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LES THÉÂTRES QUI NE COMPTENT PAS

Je resterai longtemps sur la brèche pour défendre la fortune et la vie du théâtre. Nos aînés dans la critique se laissent aller à Tindulgence à l'égard de leurs contemporains et deleurs amis; mais, àcôtédescritiquesd'hier, il y a les critiques d'aujourd'hui, Bauër, Durranc, Dubrujeaud, Serizier, Gramont, qui soutiennent la lutte et dont les théories méritent d'être propagées et discutées. Ce n'est point seulement contre les directeurs que nous avons maintenant à soutenir les jeunes, c'est également contre leurs anciens qui viennent de les répudier.

Sous l'effet d'un sentiment qu'il est impossible d'expliquer, la Société des auteurs vient

tJLA.

de mettre àJ'index plusieurs théâtres de second ordre dont voici la liste : Beaumarchais, Château-d'Eau, Cluny, Déjazet, les Menus- Plaisirs. Le comité de la Société des auteurs pous doit des ex^ications à ce sujet. S'il ne nous les fournit pas, ce refus sera l'équivalent des aveux left plus formels. Lorsque la Société des gens de lettres repoussa la demande de M. Harry Alis^ sous préte^^te que ses tendances littéraires n'étaient point d'accord avec celles de M. Fortuné du Boisgobey, il y eût dans la presse un formidable toile.

Les protestations s'élèveront aussi violentes contre la Société des auteurs si elle s'obstine à créer entra les théâtres une distinction qui n'a rien d'artistique ni de littéraire.

■ .11 est évident que les théâtres mis à l'index ne valent pas le Gymnase et le Vaudeville ; mais croyez-vous une seconde que les jeunes gens qui se font recevoir à grand'peine à Cluny, à Déjazet, aux Menus-Plaisirs, n'ai-

nieraient pas cent fois mieux être joués sur des scènes où ils trouveraient à la fois plus d'honneur et de proût?

Pensez-vous que M. Léon Gandillot, qui a obtenu avec ses Femmes collantes deux cents représentations, malgré une interprétation ridicule, n'aurait pas mieux aimé donner sa pièce au Palais-Royal -^ qui fait four sur four — que d'aller allonger cinq beaux billets de mille francs au directeur de Déjazet, s'il faut ajouter foi à la version du journal tAlcesle * ?

Me direz-vous que Grenet-Dancour n'aurait pas préféré ce même Palais-Royal à Cluny, alors qu'il essayait de caser Trois femmes pour un mari ?

Alors, de quel droit la Société des auteurs vient-elle nous dire que le succès sur certaines scènes n'assure pas les mêmes droits que

i. M. Gandillot n*ayant jamais démenti ce fait, on doit supposer qu'il est euct. E. D.

des fours retentissants sur certaines autres ?

Le Palais -Royal fait des reprises tous les huit jours. Les Nouveautés changent leur affiche deux fois par mois. Un monsieur qui sera sifflé chez Brasseur aura néanmoins le droit d'être membre de la Société des auteurs, tandis qu'un jeune homme, applaudi cent fois de suite au Château-d'Eau, sera relégué au simple rang de stagiaire. Ce serait de la démence, si ce n'était point quelque chose de beaucoup plus laid.

Nous -savions déjà depuis longtemps que certains \ut\ix auteurs se syndiquaient pour accaparer quelques-unes de nos meilleures scènes. C'était déjà monstrueux. Mais nous n'aurions pu' supposer un instant que cette cupidité arriverait à écarter d'une associalion mutuelle les jeunes gens que l'on avait déjà écartés de nos principaux théâtres.

Dans cette proscription de plusieurs théâtres, on ne frappe pas les directeurs. La

mesure prise par la Société n'atteint en effet que les jeunes auteurs, qu'elle ne lèse d'ailleurs que dans leurs intérêts. Vous comprenez que les jeunes dramaturges repoussés avec perte par les fortes têtes à la Duquesnel iront tout de même au Château-d'Eau et que les vaudevillistes de vingt-cinq ans, éconduits sur toute la ligne, porteront d'un cœur léger leurs manuscrits à Gluny. C'est un fait acquis à l'avance.

Le public n'y fera non plus aucune différence. Quand il aura applaudi une bonne pièce, il lui sera parfaitement égal de savoir qu'elle a été jouée sur un théâtre non classé.

Si l'on admet cette ridicule méthode de raisonnement, les directeurs de ces théâtres doivent perdre leur rang de directeur, et leurs acteurs devront être exilés de laiSociélé fondée par le baron Taylor, avec défense de porter le nom d*artiste dramatique. C'est la peine que le vieux répertoire avait infligée à

l'infortuné Pietro, relégué dans une île déserte.

L'attitude de la Société des auteurs dramatiques est d'autant plus idiote que les théâtresnon classés ont repris des pièces de ses membres les plus influents.

Je ne puis supposeir cependant que ron ait voulu infliger un blâme à M. Eugène Labiche pour s'être galvaudé dans un bouiboui en autorisant Cluny à reprendre son répertoire-

Le succès de ce répertoire prouve en efi*et la supériorité des spectateurs de Cluny, qui veulent bien payer pour voir de vieilles comédies de Labiche et qui s'entêtent à ne pa& donner 8 ou 9 francs dans un théâtre classé où on leur servira une stupidité de premier choix.

M. Emile Blavet a fait dans le Figaro un excellent article à ce sujet. La moutarde ayant

monté au nez de notre confrère, il a affirmé <[u^il en aurait long à dire sur la question des levers de rideau dans les théâtres qui comptent pour la Société des auteurs* Si Blavet ne mange pas le morceau, il pourra s'en trouver un autre plus bavard et plus courroucé ; car nous savons^^ous ce que veut dire le rédacteur du Figaro, et son secret est devenu, rue Milton, le secret de Polichinelle.

Mais les gros bonnets qui ont le courage de foncer sur Déjazet et de persécuter Bobino n'ont plus du tout le même courage lorsqu'ils se trouvent en face de seigneurs de plus grosse importance.

Il est véritablement inouï que les gens de théâtre ne puissent s'empêcher de créer des questions de boutique dans une affaire où il ne devait y avoir qu'une question de conscience. Ouvrez un programme de spectacle :

vous verrez quatre ou cinq noms revenir sur toutes les affiches avec des pièces tellement

mal bâties et si déploràblement écrites que les gens les plus naïfs s'y décrochent d'ennui la mâchoire.

Avec tout ce métier, tout cet enchevêtrement de collaborations étranges et d'associations mystérieuses, d'où les directeurs croient toujours tirer leur épingle du jeu, ces forçats de la rampe n'arrivent pas à faire fortune en se donnant un mal énorme pour nous faire accepter des collections de pauvretés qui ne méritent pas même l'honneur d'une discussion. C'est une consolation de savoir que M. Emile Augier et M. Alexandre Dumas ont acquis des monceaux d'or en faisant honnêtement leur métier, tandis que les farceurs qui exercent la profession de « quart d'auteur » n'arrivent le plus souvent qu'à une débine aussi méritée que peu intéressante.

Si les directeurs de nos théâtres « qui comptent» n'étaientpas entêtés comme des mules, il y a longtemps qu'ils pratiqueraient simple-

ment et loyalement leur métier et qu'ils se cantonneraient dans cette méthode tout à fait bourgeoise : Je joue cette pièce parce que je la juge bonne, et je refuse cette autre parce que je n'éprouve pas le besoin de m'exposer à un four de premier ordre.

On leur demande trop en leur demandant cela. Ils exploitent les jeunes quand ils ne se contentent pas de les faire poser, et les jeunes en seront réduits à faire comme M. André Corneau qui sentant à l'avance l'accueil qu'on ferait à sa Belle Petite s'est contenté de la faire représenter sur la scène d'un de nos cercles parisiens, où il a obtenu un succès très vif. Ceux qui n'ont pas de nom au théâtre devront se résoudre à ne compter que sur leur initiative.

Les pachas du comité de la Société des auteurs, ne trouvant pas la situation faite aux jeunes gens assez dure encore, viennent de chercher à les atteindre dans la considération

des théâtres qui les accueillaient de temps en temps. Cela ne ridiculisera nullement les jeunes gens, mais la Société des auteurs ne gagnera rien au rôle odieux qu'elle a joué en prétendant frapper les faibles. Ça ne fera pas produire à ses membres de meilleures pièces.

Les recettes n'en grossiront pas davantage.

Le public y trouvera simplement la preuve d'un injustifiable dédain et d'un manque total d'esprit de bonne confraternité.

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