‹ Le mal du théatreChapitre 7 sur 47 · LA CONFESSION DE M. SARDOU · texte numérisé non relu

LA CONFESSION DE M. SARDOU

Après avoir lu les comptes rendus de la «critique quotidienne, M. Sardou a tenté d'amadouer le lundisme et il est allé visiter Sarcey. Entré dans le monument de la rue de Douai à une heure matinale, l'auteur du du Crocodile y était encore au moment où les allumeurs de réverbères chassent les ténèbres de la ville. M. Sardou a fait des aveux complets. Sarcey, qui n'aime pas beaucoup M. Taylor, s'est contenté de les communiquer à la foule.

M. Victorien Sardou a déclaré tout d'abord que le Crocodile n'avait mécontenté la critique que par suite d'un malentendu.

Qu'est-ce que s'était dit le public? Il avait

tput de suite pensé.: Sardou est académicien : Sardou a fait une trentaine d'œuvres importantes ; il est l'auteur de la Famille Benoiton, de Patrie ! de Divorçons, de Rabagas, de Theodora. On a mis à sa disposition un vaste théâtre, une troupe excellente, des décorateurs de premier ordre et toutes les facilités possibles pour mettre en mouvement une figuration nombreuse et richement costumée. Nous allons donc avoir ou une grande comédie ou un drame puissant, quelque chose enfin qui soit en rapport et avec le nom de l'écrivain et avec la prodigalité bien connue du directeur. On penchait plutôt pour la comédie; on s'attendait à voir un pendant comique à Théodofa,

Eh bien, c'était là une idée préconçue.

M. Victorien Sardou n'avait jamais songé qu'à écrire UAe pièce destinée aux enfants.

Sinite parvulos venire ad me ! s'était dit en lui-même le malin auteur du Crocodile.

M. Sardoune se fâchera pas si je lui ouvre mon cœur: je ne ort)!^; pas un traître mot de cette tardive confession.

Si son but avait été tel, il nous Taurait vraisemblablement fait savoir. Il est Thommeréclame par excellence. Il fait parler de ses pièces six semaines à l'avance, — ce qui est d'ailleurs désastreux. Il laisse décrire les décors et les costumes avec une complaisante profusion de détails. Le lieu de l'action n'est un mystère pour personne. Longtemps avant la première, toutes les feuilles nous avaient appris sans plus de mystère que le Crocodile était le nom du paquebot sur lequel s'engageait l'action. On nous avait raconté à l'avance le naufrage et l'île déserte. Tout était défloré etdéfraîchi, et j'avoue que les racontars et les indiscrétions convenues et autorisées donnaient tout lieu de craindre que la nouvelle pièce ne fût assez confuse et décousue.

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Mais, puisque M. Sardou nous a raconté ou laissé raconter tant de choses inutiles, je me permettrai de lui demander pourquoi il a oublié à dessein d'éclairer sa lanterne, pourquoi il ne nous a pas révélé de prime abord que le Crocodile était écrit pour les enfants !

Écrire pour les enfants ce n'est pas un déshonneur, que je sache. Bossuetet Fénelon n'ont point rougi de le faire. SiVHistoire universelle n'existe plus au point de vue de l'exactitude et delà vérité, elle est restée une des gloires littéraires de Bossuet, et les enfants lisent encore avec passion les Aventures de Télémaque. De nos jours,' les plus grands esprits ont produit des ouvrages qui s'adressent à l'enfance et à la jeunesse.

About, Sandeau, Dumas, Mme Sand ont

laissé des volumes qu'on retrouve dans toutes les familles. Stahl, avdc une note toute personnelle, s'est consacré aux bébés. Et les albums de Tœpfer, et les illustrations de Kate Greenaway, de Boulet de Monvel ! Et les jolis romans enfantins de M. Desbeaux !

Tout cela n'est-il point de l'art ?

M. Sardou était donc dans son droit d'auteur célèbre et d'académicien en écrivant une pièce à l'usage de la jeunesse. Que ne nous a-t-il pas prévenus, alors que rien ne lui était plus aisé ! La critique aurait formulé son jugement sans détour sur la question ainsi posée.

Mécontent de lui sans doute, M. Sardou s'est montré mécontent des autres. Il accuse Daudet et Theuriet, qui cette année ont écrit pour les* enfants. Il leur reproche de n'avoir pas été trahis comme lui, incompris comme lui. Mais ce n'est point cela du tout I Les éditeurs de ces messieurs ont pris soin d'a-

vertir le public dans les notes bibliographiques des journaux, au cas où le format et la couverture de ces ouvrages ne l'auraient pas mis suffisamment en garde. « Eh bien oui, c'est du Berquin ! s'écrie Sardou dans le cabinet de Sarcey. Mais si j'ai voulu justement faire une berquinade ! » Certes, c'était le droit de l'auteur ; il devait seulement nous dire sur l'affiche que le Crocodile en était une. Et il faut croire que cette berquinade était d'un genre très particulier, puisque tout le monde s'y est trompé.

M. Sardou gémit de la bonne fortune des autres. La chance de M. Adolphe d'Ennery lui semble insolente, car le Tour du monde ne valait pas mieux que le Crocodile. Ça, c'est très vrai ! Seulement, ni Verne^jii d'Ennery ne nous avaient pris à l'improviste.

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Certes, c'était une heureuse idée d'écrire franchement, loyalement, sans arrière-pensée une pièce pour les enfants. Je vois les livres qu'ils lisent. Je me souviens de ceux que j'ai lus. A part quelques exceptions, ce petit public est bien peu gâté. Les éditeurs se soucient plus de la sauce que du poisson, du cadre que de Tidée fondamentale, et c'est la même chose au théâtre. Les décorateurs 6t les costumiers, les relieurs et les illustrateurs tirent à eux toute la couverture, et J'accessoire devient le principal.

Au lieu de s'adresser sans cesse à des auteurs qui travaillent par routine et avec ennui, je voudrais qu'on s'adressât à des penseurs, des philosophes, des poètes, des moralistes qui écrivissent, dans la langue la plus riche, des histoires destinées à se graver dans le cœur des petits enfants. Jevou-

drais surtout qu'on écartât d'eux tout mensonge et toute inexactitude. Je sais des pères, nourris de fortes études scientifiques, qui bannissent impitoyablement de leur foyer les voyages imaginaires de Verne et les ouvrages de Louis Figuier. Combien valent mieux les relations de voyages exactes telles .^ que celles d'un Stanley ou d'un Brazza pour ces intelligences ouvertes et crédules f

Une tentative sérieuse de M. Sardou dans ce genre eût été fort curieuse et fort sympathique, encore que l'auteur de Patrie ne soi! pas en âge de se retirer de la mêlée éf de déserter la lutte. Mais le Crocodile sGmh]e avoir des visées doubles, et je crains fort pour lui que ce ne Soit la duplicité de son auteur qui .. ne le perde... ou l'ait perdu.

A côté de Sardou il y a un autre coupable, du reste, et celui-là c'est M. Duquesnel.

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On le dit homme â*esprit et cela se peut.

J^avoue à ma honte que je ne connais point — même de vue — ce célèbre directeur. Je vois néanmoins que M. Duquesnel refait à la Porte-Saint-Martin ce qu'il fit jadis àTOdéon. Cogner sur le Duquesnel, quand nous avions vingt ans, était notre joie la plus pure dans nos petits journaux littéraires. Nous lui disions ses vérités et il ne les lisait pas. Un jour vint où il fut tout de même obligé de quitter rOdéon, dont il avait voulu faire le chenil du Roi-Soleil. Pour peu qu'il eût continué, il lui *eût fallu un « piqueux » pour régisseur de la «cène. Ce soir-là, nous brûlâmes des punchs de joie. Quelques jours après, nous déchantions tous... C'était M. de La Rounat qui le remplaçait, alors que nous réclamions Scholl. A rOdéon, M. Duquesnel avait un cahier des charges ; il ne relève que de lui-même à la Porte-Saint-Martin, et cela se voit. Il s'abandonne à sa passion pour la mise en scène

et à sa soif de spéculation. II risque toute sa saison sur une pièce et sur un nom. Il prépare des tournées et dispose «es engins pour drainer l'or par tous les moyens. Cette fois, ces moyens étaient cousus de fil trop blanc; on a regimbé. C'est que les spéculations de M. Duquesnel nous laissent froids. Qu'il fasse fortune, nous le voulons bien, mais à condition de nous amuser. Sarcey, après avoir laissé M. Sardou se défendre très longuement, nous déclare tout de go que le Crocodile est un chef-d'œuvr*e comme pièce pour l'exportation . Cela veu t dire que le Crocàm. dile, joué par une étoile ou deux, avec sa tï* chesse de décors, son luxe de costumes, atftjjff un succès considérable devant tous les public^ qui ne comprennent pas un mot de français.

Et comme M. Sardou passe pour un malin , comme M. Duquesnel a la réputation d'un homme d'affaires de premier ordre, je ne cacherai pas que les révélations de M. Sardou

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me semblent plus pénibles que couleuvres à avaler au lendemain d'une première des plus houleuses. Marie-Antoinette en appelait à toutes les mères, M. Sardou en appelle à tous les bébés. Pourquoi M. Duquesnel n'a-t-il pas convié les enfants de la critique à la répétition générale ? Ces garçons et ces fillettes nous auraient enlevé toute incertitude, tandis que, malgré les « derniers détails » donnés par Sarcey, nous continuons à nous fourvoyer dans les ténèbres les plus épaisses.

S'il y avait à tirer une moralité de cette aventure, elle serait au profit de M. Duquesnel, qui possède le premier théâtre de drame de Paris, quelques artistes aimés et qui, au lieu de batailler pour la pensée, pour l'art, risque chaque hiver une grosse fortune sur des cartonnages et des costumes qui devront emballer Boston et Chicago, Vienne et Londres, après avoir ébloui Paris.

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