VIEILLES ACTRICES
A M. Francisque Sarcey.
Vous demandez tous les dimanches, mon cher confrère, ce que sont devenues les « jeunesses » du Conservatoire, — puisqu'on ne les voit pas sur les planches. Je vais vous le dire : elles vont au persil.
Les directeurs ont des soifs d'épongés. Us veulent tout absorber dans leurs recettes. Ils dépensent beaucoup d'argent fort bêtement ; mais, dès qu'il s'agit des droits des jeunes auteurs ou des appointements des jeunes comédiennes, ils n'ont plus un sou à donner.
Ce calcul n'est pas seulement malhonnête...
il est idiot, et je le prouve...
Les Femmes collantes y de M. Léon Gan-
dillot, ont obtenu un gros succès à Déjazet.
Ce vaudeville était donc jouable.
M. Gandillot affirme, du reste, que personne n'a voulu le lui prendre.
Autre guitare 1 Un journal hebdomadaire, VAlceste, déclare formellement que M. Gandillot n'a fait recevoir sa pièce à Déjazet qu'après avoir versé la somme de cinq mille francs entre les mains du directeur de ce théâtre.
L'auteur des Femmes collantes n'a adressé aucun démenti à VAlceste ? C'est dommage.
Nous l'y attendions.
Je dis que nous l'y attendions, car M. Gandillot, s'il a dans cette occasion la conscience de son devoir, ne doit pas reculer devant la révélation d'un marché clandestin. 11 faut qu'il se déclare sur ce point, ce qui nous per*mettra de répondre aux entrepreneurs de spectacles.
Ces messieurs enfourchent toujours en
PLAIBS INSONDABLES i 03
•effet le môme cheval de bataille quand nous leur demandons des spectacles plus nouveaux que des reprises d'Eugène Sue.
Ils nous répliquent :
« Nous ne jouons pas les jeunes parce quMls ne nous apportent rien de propre. »
Gela voudrait dire, si le renseignement de VAlceste était exact, que les jeunes n'apportent rien de propre quand ils n'apportent pas d'argent.
Je ne serais pas autrement surpris que les choses se fussent passées de la sorte, et que les directeurs fissent ainsi un double métier.
Ils se suspendent (style des courriers) à la sonnette d'un homme célèbre qui leur donne souvent des pièces qui tombent.
Us repousseront au contraire le manuscrit d'un inconnu avec lequel ils pourraient gagner beaucoup d'argent, à moins que le généreux inconnu ne leur accorde des avantages tout spéciaux.
Et quels avantages ne réclament-ils pas ?
Ils imposent à Fauteur pour collaborateur un journaliste influent dans la presse d'information théâtrale. Le journaliste touche la moitié des droits et doit rétrocéder de la main à la main la moitié de sa part au directeur. Parfois le directeur touche lui-même à la Société des auteurs. C'est ainsi qu^à la suite d'une fausse manœuvre d'un dèçitssociés la Société a repoussé — sans savoir ce qu'elle faisait — les prétentions d'un directeur qui, sous le nom d'Hector Petit, prétendait toucher le tiers des droits de la pièce représentée sur son théâtre.
On comprend que les jeunes gens préfèrent s'adresser aux directeurs de journaux et aux éditeurs. Ceux-ci ne demandent pas à partager la moitié du produit de votre travail et ne le font pas signer par un étranger.
Quand on a rogné vos droits, on rogne ensuite votre pensée. Écoutez M. Gondinet dans
la préface quMl a écrite pour le Club de M. Cohen.
«... Les choses vraiment nouvelles, vraiment originales, vraiment audacieuses ne réussissent jasiais sans concession. De temps à autre, quelques oseurs se lancent avec un véritable courage. Ils sont toujours arrêtés, — oijyiinairement dans le cabinet du directeur. »
Quant aux comédiennes, leur état devient triste et écœurant au degré suprême. Les malheureuses qui ont la vocation chevillée à l'âme acceptent des traités léonins. Leurs appointements sont dérisoires et leurs dédits terrifiants. De telles conventions sont immorales et déshonorantes pour ceux qui osent les imposer^ et il devrait y avoir un taux sur les dédits comme il y en a un sur l'intérêt.
Supposez un homme indélicat à la tête d'un théâtre. Il s*est assuré sa cargaison de chair humaine au moyen de bons gros dédits de 30 à 50,000 francs. Quelle arme puissante entre ses mains que ce dédit, quand le directeur sait qu'une de ses pensionnaires peut le payer... ou est en état de le faire payer !
La galanterie s'impose donc à la comédienne, non cette haute et glorieuse galanterie d'une Adrienne Lecouvreur, fille parfois, plus souvent femme, mais une galanterie de basse noce, s'exerçant dans les cabarets à la mode et même chez les proxénètes connues.
La comédienne débutante est obligée de se vendre pour payer ses costumés de scène. Je ne prétends pas apprendre là une nouveauté ; je répète ici simplement une vérité cruelle.
Mlle Mary Jullien a déclaré dans un procès que les six cents francs qu'elle gagnait par mois à son théâtre ne suffisaient pas à ses frais de couturière.
On ne donne néanmoins aucune importance à ces créatures exploitées dont les ap- ' pointements ne payent même pas les dépen- • ses qu'entraînent leurs rôles. Et ces costumes dans lesquels elles s'exhibent ne sont utilisés que dans des pannes I On ne demande pas à ces femmes d'avoir du talent, on ne leur demande que d'être belles, d'être parées, de savoir plaire. Le directeur montre la femme ; il ne veut pas risquer de montrer la comédienne. Si Ton est riche, fîère et maltraitée, on brise sa chaîne, quitte à payer le gros dédit.
Seules, les vieilles étoiles, archiconnues, patentées, chevronnées, ont droit à des conditions sortables. On les appointe parce qu'elles ont un nom, un nom qui représente vingt campagnes !
Judic accepte encore des rôles de petite Qlle, et l'on compte encore sur Théo pour galvaniser les orayates blanches.
On a fait croquer des pommes vertes, l'hiver dernier, à la malheureuse ! N'a-t'on pas fait chanter Granier dans la salle delà Gaîté? C'est comme si Ton demandait à M. Saint- Germain de parler dans une cathédrale...
M. Rochard n'a trouvé dans tout Paris que Mme Zulma BoufTar pour jouer le rôle de Rigolette dans les Mystères de Paris. On a fait un succès d'estime, voire de respect, à Mme BoufTar. Tout le monde a trouvé en effet que cette dame était vénérable en Rîgolette.
La Comédie-Française subit le contrecoup de cette situation. Â la suite de l'administration de M. Perrin, qui a découragé sa jeune troupe, en présence dé la pénurie des théâtres, la Comédie n'a plus à compter que sur les éléments fournis par le Conservatoire et TOdéon. Il ne reste à M. Porel que ses beaux yeux pour pleurer.
M. Bodinier, le secrétaire de la Comédie- Française, nous a envoyé une brochure aussi concise que substantielle, dans laquelle il réclame le perfectionnement du Conservatoire, suprême ressource du théâtre moderne.
M. Bodinier propose un système de réformes indispensables. Il s'étend surtout sur la nécessité de créer au Conservatoire un théâtre d'application *. Notre confrère L.-P. Laforêt a eu la même idée quand il a demandé à M. Turquet de fonder le Petit-Thâtre-Français. M. Bodinier est profondément dans le vrai. On ne trouvera bientôt plus dans les théâtres de comédiens ni de comédiennes sachant leur métier. Il faut donc que les Jeunes gens sérieux qui veulent travailler aient une école où ils puissent recevoir un utile enseignement.
Un auteur dramatique inconnu ne peut
1* Noos étudierons spécialement plus loin le projet de M. Bodinier.
pas se faire jouer s'il n'est pas d'humeur à accepter des conditions fantastiques.
Une jeune femme ne peut pas vivre de ses appointements si elle ne consent à se prostituer comme la dernière des flUes.
Nous trouvons dans les théâtres d'antiques étoiles qui, recollées, feraient des vieilles lunes. Mais si vous voulez, mon cher monsieur Sarcey, retrouver les petites filles du Conservatoire qui venaient vers vous, toutes frémissantes d'ambition, il faut demander des renseignements sur elles à l'intrépide Vide-Bouteille ou à son illustre ami le vieux Carafon.
Elles se retirent de la lutte ou elles sombrent dans la vie de plaisir. Elles sont perdues pour le théâtre, comme tous ces jeunes gens qui se sont concentrés dans leurs travaux du livre et du journal, qui n'ont pas voulu passer par des sentiers fangeux, tolérer des collaborations inutiles, signer des pactes
révoltants. Si je parle avec une certaine émotion et une certaine vivacité de pareils faits, mon cher confrère, c'est que j'aime le théâtre (celui des autres, bien entendu !), c*est que je vis au milieu des gens qui en ont la passion, Tidolâtrie. J'en connais même qui écrivent des pièces sans avoir Tespoir de les faire jouer.
. Ce qui m'exaspère surtout , c'est que tout ce truquage des directeurs ne leur fait pas gagner d'argent. Leurs affaires, en général, ne sont pas brillantes et ils auraient plus d'honneur et plus de proQts à faire simplement et tranquillement leur métier.
De méchantes langues vont jusqu'à prétendre que les vieilles actrices jouissent souvent d'une omnipotence qui date de loin. Je ne veux pas en croire un mot.
11 n'y a pas de mystères de coulissen* Tout finit par se savoir. Si j'étais directeur de théâtre et vieux compagnon d'une comédienne
fourbue, je la retirerais prudemment de 1 scène. Un homme sensé n'éprouvera jamai le besoin d'exhiber sa femme anonyme e criant au public, à tue-tête :
— Ces vieux mollets-là sont à moi !