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LES ACTRICES MONDAINES

En feuilletant, avec le respect dû aux belles choses, Tédition Firmin Didot de la Femme au dix-huitième siècle^ des frères de Concourt,^ j'ai relevé cette phrase du prince de Ligij^'jijui^emble être datée d'au- .jourd'hui: «^fcfprdejdix de nos femmes du inonde jouent et chantent mieux que ce que j'ai vu de mieux sur tous les théâtres. »

Je n'écris pas à cette place pour faire l'apologie des femmes du monde qui se sont fait une célébrité dans Tart du chant, mais je puis dire — comme au temps du prince de Ligne — que nous avons parmi nos grandes dames des cantatrices comparables à ces étoiles que nous n'entendons plus qu'à prix

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d'or, sur des tréteaux improvisés, entourées d'Italiens crasseux ou de cabotins inconnus.

Quand une femme du monde est une artiste sincère, il s'attache un charme nouveau à son talent. Elle ne Femploie que pour briller dans le monde, à moins qu'elle ne le mette au service d'une œuvre de bienfaisance et de charité. Chez elle, le lucre n'est jamais un mobile. S'il y a une pointe de vanité, elle est excusable, soit parce que l'aristocratique diva veut conquérir le suffrage des délicats, soit parce qu'elle s'efforce de contribuer à . secourir des malheureux.

Le goût que témoignèrent les femmes du dix-huitième siècle pour le théâtre et pour tout ce qui est théâtral, nous le retrauvons à présent chez nos grandes mondaines et même chez nos demi-mondaines. Ce goût mérite d'être développé et encouragé»

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Les grands cercles ont — qu'on me passe le mot — une clientèle sceptique et blasée, qui connaît toutes les actrices, toutes les nouveautés théâtrales. Pourtant ils ne peuvent s'empêcher de faire écrire des pièces spéciales, jouées par quelques-uns de leurs membres qui donnent la réplique à des actrices parmi lesquelles il s'en trouve de second plan. Celles-ci sont tout de même exquises. Ellesprennentle soin d'apprendre et de piocher un rôle qu'elles joueront une ou deux fois. Est-ce parce qu'elles sentent qu'elles seront en face d'un public d'élite ou parce qu'elles échappent à la discipline brutale de leur théâtre? Il y a peut-être de l'un et de l'autre.

Toujours est-il que les représentations marchent généralement le mieux du monde.

Le public est indulgent et l'auteur est libre* M. de Massa récolte des ovations dans de semblables milieux, alors qu'il n'aurait, sur une scène publique, qu'un auditoire prévenu et ombrageux. C'est que ce genre de spectacle demande un esprit de coterie, une sorte de complicité. L'auteur sait à quel auditoire il s'adresse et travaille en conséquence. Ce qui est perdu pour la masse est regagné pour les privilégiés. Cet art — un petit art de boudoir, de ciselure, et de franc-maçonnerie — a toujours été populaire en France. Il est facile à railler, car le monde possède des comédiennes bien gauches et des jeunes premiers plus vains, plus ridicules encore que certains comédiens de profession ; mais, à côté de ces grotesques et encombrantes figures, vous en rencontrez de belles et de simples qui surprendraient nos acteurs en renom en leur prouvant que le sentiment juste et les mouvements naturels du cœur

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remplacent parfois les traditions el'HtCrou-, '^ tine du métier.

Rien n'est plus exquis que le spectacle d'une jeune fille qui s'ignore et qui, sous la parole du poète, s'anime, se colore et, de statue, devient femme. Ce n'est pas une comédienne qui naît sous nos regards, c'est bien une femme. On sent que des voiles invisibles ont glissé. On entend dans l'air un doux battement d'ailes toutes blanches. 11 faut, en effet, aux jeunes filles, des rôles très purs d'ingénue, de fille à la vieille mode française, aux yeux modestes qui savent sourire, non aux yeux baissés de la vierge allemande qui rêve de je ne sais qui, à je ne saisquoi.

C'est pourquoi de telles interprètes, qui sont de délicieux et aristocratiques instruments pour un homme écrivant avec un style d'or armé d'une pointe de diamant, de telles interprètes ont besoin de poètes à elles. Que l'action soit mal conduite, que la langue même

soit rudoyée par de grands seigneurs qui se tiennent le chapeau sur la tête devant la grammaire, c'est un point qui importe peu.

Le poète de salon doit avant tout donner de fines ou de nobles pensées, de celles qui nous font ou rêver ou méditer, et la bouche qui les dit leur donne un prix nouveau en nous les répétant, car elles réfléchissent souvent avec exactitude l'âme de la diseuse.

En vérité, les artistes-amateurs ont bien tort de vouloir travailler pour les ingénues de théâtre alors qu'ils ont travaillé pour les ingénues de salon.

Les auteurs mondains, qui moissonnent les bravos sur les scènes des châteaux ou des salons illustres, sont les seuls écrivains dramatiques qui puissent en effet laisser la vierge immaculée jouer un rôle sur la scène. Pour les auteurs de métier, ce désir serait irréalisable. Il faudrait, si l'on trouvait dans le monde une ingénue consentante, l'amener au

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* théâtre dans une cage grillée, tant ^Itai cou- , lisse est cynique et louche. D'ailleurs, sur la scène même, ceux qui donnent la réplique à la jeune fille expriment de tels sentiments, dans un langage si carré que nous voyons avec soulagement l'Agnès de théâtre mère Gigogne à la ville. Il vaut mieux nous donner une comédienne, véritable fleur d'innocence sur les planches, qui allaitera son bébé entre deux actes, qu'une ingénue au corps soigneusement protégé par une mère prévoyante et ignoble, mais aux oreilles ouvertes aux déclarations cyniques des jeunes gens à la mode et aux grasses plaisanteries de cabotins à la face lippue et aux solides épaules. Deux arts bien différents que le théâtre de salon et le théâtre où l'on entre en payant !

Mais, à ce propos de la comédie de salon, j'ai quelques mots à dire et je souhaite qu'ils

soient entendus par les femmes qui écartent devant Fart les lourdes tentures de leurs riches logis.

Souvent, le monde a amené le comédien sur son petit théâtre et Ta couvert d'or. Le comédien s'en retourne chez lui avec une grosse somme dans sa poche pour avoir été l'écho, l'interprète de la pensée du poète ou de l'extase du musicien. Il achanté et joué, accompagné du formidable refrain du luxe. Les écus gagnés dans la soirée tintaient d'avance dans sa poche, répondant à la symphonie des pierreries, des dentelles et des plumes.

Et les salons ne donnent jamais de droits d'auteurs ! On paye l'acteur, et point l'auteur ou le compositeur. On ne l'invite même pas I Pourtant, cet auteur dont on prend l'œuvre avec sans*-gêne, pour la ridiculiser peut-être par une interprétation grotesque qu'il n'eût jamais tolérée, cet auteur pourrait, sans qu'il y eût de sa faute, être pauvre et misérable.

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MiïDIENS ET CABOTIKS

On n'a jamais songé à cela dans les salons, et j'ai entendu un soir un pitre, se tailler un large succès dans l'œuvre d'un homme qui avait dîné (}'une absinthe. Quan^ le pitre eut achevé son morceau, on l'acclama, jpn chanta son talent et ses grimaces. Personne ne s'inquiéta du nom de l'auteur. Il y a là une injustice sociale dont nos grandes dames rougiront et qu'elles ont inconsciemment commise. Elles réparerontcette grave erreur.

Rien ne leur est plus facile que de s'enquérir de la situation des auteurs qu'elles mettent à leur répertoire, de façon à savoir si c'est avec leur grâce ou bien avecleur bourse qu'elles doivent payer le talent.

Cette passion du théâtre de société, nous la retrouvons même chez les demi mondaines et chez les demi comédiennes. A la salle

Kriegelstein, la jeunesse élégante vien' donner une revue à huis clos qui ne relevait pas, par conséquent, de la censure. N'ayant pas assisté au spectacle, je ne pourrais dire si nos Aristophanes de boulevard ont été à la hauteur de leur situation. C'est, en tout cas, une école dramatique excellente d'oîi peuvent sortir des auteurs comiques et des comédiennes. Et, mesdames, on n'en trouve plus, vous le savez.

Les diamants ne font pas la justesse de la voix ni la netteté de la diction. Vous voulez de l'argent, vous voulez de l'amour, vous voulez des triomphes; travaillez, alors, travaillez encore, travaillez toujours, car le théâtre peut vous donner tout cela... Mais le travail estaride et monotone ; mais le théâtre a l'apparence morne d'un gouffre à la lueur de la servante : voilà ce qu'elles se disent, les demi mondaines boudeuses, si bien qu'elles rejellentTéventail de Célimène ou le tablier

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4e Dorine pour le premier vieillard somnolent qui a fait un geste convenu dans le fond de sa baignoire.

La comédie hors du théâtre, la comédie d'amateurs est un passe-temps exquis. Si sa vogue croit, tant mieux ! car cette mode fera remettre en honneur tout ce qui vient du cœur, tout ce qui n'est pas sec et bêta, conventionnel et juteux !

Le projet de M. Bodinier, secrétaire-général delaComédie-Françaiseaobtenuleshonneurs d'une discussion en règle. A Paris où rien ne va vite, lorsque Ton veut lancer une idée, il faut créer d'abord l'agitation autour d'elle. M. Bodinier, dont le projet a été inséré tout au long dans la Revue d'Art dramatique^ réclame la création d'un théâtre d'application pour les jeunes élèves du Théâtre-Français.

Ce n'est pas la première fois qu'un projet de ce genre est soumis à l'administration.

Déjà, notre confrère M. L.-P. Laforêt avait proposé à M. Turquet l'établissement d'un petit Théâtre-Français. Les travaux de M. L.- P. Laforêt et de M. Bodinier sont en quelque

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sorte identiques. On peut dire cependant que le travail de M. Bodinier est d'une trame plus pratique et plus serrée. Du reste c'est le travail de M. Bodinier qui est l'objet de cette étude et dont je veux simplement m*occuper pour cette fois.

M. Bodinier vit depuis longtemps dans le monde du théâtre et de la presse théâtrale.

Il y jouit deTestime et de la sympathie. Sa situation à la Comédie lui a permis de se documenter complètement sur les ressources et l'organisation de cette merveilleuse machine. Ses relations naturelles l'ont mis en rapport avec les maîtres du théâtre. Il a donc pu s'appuyer sur des renseignements sûrs et s'inspirer des conseils les plus sages. C'est du reste pour ces raisons que son travail a été remarqué par la presse, commenté dans lès journaux avec une bienveillance presque universelle, accueilli dans le public par les amateurs de théâtre avec un très vif intérêt.

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Pourquoi M. Bodinier veut-il créer un théâtre d'application ?

Pour nous donner des acteurs et des actriées.

Cette réponse peut sembler paradoxale dans une ville comme Paris qui compte une vingtaine de théâtres ayant pris rang et qui possède un Conservatoire de musique et de déclamation. Les gens de goût et les gens du bâtiment savent seuls que les artistes connaissant le métier deviennent fort rares et que, si les autres ignorent ce même métier, c'est qu'ils ne prennent pas ou que l'on n'a pas pris la peine de le leur apprendre. Il y a deux raisons à cela : c'est qu'il n'y a plus guère d'écoles dramatiques libres et que le Conservatoire n'est pas une école dramatique.

M. Bodinier ne néglige pas de nous dire que les petites scènes d'élèves, sur lesquelles

les jeunes gens taisaient leur apprentissage ont disparu. Chantons la ballade des petits théâtres du temps passé... Où sont la Tour d'Auvergne et la salle Chantereine? Ouest le Théâtre Doyen? J'étais chercheur à vingt ans. J'avais applaudi Marais à la Tour d'Auvergne et Sylvain à Déjazet. J'avais des colères sourdes contre M. Perrin après avoir entendu Joumard aux matinées Ballande, où le public lui faisait de vrais triomphes. Nous nous demandions tous pourquoi ce Joumard était si peu employé à la Comédie. Il faut être né à Paris pour faire ce métier. Les jeunes gens de province n'ont pas ce goût de l'inédit et de l'inconnu. Ils préfèrçnt les théâtres qui comptent, les étoiles que leur département acclame de confiance sans les avoir jamais entendues. Nous autres, nous allions en bande à la Tour. Nous tirions notre chapeau au père Talbot et, le rideau baissé, nous allions au café du Théâtre re-

garder boire les acteurs. Hélas ! je sais à présent qu'ils boivent comme tout le monde, et c'est toujours un mal de constater qu'on a perdu une illusion. Du reste, la badauderie parisienne n'a pas de limites. Un soir que je passais devant le Gymnase, j'entendis deux passants qui dialoguaient:

— Ah ! dit l'un, nous allons voir probablement Jules Prével sortir de chez Marguerie.

Il y dîne presque tous les soirs...

Et j'avoue que j'eus à mon tour la curiosité de m'arrêter pour voir des gens qui interrompaient leur promenade dans l'espoir de contempler M. Prével à la sortie de son dîner.

Le courriériste du Figaro ne sortit pas...

Et ce fut bien fait pour les deux passants comme pour moi.

Il y a tant de théâtres, tant de journaux, tant d'éditeurs à Paris, que l'on ne fait plus guère attention aux comédiens, aux journa-

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listes, aux gens de lettres. Ce petit monde^ qui se confond de plus en plus avec l'autre dans sa manière de vivre et de s'habiller, n'excite plus la même curiosité qu'au bon temps du Boulevard du Crime, du Divan Le Peletier, et du Café de Mulhouse. Quand les théâtres ne jouissaient pas de la liberté chérie, le Parisien s'y sentait chez lui. Il n'achetait pas le programme. Il connaissait si bien la troupe ! Quand il était au Gymnase, au Palais-Royal, aux Variétés, il était à son aise. Les habitués du Gymnase ne se dérangeaient guère pour aller au Palais-Royal. On ne rencontrait pas ceux du Palais-Royal au Gymnase. On allait parfaitement une fois par semaine au théâtre qu'on avait adopté.

Le comédien jouait devant un public qu'il reconnaissait, un public de connaisseurs, à la fois sympathique et sévère, qui suivait les progrès et les défaillances de chacun avec un soin jaloux. Voyez le Parisien d'aujourd'hui

allant au théâtre ! Il s'arrête aux colonnes Morris et ne lit que les noms en vedette. Il ira entendre, suivant son goût et son humeur, Mme Hading ou Mlle Granier, et il se soucie peu du reste, car il sait que le reste ne compte pas. Les directeurs l'ont amené à comprendre qu'ils jouaient une grosse partie sur une étoile çt sur les clous de la mise en scène. Il accepte ce qu'il ne peut empêcher. Le seul public qui s'occupe de la composition du spectacle est le groupe fidèle et lettré de la Comédie-Française, qui est cependant envahie comme les autres théâtres par les voyages de noce, les héritiers qui viennent de réaliser un parent riche, les provinciaux et les étrangers en fôte. La bourgeoisie moyenne qui fournissait un apport considérable aux recettes est devenue réfractaire depuis que le prix des places fait du spectacle un véritable plaisir de luxe. Le bourgeois ne veut plus allonger son argent qu'en connaissance de cause et fait une chasM

acharnée aux billets de faveur. Il est devenu difficile et il recule devant la dépense d'un fiacre et d'une paire de gants si on lui propose des places pour une mauvaise pièce ou pour un théâtre peu élégant.

Je semble m'éloigner de M. Bodinier et de son projet, je le serre de près au contraire, car il faut toujours compter avec le public, du moment que l'on veut traiter pratiquement une question de théâtre. M. Bodinier prétend que Ton ne fait plus d'acteurs, et il a parfaitement raison.

Les petites écoles dramatiques sont fermées. Les théâtres de province sont devenus des auberges pour nos troupes parisiennes en tournée. Les directeurs parisiens ne forment plus personne et s'adressent à leurs collègues pour compléter leur troupe selon les besoins de leur spectacle. Ils font ce que font certaines maîtresses de maison qui ne peuvent avoir un cordon-bleu à poste fixe et

qui, dans les jours d'apparat, confient à Potel ou à Chevet l'exécution de leur menu.

Le public ne s'intéresse qu'aux visages qu'il retrouve. Si un comédien se distingue dans un bout de rôle, le parisien s'inquiète à peine de savoir son nom. Il ne prend ce soin qu'après avoir été amusé cinq ou six fois. On comprend du reste qu'il attache peu d'importance au nom d'un acteur qu'il ne reverra peut-être plus de sa vie et qui peut parfaitetement ne jamais être rengagé sur une scène parisienne.

— Vous avez le Conservatoire ! nous répondront les gens grincheux,

C*est làoù nous les attendons. Je me suis juré à moi-même de ne pas être méchant cette fois. C'est pourquoi je neveux pas citer de noms. C'est d'ailleurs une peine inutile à l'égard des gens de savoir et d'expérience. Tous diront que la Comédie-Française possède plusieurs premiers prix du Conserva-

toire dont elle n'a pu et ne pourra tirer aucun parti. Ce sont des personnes très estimables et d'une bonne volonté parfaite, mais qui n'ont pu apprendre que ce que le Conservatoire enseigne.

Quel enseignement les élèves du Conservatoire reçoivent-ils donc? L'enseignement théorique, et c'est tout. On leur apprend à merveilleusement articuler, on leur donne des leçons de maintien et d'escrime, on leur serine les traditions de leurs glorieux prédécesseurs. On leur fait retenir et répéter les intonations mêmes de leurs devanciers en leur en expliquant le mécanisme et la cause. On les invite à suivre des cours d'histoire et de littérature dramatique. On leur apprend tout, tout, tout... excepté « les planches. » Pourquoi, s*il vous plaît ? Parce que le premier bourgeois venu vous dira que les planches ne s'apprennent qu'au théâtre.

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Voilà pourquoi M. Bodinier déclare qu'un Conservatoire qui se borne au rôle de collège dramatique et de serinette à comédiens ne peut pas rendre de services réels. Voilà pourquoi M. Bodinier réclame un théâtre d'application.

Ce n'est pas tout que de réclamer une réforme et de prouver qu'elle est nécessaire, il faut démontrer ensuite qu'elle est praticable, car il faut toujours arriver aux questions d'exécution et d'argent. Il nous reste donc à montrer que M. Bodinier connaît aussi bien les raisons qui motivent la création d'un théâtre d'application que les moyens à l'aide desquels on pourra le faire subsister.

De qui dépendra le théâtre d'application ?

M. Bodinier lui donne pour parrain l'État et pour tuteurs le Conservatoire et la Comédie-

Française. Je crois que la Comédie-Française est parfaitement disposée à jouer ce rôle.

L'État et le Conservatoire l'accepteront avec beaucoup moins de bonne grâce.

Le Conservatoire en effet est entièrement dévoué à la musique et les bureaux de la rue de Valois sont les défenseurs résolus de « l'ordre établi. » Il est interdit de toucher à M. Ambroise Thomas.

On aura beau nous faire cette défense, je ne vois pas le rapport qu'il y a entre le talent, le savoir de M. Ambroise Thomas et l'éducation de nos comédiens ou de nos tragédiens.

Je saisis parfaitement sa compétence sur les trompettes, les pianos et les cors, mais je ne saisis pas l'influence qu'il peut avoir sur les Talmas de demain ou sur les futures Lecouvreurs. La musique et le théâtre ont si peu de points de contact que l'on comprend parfaitement les arguments de M. Bodinier qui

voudrait que le Conservatoire de déclamation

tellement vaste que la Comédie ne peut suffire à sa tâche, de sorte que le Théâtre d'application, avec le concours de la jeune troupe de la rue de Richelieu, pourrait être une école d'apprentissage et un théâtre de répertoire qui recueillerait les miettes dédaignées par la Comédie et TOdéon. M. Bodinier a la ferme conviction qu'on arriverait même à créer un jour d'abonnement. Je partiage cette illusion.

Je proposerai, à ce sujet, des représentations assez courtes, achevées vers onze heures, permettant aux pères de famille d y mener leurs fîls^ auxquels ils pourront |^insi donner à bon marché une excellente teinture du répertoire classique. Ne nous a-t-il pas fallu profiter de représentations de raccroc pour entendre sur la scène \diMétromanie, laPartie de chasse, le Vieux célibataire et même le Joueur et Tur caret ? Toutes ces reprises improvisées ont cependant eu du succès !

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J'irai plus loin encore 'que M. Bodinier dans sa conception libérale. Je souhaiterais que le théâlre d'application pût devenir à Toccasion un théâtre d'audition. Il arrive souvent que d'excellents artistes de nos scènes de genre désirent secrètement une situation plus haute. lia fallu beaucoup de temps à M"® Montaland, qui Jouait aux matinées Ballande, pour forcer les portes de la Comédie. Nous y avons regretté l'absence de M"® Rousseil, de M. A. Dupuis, de Taillade, de Dumaine. S'il était permis aux artistes de nos théâtres parisiens de donner des auditions sur le petit Ihéâtre du Conservatoire, M. Claretie et M. Porel n'en tireraient-ils point profit?

La cause de M. Bodinier est certainement gagnée devant lopinion. 11 lui reste à la gagner devant les bureaux.

La Chambre aie tort de considérer comme un luxe le département des beaux-arts. Il n'y a pas de budget plus sévèrement discuté que

le sien. M. Bodinier ne demande pas de fonds, il ne réclame qu'une autorisation.

Vous pouvez être certain à l'avance que les bureaux se défendront comme de beaux diables avant de la délivrer.

Mais comme M. Bodinier a derrière lui des défenseurs aussi nombreux qu'expérimentés, comme il ne demande pas de subvention, comme il s'engage en quelque sorte à faire à l'Élat des dons qui ne lui deviendront jamais onéreux, il est présumable qu'il triomphera pour l'intérêt du théâtre qui a besoin plus que jamais ^d'interprètes soigneusement instruits.

J'ai cherché simplement dans ce travail à développer le plan de M. Bodinier et à démontrer la justesse de ses vues. Nos nouvelles mœurs dramatiques, qui ne se modi-

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.fieront pas du jour au lendemain, en rendent iropportunité plus évidente. Puisque les théâtres parisiens ne forment plus de troupes, puisque les scènes de province sont fermées, il faut bien qu'il y ait quelque part une école •où Ton nous prépare des comédiens sachant leur métier.

Je ne voudrais pas ilire de bêtise à ce propos, mais je crois rester dans la note vraie •en disant que nous avons en France un goût très vif — quoique mal dirigé souvent — pour la littérature et le théâtre, que les •choses de l'esprit ont un grand attrait pour le public, et qu'un gouvernement s'honore en ne les dédaignant point.

Nous avons à la Chambre un jeune orateur, M. Laguerre, qui met au service des questions artistiques son grand talent de parole. Tout le monde sait qu'ils s'est posé en ardent adversaire de la censure lorsque M. Goblet refusa d'autoriser la représentation de Germinal.

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M. Laguerre trouverait une nouvelle occasion de prouver son souci des choses de Tes-, prit et de Tart en soumettant à la Chambre, par voie d'interpellation, le projet de M. Bodinier.

Cette séance-là ne serait pas perdue ; une idée féconde ne serait pas exposée à moisir dans des cartons verls, et la discussion, qui pourrait être à la fois pacifique et courtoise, n'entraînerait pas nos députés à ces réminiscence de certaines crudités de Molière qui vont bien aux lèvres rouges de Mme Samary, mais qui font tache à VOffèciel et qui produisent un très mauvais effet dans le pays.

M. Laguerre est ua homme jeune, d'initiative et de talent ; il est l'auxiliaire désigné d'une cause qui est celle des jeunes gens et de l'avenir du théâtre : nous avons donc tout lieu d'espérer qne le projet de M. Bodinier ne sera pas seulement le rôve d'un homme qui aime et connaît son métier. Nous ne de-

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mandons ici que l'autorisation d'une initiative à prendre, non le secours d'une subvention. C'est beaucoup de ne pas réclamer l'ouverture d'un nouveau crédit. Nos députés souscriront donc avec d'autant plus 4e bonne grâce au projet de M. Bodinier ig^lî* émane d'un galant homme et qu'ils pourroîit voter, une fois par hasard, une réforme qui ne mécontentera personne et qui ne coûtera rien à l'État.

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