LA SUPPRESSION DE LA CENSURE
Au moment même où une chanteuse de café-concert se permettait de prononcer à la fin de l'un de ses couplets le mot bisser avec un accent fortement tudesque, l'honorable M. Laguerre faisait triompher devant la commission du budget sa proposition tendant à la suppression de la censure. Je ne retiendrai de ces deux faits que deux conclusions très simples, à savoir que les hommes politiques qui nous dirigent essayent de se populariser par des mesures d'apparence libérale et que les masses populaires, pour lesquelles ces mesures sont prises, s'empressent tout de suite d'en abuser. Il est
évident que la chanteuse dont j'ai parlé aurait dû être menée au poste en pleine représentation et que sa petite substitution est le triomphe de la cochonnerie et non celui de la liberté. Les libertés qui nous ont été accordées n'ont pas élevé la pensée moderne, elles n'ont encouragé que Timpudence de ceux qui cherchent le succès par tous les moyens.
Les journaux républicains, à propos de l'affaire d'Armentières, ont déclaréque M. de Cassagnac, comme écrivain et comme journaliste, n'avait qu'un talent d'invective et un style d'irtjure. Cela est possible, mais M. de Cassagnac me semble un coco de modeste taille à côté des romanciers de l'école dite de guano et des librettistes de café-concert.
En cette occasion, tout me fait prévoir que M. Laguerre s'est trompé totalement s^il a cru obtenir quoi que ce soit en faveur de Tart et de la liberté.
La censure et Là CmngCQI nPABTIALE il7
Si la liberté du théâtre est à invoquer, elle Test en faveur de grands esprits et de grands talents. Quand M. Augier et M. Dumas s'attaquent à une thèse et la mettent en scène, on comprend que leur prose soit respectée. Ni Augier ni Dumas n'écriront une pièce à la légère et, s'ils abordent corps à corps un des préjugés les plus endurcis de notre société, ils ont l'habileté et la prudence de conduire leur attaque avec un art infini.
Je ne crois pas que nos meilleurs anteurs dramatiques aient eu souvent à se plaindre de la censure, mais j'ai la certitude que bien des gaillards ont eu à se louer de sa sévérité. Je ne veux pas mêler ici la personnalité des censeurs et leurs agissements à la nature et à Tessence même de la censure. J'admets parfaitement que les censeurs aient commis des gaffes, mais je ne pense pas que cela
i 18 LE MAL DU THÉÂTRE
soit une raison pour supprimer rinstitulion.
Les censeurs savent parfaitement que sMls s'attaquaient véritablement à la liberté de la pensée leur carrière ne serait pas longue et qu'ils ne tiendraient pas douze heures contre rindignation de la presse et la colère de l'opinion. Mais, d'un autre côté, ils ont tous les honnêtes gens pour eux lorsqu'ils s'efforcent de toute leur énergie à maintenir sur toutes les scènes et dans tous les spectacles le respect qui est dû au public.
La censure serait certainement un luxe inutile à retrancher tout de suite du budget si M. Laguerre pouvait compter sur le goût de nos jeunes et intelligents directeurs. Je n'insiste pas sur ce point. Le premier auteur venu vous contera les tribulations de ses débuts avec les directeurs et vous déclarera que la censure du gouvernement n'est rien quand on la compare à celle des satrapes de nos scènes parisiennes. Si c'est d'ailleurs
LA CENSUHE BT LA CBITIQUB IMPARTIALE 119
aux auteurs dramatiques que M. Laguerre veut être agréable, il commet une nouvelle erreur sur ce point. Les directeurs auront la liberté pleine et entière, les auteurs seront toujours tenus par la patte. On pouvait en appeler contre les censeurs, on ne pourra pas réclamer contre un directeur qui est aussi maître chez lui que le charbonnier.
Si M. Laguerre est persuadé de la popularité de sa proposition, je l'invite à relire les journaux de toutes les opinions au sujet des vocifératione des camelots du boulevard, de l'étalage de certains livres aux vitrines des librarires, des caricatures accrochées aux kiosques et de la composition du répertoire des cafés-concerts. L'appréciation des journaux est unanime et, le plus souvent, basée sur des réclamations d'abonnés. De tous les côtés, on proteste contre la mauvaise
tenue du boulevard, des théâtres et des lieux publics, et c'est ce moment que M. Laguerre choisit précisément pour faire accepter par la commission du budget la destruction de la dernière ressource qui nous restait pour assurer un peu de tenue dans les spectacles.
M. Turquet, qui a défendu la censure, s'est appliqué principalement à démontrer aux membres de la commission le danger qu'il y aurait à laisser les cafés-concerts sans contrôle. A l'appui de son dire, il a soumis à la commission quelques chansons qui n'avaient pas obtenu l'estampille. Si l'on se rapporte à celles qui sont estampillées, celles qui ne le sont pas doivent être d'un joli sel! La commission a passé sur tout cela, et M. Turquet n'a pu obtenir que quatre voix, parmi lesquelles celle de M. Antonin Proust et celle de M. Bizarelli, qui fait partie de la gauche radicale.