaitement rassuré sur son état?

— Bah! bah! ce n’est rien, répondit Gombert. Je ne sais ce que le vieux bourgmestre lui a dit., mais j’ai bien vu que la ün du long discours a très-fortement ému Daniel.

— Ah! ce serait là la cause de son émotion! s’écria l’intendant avec joie. Le bourgmestre lui parlait de sa mère et du souvenir reconnaissant qu’a laissé sa bienfaisance dans la contrée...

— Ce sera cela, dit Gombert d’un ton légèrement railleur, et en interrompant l’intendant. Puis revoir ses anciens et surtout certaine belle jeune fille, cela peut bien avoir contribué à agiter ses nerfs. Mais ne soyez pas inquiet, je connais Daniel. Laissez-lui quelques instants pour débrouiller ses idées et pour laisser se refroidir son sang. Ce sera fini comme si rien n’était arrivé.

— Mais il est donc malade ? demanda Céleste.

— Malade? il n’est pas malade, répondit Gombert. Ce sont des caprices. Daniel est très-sensible.

En ce moment Daniel s’arrêta, comme s’il voulait attendre la société, et bientôt il se retourna tout à fait.

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— Voyez, c’est déjà fini, dit Gombert en riant. Maintenant du moins il aura sa raison. Si j’ai un conseil à vous donner, ne lui parlez pas trop ; le silence, le repos seuls peuvent calmer son âme. Tout ce que vous pouvez lui dire aujourd’hui, tout ce que mademoiselle surtout peut lui dire fera infailliblement une profonde impression sur son cœur. C’est pourquoi, soyez indulgents et montrez-lui aussi peu de joie que possible, et, surtout, pas de pitié. Demain il sera calme.

Soit que l’émotion du jeune homme fût réellement calmée ou que l’éloignement de la foule des villageois lui eût soulagél’esprit, ilsemblait beaucoup plus calme. On eût même pu penser qu’il était revenu à sa disposition d’esprit naturelle, si l’étrange et inexplicable expression de son visage n’en eût fait douter. Les rides de son front avaient disparu ; ses yeux semblaient exprimer un sentiment d’amitié, et il s’efforcait, par un sourire ouvert, de faire comprendre que la paix était rentrée dans son cœur ; mais il restait, dans son regard et sur ses lèvres, je ne sais quoi de pénible, une contraction qui accusait le chagrin et le découragement.

Il dit d’un ton triste, et avec beaucoup de douceur dans la voix, tandis qu’il reprenait sa marche entre Céleste et l’intendant :

— Ornes bons amis, excusez-moi! Je suis impoli, n’est-ce pas? Vous me croyez ingrat, peut-être? Non,

Lli Mal du siècle.

non, je sais ce que vous avez fait pour moi, Willibald; je sais, madame de Berg, que vous avez affectueusement rempli la place de ma mère ; je sais, Céleste, je sais... Oh 1 ces souvenirs tourbillonnent dans ma tête comme une tempête. Si je pouvais les oublier... uninstant seulement !

— Restez calme, Daniel, dit la jeune fille d’une voix douce et basse. Ne parlez pas, cela vous excite. Demain, nous remercierons Dieu ensemble de votre heureux retour au pays.

Probablement le jeune homme n’entendit pas ce que la douce voix murmurait à son oreille, car il marchait lentement, profondément préoccupé) et sans donner le moindre signe d’attention.

Pendant quelque temps régna le silence le plus complet. Tous, le cœur palpitant et ému d’une sincère pitié, tenaient les yeux fixés sur le jeune homme rêveur; mais, suivant le conseil donné par l’ami de Daniel, ils cachaient, autant que possible, leur émotion, et ne parlaient pas. Gombert seul souriait et secouait la tête par intervalles. Lui aussi était plus calme et plus silencieux que son caractère ne le comportait. Il avait à coup sûr remarqué des choses qui l’inquiétaient et lui donnaient matière à penser.

Tout à coup Daniel releva la tête et dit en murmurant à Céleste, bien qu’il ne sût à qui il parlait :

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—L’homme est un singulier instrument, n’est-ce pas ? un petit monde qui a aussi sa lumière et ses ténèbres, ses jours sereins et ses tempêtes destructives? mais si compliqué, si' fragile, que le moindre ressort qui se dérange dans son intérieur, compromet tout le système. Une simple petite blessure au cœur suffit à le tuer ; une seule petite tache sur le cerveau le frappe d’une folie complète. Pauvre âme, qui est condamnée à rester éternellement l’esclave du corps ! Homme, être vide et orgueilleux qui se croit un géant de volonté, de courage et de puissance et qui, hélas ! est le jouet des filets matériels qu’on nomme les nerfs.

Bien que Céleste n’eût rien compris de cette tirade, sinon qu'il se plaignait de l’agitation de ses nerfs, le ton sombre de sa voix fit une si profonde impression sur ellequ’elle ne put contenir plus longtemps son émotion et dut détourner la tête pour cacher les larmes qui jaillissaient de ses yeux. Le jeune homme ne le remarqua pas.

Ils étaient arrivés assez loin pour voir, à une courte distance du chemin, la campagne de madame de Berg.

La vieille dame regarda silencieusement sa nièce et sembla lui demander, par un triste regard, pourquoi elle s’était mise tout à coup à pleurer.

— Ah 1 chère tante, dit-elle d’une voix étouffée, il est si malade 1 notre présence l’émeut encore plus.

Voici notre demeure; n’allons pas jusqu’au Wulfhof; donnons -lui, par pitié, le repos, le calme jusqu'à demain.

— Tu as raison, Céleste... Dans quel état nous le revoyons!

Et, s’arrêtant au milieu du chemin, madame de Berg dit à haute voix :

— Monsieur Daniel nous vous quittons ici. Vous connaissez la campagne fleurie où chaque arbre a conservé un doux souvenir de votre présence. N’oubliez pas trop longtemps que là habitent toujours des gens qui ont été vos bons amis. Nous espérons que vous voudrez bien nous honorer de votre visite...

— Je viendrai, je viendrai, répondit le jeune homme.

— Adieu, Daniel, adieu jusqu’à demain! dit la jeune fille en soupirant. ~

— Quoi! des larmes? des larmes dans vos yeux, Céleste? s’écria le jeune homme ému. La folie, la dureté de mes paroles vous a-t-elle blessée ? malheureux que je suis.

— Non, non, murmura-t-elle, c’est parce qùe vous êtes souffrant, Daniel. Je n’ai rien à vous reprocher. Soyez sans inquiétude et donnez à votre esprit le repos nécessaire. Peudant ce temps-là vos amis prieront pour vous. A demain.

— A demain ! répéta Daniel d’un ton presque inin-

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lelligible. Daniel resta un instant rêveur à suivre du regard la jeune fille, jusqu’à ce que Gombert lui frappât sur l’épaule et lui dit d’une voix impatiente et pleine de dépit :

— La tragédie est à sa fin ! A demain la seconde représentation. Nous verrons pourtant... Et maintenant à des affaires plus sérieuses !

Et, se tournant vers l’intendant, il demanda :

— Sommes-nous encore loin du château?

Mais le vieillard semblait plongé dans une préoccupation qui l’absorbait complètement. On eût dit qu’il avait perdu la conscience du lieu où il se trouvait, et de ce gui s’était passé.

— J’ai eu l’honneur de vous demander, monsieur l’intendant, si nous sommes encore loin du château ? répéta Gombert.

— Dix minutes ! répondit distraitement le vieillard.

— C’est assez pour vous dire ce qué nous venons faire ici. Va en avant, Daniel ; nous ferons, tout en marchant, comprendre notre but à M. l’intendant. Ah çà, monsieur Willibald, — vous vous nommez Willibald , je crois, — je vous dirai d’abord que je suis le caissier de mon ami Daniel , ou plutôt de nous deux et que j’ai ses pleins pouvoirs. Quant à lui, il n’a pas la moindre connaissance des affaires matérielles; mais moi qui, de bonne heure , me suis occupé de la tenue

LE MAL DU SIÈCLE, d’une banque, je m’entends parfaitement en chiffres, et il faudrait un compte terriblement obscur pour que je n’y visse pas clair. Comprenez- vous ?

— Non, monsieur, je ne vous comprends pas, ré-, pondit le vieillard un peu étonné. Pourquoi me ditesvous cela ?

— C’est, dit-il, pour que vous ne tentiez pas d’inutiles moyens de cacher la vérité.

— Moi, cacher la vérité? Pourquoi? •

— Allons, j’abrège et je parle plus clairement. Ditesmoi, monsieur l’intendant, comment il se fait que vous osiez écrire à M. Daniel que son héritage paternel ne s'élève qu’à deux cent mille francs environ ?

Le vieillard regarda (îombert avec une singulière stupéfaction.

— Comment j’ai osé écrire cela? répéta-t-il. Parce * que c'est la vérité.

— Allons, allons, faites accroire cela à d’autres , dit Gombert en riant. Ne faites pas d’efforts pour nous tromper; ils sont parfaitement inutiles.

Un éclair d’indignation brilla dans les yeux de Willibald; il releva la tête avec fierté et s’écria toiit tremblant d’émotion :

— Ce langage ? à moi ! Qui êtes- vous donc , monsieur, qui vous croyez le droit d’insulter ainsi à mes cheveux blancs?

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— Voyons , n’évitez pas la réponse ; il serait beaucoup plus simple de nous dire à combien monte en réalité la fortune de M. Daniel.

— Il n’y a qu'une personne ici à qui je reconnaisse le droit de m’interroger là-dessus, dit le vieillard d’une voix ferme. Quant à vous, monsieur, je suis encore prêt à voiis répondre par politesse si vous-même n’oubliez pas les lois de celle-ci.

Cette leçon prononcée avec une grande dignité blessa très-profondément Gombert dans son orgueil. Pour cacher son émotion, il conserva néanmoins son ton railleur et s’écria en riant :

— Ah ! ah ! c’est ainsi que vous entendez la chose ! Nous allons voir. Viens un peu ici, Daniel ! Plus près : ce n’est plus le temps de rêver maintenant, et mets une fin à tes folies, sinon je me sauve d’ici.

— Que veux- tu? demanda le jeune homme très- . calme en apparence.

— Déclare d’abord à ton intendant que j’ai tes pleins pouvoirs, que je puis commander ici en ton nom et que chacun doit m’y respecter et m’y obéir comme à toimême.

— Il en est en effet ainsi , mon bon Willibald , confirma Daniel. Entre M. Gombert et moi, tout est commun. Je vous serai reconnaissant de tout ce que vous ferez pour lui plaire.

— Demande maintenant à M. l’intendant s'il abien écrit la vérité en te faisant croire à diverses reprises que ton héritage ne s’élève qu’à deux cent mille francs,

— J’avoue que, comme mon ami, je doute de l’exactitude de cette donnée, balbutia le jeune homme.

— Ne vous laissez donc pas induire à de tels soupçons, Daniel, dit le vieillard d’une voix suppliante.

— - Mais il n’y a rien d’insultant pour vous dans cette opinion, mon brave Willibald. Au contraire, je vous suis reconnaissant de la paternelle sollicitude avec laquelle vous* avez essayé de me cacher le montant de ma fortune.

— Vous vous trompez , Daniel ; ne restez pas dans cette fatale erreur, dit l’intendant. La preuve.de ce que je dis est si facile 1 Toutes les terres qui constituaient votre héritage paternel sont situées autour du' Wulfhof; je vous les montrerai demain et vous ôclairei’ai sur leur valeur. Alors , vous serez convaincu que je ne vous ai écrit que la vérité.

— Ainsi, je serais pauvre ? murmura Daniel avec un amer sourire sur les lèvres.

— Pauvre 1 Comment cela? 11 vous reste encore au moins cent mille francs, Daniel. Je veillerai à ce que vous ne vous aperceviez jamais de la diminution de votre fortune, et toujours...

— Mais, monsieur Willibald, dit le jeune homme

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d’une voix très-franche et très-calme, lorsque feu mon père vivait , chacun le croyait passablement riche ; beaucoup de gens graves , qui devaient bien savoir à quoi s’en tenir, estimaient sa fortune en biens mobiliers et immobiliers à un demi-million.

— Et qu’est devenu ce qui manque ? demanda Gombert.

Le vieux Willibald ne répondit pas. Il regarda avec stupéfaction le jeune homme qui, d’une voix naturelle et avec une suite dans les idées impossible à méconnaître, venait de lui parler. Durant ce court instant de réflexion un torrent d’idées de toutes sortes passa par la tète du vieillard. Daniel était-il frappé d’égarement intellectuel ? . Était-ce peut-être la présence de Céleste qui l’avait ému au point de troubler ses pensées? Devait-il penser que Daniel était ingrat envers lui parce qu’il avait douté de la loyauté de ses lettres? Cela n’était-il pas naturel, puisqu’il croyait qu’il l’avait trompé dans une intention généreuse ! Quoi qu’il en soit, les yeux de l’intendant brillaient de larmes contenues avec peine.

— La question de M. Daniel semble vous mettre dans l’embarras? dit Gombert d’un ton railleur. Dites, qu’est devenu ce qui manque ?

— Il ne manque rien, monsieur, répondit Willibald. Je vous en prie, épargnez ma sensibilité et ne me

soupçonnez pas avant d’avoir examiné les affaires.

— En effet, remarqua Daniel, ce serait injuste. Ne parlons plus de cela aujourd’hui.

— Y a-t-il au moins des livres ? demanda Gombert.

— Il y a des livres, monsieur.

— Des livres clairs, sincères?

— Des livres clairs et sincères 1 répéta l’intendant d’une voix altérée.

— Vous nous les montrerez ?

— Je vous les montrerai quand M. Daniel me l'ordonnera ou m’en priera.

— Eh bien, demain. N’est-ce pas Daniel, demain?

■—Oui, monsieur, Willibald, dit le jeune homme, il

me serait extrêmement agréable de savoir dès demain clairement dans quel état sont mes affaires, si cette obligation n’est pas difficile ou pénible à remplir pour vous?

— Demain, je vous montrerai mes livres, dit l’intendant. À quelle heure monsieur Daniel désire- t-il que je me présente?

— Oh ! dit Gombert, pas trop tôt. Nous sommes fatigués ; j’aime assez à faire la grasse matinée. Mettons dix heures.

— Soit ! à dix heures , monsieur î

Ils apercevaient le Wulfhof, à quelques portées d’arbalète du bout du chemin. A l’entrée se trouvaient les

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ouvriers du château , qui avaient orné la grande porte de verdoyantes guirlandes de feuillage et de fleurs. Il s’y trouvait en même temps une multitude d’habitants des fermes voisines, et tous faisaient tourner leurs chapeaux à la fois pour souhaiter la bienvenue au jeune homme à son entrée dans le manoir paternel, j

Cette vue parut ne pas plaire à Daniel ; il fit entendre un murmure de mécontentement et ses lèvres se contractèrent sous une grimace d’impatience.

Mais il fut bien plus vivement ému lorsqu’il approcha de la porte du Wulfhof et entendit les ouvriers et les paysans lui souhaiter à tue tête la bienvenue.

— Bienvenue à monsieur de Hoogeland ! Vive notre maître ! vive monsieur Daniel. Hourra ! hourra !

Les cris joyeux retentissaient des côtés de la colline et allaient retentir jusqu’au fond du vallon.

Mais Daniel marchait tête baissée au milieu de ces gens en liesse, et traversait la cour d’un pas si rapide que ses deux compagnons avaient peine à le suivre.

Lorsqu’ils furent arrivés à l’escalier de la maison il saisit la main de l’intendant et dit :

— Ce bruit, ces cris me bouleversent. J’ai besoin de repos ; il faut que je cherche le calme dans la solitude. Où est ma chambre ?

— Tout est resté tel que cela était -lors de votre départ, balbutia le vieillard.

sa

— Eh bien , bon Willibald , pardonùez-moi ; je dois être seul. A demain, à demain 1

Et à ces mots, il ouvrit une porte et disparut, suivi de son ami Gombert, dans le fond de la maison. L’intendant resta un instant pétrifié sur la place et se frotta

le front de la main pour rappeler son esprit à l’idée de ce qui était arrivé.

Puis il traversa à pas lents et tout rêveur le corridor jusqu’à ce qu’il se trouvât sur l’éminence en maçonnerie construite derrière la maison et d’où, comme le sait le lecteur, on embrasse toute la contrée à plusieurs lieues à la ronde. Il resta là quelque temps, immobile, à regarder dans l’espace. Mais bientôt son courage sembla succomber sous une amère conviction. Il posa la tête sur le bord du balcon et se mit à pleurer abondamment, ses larmes silencieuses tombaient comme de brillantes perles dans les profondeurs de la vallée.

La nuit ne devait pas avoir donné beaucoup de repos au pauvre Daniel, car les premières lueurs du matin le surprirent tout vêtu, assis dans un fauteuil, à côté de son lit et l’œil immobile, perdu dans la demi-obscurité de la chambre.

Sur son visage se succédaient diverses expressions de dépit et de tristesse et parfois il secouait la têto d’un air de doute et de découragement... Peu à peu cependant son visage se rasséréna et un doux sourire l’illumina pendant longtemps; mais enfin ses traite s’assombrirent de nouveau, et, comme si ses pensées avaient pris une forme plus précise, il dit d’un ton rêveur :

— Que faut-il donc pour pouvoir croire? Douter encore quand l’âme d’une jeune fille, dans sa plus naïve pureté, nous sourit sur un visage angélique? Cruelle expérience de la vie ! J’ai rencontré bien d’autres visages qui paraissaient ornés de tous les charme» de la beauté et du sentiment, et qui n’étaient que de»

masques pour séduire et tromper ! Calomnie ! calomnie 1 Comparer Céleste à de tels êtres venus sur la terre pour tuer tout amour, toute foi, toute espérance ! Cette étincelle dans son regard, ce sourire d’une sérénité céleste, plein de pitié pour ma douleur, plein d’excuse pour ma folie, ce ne serait rien qu’un sentiment allumé par l’égoïsme? Gombert, Gombert, si tu te trompais, quel horrible meurtre d’une âme tu aurais commis en moi!... Pauvre Willibald, quel amour inquiet ses yeux exprimaient pour moi! Le vieil ami de mon père, l'excellent guide de mon enfance, il ne serait mu que par l’intérêt personnel?

Il se tut un instant et poursuivit ses réflexions en silence; bientôt un amer ricanement courut sur ses lèvres et ce fut d’un ton railleur qu’il dit : .

— Qu’est-ce que la vérité? Qu’est-ce que l’erreur? Qui dira où la réalité JSnit et où l’illusion commence? Impitoyable doute qui tiens mon âme plongée dans un abîme d’idées indécises. Et où est, hélas ! l’étoile qui peut illuminer la nuit de mon esprit ?

— Oui, oui, je le sais bien, s’écria-t-il après une pause, simplicité de cœur, confiance, foi dans le bien, dons célestes que nous recevons à notre naissance comme de magiques talismans contre l’haleine empoisonnée de la froide réalité... ou faiblesses qui sont propres à l’enfant, à l’homme qui n'a pas pris tout son

SOUVENIRS D’ENFANCK.

développement, à l’être qui ne s’est pas encore trouvé aux prises avec l’impitoyable vérité... Ah ! si mon âme possédait encore quelque chose de ces salutaires faiblesses! .Si je pouvais encore croire aveuglément, comme je serais heureux ! Au lieu de sentir un enfer en moi, où d’orageuses pensées se disputent le triomphe comme des démons, j’accepterais, des larmes de reconnaissance dans les yeux, la main de la jeune fille qui n’a connu d’autre espoir que mon amour; je presserais dans mes bras le vieil ami de mon père dont le cœur déborde de tendre sympathie pour moi. Oh oui ! je réchaufferais mon cœur glacé au feu de leur affection, j’apprendrais de nouveau à aimer le monde, je me réconcilierais avec l’homme et avec les choses, et je m’élancerais avec joie au-devant d’un avenir plein d’espoir...

Le ricanement triste reparut sur son visage.

— Simplicité, confiance, foi dans le bien, reprit-il, fragiles et délicates fleurs qui vous épanouissez dans le printemps du cœur, comme le souffle de l’expérience vous brise tôt ! Et quand vous gisez flétries , rien ne peut redresser votre tige; le doute s’attache à vous jusqu’à ce que toute vie y soit desséchée. Je voudrais me réconcilier avec l’homme et avec le monde : croire aveuglément à tout ce qui paraît bon au dehors... Impossible ! l'œil qui s’est un jour ouvert sur la réalité ne

60 referme jamais, quand même cette réalité ferait reculer l’âme humaine devant le gouffre menaçant de l’universelle désillusion... Qu’est-ce que la volonté et le désir, là où manque la puissance? Hélas ! j’ai perdu, perdu pour toujours la force d’aimer 1

H se promena pendant quelques instants dans la chambre, puis s’arrêta, les bras croisés sur la poitrine, le regard fixé sur le parquet. Il s’écria alors avec une certaine indignation dans la voix :

— Mais l’ignorance, l’erreur volontaire, la servitude de l’esprit, tout cela serait-il l’unique condition du bonheur sur la terre? N’étais-je pas naïf et croyant lorsque je suis entré dans le monde? Tout ne m’a-t-il pas trompé? N’ai-je pas .été le jouet et la victime de l’égoïsme général? G’est la surface des hommes et des choses qui brille : au dedans, il n’y a que ténèbres, intérêt personnel, vice, perversité... Et maintenant, je voudrais recommencer cette douloureuse expérience? Je me livrerais avec une aveugle confiance à la chance de recevoir les plus cruelles blessures par la dernière des déceptions ?

Après un court silence, il reprit d’une voix sourde :

— Mais e? c’était moi qui me trompasse ? Si la clarté que je crois découvrir n’était rien que la fausse lueur de l'orgueil?

Il se laissa tomber découragé sur un 3iége et resta

longtemps sans mouvement, égaré dans ses pensées. Son ricanement amer fit peu à peu place à une expression plus douce tandis que, dans un plein oubli des idées sombres qui venaient de le préoccuper, il prononçait d’un ton étrange des paroles où le nom de Céleste était seul compréhensible.

On commençait à entendre dans la cour les premiers bruits du travail ; les vaches beuglaient, les moutons bêlaient, les chevaux frappaient du pied pour demander leur repas du matin...

Soit que ces bruits troublassent le jeune homme dans sa rêverie, soit qu’un nouveau flot de pénsées la poussât au mouvement, il quitta la chambre, descendit l’escalier et entra dans la cour.

Les ouvriers le saluèrent avec des témoignages de respect ; mais lui, sans regarder personne, franchit la porte et prit un sentier qui devait le conduire derrière le Wulfhof sur le point le plus élevé de la chaîne des ôollines.

Arrivé là, il s’assit contre un arbre solitaire, croisa ses bras sur sa poitrine, et contempla le paysage qui s’étendait sous ses yeux jusqu’au majestueux horizon sans bornes.

Le soleil s’est dégagé depuis une demi-heure des brumes nocturnes, et inonde en ce moment le ciel serein d’un torrent de lumière. Là-bas, tout au loin, au

delà de l’Escaut, le mont de l’Ermitage se montre aussi au-dessus du brouillard bleuâtre; son flanc oriental semble en feu et brille d’une teinte jaune d’or, tandis que sa pente, du côté du couchant, reste encore plongée dans une demi-obscurité. Ainsi brillent aussi, sous la plus splendide lumière, les cimes des arbres sur les collines; mais, au fond des vallées, du côté qui reste privé des premiers rayons du soleil, la brume pourprée du matin est encore suspendue sur la terre comme un transparent vêtement de nuit... Les oiseaux, sous l’influence du mois de mai, — temps de doux amour et d’énergie vitale, — folâtrent sous le frais feuillage et envoient à gorge déployée une hymne de reconnaissance au Seigneur des dons duquel ils jouissent, le colza tardif déploie ses fleurs embaumées comme des tapis de drap d’or; le gracieux lin commence à ondoyer sous la fraîche haleine de la brise du matin ; le blé secoue ses premières fleurs et charge l’air d’une agréable odeur de safran. Le long des chemins brillent des fleurs; sur le sol fourmillent les insectes qui s’éveillent ; dans l'air voltigent déjà quelques papillons et bourdonnent de laborieuses abeilles : partout joie de vivre, confiance, poésie, excepté peut-être dans le cœur plein de doute de celui qui du haut de la colline contemple ce magnifique et riant tableau...

Cependant, il fallait que Daniel fût quelque peu

frappé par toutes ces beautés de la nature renaissante ; car, tandis qu'il laisse errer lentement son œil sur les collines et les vallées, peu à peu se peint sur ses traits une sereine expression d’admiration et de jouissance. A mesure qu’il était plus longtemps sous l’influence du grandiose spectacle, il semblait de plus en plus tomber .dans l’oubli de sa situation et souriait parfois aux doux souvenirs qui affluaient dans son âme. Pas d’arbre, pas de sentier, pas de colline qui ne lui parlent de sa vie antérieure, vie de simplicité, d’amour et de bonheur !

Il voyait au loin l’humble église où des milliers de fois il s’était agenouillé avec une douce foi en la bonté de Dieu ; la croix de bois et la chapelle élevées par sa mère au fond de la vallée ; le ruisseau au bord duquel il aimait tant à jouer, au bord duquel , plus tard, il aimait tant à rêver... et, non loin de là, le vieux tilleul, unique témoin de son premier aveu d’amour !

Probablement son esprit se serait laissé entraîner longtemps sans conscience par le torrent des souvenirs ; mais les accents d’une joyeuse voix d’homme et le claquement d’un fouet vinrent le troubler dans sa rêverie. Il vit de loin un jeune laboureur sur une charrette qui, suivant le chemin du dos des collines, devait passer devant l’arbre isolé au pied duquel il était assis. . Daniel descendit lentement la pente méridionale de

la colline sans autre but apparent que d’éviter la rencontre du laboureur.

Très-souvent il s’arrêtait dans le sentier qu’il suivait, écoutait avec plaisir le chant des oiseaux, cueillait çà et là une fleur sans savoir ce qu’il faisait, saluait d*un sourire épanoui les vallées qui se déployaient devant lui et- qu’il embrassait d’un large regard, et errait ainsi plongé dans un rêveur oubli de lui-même... jusqu’à ce qu’enfin le rapide tic-tac d’un métier de tisserand frappât son oreille et éveillât son attention d’une façon toute particulière.

11 s’arrêta ému et dirigea les yeux vers une maisonnette qui se trouvait à une portée d’arbalète plus loin, au bord du sentier, et d’où venait le bruit de travail.

— Ah 1 dit-il avec une sorte de joyeuse surprise, la maisonnette de Jean le tisserand! Combien de fois j’ai élè là, avec mon enfantine curiosité, près de son métier, suivant la rapide navette dans sa promenade sans repos! Combien ne m’étonnais-je pas de voir grandir sous sa main la toile où on devait couper pour moi de fines petites chemises ! Avec quelle rapidité la bonne Lisbeth faisait passer le lin entre ses doigts... et combien de fois j’ai brisé son fil et embrouillé son lin I

Cette fois, tout à fait dominé par ses souvenirs, il marcha droit vers la maison de Jean le tisserand. Cependant, lorsqu’il arriva près de la chaumière et qu’il

put y jetêr Iob yeux par la porte ouverte, il s’arrêta avec une expression de triste surprise sur le visage.

Derrière la fenêtre, et d’un côté de la chaumière, il voyait bien le métier connu de Jean à la même place qu’autrefois, et le tic-tac ne résonnait pas moins vite et moins fort; mais c’était une femme encore jeune qui y était assise, et c'était elle qui, sous l’effort de deux bras musculeux, faisait voler comme un éclair la rapide navette. Sur son visage, florissant de santé, brillait un sentiment de courage et de joyeuse ardeur au travail, et il flottait même sur ses lèvres un sourire indécis, tandis que, dans un complet oubli, elle renouvelait les bobines épuisées et poursuivait en toute bâte son travail.

Enfin, à côté du métier, un jeune garçon d’environ douze ans, avec de grands yeux bleus et une tête couverte de cheveux blonds bouclés, était occupé à dévider du fil d’un dévidoir et à préparer les bobines que la femme devait mettre en œuvre.

La vue de cette femme parut frapper Daniel de tristesse ; il entra cependant dans la maisonnette et promena silencieusement autour de lui des regards inter-? rogateurs.

Dès que la femme, surprise par son arrivée, l’eut regardé en face, elle se leva vivement derrière son métier et s’écria avec un élan de joie ;

— * Vous, vous, monsieur Daniel, dans notre pauvre chaumière ! Ah ! comme j'ai souvent montré à nos enfants, avec orgueil, la place sur ce plancher où vous aviez coutume de vous tenir pendant des heures 1 Karel, c’est le jeune monsieur dont je te parlais toujours. Oh ! Dieu soit béni, monsieur Daniel, d’avoir permis que vous reveniez sain et sauf au pays 1

Le jeune homme regardait avec émotion la femme qui lui souhaitait la bienvenue si cordialement et l’enfant qui lui souriait affectueusement.

— Mais, femme, murmura-t-il, je ne vous connais pas.

— C’est possible, monsieur, répondit-elle, vous étiez si jeune! Ne vous rappelez-vous plus de la servante du fermier Lambert... qui venait le dimanche ici chez Jean le tisserand, son frère, passer l’après-dînée et qui racontait des histoires et chantait des chansons, pour vous amuser, quand vous y étiez ?

— Ah! êtes-vous la bonne grosse Rosalie? s’écria le jeune homme. Oui, je vous reconnais! Donnez-moi la main, femme. Merci : cela me fait du bien au cœur.

Comme s’il eût eu honte de son émotion, il détourna le visage et murmura d’une voix douloureuse :

— Temps de foi et de bonheur, de confiance et de poésie! Oh! si l’homme pouvait rester toujours enfant et ne jamais soulever le voile fatal sous lequel se cache la vérité f

La femme le regarda avec surprise, mais il ne lui laissa pas le temps delà réflexion, et, tournant de nouveau son regard vers elle, il lui dit d’une voix calme en apparence :

— Dites-moi, Rosalie, où est Jean le tisserand? Comment se porte sa femme Lisbeth? Comment se fait-il que vous ayez pris sa place à son métier?

Une expression de profonde tristesse contracta le viïage de la jeune femme, tandis qu’elle sortait de derrière son métier et se rapprochait de Daniel.

— Ah ! monsieur, dit-elle, ce sont de tristes choses t mon pauvre frère a, durant les mauvaises années de la famine, gâté sa santé. Il n’y avait pas d’ouvrage, tout était hors de prix, et la femme et les enfants devaient cependant manger. Avec le petit morceau de pain qu’il pouvait gagner encore, et qu’il s’arrachait de sa bouche, cela ne faisait que traîner ; mais il était devenu si maigre et si pâle ! et sa pauvre femme avait gagné, de chagrin et de misère, une mauvaise toux sur la poitrine. Lorsqu’il revint de l’ouvrage pour le tisserand, et que de meilleurs temps se trouvaient à la porte, le typhus est venu pour emporter les malheureux dont le sang avait été trop tourné en eau par la famine. Oh ! monsieur, le typhus est un cruel fléau ! Ma belle-sœur est morte d’abord ; huit jours après mon frère est aussi ombé malade. Je les ai soignés tous deux, nuit et jour,

assise seule près de leur lit; car la terreur était si grande, parmi les gens, qu’il y avait peu de secours à espérer des voisins et des amis. Mon pauvre frère! il ne parlait de rien d’autre, dans son délire, que de ses quatre malheureux enfants ; il.se plaignait amèrement du ciel qui allait les laisser seuls et abandonnés sans appui dans le monde. Moi, pour le consoler, pour adoucir son agonie, je lui promis que je serais la mère de ses enfants, que je travaillerais pour eux, que je les élèverais comme ma propre chair et mon propre sang, que jamais je ne les abandonnerais. Il mourut dans cette certitude, consolé et bénissant Dieu...

La voix de la femme avait, en prononçant ces derniers mots, tremblé d’émotion et une larme brillante était tombée de chacun de ses yeux.

Daniel la regarda avec une indéfinissable expression. Ses yeux brillaient aussi ; mais ce devait être de joie ou d’admiration, car un doux et radieux sourire illumait son visage.

Après un court silence, il demanda :

— Et vous, Rosalie, vous remplissez votre sainte promesse, n’est-ce pas? C’est pour cela que, de si bon malin, si heureuse de cœur, vous êtes assise devant le métier ? Mais trouvez-vous par votre travail d’affectueux dévouement gagner assez pour faire ce que vous avez promis à votre frère mourant ?

— D'abord, cela alla difficilement, répondit Rosalie, je n’étais pas très-adroite à tisser; mais nous sommes de père en fils, tous originaires de tisserands; au bout de peu de temps, je gagnai un bon salaire. La navette volante, voyez-vous, monsieur, c’est une invention du bon Dieu pour le pauvre ouvrier des Flandres. Maintenant il y a du travail en abondance; les fabricants me confient leur ouvrage le plus avantageux ; je gagne une jolie somme à mon métier. Voyez ma maisonnette, monsieur ; n’est-elle pas propre et nette ? etle bon Dieu en soit béni, ces enfants ne manquent de rien non plus : si seulement ils voulaient, je les ferais gros comme des blaireaux.

— Excellente femme que vous êtes, dit le jeune homme, comme vous devez être heureuse.

— Oui, oui, vous le voyez bien, monsieur, reprit Rosalie, avec contentement d’elle-même. Voyez ce petit vaurien-là, avec sa tête bouclée. Cela va le matin à l’école, cela apprend à lire et à écrire. Et ses deux sœurs et son petit frère, quand ils seront assez âgés, iront à leur tour à l’école, je ne le négligerai pas : dussé-je m’imposer quelques privations, mon pauvre frère pourra voir du haut du ciel que je remplis la promesse que je lui ai faite.

Le jeune homme paraissait profondément ému. Il ne disait rien,bien que la femme eût cessé de parler; mais

si on lui avait permis de jeter un regard dans le iiel : il tremblait d’émotion, et des larmes d’admiration jaillirent sur ses joues.

Par un mouvement duquel sa volonté semblait ne pas avoir de part, il tira une brillante bourse de sa poche et la déposa silencieusement sur le lit aux pieds des enfants ; mais la femme prit le, riche objet et avec des témoignages de reconnaissance voulut le lui faire reprendre.

Daniel sortit de la chambre et voulut quitter la chaumière; la femme le suivit en renouvelant ses efforts.

— Ah ! je vous en supplie, dit le jeune homme, permettez-moi de vous aider dans votre œuvre d’amour. C’est moi qui suis reconnaissant envers vous. Adieu, adieu, que Dieu vous bénisse, femme !

A ces mots, Daniel ému se précipita hors de la maisonnette de Jean le tisserand, et courut pendant quelques instants dans un sentier, sans conscience du lieu où il se trouvait.

Il s’arrêta enfin, se frotta les yeux et regarda avec une étrange expression la larme qui brillait sur sa main.

— J’ai pleuré, murmura-t-il. C’est bien une larme qui brille à mes doigts. Il y a donc encore de la simplicité dans mon cœur? Tout sentiment n’est donc pas mort en moi ? Ah ! j’ai cru à la générosité , à l’amour, au sacrifice de cette femme f

Après un instant de réflexion il reprit :

— Et pourquoi pas ! de l’intérêt personnel ? Quel intérêt pourrait l’engager à remplir une pareille tâche ? Elle est belle, forte, courageuse ; elle peut encore inspirer de l’amour, avoir une famille à elle... Mais non, elle verse sa sueur pour les pauvres orphelins. Elle renonce à tout pour abriter de son amour les malheureux enfants de son frère. Oh ! ce n’est qu’une paysanne, un être bien humble sur la terre... et cependant elle est l’image de la plus sublime abnégation de soimême!... Et cependant, qui sait? les ressorts et les mobiles de nos actions sont souvent si profondément cachés... Arrière, doute maudit 1 Sous le coup de douloureux mouvements de l’âme, il poursuivit son chemin, se passant la main sur le front, murmurant en lui-même, haussant les épaules, et paraissant lutter contre une idée qui l’attristait. Au bout de quelque temps son âme s’apaisa; une expression calme et rêveuse flotta sur son visage et ses yeux brillèrent de nouveau d’une sorte de joie naïve.

Il avait presque atteint le fond de la vallée et vit, à une couple de portées d’arbalète de lui, une chapelle et à côté une grande croix au pied de laquelle une jeune paysanne priait, la tête baissée.

— La croix plantée par ma mère! murmura-t-il. Combien de fois ai-je sur ce banc envoyé mes inno-

SOUYKNinS D’ENFANCE. 33

centes prières au ciel ! Gomme la paysanne que voilà épanche en silence ses vœux ou ses actions de grâces devant l’image du Sauveur ; j’y priais, les mains jointes, pour les âmes de mes parents. Ah ! je sais encore combien, chaque fois que je me levais de ce banc, mon cœur battait d’espoir et de confiance! Maintenant je vois trop bien que l’image a été mutilée ; cette sombre couleur rouge est tout à fait contre nature; et quelle barbe et quels yeux impossibles on y a peints I Pour l’homme raffiné la forme doit s’accorder avec le but... pour ces innocents campagnards, l'intention suffit... N’en serat-il pas de même devant Dieu?

Il vit la paysanne qui priait, la tête baissée devant la croix, se lever et essuyer les larmes de ses yeux. C’était une jeune fille, dont le visage florissant et les traits doux, ne parurent pas tout à fait étrangers à Daniel. Au moins fit-il un effort pour se rappeler les souvenirs qui pouvaient les lui faire reconnaître.

Comme la jeune fille suivait le sentier où il se trouvait, et devait, par conséquent, passer devant lui, elle ne tarda pas à se rapprocher ; elle te salua avec un muet respect, en baissant les yeux, pour ne pas laisser voir qu’elle avait pleuré.

Mais Daniel s’avança vers elle et lui dit en souriant avec affabilité :

— N’êtes-vous pas la petite Barbe? Barbe, la petite

gardeuse de vaches du Wulfhof ? O mon Dieu! comme cinq ou six ans changent les gens ! Vous voilà une femme toute faite !

— Oui ! monsieur Daniel , répondit la paysanne, je suis Barbe, votre servante.

— Eh ! eh ! s’écria le jeune homme, en s’abandonnant tout à fait à son sentiment, vous rappelez-vous encore comme j’aimais à aller avec vous dans la prairie ? comme nous cuisions en cachette des pommes de terre sur un petit feu? Personne ne devait le savoir ; mais nous étions bienheureux de notre gentille cuisine, n’est-ce pas ?

— C’est une bonté de monsieur de se rappeler ces temps-là, dit Barbe d’une voix respectueuse. Nous étions enfants, monsieur; alors on ne sait pas bien la place qu’on occupe dans le monde. Maintenant vous êtes le maître de Vulfhof et Barbe est votre humble vachère.

— Oui! vous demeurez encore au Vulfhof? cela me fait plaisir. En vous voyant je me rappelle les plus belles années de ma vie. Dites donc, Barbe, vous avez pleuré, je crois ? Vous n’avez pourtant pas de chagrin, n’est-ce pas ?

— Pas de chagrin? répéta la jeune fille d’une voix sourde avec de nouvelles larmes dans les yeux. Pas de chagrin? On ne peut pas désirer la mort; mais si je pouvais mourir!...

— Pauvre Barbe ! dit Daniel d’un ton de pitié. Qu’est-ce qu’il y a ? diles-le moi ; je serai heureux si je puis vous venir en aide.

— Vous ne le pouvez pas, monsieur, répondit la jeune fille d’une voix découragée.

— Est-ce peut-être une affaire d’amour ? En effet, je me rappelle : il y avait quelque connaissance entre toi et mon domestique Josse ; mais il y a cinq ans de cela.

— Oui, oui, c’est Josse qui me rend malheureuse, dit Barbe d’une voix plaintive, mais il y a quelque

chose là-dedans que vous ne connaissez pas, monsieur. •

Lorsqu’il allait partir pour Paris, nous nous sommes, promis l’un à l’autre de nous marier aussitôt que vous reviendriez. Ce que Josse me dit alors, et comment il me supplia de lui rester fidèle, je ne le répéterai pas.

Pendant cinq longues années je ne suis allée à aucune kermesse ; je suis toujours restée à la maison en mémoire de lui, et tous les jeudis, comme maintenant, je suis venue devant la croix prier Dieu de le garder de tout mal. Je n’ai pensé qu’à lui seul. J’ai épargné et amassé ainsi une assez belle somme ; mon oncle veut venir à notre aide, louer pour nous une petite ferme sous Sweveghem et nous mettre en ménage. J’étais si heureuse, lorsque j’ai appris que vous alliez revenir, monsieur; je rêvais nuit et jour de ma ferme, et il me

semblait que j’aurais pu travailler pour vingt ; je voyais devant mes yeux des vaches grasses, des champs verts, la bénédiction de Dieu, et le bonheur enfin dans ma petite ferme, et, au milieu de tout cela, Josse.

Elle se mit à pleurer tout haut et porta son tablier à ses yeux pour essuyer les larmes qui coulaient sur ses joues.

Daniel, ému à la vue de la sincère douleur de la jeune fille, lui prît la main et dit :

— Calmez-vous, Barbe ; dites-moi la cause de votre chagrin : peut-être pourrai-je faire quelque chose pour vous aider.

— Ah t vous êtes bien bon, monsieur, dit la paysanne en soupirant, de vouloir bien avoir pitié d’une vachère I Pensez un peu, j’ai attendu cinq ans... et lorsque je cours au-devant de lui, dans la pensée qu’il va me revoir avec des larmes,... voilà qu’il se met à se moquer de moi, à m’appeler sotte pajsanne, et à crier qu’il ne se mariera jamais ! Oui, il a osé dire qu’à Paris il n’avait pas pensé une seule fois à moi ! ainsi sont les hommes; ils partent, ils s’amusent, ils vivent bien, et, quand ils reviennent, ils ont oublié ceux qu’ils ont laissés la tristesse dans le cœur, et, pour toute récompense, ils ne leur rapportent que l’insensibilité et la moquerie !

Daniel parut embarrassé, ou honteux, des paroles de la jeune paysanne, comme s’il eût été le coupable

qu’elle accusait. Peut-être Une réflexion relative à sa propre situation lui passait-elle par l’esprit; peut-être reconnaissait-il entre Barbe et certaine autre jeune fille une ressemblance qui témoignait contre lui.

Quoi qu’il en fût, il chassa cette pensée de son esprit et dit avec une douce affabilité :

— Retournez consolée à la maison, Barbe. Je ramènerai Josse à de meilleurs sentiments, rien n’est perdu.

— Non, monsieur, c’est inutile, répondit la jeune fille, je n’en veux plus.

— Pourquoi, s’il veut tenir sa promesse?

— ■ Non, non, ce n’est plu9 le Josse que j’ai aimé pour mon malheur. Il était bon, simple, pieux; maintenant il est fier, il boit r il jure et il ose se moquer des choses qu’un chrétien doit respecter. Non, je n’en veux plus I — Ce n’est pas tout à fait comme vous le dites, Barbe, dit le jeune homme d’un ton de douce plaisanterie. Vous avez prié trop ardemment au pied de la croix. Je sais bien ce que vous demandiez à Dieu.

— Peut-être, monsieur, répondit la jeune fille. Je ne veux plus de Josse pour mon mari; mais le véritable amour ne s’éteint pas en un jour. J’étais venue ici prier Dieu pour Josse, et le supplier de ne pas permettre que l’âme de celui que j’ai aimé soit perdue. Je vous remercie mille fois de votre bonté ; mon chagrin se passera et se dissipera peu à peu.

Eu disant ces mots la paysanne affligée reprit le sentier et s’éloigna de Daniel.

— Mais Barbe, lui cria celui-ci, si Josse revenait à vous? s’il promettait d’être brave et bon et de vous aimer loyalement.

La jeune fille s’arrêta, leva les yeux au ciel, et répondit avec un profond soupir :

— Ah ! il me semble que je pourrais encore tout lui pardonner 1

Et, sans prendre garde davantage aux encourageantes paroles du jeune homme, et, sans doute honteuse de l’aveu qu’elle lui avait fait, elle poursuivit son chemin d’un pas rapide.

Daniel la suivit un instant des yeux et murmura en lui-même :

— Pure image de l’amour désintéressé ! l’aimer cinq ansl avoir vécu dans la solitude, esclave d’un sentiment; se voir trompée, raillée, insultée; et prier pour l’infidèle qui lui a déchiré le cœur? être déjà prête à tout pardonner à la première bonne parole. Quel trésor d’attachement renferme le coeur de cette naïve paysanne 1 Nous, hommes du grand monde, qui nous estimons doués de sentiments délicats et raffinés, de science, de sens de la poésie, comme nous sommes impuissants en comparaison de cette innocente enfant des champs! serait-ce peut-être que le vide se fait dans

notre âme, à mesure que notre tête se remplit ? mais pourquoi toujours raisonner, demander, examiner? Depuis une heure il coule du baume sur mon cœur; à tort ou à raison, j’ai cru un instant au bien. Si c’est une illusion, pourquoi la repousser puisqu'elle agit sur moi comme une consolante visite?

Il fut tout à coup tiré de sa préoccupation par une voix qui, de loin, l’appelait par son nom. C’était son ami Gombert qui se hâta de le joindre et murmura d’un ton à demi-mécontent.

— Ah I çà , je croyais que tu t’étais enfui seul à Paris ! Depuis une demi-heure, je suis à la recherche. As-tu bien dormi, Daniel? Quant à moi, je n’ai pour ainsi dire pu fermer l’œil de toute la nuit. Je crois que le vieux coquin a voulu se venger : j’ai entendu des vaches beugler, des cochons grogner et des chevaux frapper du pied, comme si j’eusse été couché au milieu d’une écurie... Mais, tu n’écoutes pas, je crois? Pour l’amour de Dieu, sois un peu plus homme aujourd’hui. Sur ma parole, si tu continues ainsi , tu rentreras en enfance ou tu deviendras fou !

— Non, non, je me sens parfaitement bien, répondit le jeune homme; je ne donnerais ma promenade du matin pour rien au monde.

— Comment! qu’est-ce? dit Gombert en le regardant dans les yeux et en riant. J’ai rencontré là une

petite paysanne. Lorsque je lui demandai si elle ne t’avait pas vu, elle me regarda touche béante et les yeux effarés, et se sauva de moi comme si j’allais la dévorer ? Elle avait pleuré, pourquoi ?

— Cesse ces plaisanteries, dit Daniel. Voyons, promenons-nous un peu ; je te raconterai, chemin faisant, ce qui a ranimé mon âme comme par une force magique et rempli mon cœur d’un doux contentement.

, — Mais je venais te prendre pour recevoir les comptes de l’intendant; pour la forme, naturellement: c’est moi qui les recevrai et les examinerai.

— Cela ne presse pas ; nous reviendrons là, par derrière, au Wulfhof.

Tout en marchant, le jeune homme commença à raconter à Gombert sa visite à la maisonnette de Jean le tisserand et à peindre et à vanter, l’émotion dans la voix, le noble courage de la pauvre femme.

Son compagnon avait, de temps en temps, fait entendre un incrédule : — Ah bah ! ou lâché un plaisanterie. Son penchant à railler parut encore grandir quand Daniel lui raconta son aventure avec la jeune paysanne, en peignant, sous de sombres couleurs, la cruauté de son domestique Josse.

A la fin de son récit le jeune homme dit .

— Il est. possible, Gombert, que les vertus désintéressées et les sentiments purs ne se rencontrent que

chez les gens simples et naïfs ; mais il suffit qu’ils existent quelque part pour consoler l’homme et lui permettre d’espérer. Tu ris ? Doutes-tu donc de la loyale sincérité de ces pauvres gens innocents ?

— Tu en doutes toi-même, dit Gombert d’un ton railleur.

— Pourquoi me tromperaient-ils?

— Peut-être était-ce en effet leur sécrète intention ; mais, en tout cas, ils se trompent eux-mêmes.

— Et la preuve ?

— Tu dois être aveugle, Daniel, pour ne pas le comprendre. La femme qui tissait à la place de son frère, elle était servante chez un fermier ; elle devait obéir comme une esclave et travailler du matin au soir pour un morceau de pain amer. Arrive un accident, elle y voit le moyen d'entrer, comme maîtresse, dans une maisonnette où tout est prêt et qui lui offre, porte ouverte, la liberté et l’indépendance. Pourquoi refuseraitelle? Travailler ? N’a-t-elle pas travaillé toute sa vie; et que ce soit au bénéfice d’un fermier ou de ses neveux, cela ne revient-il pas au même? ne gagne-t-ello pas au change la qualité de maîtresse et l’indépendance?

— Pour l’amour de Dieu, tais-toi, murmura Daniel. Si je me suis trompé, laisse-moi ma consolante erreur 1

— Encore plus beau! maintenant tu voudrais être aveugle pour ne plus voir la lumière. Il est peutêtre triste de ne pouvoir trouver le monde enchanté qu’on a rêvé dans ses années d’enfance ; cependant, si on ne pouvait le rencontrer que chez les paysans, des rustres grossiers et des vachères, elle perdrait, j’imagine, bientôt le faux lustre dont la décore notre imagination. Allons, allons, il serait par trop étrange que le bon ne pût exister que là où habitent la I stupidité et l’ignorance. '

Daniel hocha la tête avec un triste doute ; et , soit qu’il ne sût rien répondre aux vives raisons de son ami, soit qu’il fût courbé sous le découragement, il ne dit pas un mot.

— Et la jeune fille aux joues rouges? reprit Gombert. Cette question est plus simple encore. Toutes les jeunes filles veulent se marier ; c’est un désir qui dure jusqu’à ce qu’il soit satisfait, dussent-elles attendre jusqu’à ce que leurs cheveux grisonnent sur leur tête. La vachère a cru que son vœu de cinq ans allait se réaliser ; elle pleure parce qu’elle s’est trompée et qu’elle devra attendre de nouveau, Dieu sait oombien de temps. Qu’elle aime notre domestique roux et stupide, cela n’a rien d’étonnant : les femmes ont une prédilection particulière pour les hommes imbéciles et faibles. C’est par un secret égoïsme, dont elles-mêmes n’ont souvent

pas conscience, mais qui parle dans leur cœur humain. Rien ne flatte plus la vanité des femmes que de pouvoir régner sur un homme. La vachère n’est pas si sotte, et elle a senti, dans ce sens, qu’elle ne pouvait avoir de meilleur mari que Josse; et elle l J a aimé parce que l’amour était tout à son avantage... Pourquoi soupirer, Daniel? Que te fait la vachère et sa déception ?

— Ne parlons plus de ces choses ! dit Daniel du ton d’un douloureux découragement. Je ne sais, Gombert, mais il me semble que ta parole me verse du poison dans l’àme ; et tu ne pourrais assurément mieux remplir ta mission quand même tu serais le démon' du désenchantement lui-même.

— Ah 1 ah 1 dit Gombert en riant, c’est là une amicale comparaison. J’aime cependant mieux te voir faire de l’esprit à mes dépens que livré à une attaque de nerfs. Le désires-tu, Daniel? Par condescendance pour toi, je me laisserai aussi tromper par chaque apparence- Mais cela m’ennuierait cependant de devoir courber volontairement la tête sous l’erreur, comme si j’étais trop lâche pour regarder en face la vérité de la vie.

Gombert devait exercer une domination sans bornes sur l’esprit de Daniel ; car, sous l’influence de ses paroles, il s’était fait un revirement complet dans l’expression du visage du jeune homme et dans toute son

attitude. Ses yeux étaient devenus ternes et sans éclat,

sur ses lèvres grimaçait le ricanement ironique du désespoir, sa tête était penchée sur sa poitrine, et, lj temps en temps, un mystérieux frisson parcourait ses membres.

Son ami jeta sur lui un regard d’espion et dit :

— Pauvre philosophe, qui assure chercher la réalité et la vérité et qui tremble au moindre rayon qui essaye d’éclairer la nuit de ses illusions !... Il me semble que tu commences de nouveau à te tordre les bras et à avoir des frissons. Parlons d’autres choses. J’ai vu tout à l’heure l’intendant. Ses livres sont prêts, et il nous attend pour nous exposer ses comptes. Vois à ne pas me contrarier dans mes efforts par une sensibilité mal placée. Il va de soi que le vieil avare tiendra les deux mains sur le sac. Laisse-moi faire, je le forcerai bien à la loyauté ; il croit nous tromper, mais il a compté sans son hôte. J’ai jeté un regard aux alentours et me suis fait montrer les propriétés par Josse du haut du balGon. Sois certain, Daniel, que le tout pris ensemble doit valoir quatre ou cinq cent mille francs. Quand les lettres de change que nous avons signées à Paris seront payées, il nous restera encore deux cent cinquante à trois cent mille francs ; avec cela nous pourrons reprendre sans souci notre ancien train de vie. J’ai un projet en tête. Si nous cherchions à fonder une maison de banque? C’est un commerce dans lequel je n’étais pas inexpérL

SOUVENIRS D’ENFANCE. 4ii

menté autrefois Je serais le directeur, nous pourrions en même temps jouer dans les fonds. 11 y en a de bien plus sots que nous qui ont trouvé à la Bourse une mine d’or ; et ce ne serait assurément pas un. miracle si nos trois cent mille francs se multipliaient jusqu’à quelques millions...

Il était évident que Daniel n’avait pas prêté la moindre attention aux paroles de son ami. Dans une sorte d’inconscience, le jeune homme avançait, et ne semblait pas même remarquer que Gombert avait cessé de parler,

Celui-ci tint un instant en silence sur lui un regard inquisiteur, lui frappa sur l’épaule avec violence, et dit en plaisantant :

r- Quel rêve enchanteur, n’est-ce pas, qui te ravit au troisième ciel ? Comme tu me regardes, bouche béante. Tu ressembles à un homme qui s’éveille en sursaut d’un profond sommeil. Et, cependant, je parie que je sais à qui ou à quoi tu penses.

— Impossible, murmura Daniel.

— Impossible ? Ah ! ah ! tu penses à Céleste !

Le rouge de l’embarras colora le front de Daniel, et il resta muet comme un accusé qu’on a contraint à l’aveu d’uii crime.

Gombert parut accueillir cette révélation avec un sentiment de dépit et de colère ; mais il comprima son

Ut LE MAL DU SIÈCLE.

émotion, s’approcha plus près de son ami et dit en marchant avec un calme remarquable dans la voix :

— En effet, Daniel, cette Céleste n’est pas laide, elle a de beaux yeux bleus et un front qu’on dirait taillé dans l’albâtre. C’est dommage que l’ensemble de ses. traits soit immobile comme le visage d’un spectre et que cela fasse présumer que son cœur doit être froid et insensible comme un bloc de glace. Je ne voudrais pas me voir condamné à passer ma vie avec une telle •

statue de marbre.

Un soupir étouffé échappa au jeune homme. Son ami sourit mystérieusement et reprit :

— Il paraît que mes paroles t’attristent, Daniel ? Il est si doux de croire qu’on est aimé, n’est-ce pas, même quand ’on ne sent pas d’amour réciproque? Pauvre rêveur, ne vois-tu pas que cet amour n’est qu’un piège que l’intendant a tendu ^ sous tes pas? Une duperie toute fondée sur l’égoïsme ?

— Gombert, Gombert, tu calomnies 1 s’écria le jeune homme. Je n’aime pas Céleste, mais je rends hommage à la loyauté, à la naïveté, au désintéressement de son penchant pour moi.

— Soit, Daniel, tu es bien heureux que Dieu ait per* mis un miracle en ta faveur, et ait créé pour toi une femme qui ne soit pas comme les autres, une fille de notre égoïste mère Ève. Et cette précieuse perle serait

perdue dans ce désert ? Allons, allons, élève ton esprit au-dessus de ce puéril espoir. Si tu n’avais que tes qualités personnelles, assurément une demoiselle Céleste n’aurait pas gardé pendant cinq ans son cœur à ton service. La femme voit plus profondément que nous, et, quelque innocente et ignorante qu’elle soit en apparence, elle soupçonne avec une merveilleuse clarté, ce qui peut blesser son orgueil ou son intérêt. Mademoiselle Céleste a par conséquent su ou pressenti pourquoi tu l’as presque oubliée à Paris. Elle se comporte cependant comme si elle te croyait incapable du moindre faux pas. Les raisons de sa conduite en cette affaire sont très-faciles à deviner, tu es d’une vieille et noble race: cela flatte son ambition. Pour une contrée aussi écartée tu es riche et elle te croit plus riche encore : cela aiguillonne son avidité. Elle s’ennuie de cette solitaire vie de fille, et elle pense que toi, qui es habitué à fréquenter le grand monde, tu lui donneras occasipn d’échapper à ce désert; cela flatte son goût des plaisirs. Et l’amour décrit dans ses lettres par le vieux renard avec tant d’efforts pour le faire atteindre à la poésie et avec tant d’astuce, qu’est- il autre chose qu’un intérêt personnel habilement déguisé ? Si tu penses autrement, convaincs-moi que j’ai tort : la vérité doit être facile à prouver.

— Tout, tout en ce monde est intérêt personnel,

LE du siècle.

murmura Daniel avec désespoir. Qué m’importe que l'affection de Céleste soit désintéressée ou non? Et pourquoi me dis-tu de telles choses ? Ton impitoyable raison n’est pas nécessaire pour étouffer dans mon cœur la dernière étincelle de confiance. C’est fait depuis longtemps; je n’ai plus de foi en l’homme... Cet entretien doit cependant finir, Gombert ; et si tu ne veux pas me convaincre que tu trouves un cruel plaisir à me tourmenter, ne me parle plus jamais de Céleste. Viens, gagnons vite la maison ; je me sens très-las d’esprit et de corps. Dieu sait ce qui m’attend encore là-bas! Quel jour! Ah! s’il pouvait être le dernier! Viens! viens !

Il hâta le pas tellement que son ami pouvait à peine le suivre.

Gombert le suivait avec un triomphant sourire d’ironie sur le visage. Tous deux disparurent dans le chemin creux qui monte vers le Wulfhof.

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