‹ Le Mal qu'on a dit des medecins (volume 2)Chapitre 66 sur 88 · LETTRE DE FRANÇOIS PÉTRARQUE AU PAPE CLÉMENT VI · texte numérisé non relu

LETTRE DE FRANÇOIS PÉTRARQUE AU PAPE CLÉMENT VI

L'annonce de voire fièvre, 1res bienheureux PÈre, m'a causé un tremblement et un frisson par tous les membres (3). Je ne ferai pas pour cela le flatteur et a'imiierai point celui donc le Satirique adic ; « Il pleure s'il voit les larmes de son ami 0; et encore : « Si un autre dît : J'étouffe, il sue a; mais je serai plutôt comme celui dont

1 l'iphori

1 Vicigi: MèiE :

parle Cicéron, qui craignait pour le salut du peuple romain, parce que le sien y était compris. Ma vie, en effet, et celle de bien d'autres, repose sur la vôtre. Mon frémissement n'est donc pas simulé ; ce n'est pas du péril d'autrui que je suis si fort troublé, c'est du mien propre. Nous tous qui dépendons de vous, qui espérons en vous, si vous êtes malade, nous pouvons avoir l'air d'être bien ponants, mais nous ne le sommes pas.

Néanmoins, puisqu'il sied toujours d'être bref, c'est surtout dans de telles circonstances qu'il faut savoir abréger un discours destiné à parvenir aux oreilles divines par l'intermédiaire d'une bouche humaine. Je ne vous dirai que peu de mots, prosterné en esprit et plein de vénération à vos pieds.

Je sais que votre lit est assiégé de médecins : voilà mon plus grand motif de craindre. Ils sont tous, en *effet, et de propos délibéré, d'avis contraires, celui qui n'a rien de nouveau à dire ayant honte d'emboîter le pas d'un autre. « Il n'est pas douteux, comme l'a dit élégamment Pline, que tous ces gens-là, voulant se faire un nom au moyen de quelque nouveauté, ne trafiquent de nos vies, et ce qui, de tous les métiers, n'a lieu que dans le leur, il sufîit à n'importe qui de se dire médecin, pour qu'aussitôt on le croie sur parole, alors que nul autre mensonge n'ôf- Irirait si grave danger. Nous n'y regardons pourtant pas, tant est grande la douceur d^'espé-

rer pour soi-même. En outre, nulle loi qui punisse une ignorance dont les effets entraînent la mort, nul exemple de châtiment. Ils apprennent leur art à nos dépens, les décès leur servent d'expérience ; au médecin seul appartient de luer un homme en toute impunité, n

Très clément Père, regardez leur multitude comme celle d'ennemis rangés en bataille; que

i'épigramme de cet infortuné, ordonnant d'écrire sur son sépulcre ces seuls mots : Je meurs d'une foule de médecins. C'est excellemment à notre âge que semble s'appliquer cette prophétie de Marcus Caton TAncien ; » Quand les Grecs nous auront envahis de leur liiti^ratute, et surtout de leurs médecins, ils corrompront tout chez nous, n Mais puisque nous n'osons pas vivre sans médecins, encore bien que sans eux, peut-être mieuK que nous et plus salubrement, vivent d'innombrables nations; encore bien que le peuple romain lui-même, dans sa période la plus florissante, s'en soit passé, au témoignage de ce mfime Pline, plus de six cents ans, choisissez-en un seul entre tous qui soit recommandable non par son beau langage, mais par sa science et sa droiture. En effet, oublieux de leur profession, désireux de sortir de leur enclos, ils mettent le pied dans le bocage de la poésie et dans le champ de la rhétorique; comme si kur affaire n'était pas de guérir, mai ils disputent, avec de grands éclats de v

tour des grabats des misérables, et, devant ces moribonds , embrouillant d'un fil dcéronien Técheveau hippocratique, s'enorgueillissent même d'une issue fatale et se font gloire non d'un résultat matériel, mais d'une vaine élégance de parole.

Et de peur que tels médecins ne s'imaginent que j'aie en cela inventé aujourd'hui quoi que ce soit, je prononce souvent le nom de Pline, comme étant celui qui a quelque peu parlé de la médecine, beaucoup des médecins, et dit plus de vérités que nul autre; presque panout dans cette lettre, je l'ai pris pour guide. Qu'ils récoutent donc : « Il est avéré, dit-il, qu'aussitôt que l'un d'eux se distingue par son beau parler, il devient l'arbitre de notre vie et de notre mort. »

Mais, la crainte où je suis poussant ma plume, je me trouve entraîné plus loin que je n'avais déterminé. Pour conclure, si un médecin excelle, non par sa prudence, mais par sa facilité d'élocution, évitez-le comme un sicaire dressant des embûches à votre vie, comme un empoisonneur.

C'est à lui qu'à très bon droit s'adresse ce que dit le vieillard de Plante, dans VAuMaire, à certain cuisinier loquace : « Va-t'en; on te donne ici des gages pour travailler, non pour bavarder. » Maintenant, faites bonne garde sur vous-même, et, ce qui aide merveilleusement à la santé du corps, conservez bon espoir et bonne humeur, si vous voulez et votre salut et le nôtre

et celui de l'Ëglîse, malade i vous bien (i).

INVECTIVES CONTRE UN MÉDEaN FRANÇAIS

^^^ INVECTIVI

^Riv. 1, ch. 1 ^^^ÊÊ çuoi il a I

^V d'habilud

de

; force à reprendre ma plume, laissée au repos, et qui réveilles, pour ainsi purler, le lion assoupi, tu vas voir qu'autre chose est de s'en prendre, d'une langue médisante, au renom d'auirui, autre chose de défendre le sien, armé de son bon droit. Je l'avoue, la lutte qui s'engage entre nous est illégale : tu as dû me frapper, et je n'ai pas dû te rendre les coups. Quel renom peut en effet avoir un

mercenaire et infâme artisan? Or, nous ne combattons pas pour des richesses ou pour TEmpire, l'honneur seul est en cause id, et tu sais bien, sans qu'il soit besoin de te le rappeler, dans quelle indigence, dans quel dénuement tu es à cet égard. Pourtant, puisque tu m'obliges de m'abaisser à ce que spontanément je n'eusse jamais fait, et que d'ailleurs force m'est de répondre, de peur que si je restais muet à tes attaques, par mépris (ce qui m'était tout d'abord venu à Tidée), tu ne te targues de mon silence, après m'être excusé, sinon vis-à-vis de toi, du moins vis-à-vis du Lecteur, je répliquerai» mais à quelques-unes seulement de tes assertions. Tu en profères un si grand nombre d'ineptes, que quiconque les jugerait dignes d'une réponse paraîtrait encore plus inepte.

Ch. m. — Ce n'est pas U métier de micUcm, ce sont ceux qui l'exercent et non pas tous encore, mais seulement les effrontés qu'il convient de dést^ prouver.

Pour moi (je ne l'ai pas oublié), j'ai censuré, non le métier de médecin, mais ceux qui l'exercent, et non tous, mais les impudents et ceux qui diffèrent toujours d'avis avec les autres. Chose étrange ! comme si vous vous rendiez justice, au fond de l'âme, toi et beaucoup d'au-

très, vous vous êtes là-dessus fâchés, exaspérés. Je ne sais ce que cela signifie. Qji'oo attaque les philosophes pesants, qu'on harcèle les poètes sans verve, qu'on se moque des orateurs sans art, jamais Platon ni Aristote, jainais Homère ni Virgile, jainais Cicéron ni Démosihène ne seront compris dans le nombre; mais qu'on attaque les médecins inutiles et ignares, tous se mettent à frémir, à délirer. Ce dont je ne me doutais en rien auparavant, une toute petite Epître me l'a révélé : j'aurai dit en ce genre quelque chose de particulier. Cela provieot-il donc de ce que nul d'entre eus n'est exempt de la flétrissure commune? Je ne veux pas le croire. Je ne désespère pas encore de trouver quelque médecin qui approuvera hautement ce que j'ai dit et ce qui me reste à dire, qui reconnaîtra son propre éloge dans la note d'infamie infligée auK autres, et, ce qui, j'en suis persuadé, est la marque de tous les bons esprits, se réjouira d'appartenir au plus petit nombre. Si telle n'était pas ma conviction, je n'aurais pas, pour rappeler les termes dont je me suis servi, conseillé au Pape d'en choisir un seul entre tous, recommandable non par son beau langage, mais par sa sdence et sa droiture. Toi, bien sûr, tu n'es pas celui-là; si tu l'étais, i, un homme qui se contentait de blâmer les médecins querelleurs et ignorants, tu n'aurais jamais écrit une épître si boursouflée.

Tq étais piqué au vif; voilà pourquoi tu as

— ISO —

Ch. IV. — Excuses de l'auteur; il n'a écrit ni pour flatter ni par envie. De V inexiricabU tUscordance des médecins, La RAétoriçne n'est pas soumise à la Médecine.

...Voici maintenant que tu nies que les médecins soient en désaccord entre eux, et c'est ce dont se plaint le genre humain tout entier I Plût au ciel qu'il en fût ainsi ; j'aimerais mieux en avoir menti, quoiqu'il ne me soit pas possible de m'étre trompé en cela, ^aimerais mieux être dans l'erreur, et que tout le monde fÙt sain et sauf, qu'avoir dit vrai et que restassent en dan* ger tant de milliers d'hommes placés sous la domination discordante, variable et tout à £ût incertaine des médecins. Tu prétends que, lors de la dernière maladie du Souverain-Pontife, vous êtes tous tombés d'accord. Fais bien attention ; je ne te dis pas de ne point mentir (c'est pour vous chose journalière et habituelle), mais ne mens pas devant tant de témoins, la Vérité elle-même puisse-t-elle vous couvrir de confusion I Peut-être êtes-vous tombés d'accord lorsque le Saint-Père s'est rétabli; mais ce dont nul ne doute, et le Saint-Père lui-même, il se serait rétabli bien plus tôt, si tout le temps de sa maladie tu avais habité au fond des régions de l'Inde. Oh! si, ce dont le présage me fait hor-

— fit —

reur (mais quoique Vicaire du Dieu immortel, il esimortellui-mëmej, si donc il eût paye sa dette à la Nature, daas quel profond et eoafus désaccord vous seriez tombés tous, à propos du pouls, des humeurs, du jour critique, des remèdes!

Vous auriez rempli !e ciel et la terre de vos discordâmes clameurs, ignorant, tous tant que vous Etes, la cause de la maladie. Malheureux ceux qui tombent malades et qui ont confiance dans votre secours I Christ, dans la main duquel est le salut des hommes, l'a sauvé maigre vous, ignorants, et je le supplie de le conserver encore aussi longtemps qu'il sera nécessaire, et pour lui-même et pour le bien de l'Église qu'il gouverne. Vous appropriant ce qui venait de Dieu, ce dont le mérite appartenait enfin à sa complexion et à son tempérament, vous voulez faire croire que vous l'avez ressuscité d'entre les morts et maintenant, le péril passé, vous êtes tous d'accordl...

, .. Ton efiionterie me forcerait peut-être i. parler de toi en vers et à te donner en pâture aux siècles à venir, si tu n'étais indigne d'être par moi transmis à la postérité et d'avoir place dans mes ouvrages. Mais pourquoi parler des couleurs i. un aveugle et faire entendre des sons à un sourd r Accomplis mécaniquement ta besogne, je t'en prie. Guéris si tu peus, sinon, tue les gens, et demande ton salaire après les avoir tués. Nul roi, nul empereur ne pourrait en faire autant; à toi seul, arbitre de la vie et de la mort, comme

tu te plais à le dire, cela est concédé, par raveoglement du genre humain. Use de ton funeste privilège. Tu as bien fait de t*adonner à un métier si plein de sécurité; si ton malade en réchappe, il te doit la vie ; s'il en meurt, tu ne lui es redevable que de l'expérience que tu as acquise à ses dépens. La mort, c'est la faute de la Nature, c'est la faute du malade ; la vie, c*est un bienfait qu'on tient de toi(i). Socrate avait donc raison de dire, en entendant parler d'un homme qui, de peintre, s'était fait médecin : « C'est prudemment agir ; il quitte un métier où les débuts sautent aux yeux, pour en prendre un où un peu de terre couvre toutes les bévues » (2).

Ch. VI. — Des résultats obtenus par les médecins; s^ils sont merveilleux, et du teint des Médecins.

Nous ne nous accordons pas davantage sur les résultats merveilleux obtenus, à ce que tu dis, par les Médecins. Quels résultats? je te le demande. A moins que par hasard tu ne places parmi les merveilles, ce qui vous arrive, d'être

( I ) « On guérit, c'est notre art ; on meurt, c'est la Nature. » (Casimir Delà vigne, La Princesse Amélie.)

(2) C'est le mot de Kicoclès légèrement modifié (voir la note 2, page i6).

plus souvent inabdes que les autres hommes; que dis-je? d'être toiiimuellement malades. Au milieu des populations immenses, votre visage seul suffit, par sa lividité, pour vous dénoter comme médecins. De li vient le proverbe : ic II a un teint de médecin, n qui se dit quand on voit un homme au teint jaune ou flétri. Et ce n'est pas un petit miracle, que de promettre aux autres une santé dont on ne jouit pas soi-même! Oui, ce serait, certes, un miracle si votre assiduité A mentir ne l'affaiblissait. Peut-être y a-t-il un résultat plus merveilleux encore en ce que quiconque s'abandonne entièrement â vos conseils ne peut jamais se bien porter. Teb sont les résultats, non seulement merveilleux mais stupéfiants, obteuus par les médecius : je ne parle pas "s de beaucoup, et de toi en pariicu-

Sants, ob

>de tous, r »er.

Ch,

nensonge dts Mldidas.

abandonnons le mensonge, quoique c'eti soit un de' la plus grave espèce, celui qui se commet au grand détriment, au suprême péril de ceux qui y sont crédules. Si tu ne m'en crois pas, interroge le commun des mortels; la chose a passé en proverbe, au point que si quelqu'uti sait mentir avec aplomb, on lut dit : a Tti mens comme un médecin!... »

Liv. II| ch. f. — On /ait mieux de se taire que de parler; de la sottise qtùil y a pour un ignorant d* écrire des livres, etc. (l)

Tu me dois d'étemels remercîments ; de muet, d'homme privé de langue que tu étais, j*ai fait de toi un bavard, un plaisantin, ô très disert Hippocrate ! Tu ne sais pas tout ce dont tu es redevable à ma plume. Voici déjà que tu fais de la prose; bientôt tu feras des vers, tu te mettras, en balbutiant, à composer des hymnes!... Notre siècle aura eu son prodige. Un homme adonné à un métier manuel se met à écrire un livre! Qui ne permettra maintenant à Roscius d'écrire un traité de pantomime? Lui aussi pratiquait un métier manuel, mais il y était remarquable et s'était acquis par son talent la faveur des plus hauts personnages, Tamitié de Cicéron lui-même. Il charmait les yeux; toi, autre manœuvre, tu nous écorches les oreilles. Il s'efforçait de plaire à tout le monde, et toi tu ne plais à personne. Qui maintenant s'indignera de voir un Apicius, maître en Fart culinaire,

(i) Dans Tintervalle du premier et du deuxième livre des Invectives, le médecin attaqué avait répondu par un libelle.

écrire les préceptes de son art? Pourquoi n'écrirait-on point dans les cuisines, s'il est permis d'écrire du fond des latrines? Latrines et cuisines sont proches patentes, leurs noms l'iadiquent. Pourquoi ne ferait-on pas un livre au . des fesiinsl on en fait au milieu des

- Reproche adressé à l'advirt vUdecâi, il s'appelle philosophe et

..Je suis, dis-tu, un médecin; et par consé- [ un philosophe. » Tu l'entends, Apollon, inventeur de la médecine, et loi, Esculape, qui [t fait progresser? Tu l'entends, Pythagore, li qui, le premier de tous, as pris le nom de f philosophe 7 Pleurez, inventeurs des artsi Un âne couronné de bandelettes pénètre sur votre territoire, non seulement en se déclarant philosophe, mais en vantant sa philosophie! Notre philosophie, dit-il; holdl qu'est-s;e donc? nous I entendrons de pires encore, si Dieu nous : vie. Nous approchons, je le crains, de la u monde. «Il y aura des signes dans le Sodans la Lune et dans les Étoiles; » il mque â l'Ëvangik cet autre signe : n Quand e mettra ù philosopher, le Ciel crou-

Ch. XVI. — Comment un incapable médecin ressuscite les gens d'entre les morts et pourquoi le vulgaire croit en lui.

Je sais ce que tu penses me répondre; Tinfortuné vulgaire, toujours dénué de jugement, en vain mis sur ses gardes par tant de catastrophes, revient à toi. Or, qui est-ce que je prends en témoignage de ton ignorance? personne autre que ce même vulgaire. Cela ne me fait pas changer d*avis; les deux faits sont vrais : le peuple connaît, pour en avoir fait l'expérience, ton impéritie, et néanmoins il te demande assistance. Réjouis-toi stupidement, insolent médecin. Tu n*es pas qu'un médecin, te voilà devenu semblable à ce Dieu dont il est écrit dans le Psaume : • a II les tuait, et ils couraient après lui. » Celuilà pouvait ressusciter les morts, et toi aussi tu le peux, à ce que tu prétends. Que signifie autre chose ce dont tu te targues dans tes vaines et ridicules vantardises, quand tu dis que souvent, grâce à vos soins, des hommes ont été comme ressuscites d'entre les morts? Qu'il s*en faut de peu que tu ne te fasses dieu ! Prends patience ; avant que je ne sois au bout de ce badinage, je te colloquerai dans l'assemblée des dieux et t'imposerai, si je puis, un nom digne de ta divi-

i niié. Pour l'insiani, je reviens à mon sujet. Asles-tu donc impunément parce que tu ressuscites aussi? Mais, laissant de cûté les sacrilèges et Interminables prétemions, si tu me demandes pourquoi le vulgaire agit de la sorte, je te répondrai qu'il agit prudemment, comme en tout le reste. Il y a un mot du Sage ; « Le nombre des sots est infini ; » la raison rechercherait donc en vain le mobile qui fait agir de telles gens. Si tu veux en scruter plus profondément la cause, elle est dans ce que dit Pline, grand ami des médecins, et que tu méprises sans le connaître; je l'ai rapporté dans mon Épiire au Pape Clément d'où est issue toute notre querelle : « Ce qui, dit-il, de tous les métiers n'a lieu que dans celui-là, c'est qu'il suffit à n'importe qui de se dire médecin pour qu'aussitôt on le croie sur parole, alors que nul autre mensonge n'of&iralt si grave danger; a et il ajoute, comme faisant parler quelqu'un du vulgaire : i Nous n'y regardons pourtant pas, tant est grande la douceur d'espérer pour soi-même! a Voilà peut-être le motif qui te recommande à ceuiL que lu assassines, le motif qui les pousse à oublier ton incapacité si notoire, alors qu'ardemment et imprudemment ils attendent el espèrent de toi la santé. Quand la mort est là, telle est la ténacité de l'espérance humaine, tel est l'oubli complet auquel sont en proie les malheureux ! C'est là-dessus que lu le fondes pour en envoyer prématurément dans le Tariare un si grand nombre. S'ils revenaient, ils

pourraient donner sur toi une opinion mûrement réfléchie ; mais tu es bien tranquille, l'endroit où ils sont est celui d*où nul ne revient...

Ch. xvn. — L'adversaire ressemble plus à la huppe (l)

qi^a un philosophe.

. . . Maintenant, je t'en prie, huppe j ne t'avise plus de philosopher, bien plutôt pourrait philosopher un âne. Certes, l'illustre Platonicien Apulée, que je citais plus haut, après avoir absorbé un philtre, se crut ou feignit d'être, comme dit saint Augustin, changé en âne ; et il rappelle qu'ainsi métamorphosé il philosophait : nulle histoire ne fait mention d'âne qui ait philosophé. Donc, huppe, fais ce que tu as coutume de faire, va fouiller les tombeaux, je ne veux pas dire : va fouiller autre chose, et laisse la philosophie aux philosophes. Tu te croyais un philosophe : tu te trompais. Le philosophe, son nom l'indique, est un homme qui aime la sagesse, toi, tu es l'esclave de l'or. Tu dois logiquement sentir combien ce sont

(z) La huppe est un oiseau qui cherche sa vie dans les ordures ; de là le proverbe : sait comme une huppe. Cet oiseau doit son nom à l'habitude qu'il a de regarder ses excréments dès qu'ils sont rendus, a Tito^l, dit saint Jérôme, sic dicta quod slercora considérai. » Ce mot grec dérive de vro, sur, et ovLiç, vue ; c'est-à-dire porter ses regards sur.

deux choses contraires; sans grand appareil, je conclus que tu es tc*ii autre que lu ne pen-

A quelles râveries n'oses-iu pas te laisser aller en philosophant, toi qui ne crains pas de nous traiter en aveugles, si tu nies le teint particulier

aux médecins, justifier 7 Tu

pâleur, tu l'imputes

essayes de le lar nier leur pâleur, ; des yeux ou comme Puis, admettant cette i de l'intérêt de tous, :r, tu eatreprends de la glorifier, la pâleur étant, dis-tu, un attribut philosophique. Dieu boni combien est doux aux sages le véritable titre de philosophe, pour que ce litre pris faussement soit si doux, qu'entre autres bonnes plaisanieries tu te dises avoir le teint d'un Philosophe I Certes, le Maître des Amours attribue la pâleur aux amants; d'où ce

itpâic,

Mais votre pâleur à vous est tout autre et tu sauras dans un instant d'où elle provient. Cette pâleur, ce n'est pas moi, ce n*est pas un écrivain isolé parmi les Anciens qui vous l'attribue, c'est la réalité même, c'est l'opinion publique, c'est le proverbe qui court les rues. Tu voudrais la nier; ne le pouvant, tu la rejettes sur les Philosophes, comme si une infirmité partagée était plus légère. Or, les plus illustres philosophes, tant Grecs que Latins, avaient des physionomies fort belles, cela est su de tout le monde. Je n'en tire pas grand avantage... Qiioide commun peuvent, en effet, avoir l'habitude du corps et la couleur du visage avec la Philosophie?

Mais toi, tu n'as rien d'un Philosophe, sauf l'opinion erronée où tu es den être un... Cesse donc de t'en prendre au souci de l'intérêt public et accuse ta propre cupidité de ce que tu es ; ne reproche pas ta pâleur â l'étude, mais à ta propre vie. Je vais te dire, moi qui ne suis pas un médecin, moi qui manque de logique, quelle en est la cause, et tu seras forcé malgré toi d'en convenir. Tu te rends en certains lieux noirâtres, ténébreux, fétides, livides; tu fouilles des bassins où la matière ondoie ; tu inspectes l'urine des malades ; tu ne songes qu'à l'or : qu'y a-t-il donc de surprenant si, toujours au milieu de matières livides, noirâtres et jaunes, tu es toimême livide, noirâtre et jaune (i)?

( I ) Nous trouvons d'autres explications relatives à ce sujet

i CONCERNANT LA VIEILLESSE

■e V, Épitre

oublié la date tout en tne souvenant du fait, que tu avais éié gravement malade, mais que grâce à Dieu et au secours d'un mèdcciu, tu étais

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guéri. Je te répondis alors, je m'en souviens, que je demandais avec étonnement par quelle voie cette erreur vulgaire avait pénétré dans un esprit aussi élevé que le tien ; que Dieu et ton bon tempérament avaient tout fait ; que le médecin n'avait rien fait ni pu faire que ce qui est au pouvoir d'un dialecticien bavard, ayant du temps à perdre et nul remède à apporter. Maintenant tu m'écris que durant ta maladie tu n'as point fait appeler de médecin : je ne m'étonjie plus alors si tu as si vite été guéri. Il n'y a pas de plus court chemin pour se remettre en bonne santé que de ne pas avoir recours au médecin; cela sonnera mal aux oreilles des ignorants, mais c'est parfaitement clair, assuré et certain pour ceux qui ont de l'intelligence. Ils se donnent pour les auxiliaires de la Nature et souvent ils luttent contre elle, en faveur de la maladie ; les moins mauvais suivent une voie moyenne, attendant l'issue. Ceux-là sont d'honnêtes gens, à qui on peut se fier, qui ne prétendent être que les spectateurs de la maladie, de la lutte engagée ; en suivent les hasards, tournent leurs drapeaux du côté du vainqueur et recueillent en partie la gloire du succès. Bon Dieu ! Que de Métius Suffétius, et avec eux, pas un Tullius Hostilius! Rome, tant qu'elle a été dans sa plus grande splendeur, s'est longtemps passée de cette espèce d'hommes. Caton, qui mérita le surnom de Sage, avait la prévision de ce fléau et s'efforça de le faire éviter; mais sur ce pauvre globe où l'on prête peu d'at-

tion i un conseil ulilt, ce qui i;st le sort comn des vérités, les médecins en grand nombre opéré leur invasion, et plût ai

; fussen

ils iesDat sous les insignes de médecins, de la médecine, forts seulement de leur ignorance propre et de leur renom de savants, mais par surcroît de la démence et de la crédulité des malades, lesquels ont un, tel d^sir de recouvrer k santé que, quiconque h leur promet le plus audacieusement , leur semble aussitôt Apollon en personnel Ce n'est, par Hercule, ni l'audace, ni l'effronterie, ce moyen de fraude si efficace, qui leur manque, ni l'imperturbabililé du visage que n'altère ni dans leur métier, ni dans la pratique de la vie, la découverte même de leurs mensonges. A cela s'ajoute chez eus ce luxe usurpé de vêtements dont ils sont indignes, de robes resplendissantes de pourpre et garnies Je fourrures, de bagues étincekiiies (i), d'éperons d'or. De quel homme.

: épigtara

fût-il en excellente santé, un tel édat n*ébloinrait-il pas les yeux? Quelle stupeur, quel miracle, de voir par les villes, surtout dans celles dltalie, un tel spectacle, et qu'il ne se rencontre pas un Tarquin T Ancien, pas un Prince qui, offusqué d'une pareille témérité et soucieux des intérêts de la noblesse, mette un terme i une telle présomption de ces gens de métier par une bonne ordonnance, édictant des peines sévères I Si les médecins tirent tant d'orgueil de Tezerdoe même d'un métier manuel, pourquoi les laboureurs, les tisserands et tous les autres gens de métier n'ont-ils pas la même audace, si ce n*est qu'aucun artisan n'a autant d'efironterie qu'un médecin? S'ils se fondent $ur la philosophie, dont ils revendiquent le nom, avec combien de raison, tu le sais toi-même, pour usurper ces distinctions nobiliaires, s'ils les croient dues à leur profession, disons tout haut de quelle honteuse manière ils en imposent, disons-le non seulement à ceux qui savent que ces gens-là sont des gens de métier, et non des philosophes, mais à ceux aussi auxquels sont connus les vêtements des vrais philosophes, et, sous un pauvre manteau, la richesse de leur intelligence, dédaigneux de toutes choses, sauf de la science et de la vertu, dédaigneux surtout de la légèreté et de la jactance, dans lesquelles ces gens de métier sont passés maîtres. Et quelle autre cause attribuerons-nous à leur audace, que l'insondable et notoire démence du vulgaire? Ne croirons-nous

pas que, forts de cette démence et de toutes parts vainqueurs, étalant les dépouillesde cette tourbe infortunée et les richesses qu'ils doivent à son erreur, chargés de butin, fiers des meurtres qu'ils ont commis, nos médecins oat revêiu l'habit de triomphateurs? Qije leur manque-t-il en effet, je le demande, à l'exception des cbevaun blancs et des chars de pourpre? Mais non, les chevaux ne leur manquent pas, ni à leurs chevaux les harnais dorés; les chars leur viendront au premier jour. Tout le monde ne peut pas avoir tué cinq mille hommes, chiffre exigé pour le triomphe par les vieilles lois romaines; qu'il leur suffise d'en avoir tué le plus possible. Ce qui manquera au nombre de cadavres, la qualité y suppléera; les anciens triomphateurs tuaient des ennemis ; eux, ce sont des concitoyens, des arais, qu'ils tuent; les premiers étaient des vainqueurs, portant l'armure, eux sont des vainqueurs portant la toge: on doit avec eux se contenter d'un moindre nombre de victimes. Autre similitude entre eux : parmi les guerriers, ceux qui ont opéré les plus nombreux elles plus épouvantables massacres d'hommes sont regardés comme les plus illustres; de même, parmi les médedns, ceuK qui auraient tenté les plus dangereuses et plus douteuses expériences devraient être les 'chefs de tous les autres et montrés du doigt par toutle monde, s 11 a beaucoup vu, dit-on d'un médecin, beaucoup expérimenté ; b ce n'est pas autre chose, pour

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acquis de l'assurance par une longue habitode. Il y aura néanmoins toujours entre les grands capitaines et les médecins une notable difiérence: les premiers ne triomphent que des ennemis»

les seconds que de leurs condt03rens, ce qui était défendu par cette même andenne loi romaine et par la coutume; mais les gens auxquels il est permis impunément de tuer leurs concitoyens, que dis-je? non pas seulement impunément, mais en se faisant payer le prix du meurtre, comment ne leur serait-il pas permis d'enfreindre les lois et les coutumes, ou qui pourrait refuser à ces maîtres de la vie humaine d'être les arbitres en tout le reste? Donc, ils triomphent de leurs concitoyens et tu regarderais comme une bagatelle de t'aboucher avec eux, avec des gens qui, ayant une fois pris possession de toi au nom de leur art, espèrent tirer profit de ta maladie, et de ta mort même un surcroit de science? de gens qui, sur la foi de je ne sais quels auteurs natifs de Cos, de Pergame ou d'Arabie, fort doctes peut-être, mais tout à fait ignorants de nos complexions à nous autres, te présenteront à boire quelque potion mortelle et s'assoiront près de toi les bras croisés, attendant l'effet? Toi, pendant que le douteux poison s'insinuera dans tes veines et dans tes entrailles, attendras-tu aide et secours d'un homme qui ne sait rien de ta maladie et qui, si les siennes l'empoignaient, ne pourrait pas même se donner à lui-même une lueur d'espoir?

L'un prétend qu'il faut s'abstenir des fruits, l'autre des Mgumes, sans lesquels pour beaucoup de pcrsonDES, spédalement sous nos climats, toute nourriture est rebutaote, même les mets les plus recherchés et délicats. Impossible de comprendre â quelle un on s'adonne à l'agriculture, on recherche les greffes de toutes sortes de plantes i^u'oa fait venir même Je l'autre hémisphère, M CCS plantes doivent Être nuisibles à ceux qui les propagent et qui les cultivent. Sans doute nous connaissons des racines et des herbes vénéneuses, mais je le demande, qui donc les cultive dans son jardin (i moins qu'il ne veuille peut-être en empoisonner quelqu'un), et n'arrache celles qui sont poussées d'elles-mêmes? Pourtant, notre étonnant édicteur de prescriptions, par la raison que fruits ou légumes ne lui conviennent pas ou lui sont indigestes, s'attache de tout son pouvoir à les rendre suspectes et à les représenter comme funestes i tous les mortels. Un autre, le même peut-être, je ne sais, homme exsangue et n'ayant que le soufQe, mai dont sont attaqués la plupart de ses compatiiûtes, enseigne qu'il faut épargner !e sang comme un trésor, avec la plus extrême pardmonie; or pour moi, par une nécessité de mon tempérament, si je ne me faisais saigner abondamment à chaque printemps et à chaque aus très bien que ce trésor grec (i)

commencerait d'abord par m*étouffer. Mais ces secrétaires de la Nature, ces gens qui n'ignorent rien, abominent chez les autres ce dont ils ne veulent pas pour eux-mêmes ; ils veulent réduire tout à leur toise, ou à la toise grecque. Un autre, grand buveur de vins capiteux, de vins tels qu'en produisent TAchaîe ou la Crète ou la lointaine Méroê, pour la même raison s'est mis à condamner Teau, qu'il traite cruellement dans cette fameuse épigramme: « Je n'ai trouvé, dit-il, aucune utilité à l'eau, si ce n'est qu'on en boit dans les fièvres aiguës. » O le noble aphorisme ! Moi, en dehors des fièvres aiguës que jusqu'à présent j'ignore et que je ne tiens pas à connaître, j'ai découvert à l'eau nombre d'emplois et d'usages excellents. Pour laisser de côté la plaisanterie et parler sérieusement, sans compter tant de milliers d'hommes on ne peut plus robustes et bien portants qui font de l'eau leur unique boisson, une boisson à la fois pour eux agréable et salubre, je puis apporter làdessus mon témoignage, moi qui, même par ces nuits d'hiver, si je ne buvais souvent de l'eau froide, et en grande quantité, ne pourrais pas vivre, crois-m'en bien (i). Est-ce donc d'un si

(i) N'est-ce pas le cas de rappeler la réponse que fit Hippocrate à une personne qui se vantait d'avoir atteint un âge assez avancé sans le secours des médecins : « C'est, dit*il, parce que vous avez suivi un régime de vivre que les médecins vous auraient ordonné. » Qjue faisait donc Pétrarque en observant la plus grande sobriété, en ne buvant que de l'eau et en se près-

mince usage, d'une utilité nulle, ce sans quoi la vie d'un homme ne subsisterait pus? Mais tout ce qui échappe, sans réflexion parfois, i ces hommes divins louchant quelqu'une des productions de la nature, passe aux yeux du vulgaire non seulement potir un dogme irTéfutable, mais pour un oracle du ciel. Tel est cet an illustre des Grecs, dont le plus sage de nos anctires craignait l'invasion en Itahe, ils nous ont envahis tout de même et leur art a jeté de si profondes racines dans les préjugés populaires, que la main de Caton le Censeur serait impuissante â l'estirper. Cependant les médecins ne me causent aucun étonnement: celui qui fait ce qu'il a résolu de faire, même s'il s'écarte du bien, ne s'écarte pas de son but; je ne m'étonne pas davantage de ce que fait le peuple : quiconque agit comme il en 3 l'habitude ne donne prise ni i l'étonnement ni au blâme; mais je m'étonne que les États bien réglés et ceux qui les administrent, je suis stupéfait que les rois puissent voir de leurs yeux à des gens de métier de si luxueux habillements, et le supporter.

Pour en revenir i ce que je disais en commençant, si tu as éloigné de ton ht les médecins, tu as non seulement bien fait, mais tu as

agi prudemment; ils t'auraient peut-être tué. Pour que tu saches combien ils ont eux-^nèmes foi en leurs doctrines, je ne veux te parier <|Qe de ceux qui ont encore quelque fçmchise, quelque pudeur, chose rare, je l'avoue, pen atteste Dieu et ma propre mémoire, j'ai autrefois entendu un médecin du plus grand renom parmi eux s'exprimer en ces termes : c Je n'ignore pas qu'on peut me traiter d'ingrat â je médis d'un art par le moyen duquel j'ai acquis quelques richesses et quelques amitiés, mais on doit mettre la vérité au-dessus de toutes les affections. £h bien ! voici ce que je crois et ce que j'affirme : si une centaine ou un millier d'hommes de même âge, de même tempérament et habitués à la même nourriture se trouvaient en même temps attaqués de la même maladie, que la moitié suivît les prescriptions de médecins tels quz sont les nôtres d'à présent, e^ que les autres, sans aucun secours de médecins, se laissassent seulement guider par l'instinct naturel et se traitassent comme ils l'entendraient, je sais à n'en pas douter quels sont ceux qui en réchapperaient. » J'en ai entendu un autre, des plus lettrés et des plus fameux, un jour que m'entre, tenant familièrement avec lui je lui demandais avec étonnement pourquoi il usait d'aliments autres que ceux dont il prescrivait l'usage, me répondre d'un front imperturbable et sans hésiter : « Si le médecin conformait sa manière de vivre à ses ordonnances, ou ses ordonnances à

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sa iiiaDière de vivre, il courrait lu risque de perdre sa santé ou sa fortune, n Qjii ne voit qu'une telle maxime est un aveu manifeste, non-seulement d'ignorance, mais de perfidie î Si, entre les mains de pareilles gens les hommes en bonne suntè sont en péril, les malades peuvent-ils en attendre autre chose que l'issue fatale de tous les périls? Personne ne s'étonnera qu'un homme capable de nuire i ceux qui sont bien portants ne tue les malades, car un arbre bien enraciné ne se renverse pas facilement, mais s'il est déjà ébranlé, l'arracher est chose facile. J'en ai encore entendu un autre, d'une grande renommée et d'une érudition profonde, non seulement en médecine, mais en maintes autres sciences, et auquel m'unit la plus grande intimité. Je lui demandais pourquoi il n'exerçait pas sa profession, i l'imitation de tant d'autres . qui lui sont bien inférieurs; fronçant tristement le sourcil d'un air grave, propre à le faire aimer et à convaincre de la vérité de ce qu'il disait : » Je crains, me répondit-il, de commettre une impiété sous les regards de Dieu, spectateur des actions humaines, en circonvenant, par une fraude qui peut coûter la vie, le crédule vulgaire. Si le vulgaire savait aussi bien que moi combien de fois le médecin n'est que d'une utilité médiocre ou nulle au malade, et combien plus souvent encore il lui est nuisible, l'armée des médediu serait bien moins considérable et bien moins richement parée. Qu'ils fassent Jeur

métier, puisque telle est leur dureté de cœur et telle aussi la crédulilé des malades! Qji'ik abusent de la simplicité des pauvres gens, quHIs promettent la vie, et la détruisent, puis se fassent payer; moi, je ne veux ni tromper ni tuer personne ; je ne veux m'enrichir du roal de qui que ce soit. Voilà ce qui m'a engagé à me tourner vers d'autres professions que je pusse exercer plus innocemment. » Combien par cette réponse il a augmenté mon afiection et la bonne opinion que j'avais toujours eue pour lui, je ne saurais le dire. Telles ont été leurs propres paroles, et ce témoignage familier, par cela même hors de tout soupçon, m'a raffermi dans mon ancienne opinion à laquelle je m'attache de plus en plus et dont je ne veux plus démordre; je me réjouis de t'y voir venir et j'approuve fort ce que tu as fait, quoique ta pauvreté, à ce que tu me rapportes, ait été cause que tu n'aies pas fait venir de loin un médecin, ta solitude en étant dépourvue. Bénies soient et cette solitude et cette pauvreté, qui souvent rendent service aux gens malgré eux, et qui t'en ont rendu un à toimême. Peut-être aurais-tu fait venir un médecin, j'allais dire un bourreau, sinon dans l'espoir de recouvrer la santé, du moins pour faire montre de savoir-vivre, faiblesse par laquelle maintes gens, en vue de détourner le péril imaginaire que courrait leur renommée, font courir à leur existence un péril tout à fait réel; ils veulent éviter le reproche d'avarice et achètent la mort

X deniers comptants. QjieUe confiance ti

caches pas, ervent qu'à tarit les augmenier leurs mavous alléger la bourse e. C'est l'opinioQ sur iussi. J'ai auirefois eu

hommes doctes et sachant discuter avec véhémence ou

as dans les médecins, puisque tu dis qu'ils ne ressources des malades i ladies, qu'ils savent mieu que vous soulager le ventre laquelle je me règle, moi ai pour amis plusieurs médei encore aujourd'hui quatre Milan et deuK â Padoue, toi affables, remarquables avec acharnement, pi avec douceur, et finalement v cieusement, de manière à pouvoir s'excuser avec une suffisante apparence de raison ; ils ont sans cesse à la bouche Arisiote, Cicéron, Séaèque, et ce dont tu t'émerveilleras, Virgile aussi. Je ue sais, en effet, par quel hasard ou par quel singulier et bizarre travers d'esprit, il arrive que ces s sachent tout le reste des choses beauté ce qui regarde leur profession.

is cela de côté ; ces vérités n'ont déjà excité contre moi, jadis, que trop de haines et de colères. Les médecins dont je te parle, quand ma sanlé est ébraolée, je les reçois comme amis, non comme médecins (i), en

homme qui se plaît surtout avec des amis, qui estime que pour préserver ou rétablir sa bonne santé, il n'est rien de tel que de voir les visages et de jouir de la conversation de ses amis. S'ils m'ordonnent quoi que ce soit, d'accord avec ce que je pensais moi-même, je leur obéis et j'impute à eux seuls l'idée de cette médication; autrement, je me contente de les écouter et n'en fais pas moins à ma guise, pai prescrit à mes serviteurs, au cas où il me surviendrait quelque indisposition plus grave, de ne jamais me donner quoi que ce soit d'après leurs ordres (i), mais de laisser entièrement faire la nature, ou plutôt Dieu, qui m'a créé et qui a posé à mon existence des bornes impossibles à franchir. Ce mien avis, qui est le tien également, pour que tu t'y attaches encore plus, sache bien qu'il fut aussi celui des plus illustres Romains, non seulement en cet âge non encore souillé de corruption et qui repoussait toute espèce de mollesse, mais bien plus tard encore, alors que les médecins, les parfumeurs et les collèges de joueuses de flûte, les pharmacopoles, les voluptés et les délices eurent envahi Rome. Nous lisons de l'empereur Tibère, dans Suétone, qu'il soignait à sa façon et sans le secours, sans le moindre conseil des médecins, sa santé, qu'il sut conserver excellente presque tout le temps de son

(i) Cette recommandation fut bien inutile, puisqu'il mourut subitement d'une attaque d'apoplexie.

règne. De Vespasien, dans !e même auteur, nous lisons que pour conserver sa santé, qui fut aussi très bonne, il se contentait de se faire frictionner les membres et de se mettre i la dièle un seul jour, tous les mois. Vopiscus, historien de Syracuse, nous apprend d'Aurélien que jamais il n'appela de médecins près de lui, étant malade, et qu'il se saignait lui-même par la diète. De Charlemagne, Alcuîn, son précepteur, nous dit, dans son histoire, que quelques années avant sa mort, il eut à souffrir de fièvres persistantes, et il ajoute : s Même alors, il se soignait lui-même, plutôt que d'après les avis des médecins, qui lui étaient presque odieux, a Maintenant, au contraire, pas un de nos princes qui ose roter ou cracher sans la permission des médecins, et ils ne s'en portent pas mieux, ils n'en vivent pas plus longterapsl Les médecins gouvernent les tables des rois, au nom d'une autorité que leur a donnée la ordonnent, ils prohibent, ils épouvantent, ils bldment, ils s'indigneut, ils maîtres des lois qu'ils sont les premiers à enfreindre et dont l'observation, i ce

nous voyons, rend plus courtes les vies des

et leurs maladies plus loogues.

Je sais que nombre de gens sont persuadés, même, que je suis l'ennemi public des médecins, et cela à cause de la divulgation de certaine querelle que j'eus quelquefois avec quelques-uns d'entre eux, en France. Celle sup-

position, outre que j'ai notoirement pour amis des médecins, est par elle-même si inepte, qu*eUe serait jugée peu croyable du plus grand des sots, à moins qu'il ne fût en même temps un fou. Je suis homme et par conséquent mortel ; j'ai pour enveloppe un habitacle périssable, et quand même je ne le voudrais pas, je tiens à mon corps. Pourquoi donc, étant dans ces dispositions, détesterais-je la médecine et les médecins? Je les aime, au contraire, mais je déteste les farceurs qui, enveloppés plutôt qu'armés d'une mince dialectique, font un grand bruit de paroles, sans vous guérir, et n'assonunent pas seulement les gens bien portants, mais assassinent les malades. Ceux-là je les hais, je l'avoue, et ^leur multitude est innombrable; j'aime les autres, mais ils sont extrêmement rares. Cependant, comment m'y prendre pour rentrer en grâce auprès d'eux, s'il est possible, et ne pas toujours médire des gens de cette profession? Ils éblouissent ceux qui croient en eux par les noms grecs dont ils affublent les remèdes et les maladies : étant malade en grec, on voudrait bien aussi guérir en grec, et ils ne se font pas faute de vous le promettre. Q.ui les arrêterait, puisqu'ils tirent profit de leurs promesses, et que leurs mensonges restent impunis, ne les font pas seulement rougir? Nous en avons mille exemples; .je me contenterai d'en rapporter un, récent et actuel, que j'emprunte à notre temps et à notre pays. Nous avons tous les éléments

e l'histoire »

■s promesses, s

E malade, le mé-

< mensonges.

Il existe un médecin, d'un âge avancé, i ginaire de ces ombreuses et glaciales vallées que rétrécissent les rochers des Alpes et qte coupe le RhAne à sa naissance; cette légion en a re;u le nom de Valais. Né dans ce pays barbare, ayant acquis, grâce â sa longue existence, à l'état inculte de sa patrie et â l'ignorance des habitants, une certaine renommée, non seulement chez ses concitoyens, tuais par le bruyant et erroné témoiguage" de ceux-ci, jusque dans les pays étrangers, il commença à être connu, et comme la distance est éminemment favorable à la supercherie, à fitre pris pour un second Esculape. Pourquoi tant tirer en longueur? Lerenpm de notre homme arriva jusqu'aux oreilles du duc de Milan, qui conçut l'espoir de se faire guérir par lui de la goutte dont il souffrait aun pieds depuis longtemps, non sans supplice intolérable pour lui et sans graves inconvénients , il eut beau s'efforcer par ;t des offres magnifiques, e bonhomme que lui ren-

■nme cela arrive toujours, menteuse renommée grossie par l'éloigne- , celui-ci, soit qu'il eût c

de flatteuses prières d'attirer prÈs de lui i dait cher sa professii origine étrangère,

sptie.

■crût

', tout plein de s

n grand personnage, digne d'être appelé

toujours montré inexorable; il prétextait ou simulait chaque fois quelque empêchement, sans dt)ute de peur de diminuer, s'il venait, le renom qu'il s*était acquis frauduleusement. Le désir et la bonne opinion de celui qui l'appelait ne firent que s'accroître jusqu'à ce qu'enfin, l'été dernier, le médecin vint à tomber entre les mains de je ne sais quel ennemi du duc, et fut mis à une énorme rançon. Se voyant la corde au cou, il écrivit au Duc qu'il était prêt à venir près de lui, s'il voulait payer cette rançon, et qu'il avait un remède tout nouveau pour la vieille maladie dont il souffrait, n'ayant sans doute pas lu ou ayant oublié ou méprisant profondément ce vers d'Ovide que savent jusqu'aux écoliers :

La médecine ne sait point guérir de la noueuse

[podagre.

Le Duc, à la magnanimité duquel rien ne coûte et que le désir de recouvrer la santé rendait impatient, accueillit volontiers la proposition, soit qu'il crût vraiment qu'il allait guérir, soit qu'ayant été payé de paroles par les médecins italiens il voulût expérimenter aussi les fariboles des étrangers. Il envoya de ses gens payer la rançon du médecin et l'amener près de lui. Pour que tu sois au fait de toute l'histoire, outre les dépenses du voyage, qui se fit luxueusement, et tout ce qui parut convenable pour fêter honorablement l'arrivée du nouvel Hippocrate, la

rançon toute seule monta à trois mille cinq écus d'or, qui furent fr3pi>é3 dans la ville même : prix énorme, non sEiilEmcnt pour un médedn, mais pour un grand capitaine. Le jour que le vieillard acheté si cher fit son entrée à Milan, je soupais par hasard avec le Duc; un courrier tout haletant te précéda, annonçantque le médecin, qui arrivait par eau, venait d'aborder. Le Duc, tout joyeux, ordonna de se porter i sa rencontre et de le recevoir avec tout le luxe, toute la courtoisie dont il était coutumier. Un conége, des chevaux, des valets furent envoyés au-devant de lui, et pour lui-même, pesant et âgé comme il était, un coursier que je puis louer en connaissance de cause, l'ayant monté moi aussi, plus blanc que la neige, plus léger que le vent, plus doux qu'un agneau, plus solide qu'une montagne; sui ~

nique fit son entrée dans la ville icalieniie, non la foule frappée d'admiration et s'attendaut à le voir tout de suite ressusciter les morts. Déj:

■ : annoncé pouvoir médical, il avait ordonné de préparer des ceufs frais, d'y mêler je ne sais plus quoi, e font toujours les médecins, d'en faire un plat et de le porter au Duc. Li-dessus, la plupart le prirent pour un homme divin; moi je me

s indigné, et j'esécrai la bare qui osait prescrire à tout hasard des remèdes à un malade avant seulement de V:

sans le connaître. Comme je partis presque aussitôt pour Pavie, j'ignore ce qu'il ordonna et ce qu'il fit les jours suivants, mais ce que je sais bien, le Duc commença dès lors à se porter beaucoup plus mal que d'habitude. Peu de temps après, notre médecin ayant abandonné tout espoir de le guérir ou n'ayant plus Timpadenoe de promettre la guérison, dit qu'il n'était pas an pouvoir de son art de faire ce qu'il avait pensé et qu'il lui fallait je ne sais quel livre de ma^, qu'il appelait des livres sacrés ; qu'en eux était placé le dernier espoir de salut et qu'il allait les faire chercher je ne sais en quels confins de l'univers : il ne le savait peut-être pas lui-même. Ainsi, cette immense renommée hippocratique, celte inquiète attente du Prince, cette précoce et intempestive ordonnance de remèdes, tout s'évanouit en fumée et en magie. Cet homme, qui était si fameux en France et en Allemagne, au point qu'il avait perdu son propre" nom et qu'il n'était plus appelé que le Médecin du Valais, sembla disparaître du monde. Je lui ai consacré, à lui qui ne le demandait pas, qui ne le saura peut-être pas, je lui ai consacré ces quelques minutes inoccupées d'une nuit d'insonmie, pour que l'on sache bien ce qu'il est possible d'espérer de médecins inconnus et obscurs, quel fonds il y a à faire sur leurs assurances, lorsque voilà ce que vaut un si fameux docteur. Tous vous font les mêmes promesses, pour en revenir à ce que je disais; oui, ils promettent, mais ils les

tiendront, comme disait César-Auguste, aux calendes grecques, c'cst-i-dire jamais. De même que les indispositions des malades cl les promesses du inédecin sont giec({ues , de même :tus5i les noms des herbes, des feuilles, des racines, balaiiilia, rheubarbarum, i^alameiiliim, tout est grec, et, ce qui est plus fâcheux encore, ils nous traitent parfois à la mode arabe, pour qu'un mensonge venu de plus loin inspire plus de confiance et qu'un remàde étranger soit plus coûteux. Dès qu'une maladie est reconnue, ils nous eu disent le nom en grec, ou lui en Ubriquent un, s'il le faut. Celle-ci, disent-ils, c'est l'épilepsie; celle-là, l'apoplexie; cette autre, l'érysipéle. Qui ne serdt charmé de noms si sonores et ne désirerait savoir en grec le nom de ce dont souSre un malade latin, quoiqu'il n'y ait au mal de remèdes ni latius ni grecs? Mais, void que je me suis suffisamment moqué de nos médecins; j'en ai dit assez sur ce sujet, tan! autrefois, IX professa, que je t'en dis aujourd'hui

H .... L'objet de la médecine, c'est la sauté, je niippose, et non la grâce du langage; le devoir ' du mëdedn, c'est de guérir, et non de pérorer.

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