LE MAL QUON A DIT
d'années, n'ont qu'à ia regarder pour ne regretter rien. Tout le monde connaît cet adorable épisode du troisième chant de V Iliade :
«Les anciens du peuple étaient assis sur les portes Scées, — vieillards retirés des combats, mais bons à discourir; semblables aux cigales qui, posées sur les buissons dans les bois, font entendre leur voix douce comme un lis, tels ces chefs des Troyens étaient assis sur la tour. Dès qu'ils virent Hélène qui venait d'y monter, ils se dirent entre eux doucement : « N'accusons pas les dieux si les » Troyens et les Grecs aux belles cnémides souf- » frent depuis tant d'années de tels maux pour » une femme si belle ! son visage est semblable à » celui des déesses immortelles t Puisse-t-elle » cependant, si belle qu'elle soit, repartir avec 9 ses vaisseaux, et ne point laisser derrière elle » à nous et à nos enfants l'infortune et le deuil ! » Tels étaient leurs discours. Mais Priam, à voix haute : « Viens ici, » dit-il, « chère enfant, sieds- » toi près de mol... »
Alors il la prie de lui désigner, dans la plaine, les principaux chefs de l'armée des Grecs, qui est sur le point d'en venir aux malos avec celle des Troyens.
N*esl-ce pas, en quelque sorte, le poète luimême qui, par la bouche du vieux roi Priam, parle à Hélène avec cette bonté, cette douceur, cette grâce infinie?
Un jour, dans VOdyssée, il nous la montrera rentrée au sein de la famille, assise et brodant auprès du foyer, réhabilitée par le travail et la vertu.
Et toutefois, chez ce même poète , les femmes ne sont, comme le veulent les lîtœurs de l'époque, que « les intendantes qui administrent la maison sous les ordres de leur mari, » de leur maître. C'est par cette périphrase qu'elles sont plusieurs fois désignées dans VOdyssée. Et c'est sur ce pied-là que les hommes leur parlent, même dans les moments de sensibilité. Par exemple, à la fin des adieux si touchants d'Andromaque et d'Hector, au sixième chant de V Iliade, Hector, au moment de retourner au combat, répond ainsi aux tendres inquiétudes de sa femme bien-aimée :
« Allons ! retourne à la maison , occupe-toi des ouvrages qui te regardent, — reprends la toile et
les fuseaux, — conmiande le travail de tes femmes, pendant que la iuerre sera l'occupation des bommes, et que j/ m'en irai combattre à la tête des enfants d1li(
Peut-on s'enlpêcher de trouver ces paroles un peu dures/ dans une telle situation, après Tembrasseme/t suprême, après les dernières caresses de /a femme et de son enfant? Cependant elles i/e sont que graves, et, selon les mœurs bonpériques , elles n'excluent nullement la tendresse.
« Ayant ainsi parlé, le brillant Hector prit son casque à la belle crinière. Sa tendre épouse s'en alla à la maison, se retournant souvent, et répandant d'abondantes larmes. »
Et, pour continuer de faire voir l'accord de la littérature profane et de la littérature sacrée en ce point, ces paroles d'Hector ne rappellent-elles pas, par le ton, celles que, selon TËvangéliste, Jésus dit à sa mère, aux noces de Cana :
« — Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? »
Tel est le diapason de ces temps antiques.
Quant à Sophocle, qui, dans sa jeunesse, joua lui-même un jour le personnage de Nausicaa, dans la tragédie de ce nom, dont il avait emprunté le sujet à VOdyssée, il crée, à son tour, des types de femmes, qui ne témoignent pas moins que ceux d'Homère d'une vive et tendre sympathie pour ce sexe tant décrié par tous les autres poètes grecs. Il me suffira de nommer Electre et Chrysothémis , deux physionomies opposées , qui se complètent l'une l'autre, ainsi qu'Antigone et Ismène, Tune la force, l'autre la grâce, et enfin cette douce et triste Déjanire, qui paraît avoir servi de modèle à la Monime de Racine.
Telles sont donc les deux exceptions, Homère et Sophocle. Honneur à ces deux grands et bons génies !
Mais, maintenant, écoutez tous les autres Grecs, soit poètes, soit prosateurs.
Comme la Genèse, Hésiode, à qui j'ai déjà fait allusion, altribne à une femme, œuvre divine^
tous les maux de l'espèce humaine. Au lieu d'Eve, voici Pandore. Au lieu d'Adam, c'est Épimélhée , l'homme Imprévoyant, qui se laisse entraîner et perdre par elle. Au lieu d'un fruit qu'on ne doit pas cueillir, c'est une boîte qu'on ne doit pas ouvrir. Et, si l'on voulait continuer ces rapprochements plus qu'il n'est utile, on trouverait, avec les Pères de l'Église, une ressemblance singulière entre le supplice du Christ, crucifié sur le Golgotha pour racheter l'humanité, et celui de Prométhée, crucifié aussi, — les Grecs se servent du même mot pour l'un et pour l'autre , — crucifié, dlS'Je, parce qu'il a été le bienfaiteur des hommes, et qu'il les a sauvés des ténèbres de la barbarie par le larcin du feu céleste et par l'invention des arts. Prométhée est le frère d'Ëpiméthée ; et Jésus-Christ, disent les Pères, est un autre Adam.
Or, voici comme parle Hésiode :
« La race des femmes est pernicieuse; elle cause de grands maux aux mortels : elle vient partager avec nous les douceurs de la vie, mais ne partage point la triste pauvreté.
» La femme est le frelon qui mange le doux miel fait par des abeilles.
» Les femmes sont si fatales au genre humain, que celles mêmes qui sont honnêtes font le malheur de leurs maris.
» La race des femmes est impure.
» Celui qui se fie à une femme se fie à un voleur. »
Hérodote, au commencement de son histoire, nous montre que les premières guerres entre les Grecs et les autres peuples furent occasionnées par des femmes.
C'est ce que Horace a exprimé aussi dans un vers d'une expression un peu trop libre , même en latin, pour que je puisse le citer.
Athénée énumère également plusieurs femmes qui ont été causes de guerres. Celle du Péloponèse, au dire d'Aristophane, cité et paraphrasé par Fonlenelle, « vint de ce que deux jeunes Athéniens , qui avaient bu , allèrent à Mégare enlever la courtisane Simœtha, et que ceux de Mégare, pour se venger, enlevèrent deux demoiselles d'Aspasie; ce qui fut cause que Périclès , qui était tout à fait dans les intérêts d'As-
U LE MAL qu'on à DIT
pasie, fit traiter Mégare d'une manière si dure, que celte ville fut obligée d'implorer le secours des Lacédémouiens. »
Voici maintenant des vers du grave Eschyle, dans sa tragédie des Sept devant Thèbes :
< Sexe détesté du saget ah ! que jamais, ni dans mon infortune , ni aux jours de ma prospérité, femme n'habite sous mon toit ! »
Plus loin , dans la même pièce : « Jupiter !
quel présent tu nous as fait! les femmes! quelle race! »
li est juste, au reste, de remarquer que c'est le personnage de la pièce qui exprime cette pensée, à laquelle rien ne nous dit que le poêle s'associe.
Platon, qui a pourtant fait raconter à Aristophane, dans son admirable dialogue du Banquet,
cette cliarinante légende des Androgynes, n'hésite pas à déclarer, dans le Timée, que :
' « Celui qui aura failli sera changé en femme dans une autre existence. »
£t encore dans le même ouvrage :
< Les hommes lâches, et qui ont été injustes pendant leur vie, sont, suivant toute vraisemblance , changés en femmes à une seconde naissance. »
Tant le préjugé antique avait de puissance, même sur un si grand génie ! Il n'était pas douteux pour lui que la femme fût naturellement moindre que l'homme et d'une espèce inférieure ; de même qu'il n'était pas douteux aussi, ni pour lui , ni pour Aristote, cet autre grand génie, que l'esclavage d'une partie des hommes fût une condition nécessaire du bonheur des autres et la base de toute société bien constituée. Aujourd'hui même , après plus de vingt siècles révolus , ne voyez-vous pas, à travers le mensonge des apparences et en dépit des fictions sociales , que ces deux préjugés barbares n'ont pas encore entièrement disparu? Ne voyez- vous pas que la femme continue d'être traitée en mineure?
Aristophane, cilé parSlobée, complète la pensée de Platon : « Â mon sens, dit-il, ia femme, après cette vie, n'en vivra pas une deuxième. »
Ainsi, à supposer que la pensée de l'un soit solidaire de celle de l'autre, un borome , le plus lâcbe des hommes, vivra toujours au moins deux fois; seulement, il deviendra femme dans la seconde phase de son existence ; mais une femme , la plus généreuse des femmes, ne vivra jamais qu'une fois.
Passe encore pour Aristophane, qui était un païen et un poëte comique t Mais n'y eut -Il pas, au moyen âge, un concile chrétien dans lequel on agita cette question : Si la femme avait une âme? Enfin , on lui en accorda une, à la pluralité des voix.
Le théâtre tout entier de ce grand poète comique — ce qui nous en reste, veux-je dire, onze pièces sur une cinquantaine — serait une source inépuisable de satires contre les femmes. Je ne cite rien, parce que j'aurais trop à citer. Trois de ces onze comédies sont spécialement dirigées contre elles; à savoir, V Assemblée des femmes, les
DES FEMMES. i7
Femmes aux fêtes de Cérès, et Lysistrata. En abrégé, il les accuse d'aimer ia bonne chère, le vin, le plaisir , de mallrailer , voler , tromper leurs maris ; Il leur impute des supercheries et des tours d'audace, au prix desquels on trouve pâles et anodines les spirituelles fourberies des femmes en matière de sentiment, illustrées par le fin crayon de Gavarni.
Encore une fois, qu'importent les plaisanteries d'un poète comique, dont la critique est l'élément, et qui ne cherche qu'à faire rire? Mais que dire, que penser de cette parole étrange prononcée gravement par le sage Aristote, dans le second livre de sa Rhétorique :
« Les Mityléniens honorèrent Sapho, quoique ce fût une femme. »
Ce philosophe ne parle point des mœurs de Sapho,— mœurs lesbiennes, témoin son ode à une femme aimée;— il parle seulement du sexe de Sapho. Ainsi, sa qualité seule de femme eût pu l'exclure de la gloire t
Encore un préjugé qui, même de nos Jours, grâce
LE MAL qu'on A OIT
à Tamour-propre masculin et au préjugé barbifère, n'a pas encore entièrement disparu. Bien plus, ce ne sont pas les hommes seulement, ce sont les femmes, comme ies hommes, qui marchandent la gloire à toute femme illustre, et qui, lorsqu'elles ne peuvent faire autrement, < l'honorent, quoique ce soit une femme ! »
L'historien Thucydide montre le même esprit qu'Aristote, en un passage de la célèbre oraison funèbre qu'il met dans la bouche de Périclès. Parmi deux chapitres de consolations, que cet homme d'Ëtat, le plus éloquent de tous les Grecs, adresse aux parents des guerriers qui ont succombé, il n'accorde aux femmes que cinq lignes, dans lesquelles il leur donne le conseil de ne faire parler d'elles ni en mal ni en bien, comme étant la plus haute gloire qui leur soit permise :
< Gloire considérable pour vous, dit-il, si vous ne devenez point pires que la nature qui vous est échue, et si votre nom est le moins connu possible, soit pour le mal, soit pour le bien. »
DES f EMMES. 20
Ces paroles ue semblent-elles pas faire suite à celles de VIliade et de VOdyssée que j'ai citées et que j'ai rapprochées de la réponse de Jésus^Cbrist ^ sa mère? C'est le même esprit qui a dicté les unes et les autres; esprit oriental : despotisme de l'homme, oppression de la femme, — formée d'une côte de l'homme suivant la légende, et, par conséquent, inférieure à lui; jalousie mesquine et étroite du sexe fort, qui se prétend supérieur au sexe faible et qui toutefois en a peur. En Asie, le harem ; en Grèce , le gynécée : mêmes précautions infamantes, même esclavage flétrissant, même source de dégradation pour les opprimées et pour l'oppresseur.
Pbocylide , poêle gnomique, c'est-à-dire moraliste, recommande de tenir la jeune fllle sous les verrous, invisible jusqu'à son mariage.
En quittant la maison maternelle pour la maison nuptiale , la jeune fille ne faisait que passer d'un gynécée dans un autre. Lorsqu'on arrivait au seuil de l'époux, on y brCilait l'essieu du char d'hyménée, pour marquer que l'épouse ne devait plus sortir. Ainsi, réclusion physique, mais surtout réclusion
morale et inlellectueile, plus affreuse encore! Les courtisanes seules avaient part à la vie de l'esprit, à la lumière des arts : chez celles-ci, rinfériorité de la femme se retrouvait par la corruption ; le calcul instinctif de l'égoïsme masculin était le même. Presque toujours, le père et la mère livraient leur fille à Tépoux sans ia consulter, comme une chose inanimée. Voulez-vous entendre comment Catulle, le charmant poète latin, parle à la fiancée dans un chant d'hyménée?
« Jeune fille, tu ne dois pas résister à celui à qui ton père t'a livrée, ton père et la mère, à qui il faut obéir. Ta virginité n'est pas à toi seule, elle est en partie à tes parents : un tiers à ton père, un tiers à ta mère, un tiers seulement est à toi; ils sont deux contre toi, et ils ont donné leur part à leur gendre ; ne lui résiste point. »
Le tour piquant de la forme ne racliète point et ne dissimule guère la dureté du fond.
Phidias avait donné pour attributs — à sa Vénus d'Élide une tortue, — et à sa Minerve un serpent, — pour indiquer que les jeunes filles devaient vivre renfermées, et que les femmes mariées devaient garder leur maison et demeurer en silence.
Le poëte tragique Euripide mérite à lui seul de faire un chapitre à part. Lorsqu'il s'agit de maudire les femmes, ou même lorsqu'il ne s'en agit pas, à propos de tout et à propos de rien, il est intarissable en injures à l'adresse de cette détestable engeance. Timon fut surnommé « le baïsseur des bommes, » — c'est ainsi que Montaigne traduit littéralement le mol misanthrope ; ~ Euripide pourrait être appelé « le baïsseur des femmes, » le misogyne. Que lui avaient-elles fait? Rien peutêtre. Cela expliquerait qu'il leur en voulûL On dit cependant qu'elles lui avaient fait quelque chose. Alors pourquoi leur en voulait-il?
Ëtait-ce parce que, profitant du bénéfice de la loi athénienne, il en avait épousé deux à la fois, comme Socrate ?
Ëtait-ce parce qu'un certain Céphisophon, auquel il laissait le soin d'écrire les scènes les moins importantes de ses tragédies, n'avait point déplu à l'une des deux, et que, plus d'une fois, en rentrant au logis, Euripide avait eu sujet de concevoir quelques soupçons, et sur elle et sur cet assidu collaborateur?
Sa colère contre les femmes venail-elle de ce qu'il les aimait trop?
Je ne sais. Toujours est-il qu'en parcourant les ouvrages et les fragments qui nous restent de ce poêle, on est assourdi des clameurs qu'il ne cesse d'élever contre cet épouvantable fléau I
Voyez, et soyez patients ou patientes.
Dans les débris d'une première tragédie à^^Hippolyte, on trouve un passage où, par allusion à Prométbée dérobant le feu céleste et à son frère Ëpiméthée séduit par Pandore :
« Au lieu du feu, dit-il, on vit sourdre un autre feu plus fort et plus borrible, — les femmes ! »
Dans son autre tragédie A^Hippolytey qui nous est parvenue complète, et que Racine a imitée, on iit une déclamation de trente-cinq vers contre les femmes, laquelle se termine ainsi :
« D'où il appert que la femme est un mal effroyable t »
Elle commence de cette manière :
« Jupiter, pourquoi as-tu créé sous le soleil
DRS FEMMRfl. S8
ce fléau funeste aux hommes, •— les femmes? S'il était dans tes desseins de reproduire la race humaine, ne pouvais-tu le faire sans les femmes? ne pouvais-tu décréter que les hommes, au prix d'une offrande portée dans tes temples, — offrande d'or, de fer, ou d'airain, — iraient acheter des germes, chacun y mettant le prix suivant son rang? Et maintenant ils vivraient en paix dans leurs maisons, sans l'engeance féminine! »
Cette bizarre idée se trouve reproduite, dans la Médée du même poète, sous forme plus concise ; elle y est couronnée d'une conclusion un tant soit peu hyperbolique :
« Ah t si les mortels pouvaient se propager par quelque autre moyen, et s'il n'y avait pas de race femelle, alors les hommes seraient délivrés de tous maux! » ^- •>
Quelque chose d'analogue se rencontre dans la Cymbeline de Shakspeare. >
Euripide encore, dans sa Sténobée, pièce perdue, dont Stobée nous a transmis en vers latins quelques passages, s'exprimait ainsi :
« Terrible est la violence des flots tfUe soulève
la mer en fureur, terrible le souffle du feu, terrible le tourbillon des torrents, terrible la pauvreté, terribles mille autres fléaux; cependant il n'en est aucun plus terrible que la femme. Nulle couleur ne saurait peindre ce désastre, nulle parole en donner l'idée. Si c'est un dieu qui a inventé la femme, qu'il sacbe, ce dieu, quel qu'il soit, qu'il a été pour l'bomme le funeste artisan d'un mal suprême ! »
Le même, dans sa tragédie de Phénix, disait :
« La femme est le plus affreux de tous les maux. »
Le même, dans Ino :
« Combien le sexe féminin est plus mal partagé que le masculin ! inférieures aux hommes en vertu, supérieures auxliommes en scélératesse! »
Le même, dans Ménalippe :
« Excepté ma mère, je bais toute la race des femmes. »
Peut-être est-il nécessaire de répéter ici, une fois pour toutes, l'observation déjà faite à propos
d'Eschyle, qu'à la vérité on ne peut légitimement imputer au poète les sentiments qu'il prêle à ses personnages. Mais n'est-ce rien que la complaisance avec laquelle Euripide revient toujours à l'expression de ce genre de sentiments ? N'est-ce rien que son abondance Inépuisable à traiter une pareille matière? Ne semble-t-il pas s'en donner à cœur joie contre ce sexe, et avoir l'amour de la baine, après la haine de l'amour ?
Dans son Àndromaque, c'est une femme qui parle ainsi :
« Je l'avoue, ou a su trouver — c'était un dieu — des remèdes aux morsures des bêtes féroces et des serpents : mais contre la femme, mal plus cruel que l'incendie, que la vipère, on n'a inventé jusqu'à présent aucun remède! Cruel fléau que nous pour le genre humain t »
Dans VHippolyte, déjà cité, il semble prévoir et réfuter l'objection qu'on pourrait lui faire de se répéter un peu sur ce point.
< Les femmes ! mon cœur ne peut se rassasier de les haïr! Malheur à elles ! Pourquoi craindraisje de répéter toujours les mêmes imprécations, puisqu'elles ne se lassent pas de les mériter? »
56 LE MAL 4}U'0If A DIT
Et dans Hécube :
< Viennent tous ceux qui ont maudit, maudissent ou maudiront les femmes ! à moi seul je résumerai les imprécations de tous : ni la terre ni la mer ne produisent rien de si effroyable! Il sait combien mes paroles sont vraies, celui qui en a couru les hasards. »
Shakspeare, d'une manière analogue, mais avec plus de concision, n'a-t-il pas dit, en parlant de la femme :
« Perfide comme l'onde ! »
Et Byron, en parlant des orages :
J'ai va ceux de la femme et j'ai vu ceux des flots, Et j'ai plaint les amants plus que les matelots.
Euripide encore, dans son Éole :
a Celui qui cesse d'accabler les femmes d'injures suit le conseil de la misère, non de la sagesse. »
Il est vrai qu'à tous ces passages du tragique grec, on pourrait opposer quelques vers de lui-
même, dans son Protésilas, — toujours d'après Stobée, car la pièce est perdue, comme la plupart de celles que je viens de citer :
< Celui qui à tout propos fait indistinctement la satire des femmes se trompe et manque de bon sens. On peut, en effet, dans une classe si nombreuse, en trouver de mauvaises ; en revanche, on en trouve d'autres d'un généreux naturel. »
Et ne pourrait-on pas aussi, dans un autre ton, lui opposer ces vers de son Cyclope, où le cœur des Satyres, après avoir raillé la perfidie d'Hélène, conclut ainsi :
< PlCit au ciel que la race des femmes n'eût jamais existé — que pour moi seul ! »
Ne serait-ce point là par basard, au fond, la véritable pensée d'Euripide ?
Quoi qu'il en soit, Carkinos, dans sa tragédie de Séméléf semblait vouloir dépasser d'un seul trait tous les nnalhèmes tragiques de ce poëte.
11 dit quelque part, — j'emprunte, pour le traduire, les mots presque identiques de la Pauline de Corneille, dans Polyeucte :
Femme I ee nom saffit sans ce torrent d'injares.
Qae sera-ce si, laissant les tragiques, nous venons aux comiques et aux ïambographes ?
J'ai mentioiiné Aristophane.
Voici Ménandre, dont il ne nous reste que des fragments ; et, à sa suite, les autres poètes de la comédie grecque, moyenne et nouvelle, dont les œuvres, aussi bien que lès siennes, ont été brûlées « par les soins des prêtres chrétiens de Constantinopie, » selon l'expression d'un pieux historien.
c La remme, dit Ménandre, est, par sa nature, effrénée et féroce. »
Et ailleurs :
« La terre et la mer produisent un grand nombre d'animaux féroces; mais la femme est la grande bête féroce entre toutes. »
Voici maintenant Alexis :
« II n'y a pas, dit-Il, d'animal plus Impudent que la femme. »
Voici maintenant Anexandrides :
« Fuyons la femme, — provision d'amer-
lume ! »
Et Philélas :
i c Si lu ne prends pas femme, lu vivras heu-
; reux.
\ Et HIpponax :
i « Une femme donne à son mari deux jours de
! bonheur : celui où II l'épouse, et celui où 11 l'en-
terre. »
Et Chaeremon t II affirme que, de ces deux jours-là, c'est le second qui vaut le mieux :
< Conduire sa femme au sépulcre, dit-il, vaut mieux que la conduire à l'autel. >
Ce qui précède est tiré de Stobée ; ce qui suit est cité par Athénée :
Anaxilas, dans sa pièce de la Génisse :
« Pour peu, dit-il, qu'on ait jamais aimé une femme, peut-on nier que cette race soit l'iniquité même? La hideuse femelle du dragon, la Chimère qui vomit des flammes, l'épouventablc Charybde, la triple tête de Scylla, monstre des mers. Sphinx, Hydre, lionne, vipère, Harpies aux ailes rapides, qu'est-ce que tout cela au prix de cette race exécrable? Tous les désastres ne sont rien en comparaison de la femme. »
Antiphanes a laissé ce mot, qui semble si moderne d'esprit et de tour, qu'on le croirait écrit d'hier :
« Marié, lui t Moi qui l'avais laissé si bien portant? »
Euboulos, dans sa Chrysilla :
c Malheur, malheur à qui se maria l6 ^ei<;A^<L^
A% LE MAL qu'on A DIT
Le premier, je ne le maudis pas : il ignorait, je pense, à quoi il s'exposait! Mais le second avait pu entendre dire à l'autre quel fléau c'est qa'une femme. >
Quant aux îambograpiies, ou poëtes d'ïambes, je n'en citerai qu'un pour abréger.
Ce ne sera pas Ârcbiloque, l'inventeur de ce genre terrible; Arcbiloque, dont la virulence donnait la mort à ceux. qu'il mordait; il ne nous reste des ïambes de ce poète que quelques fragments, quelques miettes, qui ne suffisent pas à décider si Lycambé eut de bonnes raisons pour se mettre la corde au cou.
Celui que je citerai est Simonide d'Âmorgos, grand-père de Simonide de Céos, le lyrique. 11 nous reste de lui un fragment sur les femmeSy qui peut-être vaut à lui seul tout ce que nous venons de voir. L'analyse de ce fragment clora les citations tirées des auteurs grecs ; c'est le bouquet :
c Dieu, au commencement, forma diversement les caractères des femmes : l'une lient de la truie aux soies rudes, pour qui s'amassent toutes les
ordures de la maison, et qui se roule dans la fange. Cette remme est malpropre sur soi; assise sur le fumier^ elle s'engraisse. »
L'autre, — pour abréger, — tient da renard rusé.
L'autre, de la chienne : elle est curieuse et hargneuse. Son mari ne peut l'apaiser même par ses menaces, même en lui brisant dans sa fureur la mâchoire avec une pierre. La douceur, avec elle, ne réussit pas mieux. Fût-elle assise avec des hôtes, elle aboie sans cesse et sans raison.
La quatrième tient de la terre : pesant fardeau pour son mari t Elle ne connaît ni le bien ni le mal; elle ne s'entend qu'à une chose, — à manger. Elle est si indolente, que, pendant l'hiver, toute roide de froid, elle n'a pas même le courage de tirer son escabeau près du feu.
Une autre tient de la mer : aujourd'hui elle rit, demain elle pleure. Un étranger qui la voit en passant en est charmé; elle est la plus aimable du monde. Mais voyez-la tous les jours, elle est colère comme une chienne qui défend ses petits, et emportée contre tout le monde, amis et ennemis. Pareille à la mer, elle est tantôt riante et douce, tantôt houleuse et mugissante.
Une autre ressemble à un âne couleur de cendre
et échiné de coups : n'obéissant qu'à la menace, elie ne fail que par force ce qui plaît à son mari, et, en attendant, elle prend pour compagnon le premier venu.
Une autre tient de la belette. Nature pauvre et cbétive, elle n'a ni beauté ni appas, elle n'entend rien aux douceurs de Vénus et ne donne à son mari que de l'ennui. Elle est violente, et fait beaucoup de tort à ses voisins. Souvent elle dévore la chair des victimes à peine immolées.
Une autre tient de la cavale à ia flottante crinière. Elle ja en aversion les soins du ménage et le travail; elle ne touche ni à la meule, ni au crible, ni au balai, ni au four, craignant les étincelles. Elle est lascive et coquette. Elle se lave tous les Jours deux et trois fois, se parfume, relève sa longue chevelure avec un peigne et la couvre de fleurs. Une telle femme est un agréable spectacle pour tout le monde, et un grand mal pour celui qui la possède, à moins que ce ne soit un tyran ou un roi qu'amuse sa coquetterie.
Une autre tient de la guenon. Laide, plate et tout d'une venue, elle est la risée des passants; mais elle s'inquiète peu que l'on rie : rusée et méchante, elle ne s'occupe qu'à nuire.
Enfln, la dixième espèce de femme tient de l'abeille. « Heureux qui rencontre cette femme!
seule elle esl à l'abri de la médisance, seule elle fait fleurir la maison. Aimée de son mari qui Faime, elle vieillit avec lui, après lui avoir donné de beaux et glorieux enrants. Elle est honorée entre toutes, et une grâce divine l'environne. » Elle ne se plaît pas aux conversations galantes. C'est le plus beau présent de Jupiter.
Ainsi, une seule gracieuse esquisse après neuf peintures ultra-satiriques ! Et, comme si le poète encore avait regret à cette unique exception, cl craignait de nous laisser sur cette itnpression favorable, il se bâte d'ajouter une conclusion à lu manière d'Hésiode ou d'Euripide :
La remme est le plus grand des maux. Avec elle , point de bonheur. Celui qui l'a sur les bras chasse difficilement la faim de sa maison. Voit-elle son mari joyeux, elle le querelle et s'arme pour le combat. Où la femme habite, on ne reçoit pas de bon cœur un hôte qui se présente... La plus sage trompe son mari : les voisins s'en amusent, lui seul l'ignore. Chacun vante sa femme, et médit de ia femme d'autrui : nous avons tous un sort pareil. C'est le plus grand des maux que nous ait faits Jupiter.
c Voilà,— continuait Simonide dans le poërae dont, nous n'avons que ce fragment , — \<i<Ass.
comment l'enfer a reçu dans son sein tant d'infortunés qui se sont battus pour une femme !... »
Allusion à la guerre de Troie et à Hélène, à qui ' le ppëte d'ïambes, moins indulgent que le bon Friam d'Homère, ne pardonne pas d'avoir été l'occasion de tant de combats et de tant de morts !
Le sujet de cet épisode contre les femmes parait avoir été chez les Gre^^s une sorte de lieu commun populaire, de plaisanterie traditionnelle, que chacun reprenait et ampliflail à sa fantaisie, comme les fabliaux au moyen âge. Simonide aurait pris ce thème, et l'aurait croqué à gros trails, comme une charge au charbon sur un mur.
Ce qui donnerait à celte conjecture quelque apparence, c'est qu'un autre poète, que j'ai déjà cité, Phocylide, se trouve l'avoir traité aussi, ou, pour mieux dire, indiqué brièvement :
« La race des femmes, dit-il, est formée de quatre éléments : l'une tient de la chienne, l'autre de l'abeille, l'autre de la truie immonde, l'autre de la cavale aux crins épais. Celle-ci est féconde, vive, agile, et la plus belle aux regards. Celle qui tient de la truie immonde n'est ni bonne ni mauvaise. Celle qui tient de la chienne est hargneuse et sauvage. Celle qui tient de l'abeille est bonne et
DES FEMMISS. 47
ménagère : voilà celle quMl faut prendre pour épouse. »
On voit qu'il n'est question, chez Phocylide, ni du renard, ni de la terre, ni de la mer, ni de la belette, ni de la guenon.
Diogëne, voyant une femme pendue à un arbre : « Plût aux dieux, dit-il, que tous les arbres portassent de tels fruits ! »
Ainsi donc, sauf deux exceptions, Homère et Sophocle, la Grèce comme l'Orient, ne trouve pour les femnies que paroles amères et insultantes railleries.