DEUXIEME PARTIE
Rome, sur ce poinl, ne contredit pas la G^èce; mais elle dédaigne trop les femmes pour en parler l)eaucoup : il faut les aimer pour en dire du mal.
Cticz les Romains aussi bien que chez les Grecs, les femmes que l'on appelait libres vivaient enfermées. Oo connaît l'éloge suprême : Domi mansity lanam fecit.
Elle resta chez elle et fila de la laine.
Même oppression des femmes, même décri.
poignant, par cela même qu'il est dit sans malice? En est-il un qui révèle mieux le vice d'un ordre social où l'on peut parler ainsi des femmes avec vérité?
Plaute, dans une de ses comédies, le Carthaginois, semble commenter l'argument de Valérius. Il introduit deux filles, Âdelphasie et Antérastile, qui devisent ainsi :
ADELPHASIE.
c Qui voudra se donner beaucoup d'embarras et d'affaires n'aura qu'à se donner deux choses, un vaisseau et une femme; car il n'y a pas de choses au monde qui occasionnent plus d'embarras quand on les veut équiper. Jamais on ne les équipe assez bien, et tous les équipements possibles ne leur suffisent jamais. Je le sais par expérience, moi qui vous parle. Depuis l'aurore jusqu'à Theure qu'il est, nous n'avons eu, ma sœur et moi, qu'une seule occupation sans relâche : nous laver, nous frotter, nous essuyer, nous polir, nous repolir, nous farder, nous pomponner ; et nous avions encore avec nous deux servantes chacune, qui nous aidaient dans
tous les soins de toilette et de propreté ; et nous avons lassé deux hommes à nous apporter de Teau. Ne m'en parlez pas ! Dieu ! qu'une femme donne d'embarras? Mais deux, j'en suis certaine, suffiraient pour fournir trop d'occupation à tout un peuple, si nombreux qu'il fût! Et jour et nuit, perpétuellement, à tout instant, elles se lavent, elles s'arrangent, elles s'essuient, elles se polissent la peau. En définitive, les femmes n'ont aucune mesure, et nous savons que pour se laver et se frotter elles n'en ont jamais fini. Car il ne suffit pas qu'une femme soit très-propre; s'il y a dans ses atours quelque imperfection, m'est avis qu'elle paraît malpropre et déplaisante.
AIITÉRASTILE.
Je m'étonne, ma sœur, de t'entendre tenir ce langage, toi qui as tant d'esprit et de lumières, et qui connais la vie; car, malgré toutes ces recherches de toilette, nous avons encore grand'peine à trouver quelques petits amoureux.
ADELPHASIE.
C'est vrai ; mais songe à une chose, ma sœur : la mesure en tout est très-bonne à garder; tout excès ennuie à l'excès.
W LE MAL qu'on à BIT
ANTÉRASTILB.
Ma sœur, réfléchis, je te prie, qu'on juge de nous comme du poisson salé, qui paraîl désagréable et rebutant, à moins qu'on ne le fasse tremper longtemps à grande eau ; sans cela, il a mauvais goût, il est acre, on n'y peut pas toucher. C'est la même chose pour nous. Les Temmes sont de pareil acabit, sans nul agrément, sans nul charme, si elles ne s'arrangent et ne se parent à grands frais.
MiLPHON, à part, à son maUre.
Agorastoclès, elle est cuisinière, que je pense. Elle sait la manière de dessaler le poisson.
AGORASTOCLÈS.
Ne m'importune pas.
ADSLPHASIE.
Trêve, ma sœur, je te prie; c'est assez que d'autres nous fassent de tels compliments, sans que nous proclamions nos défauts. »
En lisant ces plaisanteries, on est assez de l'avis d'Horace, qui trouvait le sel de Plaute un peu gros.
Dans V Amphitryon du même poète, on trouve ce trait :
« Tu jures effrontément, tu es femme. »
• Je connais le naturel des Temmes, — dit un personnage de Térence, dans V Eunuque : — vous voulez, elles ne veulent pas ; vous ne voulez pas, elles veulent. »
Dans le roman en langue d'oll, intitulé le Chevalier du Cygne, manuscrit du xv« siècle, on lit ces deux vers :
Et vous savez comment le cœur de femme va ; Car de ce qu'on lui prie le contraire fera.
Cbamfort dira, à peu près de même que Térence, et avec une jolie comparaison de plus : « Une femme est comme votre ombre : suivez-la, elle fuit; fuyez-la, elle suit. »
S8 LE MAL qu'on A DIT
Les citations de Plaute et de Térence, si je les continuais, seraient trop abondantes et trop étendues : on pourrait tirer de ces deux poales comiques une double galerie de portraits féminins; mais cela prendrait trop de place. D'ailleurs , les comiques sont des témoins suspects :
Ces hommes médisants ont le feo sous la lèvre !
Mais écoutez un homme grave, un homme poptique, un homme de guerre, un homme d'État.
Quintus Melellus le Numidique, exhortant les Romains au mariage, commençait ainsi son discours :
« Romains/, si nous pouvions nous passer d'épouses, assurément aucun de nous ne voudrait se charger d'un tel ennui ; mais, puisque la nature a arrangé les choses de telle sorte qu'on ne peut ni vivre heureusement avec une femme, ni vivre sans femme, assurons la perpétuité de notre nation plutôt que le bonheur de notre courte vie. »
Les boutades poétiques d'Euripide dépassent-
elles de beaucoup ce discours réel? Voilà l'esprit romain toul pur.
Quintus Cicéron a laissé deux distiques, dont le premier est tel :
« Confie ta barque aux vents, ne confie pas ton cœur aux belles ; car Tonde est moins perfide que la foi féminine. »
Sliakspcare, nous l'avons vu, s'est contenté de dire : « Perfide comme l'onde. »
Et Codrus, un siècle avant lui, prétend :
« Qu'il y a moins d'étoiles dans le ciel que de fourberies dans le cœur de la femme. »
L'autre distique de Quintus Cicéron est ainsi conçu :
« Nulle femme n'est bonne, ou, s'il en est quelqu'une, c'est je ne sais par quel hasard qu'une chose mauvaise est devenue bonne. »
Sénèque, dans sa Consolation à Helvia :
« Tu ne peux, dil-il, pour garder ta douleur, te prévaloir du nom de femme, depuis que tu t'es séparée de ce sexe par les vertus. Les pleurs des femmes, aussi bien que leurs vices, te doivent être désormais étrangers. »
Notez que c'est un fils qui parle à sa mère.
Et Tacite :
« La plupart des femmes ont plus de douceur hors de leur maison que chez elles. »
Quant aux poètes, Us imitent les Grecs, et ne sont Romains qu'à demi.
Catulle abonde en épigrammes contre les maîtresses qu'il croit ne plus aimer.
Horace, en malédictions contre Canidie et quel-
ques autres vieilles, dans ses ïambes imités d'Archiloque, que l'on appelle Ëpodes.
Voici ce qu'enseigne Ovide, au premier livre de VArt d^ aimer :
« Sois d'abord bien persuadé qu'il n'est point de femme qu'on ne puisse prendre; tends seulement des filets, elles y tomberont. Le printemps cessera d'entendre le chant des oiseaux, l'été celui de la cigale; le lièvre chassera devant lui le chien épou> vanté, avant qu'une femme résiste à un jeune amant tendre et habile. Celle que tu pourrais croire la plus rebelle ne le sera pas. Les femmes aussi bien que les hommes se plaisent aux amours furtirs. L'homme sait mal déguiser ses sentiments ; la femme est plus dissimulée, mais elle n'a pas moins de désirs. Si les hommes s'entendaient pour ne plus faire les premières avances, bientôt nous verrions à nos pieds les femmes vaincues et suppliantes... »
« Courage donc î présente-toi avec la certitude de vaincre ; et, sur mille femmes, une à peine te résistera. »
Le Gros-René du Dépit amoureux se souviendra de ce passage de VArt d'aimer.
Au livre III du même poënie, au sujet de la
toilette des femmes et de leurs défauts physiques, Ovide entre dans des détails fort minutieux, sinon fort délicats.
Dans son autre poëme, intitulé : Remèdes (Pamour, ou, si Ton veut, VArt de rCaimer plus, qui fait pendant à VArt d^aimer, il donne, entre autres conseils, ceux-ci :
« Vous qui ne pouvez qu'avec peine vous détacher d'une femme aimée, qui voulez être libre et n'en avez pas le courage, c'est à vous que s'adressent mes leçons. Rappeiez-vous souvent les perfidies de votre maîtresse, ayez sans cesse devant les yeux toutes les pertes qu'elle vous a fait éprouver. Dites-vous : Elle m'a ravi tel et tel objet, et, non contente de m'en dépouiller, elle m'a forcé, par sa cupidité, à vendre à l'encan la maison de mes pères. Que de serments elle m'a faits ! que de fois la parjure les a violés! que de fois elle m'a laissé pendant la nuit à sa porte î... Elle en aime tant d'autres! et moi, je suis l'objet de ses dédains!...
» Dernièrement, voulant me guérir, je trouvai quelque soulagement à repasser souvent dans mon esprit tous les défauts de ma maîtresse ; je répétai souvent la même épreuve, et je m'en trouvai bien. Que cette fille, disais-je, a les jambes mal faites !
Et, à vrai dire, il n'en est rien. Qu'il s'en faut qu'elle ait de beaux bras! Et cependant je dois avouer en conscience qu'ils sont admirables... »
Molière encore se souviendra de cela dans le Bourgeois gentilhomme, et en faisant allusion à sa propre femme.
• Dites-vous, continue Ovide, qu'elle est bouffie, si elle a de l'embonpoint; que son teint est noir, si elle est brune. Est-elle mince, reprochez-lui sa maigreur; si elle n'a pas l'air d'une provinciale, dites qu'elle est effrontée; est-elle modeste, dites qu'elle est niaise. Faites plus, employez les paroles les plus persuasives pour la prier de montrer les talents dont elle est dépourvue. Exigez qu'elle chante, si elle n'a pas de voix ; qu'elle danse, si elle ne sait pas mouvoir ses bras avec grâce. Elle parle incorrectement, prolongez la conversation. Elle n'a jamais appris à toucher les cordes d'un instrument , priez-la de jouer de la lyre. Sa démarche est pesante , faites-la marcher. Sa gorge est trop développée, que nul réseau ne la maintienne. Elle a de vilaines dents, contez-lui quelque histoire qui la fasse rire. Elle a les paupières fui- Mes, tâchez, par vos récits, de la faire pleurer. Il sera l>on aussi d'aller la voir le matin, avant qii'elle
64 LE MAL QU'OIf À DIT
ait eu le temps de faire sa toilette. La parure nous séduit; l'or et les pierreries couvrent toutes les imperfections; ce qu'on voit d'une femme est la moindre partie de sa personne... Arrivez à l'improviste; elle n'est pas encore sous les armes, et vous pourrez sans danger la surprendre : ses défauts suflQront alors pour la perdre dans votre esprit... »
Publlus Syrus dit dans ses Sentences :
ff Lorsqu'une femme est ouvertement mauvaise, alors seulement elle est bonne. »
a Une femme aime ou hait, il n'y a pas de milieu. »
« Les femmes ont appris à pleurer pour mieux mentir. »
« Larme de femme est assaisonnement de malice. »
ff II est difflciie de trouver de la bonne foi dans une femme. »
• Dans un mauvais dessein, les femmes surpassent les hommes. »
« Femme, lorsqu'elle est seule à songer, songe à mal. 9
Properce dit : « Ourdir des fraudes, voilà Tœuvre unique de la femme. »
Le cynisme de Martial fait qu'il n'est pas possible de le citer.