LA DÉESSE- AUX TRÉTAUX
Le directeur du théâtre national des Privautés nous en prépare en ce moment « une bien bonne ». Depuis que les comédiennes de profession ne gagnent plus leur pain quotidien, les Parisiens ont été habitués à les voir remplacées par des filles de joie qui, dans tous les rôles, apparaissaient sur la scène vêtues d'un costume uniforme. Ce qui distingue en effet la prostituée de la comédienne, l'élève de la grande proxénète de l'élève du Conservatoire, c'est que la prostituée, qui sait admirablement se déshabiller devant un monsieur riche et du meilleur monde, ignore absolument l'art de se vêtir pour paraître devant des amateurs de théâtre. Qu'elle soit
odalisque, pêcheuse napolitaine, paysanne cauchoise, gitana, soubrette Louis XV, elle ne' saura jamais avoir Tair que d'une devanture de bijoutier, et ces stupides rastaquouères femelles de Timmonde et vénale débauche étalent sur les planches leurs girandoles, leurs rivières, leurs bracelets et leurs anneaux, de même que les rastaquouères de la politique exhibent dans les salons ébahis la plaque du Nichon de la reine de Saba et les insignes de V Eléphant vert du Palus Méotide. Le directeur du théâtre des Privautés, qui est une bonne tête, a trouvé mieux que
ces attractions usées jusqu'à la corde. Espé-
rer faire venir des grelotteux pour regarder sur les planches une dame qui a son five o'clock chez plusieurs entremetteuses de la capitale, c'est tout bêlement de l'enfantillage. On nous assure que nous allons enfin voir une vraie femme du monde sur le théâtre des Privautés.
COMÉDIENS ET CABOTINS lô^
Oui, dans ce bouiboui bâti en plein bbu- •* levard, une femme du monde monteràBur les planches pour faire les lendemains de quelque Théo ! Le mari de la femme du monde en question a été ruiné par la beauté de celle à qui il avait donné son nom . C'est comme de Thonneur, cette ruine ! Alors, que va faire cette femme — belle au point qu'on la disait sage ! — sur des tréteaux salis par le vice et l'industrie des courtisanes ?
La pauvreté serait-elle infâme? Oh ! comme on voit à travers les phases de cette tragicomédie la misère du mariage moderne ! Ce que le vice ne flétrit pas, la vanité le gangrène...
La fameuse femme du monde a hésité.
Donnerait-elle des leçons de chant? Seraitelle diva d'opérette ? Et l'alouette qui pouvait chanter au soleil va poser ses petites pattes sur des tréteaux englués de boue...
Elle qui fut l'orgueil des salons avec une
i98 LE MAL DU THÉÂTRE
demi-douzaine de femmes choisies, elle devant qui s'inclinait le peuple des attachés d'ambassade, dessous-préfets, des secrétaires de ministre, elle qui jouissait de Tadmiration publique, elle s'en ira débiter l'obscénité du couplet erotique devant ce public banal qui, après avoir dîné joyeusement, veut digérer en pleine gaieté.
La ruine dignement supportée n'est probablement plus de ce siècle restituteur, où les anarchistes se transforment en serruriers de leur bon plaisir pour piller les hôtels inhabités.
La vie pour cette femme n'est-elle donc qu'une réclame perpétuelle, qu'une lutte contre les nouveaux astres qui se lèvent, qu'un besoin de briller, de paraître et de faire parler de soi ?
C'est que le métier de belle madame X..* ou de belle madame Z... a ses entraînements. Quand la beauté devient une gloire.
COMÉDIENS ET CABOTINS -l^^
une profession, il faut des chevaux, des toilettes, un salon, des dîners. •• Il faut la for^ tune, en un mot, car il n'y a pas à Paris de métier plus lucratif ou plus ruineux que celui d'être jolie femme. . .
Les leçons de chant valaient mieux qu'une exhibition théâtrale. Les leçons de chant, c'était la ruine dignement supportée, c'était la volonté de travailler, et non le caprice d'un avilissant cabotinage.
Elle y goûtera, la malheureuse I Elle subira le tutoiement des coulisses, la brutale familiarité des figurants. Elle aura beau se boucher les oreilles, il lui faudra bien se souiller aux promiscuités salissantes et respirer l'air du cloaque. Si elle compte y retrouver l'opulence des anciens jours, elle se trompe fort. Le théâtre ne paye plus que
dans le machinal tourbillon des joies pari siennes.
Les femmes croient trop, en vérité, à la durée de leurs charmes, à l'efficacité de leur pouvoir. Elles se trompent douloureusent.
Elles peuvent beaucoup, certes, mais^ elles sont désarmées contre les retours de conscience. Ce n*est rien pour elles d'obtenir, mais il est au-dessus de leur force de faire ratifier des engagements contractés à la légère. Ces coquettes qui ne se jugent que sur leur miroir se font bien du tort en n'examinant jamais leur cœur, en ne daignant envisager de la vie que les côtés décevants. Nous croient-elles donc si bêtes et si nuls que nous ne puissions juger une femme que sur ses dentelles et ses diamants?
Celles qui veulent briller devraient se souvenir de Mlle de Lespinasse, qui n'était point riche, de Mme Récamier, qui ne perdit pas un ami quand elle perdit sa fortune. Les
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femmes n'ont jamais rien à regretter quand un cœur bat sous la splendeur de leur corsage, quand un cerveau solide donne à leurs yeux superbes le reflet de la pensée.
Elles se préparent un bien rude calvaire, les entêtées de réclame et de bruit, les amoureuses de tapage qui veulent lutter quand même contre leur destinée. Si elles ont voulu jouer un rôle trop élevé, elles doivent descendre simplement et reconnaître leur erreur. Il n'y a jamais de honte à se tenir à la place que l'on doit avoir, & la place que Ton n'a jugée indigne de soi que sur les conseils menteurs de l'adulation.
Nous ne sommes plus au temps des cocodettes. Notre Société moderne est plus grave, car le monde, le vrai monde, se recueille en cet instant. En ouvrant des débouchés aux nouvelles couches, l'état actuel a créé, il est vrai, un monde spécial qui jouit aveuglément de faveurs inconnues, qui se grise et
qui prend son plaisir où il le trouve, sans se soucier de responsabilités qu'il ignore.
La femme qui va débuter prochainement a été la victime de ce nouvel ordre de choses.
Elles a payé de sa fortune l'auréole dont on a ceint son front. Elle s'est ruinée en voulant se maintenir dans ce rôle de beauté officielle qu'on lui décerna et qui lui a tourné la tête.
Le point capital pour une femme est surtout de ne jamais déchoir. Mais, pour savoir rester à sa place^ il faut avoir un jugement équilibré. Dites-moi donc, je vous prie, où se trouve l'équilibre en ce moment ?
Les vieillards mêmes perdent la tête. Des hommes à cheveux blancs viennent demander à Achille, Toracle de la Librairie nouvelle, s'il connaît l'adresse de Rose Pompon, qui vient d'apprendre à l'univers dans des Mémoires qu'elle eût été sans aucun doute incapable d'écrire, qu'elle jouit d'une grosse fortune amassée à la sueur de ses jambes.
Et ta vieille bambocheuse, dans sa joie de refaire parler d'elle, s'amuse le soir à danser le cancan de famille avec une dignité comique, à la suite d'un dîner où elle s'est bourrée de truffes.
Après cet été gastronomique de la Saint- Martin, nous verrons peut-être, dans la même soirée, la mondaine fameuse débuter sur les planches du boulevard et Rose Pompon faire sa rentrée dans le monSe où l'on cbahute, à l'Alcazar ou cheMgjlcr.