PAUVRES
Atteints en pleine chair par la Commission d'incendie, les directeurs de théâtre ont cherché à se venger sur un autre terrain.
lis ont essayé tout d'abord de nous laisser prévoir qu'ils se trouveraient dans la nécessité de hausser le prix des places. M. Gaston Jollivet, dans le Figaro, leur a répondu avec beaucoup de sens pratique, qu'ils ne commettraient qu'une énorme bourde.
Le public vraiment parisien (et j'appelle ainsi celui qui est formé par la classe parisienne aisée, généralement lettrée, ou curieuse en tout cas des œuvres dramatiques) est devenu horriblement méfiant. Avant de
prendre un plaisir coûteux, il tient à savoir si ce plaisir sera réel. S'il consent à payer sa place, c'est que, n'ayant pu obtenir un de ces billets de faveur si ridiculement distribués, il est sûr de passer une bonne soirée. Autrement, un ménage parisien se déplace avec bien de la peine pour entendre à gros frais une pièce médiocre. Même pour un four reconnu publiquement, ce niénage refusera des billets de faveur et croira que Ton a voulu se moquer de lui en essayant de les lui écouler. Les directeurs n'auraient qu'à perdre s'ils s'en tenaient pas aux prudonts avertissements de M. Gaston Jollivet^
Ils seraient également sages jen tirant profit des conseils que leur a suggérés vainement la vieille expérience de Sarcey.
Le critique du Temps leur prêchait réconomie : moins de luxe dans le décor, la mise en scène, le costume et le complet renoncement aux étoiles. Il les engageait à ne point
tout sacrifier au plaisir des yeux, à rester dans des limites convenables, à se contenter d'avoir du goût, et surtout à former des troupes et un répertoire, à toujours être prêts à renouveler leur affiche avec un spectacle frais et préparé.
Il les poussait à combiner leurs frais, de façon à pouvoir mettre leurs places à un prix raisonnable, pour attirer le gros public et le renouveler sans cesser.
Je n'ai guère rencontré que M. Pierre Giffard (qui écrivait dans le Figaro d'ailleurs, lout comme M. Jollivet) pour partager les idées rapaces et funestes des directeurs, qui, devant l'attitude générale, ont eu le bon sens de comprendre que l'unique voix de M. Giffard ne suffirait pas à convaincre les spectateurs de l'obligation de payer l'addition suivante à la porte des théiitres ;
Un fauteuil d'orchestre ... 9 fr.
Pour ne pas être brûlé ... 1 fr.
Gomme il était dur d'être battu sur ce terrain, on a cherché un autre moyen de payer les maçons et les serruriers de la Commission d'incendie. On s'est cramponné au droit des pauvres ; droit honteux, féodal, inique, léonin, qui ruine les misérables directeurs, écrasés de frais de tout ordre. Plusieurs bons esprits ont pris parti pour les directeurs.
Malgré Topinion contraire d'hommes que j'aime et j'estime, je tiens cette proposition pour également mauvaise et injuste.
L'impôt prélevé sur un plaisir en faveur des malheureux semble tout d'abord d'une justice absolue et d'une incontestable moralité.
Sans fouiller Larousse, qui me permettrait d'étaler ici des documents à la portée de tous, je rappellerai que le Droit des pauvres s'exerça tout d'abord très distinctement à la porte des théâtres. On payait sa place à la buraliste du théâtre et le droit des pau-
Su
vres au collecteur de radministration. Ce sont les directeurs qui proposèrent à l'administration de percevoir ces droits eux-mêmes, afin de faciliter l'accès du théâtre à leur clientèle et de la dispenser de verser elle-même un impôt que cette formalité rendait plus désagréable encore.
Le prix des places fut augmenté en conséquence. 11 est probable que les directeurs ne perdirent rien à cet arrangement. C'est donc toujours le public qui paie le droit des pauvres que les directeurs sont simplement chargés de percevoir, tandis que l'assistance publique touche ses droits en bloc sur la recette, au lieu de frapper chaque spectacle d'un impôt individuel.
Il deviendrait alors de toute justice, si l'on supprimait la taxe des pauvres, d'en défalquer le montant du tarif actuel, car si l'on considère le droit des pauvres comme un abus, c'est pour le supprimer et non pour le
retirer à Tassistance publique au profit des recteure de théâtre.
A ce propos, mon ami M. Edmond Lepelletier s'étonnait dans VÉcho de Paris, qu'un directeur comme M. Duquesnel pût se plaindre d'être écrasé par le droit des pauvres *, alors
1. M. Maxime Du Gainp fuit remonlerle droit des pauvres à l'ordonnance royale du 2o janvier 1699 par laquelle Louis XIV déclare qu'un sixième perçu «. en sus des sommeî qu'on perçoit et qu'on percevra à l'avenir », sera atlriljué à rh6pital général. (C'est-à-dire à la Pitié, Bicctre, la i^alpelrièrc, les Enfants trouvés et la maison Scipion.)
« Autrefois, ^\i le même auteur, dans le vestibule des ihéàtrcs, il y avait deux bureaux de perceplion, deux Guichets : l'un où Ton acquitlait le prix de sa place, l'autre où l'on versait la taxe des pauvres. Des vieillards ont vu encore des tarifs ainsi conçus, affichés à la porte de la Comédie française : Premières loges 6. fr : 60 1 6 fr. pour le théâtre, 60 centimes pour les pauvres »,
M. V. Fournel, qui est autrement érudit que M. Maxime Du Camp, donne au droit des pauvres une origine plus ancienne et plus noble.
" La taxe mise sur les spectacles en faveur des hôpitaux. nous apprend le savant écrivain, a pour origine une imposition de 800 livres parisis que les acteurs de la Passion furent obli;-,'^és de payer par arrêt du Parlement de 15 il, pour indemnisa' les pauvres de la grande diminution qu'a-
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qu'il vient d'engager M""** Sarah Bernhardt,
à raison de cinquante mille francs par mois
— somme qui, au dire des badauds, ne se
trouve point souvent sous le pas d'une
mule.
Cette observation, qui ne nous surprenfL
pjint sous la plume d'un homme aussi judicieux que M. Edmond Lepelletier, nou§ semble absolument digne d'être relatée.
Noire excellent confrère nous permettra de lui faire remarquer que cette anomalie est fréquente. On rencontre nombre de millionnaires qui se font tirer l'oreille pour payer les gages de leur valet de chambre, cl qui attendent l'arrivée du diligent porteur de contraintes, pour payer leurs contributions.
valent souiïei't leaj'; aumônes depuis l'établi^isement des tht'àtres. »
Oî) voit donc bien clairement par tout cela que le droit des pauvre ne coûte pas un sou à MM. les directeurs.
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C'est nous qui supportons le droit des pauvres. Il n'en est pas de plus juste, de plus honnête, car il n'atteint que le capital, dans ses joies, au bénéfice de la souffrance, de la vieillesse et de la misère. Cet impôt sur le plaisir, c'est un commencement d'application (le l'impôt sur le revenu.
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