Aloysii Loberæ, De morbo gallico tractatus, cap. II
4. Thierry de Héry, La Méthode curatoire de la maladie vénérienne, vulgairement appelée grosse vérole.
pauvrement inspirés pour que votre siècle n'ait rien eu à imiter du nôtre ou à lui emprunter .
Un simple mot d' abord sur une méthode qui a fait grand bruit de votre temps, la cautérisation abortive. Sans plus de discours, compare \ seulement ce que j’en ai dit à ce qu'en a dit le représentant le plus autorisé et le plus célèbre de la syphiliographie moderne. Le parallèle est curieux : même idée mère de part et d'autre ; et de part et d’autre même langage , mêmes termes ; identité complète de forme et de fond. Le rapprochement est flatteur, et je serais tenté de m’ en enorgueillir, si cette méthode thérapeutique ne contenait , par malheur, pour une certaine part de vérité, une bien plus large part d'erreur, à laquelle je voudrais avoir le droit d'opposer un désaveu posthume.
Mais passons sur ce point et parlons de choses d'importance plus sérieuse.
Le remède, le grand remède du mal français, nous le possédions. C'est notre siècle qui, mettant à profit les données d'un empirisme aveugle, appliqua scientifiquement le mercure au traitement de la vérole. C'est nous qui , les premiers, avons étudié l'action de ce puissant spécifique sur les
éruptions, les douleurs , les ulcères du mal français, et d'une façon plus générale, sur l'ensemble et l'évolution de la maladie. De même aussi que ses propriétés et ses vertus, nous avons connu ses inconvénients et ses dangers , notamment son influence nocive sur la bouche et les dents. Qui mieux que nous a décrit la stomatite mercurielle? Vous n'ave z rien, je pense, à nous contester sur ce terrain.
Vous le rappellerai-je aussi, c'est à nous qu’est due la méthode la plus active et la plus énergique d' administrer le mercure C'est nous qui avons institué le traitement de la vérole par les frictions. Ce traitement, je le sais et je l’ai dit, comporte des objections sérieuses, des inconvénients graves. Il nest que trop puissant. Mais ce n’est là, ce me semble, que le défaut d’ une qualité, defaut heureux qu’on peut corriger au besoin et dont on a quelquefois lieu de profiter. J’accorde que votre thérapeutique actuelle, plus douce et mieux acceptée des malades, soit préférable à la nôtre, comme méthode courante. Mais avoue z aussi, de votre côté, quelle reste parfois en défaut devant certains cas exceptionnellement graves ou rebelles. Et comment alors suppléez-vous à son insuffisance ? N'est-ce pas à notre traitement,
ri est-ce pas à nos frictions que vous demande ^ le plus habituellement un utile secours ? Praticiens du XIXe siècle, que faites-vous donc dans ces conditions que nous n’ayons fait près de quatre cents ans avant vous ?
Et non-seulement nous avons découvert le mercure dans ses applications à la vérole, reconnu ses vertus, précisé son mode d’ administration le plus actif; non-seulement aussi nous l'avons défendu contre les détracteurs qui ne lui faisaient pas défaut ; mais, de plus — et ce n’est pas là ce à quoi nous tenons le moins — nous avons établi et formulé le traitement du mal français sur ses véritables bases rationnelles et scientifiques. Nous avons compris que ce mal ne résidait pas seulement dans ses symptômes appréciables , qu'il n'était pas contenu tout entier dans les accidents qui le révèlent à un moment donné ; nous avons compris qu’il avait une existence propre , indépendante de ses manifestations , qu’il survivait à ces manifestations en tant que levain pathologique, en tant que diathèse , bref, qu’il constituait une disposition morbide chronique , essentiellement persistante. Conformément à ces idées, qui sont aussi les vôtres, nous avons institué contre lui une thérapeutique spéciale; ?ious avons recommandé que le mal ne fût pas abandonné à lui-même une
fois ses accidents disparus ; nous avons voulu qu’à maladie chronique fût opposée médication chronique; et c’est en vue de cette indication essentielle que moi-même j’ai vivement insisté dans mon'livre sur la nécessité de traiter l’affection bien au delà de sa guérison apparente , de multiplier contre elle les assauts des remèdes que je supposais lui servir de correctifs et d’ antidotes, de prolonger en un mot et de réitérer la cure, de façon à épuiser le venin morbide par une série de dépurations successives. Ces idées, je le constate avec bonheur, sont celles que vous professe % actuellement ; cette pratique est aujourd’hui la vôtre. Mais, idées et pratique, tout cela date de loin, de bien loin, comme vous le voye^. Ce serait donc justice à vous d'en convenir.
J’ai dit, et sans élever contre vous d’autres revendications de détail , je termine cette longue épitre par la réflexion suivante :
De toutes les périodes de la syphiliographie, celle qui est la plus distante chronologiquement de la vôtre en est la plus voisine doctrinalement. Les dernières aimées du XVe siècle, en effet, et les trente premières environ du XVIe composent une petite époque remarquable entre toutes, où
quelques-unes des grandes vérités édictées et pro mulguées de votre temps ont été soit découvertes , soit entrevues, où la diversité des affections vénériennes a été comprise, où V essentialité du mal français a été reconnue, où la doctrine syphiliograpliique, en un ?not, est restée pure de toutes les confusions, de toutes les erreurs qui s’introduisirent plus tard dans la science. Honneur à cette époque ! Or, cette époque est la nôtre. C’est pour rétablir et consacrer ses droits 'méconnus que j’élève aujourd’hui la voix. C’est sa cause que je suis venu plaider devant vous.
Ce plaidoyer, toutefois, nalle\ pas le prendre pour ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire pour un réquisitoire à votre adresse. Nul plus que nous ne respecte vos travaux et ne rend mieux justice à cet admirable XIXe siècle qui a tant fait pour les sciences en général et pour la nôtre en particulier. Notre seul grief à votre endroit est l’oubli immérité auquel vous ave% condamné nos vieux livres, nos vieux écrits, qui contiennent certes quelques découvertes réelles et nombre d’utiles enseignements.
De notre temps, nous lisions les anciens ; nous ?ie les lisions même que trop, et notre initiative,
notre individualité scientifique eut souvent à soufi frir d’un respect exagéré pour la médecine grecque, latine ou arabe. Votre travers, à vous, aujourd’hui , est précisément inverse. Avides du nouveau, que vous confonde^ parfois avec le progrès, vous oublie { les anciens, et il suffit à un auteur d'avoir vieilli de quelques siècles pour ne plus jouir près de vous que d’une considération modérée, pour ne plus compter dans vos bibliothèques que de rares et indifférents lecteurs. « Place aux jeunes », dites vous. Et pour mieux laisser à ceux-ci le champ libre, vous sacrifie \ parfois, vous oublie % les travaux des anciens. Comme si la science trouvait son compte à perdre en arrière ce quelle peut gagner en avant ! Comme si le progrès, le véritable progrès , ?z’ impliquait pas à la fois et /' acquisition de vérités nouvelles et la sauvegarde des vérités anciennes! ... Mais je m’arrête , et je me résume en vous disant :« Place aux jeunes», sans doute ; votre devise est excellente, mais elle serait meilleure encore peut-être avec l'addition de « respect aux vieux ». Car les vieux ont du bon parfois, comme je vous l’ai montré, du bon que l’on oublie souvent ou même qu’on leur emprunte en certains cas sans le savoir.
Que cette lettre, très-chers confrères,
vous
porte le témoignage de mon affection; — et que béni soit le nom du Seigneur notre Dieu !