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LE THEATRE FRANÇAIS ET LES AUTRES

M. Alexandre Dumas n'est pas un charmeur, mais un lutteur. 11 est de ceux qui prennent les femmes par la violence, de ceux qui prennent les âmes par la force. S'il est vainqueur, le carnage est complet. Le théâtre n'est pas pour lui un endroit où l'on amuse simplement son prochain, c'est un champ de bataille sur lequel on charge le mensonge et l'hypocrisie. Aussi les succès de M. Dumas ont-ils de temps à autre une sorte d'indécision et le vainqueur couche-t-il parfois sur ses positions, sans avoir entamé l'ennemi, mais sans s'être laissé entamer. C'est un Murât de l'art dramatique, un Murât furieux quand il n'a pas vaincu, plus furieux encore quand on

a marqué les coups. Dumas a vaincu cette fois avec Francillon^ et c'est tant mieux, car il est un de nos derniers artistes dramatiques, car il est un des derniers qui vibrent, croient, raillent ou pleurent... un des derniers qui pensent surtout I II est une des plus solides colonnes de cette Comédie française où tout était à refaire après la direction Perrin qui faisait de si belles recettes et de si mauvaise besogne, où M. Glaretie trouve des auteurs, monte des pièces et fait d'excellentes affaires sans Delaunay, le bouton de rose du mardi, sans Coquelin, dit l'Important. Ah ! comme ils ont bien fait, tous deux, de rendre, Tun, son sourire et l'autre sa cape rayée I II obstruaient: la place est libre. La voie est ouverte aux jeunes auteurs et aux jeunes comédiens.

Notez que je ne vais pas trop loin. Ce n'est pas moi qui dirai à M. Jules Glaretie — qui sait encore mieux que moi ce qu'est la mai-

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son de Molière — de faire de notre premier théâtre une scène d'essai.

Mon! Mais M. Perrin avait fait de l'endroit un lieu solennel et consacré où Ton ne recevait qu'à correction, à jnoins qu'on ne montrât patte blanche. Or, sans ouvrir à deux battants la Comédie, il est bon de prouver qu'elle n'est pas inaccessible. Si les grands théâtres ne trouvent plus d'auteurs, si l'on n'écrit plus de comédies vibraptesi, d'oeuvres amères, soit de colère, soit de raillerie, croyezle bien, c'est que M. Perrin fut un monarque invisible, c'est que M. Koning et M. Deslandes sont de très fiers potentats. S'ils ont l'orgueil ;de leur situation, le jeune auteur n'a-t-il point la pudeur de son talent ?

Si je parle de M. Koning et de M. Deslandes, c'est à dessein. Je devrais ajoutera

leurs noms ceux de MM. Briet et Delcroix, celui de M. Bertrand qui a partagé la couronne des Variétés avec Baron. Ces messieurs, tout comme M. Perrin, avaient transformé leur cabinet en un sanctuaire. Il était difficile même d'y pénétrer! J'ai été dans les meilleurs termes avec un de mes confrères, quand il s'essayait dans le joi^malisme. Le jour où il s'intronisa dans*' son théâtre, Tamitié fut finie. Mon ex-confrère avait changé son fauteuil directorial en perchoir.

Je cite ce fait, et sans la moindre rancune, simplement parce qu'il contient un enseignement. Le directeur parisien se croit d'une essence divine. Il vous donne ses planches comme l'empereur donnait des croix. Un jeune homme se présente au Gymnase. On lui répond : « C'est ici q^^on a joué la Dame eiFroufrou! » Et M. Deslandes, sévèrement:

« Ce fut la maison de Sardou, monsieur ! »

Certes, je comprends qu'on ait Torgueil de sa maison, et que l'ayant rendue grande et prospère l'on tienne toujours à son renom.

Mais la jeunesse est plus un attrait qu'un crime. Elle est faite pour exciter la hardiesse d'un directeur friand de batailles.

Le nom n'est que peu de chose daps un succès, et je voudrais qu'un de ces messieurs eût le courage de dire : « Puisqu'il est d'usage de ne pas mettre le nom de l'auteur sur l'affiche d'un théâtre, le soir de la première, je veux que les manuscrits qu'on m'envoie ne soient pas signés. Je ne jugerai l'œuvre qui m'est soumise que sur son mérite ». Nous aurions peut-être moins de fours à constater.

Le théâtre est devenu un plaisir de moins en moins aristocratique. On a remarqué que la chambrée de la première de Francillon était merveilleuse. Cela s'explique. Le public est nerveux et inquiet. Il paye très cher et il est

assez mal servi. Il n&'se décide plus guère que sur de très gros succès. Il lui faut des noms tels que ceux de Dumas ou d'Âugier pour que sa vieille passion s'éveille.

MM. Feuillet et Pailleron ont leurélégante coterie. Quant à M. Sardou, ses exhibitions l'ont rendu suspect. Avec lui, on attend avant de couvrir d'or M. Duquesnel.

En fait d'auteurs, d'ailleurs, il ne nous reste guère que des faiseurs de vaudeville, des brocheurs d'opérette, travaillant avec un journaliste de thé&tre. Mais la comédie se meurt... Enlevez-nous Gondinet, Meilhac et Becque, nous voilà en plein désert. Et pourquoi la comédie ne reviendrait-elle pas à la vie, à la gloire ? N'a-t-elle donc plus sa place dans le cadre joyeux des Variétés et du Palais-Royal? N'a-t-elle pas un cadre plus large au Gymnase et au Vaudeville ? Et ne dites pas que la sève en est tarie, car les mœurs ne sont ni plus pures ni plus simples,

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car les hommes ne so»t pas devenus meilleurs, car les abus n'ont pas été corrigés. Le fer chaud peut brûler encore, l'esprit toujours égratigner. Et ce n'est pas l'audace qui manque en une époque où il est permis de tout dire, de tout oser!

On ne détruit pas le génie littéraire d'une nation. On lit et on écrit plus que jamais en France. Le journal et la librairie ont entamé la lutte contre le théâtre et c'est dans les feuilles quotidiennes et dans les livres que s'est réfugiée la pensée libre et radieuse.

Elle serait longue à dresser, la liste des jeunes gens qui se sont fait connaître depuis 1 870 et qui «'ont jamais tourné un regard ambitieux vers le théâtre.

Et pourquoi? C'est parce que l'on voyait les camarades obtenir difficilement des au-

diences, plus rarementi^ncore des promôsses A'iragiles quij le plus souvent, n'étaient pas/ «tenues. Le jeune homme « qui fait du théâtre » errait parmi nous comme une ombre. II avait des rendez-vous à tout heure ♦ du jour et de la nuit chez des directeurs qu'il ne trouvait pas. Il obtenait une lecture chez une grande comédienne et tombait dans une conférence avec la couturière et la modiste. Soudain, le jeune homme qui fait du théâtre s'illuminait. Il avait une pièce reçue par une nouvelle direction qui allait prendre un grand théâtre. Huit jours après, le malheureux retombait dans le marasme. La combinaison avait échoué !

Et pendant qu'il promenait son infortune à travers la ville, les journaux criaient tous les ûiatins : « Il faut jouer des jeunes ! » aux directeurs, qui répondaient : « Nous voudrions bien les jouer, vos jeunes... Pourquoi ne nous apportent-ils rien ? »

Cette comédie est absurde et ne dupe personne. Les directeurs y ont perdu. Ils ont voulu se faire un trône. Ils ont créé la solitude autour d'eux et dans leurs salles. Leur satrapie n'est qu'une illusion. Ils peuvent blaguer le public, l'entasser odieusement, braver le bon sens ; mais c'est le public qui reste victorieux à l'heure où l'on compte la recette. Je sais un de ces hommes pressés qui, le jour où on lui annoncera la visite du syndic, sera de taille à répondre à son huissier (celui du théâtre) : « Je n'ai pas le temps.

Faites attendre ! »

Il ne m'a jamais été possible de discerner la cause de la supériorité d'un directeur de théâtre sur un auteur dramatique, même inconnu. S'il est inconnu, c'est une raison de plus pour le recevoir avec bienveillance, au lieu de lui prouver qu'à sa gaucherie et à sa

timidité on a vu tout de suite qu'il était un serin. Le jour où Victor Hugo entra pour la première fois chez un éditeur, celui-ci ne voulut même pas jeter un coup d'œil sur son manuscrit :

— Vous avez tort, lui répondit simplement Victor Hugo.

On n'a pas toujours cette conflance en soi, qui ne serait certes pas une preuve de talent : mais, quand on a peiné sur une œuvre, qu'on en a fait sa vie, son but, il est dur de se voir passer sur le corps par de vieux routiers, sceptiques et tout en clichés, qui tombent avec leurs pièces bien faites et leurs noms connus, tandis que l'huissier du théâtre, ironique, protecteur même les soirs où il y a 33 francs de location, vous répond régulièrement: « M. le directeur n'y est pas ! »

Francillon est la réponse à tout cela, Francillon est l'œuvre d'un homme qui est toujours demeuré le fervent de son art ;

Tœuvre jouée devant un public d'exception sur un théâtre de tradition, chaleureusement acclamée par les bravos des gens de goût. C'est la leçon donnée à ceux qui composent leur spectacle -de bric et de broc, sans troupe constituée, avec des étoiles de passage, avec des pièces arrachées feuille à feuille aux mains d'un écrivain à la mode.

Comparez la gestion littéraire et digne de M. Claretie à celle de ses rivaux non subventionnés. Lui marche. Lui marche toujours vers le même but, tandis que ses voisins, errant de la farce au drame moderne, de la comédie de mœurs à la pantalonnade, suivent péniblement leur.^rrière avec de cruelles oscillations. La finasserie n'est pas toujours très logique, mais le travail et la persévéraiïtee (ô Montigny ! ) sont tellement vieux jeu que je n'ose en parler ici, de peur d'être violemment conspué par les esprits vraiment modernes.

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