LES AVEUX D'UN ASSASSIN
L'assassin, c'est M. Albert Millaud. La victime, c'est le théâtre. M. Millaud, moins heureux depuis quelques années sur les scènes boulevardières, nous avoue que ça va décidément très mal et que les belles années de Niniche sont loin de nous. Parbleu !
nous le savons fichtre bien. Qui de nous ne Tapas un peu prédit? Mais c'était plaider devant des juges qui faisaient les sourds et qui croyaient à leur étoile. Aujourd'hui, tout ce monde qui avait vécu delà scène déchante et se venge en mettant la déconfiture théâtrale sur le dos des ouvreuses, qui sont grossiiTCs, et sur le prix des places qui est trop élevé. Je ne nie pas que les places soient trop
chères et les ouvreuses pas assez aimables :
mais ce sont là des circonstances atténuantes bonnes pour des assassins de mauvaise Toi.
Les débats, à l'audience, ont été des plus
palpitants. La chambrée était superbe. On voyait sur les bancs du public Mmes Théo, Judic, Angèle, Montbazon,Ugalde, etc., etc.
Quand le prévenu Millaud fait son entrée, un frisson parcourt l'assistance. Il s'assied entre deux escogriffes qui portent le costume des hommes d'armes.
Millaud a le teint frais et l'air assuré. Des billets de banque sortent de ses poches. Il s'amuse à faire sonner une poignée de louis, qu'il tient dans ses mains réunies en forme de coupe. C'est Sarcey qui préside les débats. Le critique du Temps a eu soin de ne pas oublier ses petits effets du début. Il se flanque par terre en croyant s'installer dans son fauteuil, et il vide la carafe dans sa toque
rouge qu'il feint de prendre pour son verre.
(Quelques Anglaises éclatent de rire.)
Sargey. — Dis-moi, Albert, comment t'appelles-tu ?
Le prévenu. — Millaud, Albert, à partir de minuit.
Sargey. — Ta profession ?
Le prévenu. — Auteur dramatique et rédacteur au Figaro.
Sargey, sévèrement, — Si vous montrez un tel cynisme dans vos réponses, je serai obligé devons faire guillotiner deux fois.
{A ce moment^ le président jette un coup de jumelles dans la salle et donne V ordre à un huissier de faire sortir Mlle Dudlay.)
Le prévenu. — Vous avez toujours eu la plaisanterie un peu lourde.
Sargey. — Voici ce dont il s'agit : la nuit du 1" septembre, à trois heures du matin, quelques critiques dramatiques qui sortaient de chez Brébant trouvèrent sur le trottoir
des Variétés une femme étendue sans vie.,.
Le prévenu. — Le contraire m'eût étonné.
Sargey. — Taisez-vous 1 Si vous continuez, vous me mettrez dans la nécessité de prononcer le huis-clos.
Je poursuis... Cette femme avait été étouffée dans un four qui portait votre marque de fabrique. Elle avait été belle. Elle avait été riche. Ses traits accusaient la misère. Ses splendides parures avaient été remplacées par d'immondes oripeaux. Cette femme, je vais vous dire son nom : c'est la Muse de Topérette!
Le PRÉVENU. — Ce sont de pures présomptions.
Sarcey.-— Si Famour est myope — comme moi — la justice n'est pas aveugle. Elle a lancé sur la piste...
Le prévenu, prenant son chapeau, — Si c'est une affaire de sport, ça regarde Saint- Albin.
Sarcey. — Ne me coupez pas la parole, vous à qui Ton va couper la tête !
Le prévenu. — Vous comptez sans l'amabilité de M. Grévy.
Sarcey. — Silence ! Je disais que la police a lancé sur la piste des meurtriers ses plus fins limiers. Vous êtes l'auteur principal du meurtre, mais vous avez des complices qui se nomment : Burani, Toché, Saint- Albin, Valabrègue, etc., etc.. Je ne parle pas de Prével. Les médecins qui l'ont examiné Tont déclaré innocent.
Le prévenu. — Je voudrais bien savoir comment j'ai pu tuer la Muse de l'opérette.
Sarcey. — Je vais vous l'apprendre...
Vous avez organisé une bande connue sous le nom de Syndicat, aussi terrible que les Étrangleurs, aussi hardie que les Cravates vertes. Cette bande s'est installée dans les théâtres et, quand la pauvre opérette demandait de la musique nouvelle, de la fantaisie^
de la gaieté, vous refaisiez dix foix de suite la même pièce, tandis que vos complices la saturaient de refrains ridicules, de couplets insipides et descènes usées comme M. Ferry.
Le prévenu. — Puisqu'il n'y a que cela qui réussit !...
Sarcey. — Vous calomniez l'esprit français. Vous calomniez votre propre esprit !
Pourquoi avez- vous transformé le théâtre des Variétés en manivelle de boîte à musique ?
Le prévenu. — Je n'en sais rien.
Sarcey. — Pourquoi avez-vous collaboré avec Valabrègue?
Le prévenu. — Je m'en repens très amèrement.
Sarcey. — On vous a vu causer avec Burani...
Le prévenu. — 11 ne m'a pas dit un seul mot.
Sarcey. — Je lésais, — puisqu'il n'en met pas dans ses pièces !
Le prévenu, impatienté.' — Eh bien, vous m'embêtez avec vos machines. Et puisque les autres ont à moitié mangé le morceau, je vais le manger tout à fait. C'est ma tête que vous voulez... Je vous la donne, et c'est un fier cadeau que je vous fais là! J'ai de l'esprit et je tourne très spirituellement le petit vers. Jeune, j'ai travaillé comme les autres. J'ai eu du succès et tout le monde s'est disputé mes pièces. Quand je répondais: «Je n'ai pas le temps I », on me répliquait : « Prenez des collaborateurs ! Signé de vous, le public acceptera n'importe quoi! ». Et c'était vrai... J'ai gagné de l'argent, beaucoup d'argent. J'avais organisé une usine dans laquelle on pouvait terminer une pièce en huit jours — partition comprise. Je pouvais même accepter les commandes de l'étranger. Tout a une fin. Je comprends qu'on soit las de nos rengaines et de nos vieilleries cousues de fil blanc. Je n'ai qu'un
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mot à ajouter pour ma défense: «Tuez Toché, mais laissez-moi vivre... J'ai encore quelque chose dans le ventre ! »
Saroey. — Cette proposition ne me déplaît pas. Je souhaite qu'elle soit également du goût de M. le chef du jury.
A ce moment, un jeune homme très pâle et vêtu de noir se présente à la barre et demande la parole :
— Votre nom ?
Le jeune homme. — Edouard Rod.
Sargey. — Votre profession ?
Rod. — Homme navré.
Sargey. — Que désirez-vous?
RoD. — Requérir contre cet homme que vous semblez vouloir absoudre.
Sargey. — Et pourquoi ce dessein féroce?
Rod. — Parce qu'il est gai et que je suis triste.
Sargey. — Chacun son goût. Ce n'est pas
sa faute si vous n'avez pas le môme tempérament que lui...
RoD. — Eh quoi ! Vous ne trouvez pas horrible qu'un écrivain ne soit pas à la mode !...
Sargey. — La mode est donc d'être triste?
RoD. — D'être lugubre... Pour être « dans le train », il faut aimer les brumes scandinaves, les ténèbres germaniques et les brouillarc^s d'Ossian. Il faut montrer le poing au soleil, hurler aux fleurs dont les nuances sont trop vives, se bassiner de prose de Schopenhauer et se soûler de vers de Shelley. Le comble de Télégance est de trouver la plaisanterie de Paul Bourget un peu grasse.
Sargey. — Alors, il y a beaucoup de gens qui partagent vos idées ?,..
RoD. — Beaucoup.
Sargey. — Et vous comptez avoir du succès ?
RoD. — Nous en avons déjà. Nous recevons des adhésions de tous les points du globe.
Nous sommes les triomphateurs de demain, car nous étalons au grand jour les faiblesses, les sottises, les bêtises de Thumanité. Nous lui prouvons la sottise de ses espoirs, la fragilité de la vie. Nous aboutissons au découragement absolu et au dégoût universel.
Alors, comment admettez-vous que nous puissions accepter la grâce de cet homme qui rit et qui a fait rire les autres ? Le rire est le commencement de la folie.
Sargey. — Je ne comprends pas trop votre doctrine.
RoD. — Ça nous amuse de nous ennuyer 1
Sargey. — C'est bon. Allez vous asseoir.
Les débats s'achèvent. M. Louis Besson siège au ministère public. A minuit, le jury prononce son verdict.
M. Albin Valabrègue est condamné à mort, M. Toché à écrire tous les hivers une pièce nouvelle pour les Hanlons. Quanta M. Mil-
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laud, il est condamné à relire les œuvre d'Aristophane et à faire une pension viagère de 300 francs à la veuve de M. Albin Valabrègue ainsi qu'au directeur du théâtre des Variétés.
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Bruxelles avance sur Paris. Bruxelles, où nos artistes vont jouer toutes les pièces parisiennes, et souvent même d'inédites, s'est aperçu que le niveau dramatique baissait terriblement depuis quelques années. On sait que le « niveau dramatique » se trouve à la Société des auteurs, rue Hippolyte-Lebas. Je suis donc allé le voir et l'ai je interwievér comme si j'étais rédacteur du Matin. Ce procédé anglo-américain m'a permis de constater que le malheureux niveau était véritablement très bas.
Les Belges aiment le théâtre ; et ils ont raison. Le voyant malade, ils ont appelé un
médecin, un jeune lauréat de TOdéoii et du Palais-Royal : M. Abraham Dreyfus.
Aussitôt la dépêche reçue, Abraham Dreyfus a fait sa malle.
— Docteur ! docteur ! lui a-t-on crié de tous les côtés à la fois, au moment môme où il descendait de wagon, ce pauvre théâtre est désespéré... Il faut que vous nous le sauviez à tout prix !
Dreyfus répondit :
— Mais, moi, je ne demande pas mieux !
Pourquoi le Théâtre meurt-il ?
Parce qu'il n'y a pas de bonnes pièces.
Pourquoi n'y a-t-il pas de bonnes pièces ?
Parce qu'oh ne sait plus les faire.
Voilà ce que pense Dreyfus, qui est un des esprits les plus logiques et les plus vifs que je connaisse. Sa conclusion fut donc vite trou vce : — Si je découvre le moyen de faire de bonnes
pièces, se dit-il, mon malade est sauvé, et la Belgique m'élève une statue. Je tiens à sauver le théâtre. Je tiens à avoir une statue — quand ce ne serait que pour ma famille ! — et je ne vois pas d'autre parti à prendre que de m'adresser aux meilleurs auteurs dramatiques et de leur demander conseil. Ceux qui ont fait de bonnes pièces doivent savoir comment ils y sont arrivés.
Aussitôt, Dreyfus courut chez les uns, écrivit aux autres, et ce fut une consultation in extremis dans toutes les règles.
Il en advînt ce qu^il devait. Personne n*a de recette. Il n^ a pas de méthode. Sardoua dit le mot juste : Chacun suit son tempérament.
Dreyfus est volé. Le Théâtre râle toujours sur ses planches de médiocrité ; et Tau-
teur du Klephte n'a pas su gagner sa statue.
Toute cette histoire a fait du bruit. Les journaux ont reproduit les consultations des princes de la science. Henry Becque, dans le Matin, s'est amusé à chatouiller de sa meilleure plume les termes de la lettre de Zola.
Voici le passage le plus marquant de cette lettre :
« Avez-vous remarqué le petit nombre d'écrivains nouveaux qui se risquent sur les planches ? C'est que vraiment, pour une génération de libres artistes, le théâtre est rebutant avec sa cuisine, ses entraves, son besoin de succès immédiat et brutal, Tarmée de collaborateurs qu'on y doit subir, depuis le premier grand rôle jusqu'au souffleur; Combien nous sommes plus indépendants dans le roman ! Et voilà pourquoi, même lorsque la fièvre perverse de la rampe nous galope, nous préférons la tuer par l'abstinence et rester
les maîtres absolus de nos manœuvres. On nous demande trop de soumission. Ajoutez que, pour mon compte, je me suis attelé à un ensemble de romans qui prendra vingtcinq années de ma vie. Le théâtre est une débauche que je ne pourrai sans doute me permettre que très vieux. »
Il y a ici une rencontre très curieuse : la lettre de Zola redit, presque mot pour mot, ce que notre brillant confrère Aurélien Scholl écrivait au moment où il songeait à prendre la direction de TOdéon.
Où trouverez-vous des pièces ? demandat-on à Scholl.
— Parbleu! répondit-il fièrement, si je ne trouve pas les pièces qu'il me faut, je les ferai faire! Pourquoi tel poète, q^ connaît merveilleusement la facture du vers ne m'écri-
rait-ilpas un beau drame! Pourquoi tel jeu ne romancier, au style alerte, à l'observation comique et fine, n'enlèveraii-il pas avec belle humeur une comédie qui aurait cent représentations ?
Il avait entièrement raison ; et il avait trouvé le seul moyen pratique et hardi de relever le théâtre.
Si Abraham Dreyfus et Henry Becque avaient poussé plus loin la question, ils seraient arrivés, sans aucun doute, à la solution. Ils auraient reconnu que, si l'on ne fait plus de bonnes pièces, c'est qu'il n'y a plus de petits théâtres pour débuter et que, dans les grands, nous passons par une crise singulièrement prolongée.
Quoique n'étant pas médecin, Je demanderai à Becque de vouloir bien examiner avec
moi le moribond. Je croîs ne pas me tromper en soutenant qu'il souffre d'une Konwgine chronique, d'une Brietite aiguë et d'une Derembourgie cutanée.
Ce sont les directeurs qui ont tué le théâtre en épuisant les succès sans penser à l'avenir.
Augier, Dumas et Feuillet se modèrent, Sardou donne une pièce par an. Labiche a renoncé aux fauteuils d'orchestre pour son fauteuil de l'Académie française. Halévy semble avoir définitivement abandonné le théâtre. La poule aux œufs d'or est tuée !
Tous les œufs qu'elle a pondus ont étéjvendu^. Il n'en reste plus à faire couver pour la saison prochaine. Tirant la langue, réduits aux expédients, les directeurs reprennent Les Petites Mains, la Dame aux Camélias, les Deux Orphelines, le Courrier de Lyon, le Tour du Monde. Et ils lèvent les bras au ciel ! Et ils crient d'une voix navrée qu'on ne leur apporte plus rien !
Mais non ! On ne leur apporte plus rien — parce qu'ils ne voulaient rien entendre au beau moment de leur triomphe, parce que les grosses recettes les ont rendus insolents, autant que des laquais qui se croient de l'importance, dès qu'ils ont une livrée dorée sur le dos. Ils ont lassé, désespéré, vaincu, pendant quinze années consécutives, tous ceux qui s'estimaientheureux, tant qu'il leurrestait une plume, une bouteille d'encre à quatre sous et quelques feuillets de papier blanc.
Voici pourtant Becque et Dreyfus, qui ne sont pas les premiers venus. Combien de fois les a-t-on joués? Voici Montégut qui, prenant la plume du journaliste, a conté aux lecteurs de l'Écho de Paris ses doléances de poète dramatique, avec une grâce souriante, où se mêlait quelque amertume. Ce sont des exemples que je donne. Ce sont des noms que
je produis. Il y en a d'autres, d'ailleurs, qui pour être moins marquants, n'ont pas moins de force pour appuyer la thèse que je soutiens
Cette thèse que Zola, par un hasard dont il ne se doute guère, reprend quelques années après Scholl, j'engage Henri Becque à bien vouloir l'examiner avec attention.
Oui, c'est la cuisine du théâtre, avec ses dédits, ses tripotages de collaboration, ses traités qui livrent entièrement une scène à quelques auteurs connus, les procédés louches et blessants des directeurs, oui, c'est cette cuisine qui décourage les uns et paralyse les autres.
. Et puisque Dreyfus et Becque font de la médecine dramatique, je ne leur demanderai pas comment on fait une bonne pièce, pas plus que je n'aurais demandé à Villemot com-
ment il faisait ses chroniques, ou à Flaubert comment il écrivait ses romans.
Non ! je leur demanderai simplement s'il y a un moyen de guérir la Koningine, et s'il y a un remède à la Derembourgie.
Un journal n'a pas de bons articles s'il n'a pas un directeur habile. Un théâtre ne joue pas de bonnes pièces, si l'homme qui le dirige est incapable déjuger ce qu'on lui soumet.
Est-ce votre avis, mon cher Dreyfus? Estce le vôtre, mon cher Becque? Je le crois très fermement.
Mais, ce que peut crier sur les toits un journaliste indépendant, pouvez-vous le crier aussi, vous qui êtes orfèvres. Messieurs Josse?