CENSURE ET LA CRITIQUE IMPARTIALE
Je suis heureux de pouvoir opposer le nom d'un autre radical à celui de M. Laguerre. Il est évident que M. Bizarelli semble avoir voté contre une mesure libérale alors qu'il a voté en réalité dans l'intérêt de la dignité et de la liberté de ses électeurs.
La petite bourgeoisie, les jeunes gens sans fortune, les petits commerçants, les ouvriers, ont depuis longtemps délaissé le théâtre, qui est trop cher pour leur bourse. Tout ce gros public, dont la désertion est la ruine de nos salles de spectacle, constitue la clientèle des petits concerts des quartiers populeux. 11 y va en pantoufles. Certains ménages amènent les enfants, car l'ouvrier préfère l'ennui de traîner sa fillette et son gamin dans ces bouges au danger de les laisser seuls, sans surveillance, dans son logement. Si ces enfants ne connaissent pas le répertoire de nos grands «hansonniers, vous les entendez, en revanche, vociférer dans les rues des couplets or-
duriers. Ils se brisent la voix en essayant d'imiter les contorsions de leurs pitres de prédilection, et ils ne retiennent de ce spectacle qui leur est offert qu'une kyrielle de termes d'argot dont ils émaillent leur conversation. C'est à tel point qu'un député radical qui se piquerait d'être logique devrait appeler l'attention du gouvernement sur la sottise et le cynisme qui régnent dans les cafés-concerts, au grand profit de la corruption populaire et de la facilité du travail des chansonniers.
M. Laguerre, qui décidément n'y va pas par quatre chemins, déclare que la suppression de la censure nous délivrera de toute contestation diplomatique au sujet des difficultés que peuvent créer les pièces dont Taction se déroule à l'étranger, ou avec des
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étrangers pour personnages. M. Laguerre a 'de biens belles illusions s'il pense un seul insfiant qu'il suffira à notre président du conseil de se retrancher derrière son impuissance pour que les représentants des puissances laissent bonnement insulter leurs nationaux. Cette absence de répression légale contraindrait tout au moins le ministre des affaires étrangères à adresser des excuses toutes platoniques au premier gouvernement qu'un bohème alcoolisé aurait traîné dans la boue d'une œuvre écrite pour l'Odéon, mais jouée finalement sur les planches des Bouffesdu-Nord. Ce sera d'un joli prestige, et vous verrez que cela se produira si la Chambre partage les idées de M. Laguerre sur la suppression de la censure !
Quand on parle de « museler la presse », nous savons ce que cela veut dire et nous protestons tous parce que l'expérience nous a révélé que les lois de répression sont faites
pour le bon plaisir des goavemements et non pour le triomphe de la vérité, de la justhSe et- du goût. L'institution de la censure if*est pas d'ordre politique, mais d'ordre moral, En la supprimant, la Chambre ne pourra que nous créer des ennuis avec nos voisins.
Elle créera la liberté de la souiUure, elle assurera l'impunité aux auteurs et aux interprètes des dévergondages les plus ignobles.
Loin d'aider à l'éclosion d'œuvres généreuses et fortes, elle ne fera que le jeu des insulteurs publics et des auteurs de « livres transparents». Pour les femmes, pour les enfants, pour les jeunes gens, laissez la censure debout Nous nous chargerons bien
des censeurs !
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