Livre V, Épitre m, adressée à Boccace
... Tu m'as écrit je ne sais quand, car j'ai oublié la date tout en me souvenant du fait, que tu avais été gravement malade, mais que grâce à Dieu et au secours d'un médecin, tu étais
dans Jjtt MétUcins d la censure ou Entretiens sur la médecine , par le D' G..., de Besançon ; voici ce passage intéressant : ... « Cependant, ajoute Géante, je ne comprends pas comment la pluspart de ces languissants et presque moribonds peuvent avoir le front de se qualifier médecins et de nous faire les mer veilleux récits des malades qu'ils ont guéris. Ke remarquent-ils pas que leurs visages donnent le démenty k tous leurs discours ; n*entendent-ils pas que tout le monde reconnoist leur mommerie, lorsque par dérision on leur dit & leur nez ce proverbe ancien : Médecin, gueris-toy toy^mesme. En vérité, Sosandre, j'ay quelquefois honte moy-mesme des railleries que l'on en fait. L'un dit que vous prenez ces sortes de visages pour eflBrayer les hommes et, les rendans malades, vous faire de la pratique. Un autre dit que, comme vous estes les pères de la mort, vous àtvtz porter ses livrées. Quelques-uns publient que les reproches de vostre conscience, sur tant d'homicides que vous commettez, vous font ainsi paslir. D'autres que le parfiim des excremens bilieux que vous regardez d'ordinaire, vous teint la face de leur couleur. D'autres enfin disent que vous vous imaginez qu'on vous croira fort semblables à Hyppocrate, lorsqu'on dira en termes de vostre art que vous portez « un visage d^Hyppocrattt faciès Hyppocraticam, » Un proverbe ancien:*// porte un visage de médecin, » s'appliquait, en effet, à tout homme dont la mine éuit p&le et défaite. Il est vrai que pour indiquer une santé florissante, un autre proverbe disait : « Une santé de Galien. » Telle a été de tout temps la logique contradictoire de la sagesse des nations.
guéri. Je te répondis alors, je m'en souviens, que je demandais avec étonnement par quelle voie cette erreur vulgaire avait pénétré dans un esprit aussi élevé que le tien ; que Dieu et ton bon tempérament avaient tout fait; que le médecin n'avait rien fait ni pu faire que ce qui est au pouvoir d'un dialecticien bavard, ayant du temps à perdre et nul remède à apporter. Maintenant tu m'écris que durant ta maladie tu n'as point fait appeler de médecin: je ne m'étonne plus alors si tu as si vite été guéri. Il n'y a pas de plus court chemin pour se remettre en bonne Siinté que de ne pas avoir recours au médecin; cela sonnera mal aux oreilles des ignorants, mais c'est parfaitement clair, assuré et certain pour ceux qui ont de l'intelligence. Ils se donnent pour les auxiliaires de la Nature et souvent ils luttent contre elle, en faveur de la maladie ; les moins mauvais suivent une voie moyenne, attendant l'issue. Ceux-là sont d'honnêtes gens, à qui on peut se fier, qui ne prétendent être que les spectateurs de la maladie, de la lutte engagée ; en suivent les hasards, tournent leurs drapeaux du côté du vainqueur et recueillent en partie la gloire du succès. Bon Dieu I Q.ue de Métius Suffétius, et avec eux, pas unTuDius Hostiliusl Rome, tant qu'elle a été dans sa plus grande splendeur, s'est longtemps passée de cette espèce d'hommes. Caton, qui mérita le surnom de Sage, avait la prévision de ce fléau et s'efforça de le faire éviter; mais sur ce pauvre globe où Ton prête peu d'at-
tention à un conseil utile, ce qui est le sort commun des vérités, les médecins en grand nombre ont opéré leur invasion, et plût au Ciel encore que ce fussent des médecins, au lieu d'être, comme ils le sont sous les insignes de médecins, des ennemis de la médecine, forts seulement de leur ignorance propre et de leur renom de savants, mais par surcroit de la démence et de la crédulité des malades, lesquels ont un tel désir de recouvrer la santé que, quiconque la leur promet le plus audacieusement , leur semble aussitôt Apollon en personne! Ce n'est, par Hercule, ni Taudace, ni Teffronterie, ce moyen de fraude si efficace, qui leur manque, ni Timperttirbabilité du visage que n'altère ni dans leur métier, ni dans la pratique de la vie, la découverte même de leurs mensonges. A cela s'ajoute chez eux ce luxe usurpé de vêtements dont ils sont indignes, de robes resplendissantes de pourpre et garnies de fourrures, de bagues étincelantes (i), d'éperons d'or. De quel homme,
(i) Une épigramme espagnole de l'époque fait allusion & rhabitude qu'avaient les médecins de porter des bijoux :
En el dedo de un Dottor Engastado in oro vi Un finissinto ruhi.
Perche es siempre este eolor El antidoto meior Contra la melancholia.
« Au doigt d'un Docteur, je vis un fin rubis enchâssé dans de 'or : c'est parce que la couleur rouge est le meilleur antidote contre U mélancolie. »
fût-il en excellente santé, un tel édat n'éblouirait-il pas les yeux? Qjiielle stupeur, quel miracle, de voir par les villes, surtout dans celles d'Italie, un tel spectacle, et qu'il ne se rencontre pas un Tarquin l'Ancien, pas un Prince qui, offusqué d'une pareille témérité et soucieux des intérêts de la noblesse, mette un terme à une telle présomption de ces gens de métier par une bonne ordonnance, édictant des peines sévères! Si les médecins tirent tant d'orgueil de l'exerdce même d'un métier manuel, pourquoi les laboureurs, les tisserands et tous les autres gens de métier n'ont-ils pas la même audace, si ce n'est qu'aucun artisan n'a autant d'ef&onterie qu'un médecin? S'ils se fondent sur la philosophie, dont ils revendiquent le nom, avec combien de raison, tu le sais toi-même, pour usurper ces distinctions nobiliaires, s'ils les croient dues à leur profession, disons tout haut de quelle honteuse manière ils en imposent, disons-le non seulement à ceux qui savent que ces gens-là sont des gens de métier, et non des philosophes, mais à ceux aussi auxquels sont connus les vêtements des vrais philosophes, et, sous un pauvre manteau, la richesse de leur intelligence, dédaigneux de toutes choses, sauf de la science et de la vertu, dédaigneux surtout de la légèreté et de la jactance, dans lesquelles ces gens de métier sont passés maîtres. Et quelle autre cause attribuerons-nous à leur audace, que l'insondable et notoire démence du vulgaire? Ne croirons-nous
pas que, forts de cette démence et de toutes parts vainqueurs, étalant les dépouilles de cette tourbe infortunée et les richesses qu'ils doivent à son erreur, chargés de butin, fiers des meurtres qu'ils ont commis, nos médecins ont revêtu Thabit de triomphateurs? Que leur manque-t-il en effet, je le demande, à l'exception des chevaux blancs et des chars de pourpre ? Mais non, les chevaux ne leur manquent pas, ni à leurs chevaux les harnais dorés; les chars leur viendront au premier jour. Tout le monde ne peut pas avoir tué cinq mille hommes, chifïre exigé pour le triomphe par les vieilles lois romaines ; qu'il leur suffise d'en avoir tué le plus possible. Ce qui manquera au nombre de cadavres, la qualité' y suppléera ; les anciens triomphateurs tuaient des ennemis ; eux, ce sont des concitoyens, des amis, qu'ils tuent ; les premiers étaient des vainqueurs, portant l'armure, eux sont des vainqueurs portant la toge: on doit avec eux se contenter d'un moindre nombre de victimes. Autre similitude entre eux : parmi les guerriers, ceux qui ont opéré les plus nombreux et les plus épouvantables massacres d'honmies sont regardés comme les plus illustres; de même, parmi les médecins, ceux qui auraient tenté les plus dangereuses et plus douteuses expériences devraient être les chefs de tous les autres et montrés du doigt par tout le monde. « Il a beaucoup vu, dit-on d'un médecin, beaucoup expérimenté ; » ce n'est pas autre chose, pour un meurtrier, que d'avoir
acquis de l'assurance par une longue habitude. Il y aura néanmoins toujours entre les grands capitaines et les médecins une notable diâiérence: les premiers ne triomphent que des ennemis, les seconds que de leurs concitoyens, ce qui était défendu par cette même ancienne loi romaine et par la coutume; mais les gens auxquels il est permis impunément de mer leurs concitoyens, que dis-je? non pas seulement impunément, mais en se faisant payer le prix du meurtre, comment ne leur serait-il pas permis d'enfreindre les lois et les coutumes, ou qui pourrait refuser à ces maîtres de la vie humaine d'être les arbitres en tout le reste? Donc, ils triomphent de leurs concitoyens et tu regarderais comme une bagatelle de t'aboucher avec eux, avec des gens qui, ayant une fois pris possession de toi au nom de leur art, espèrent tirer profit de ta maladie, et de ta mort même un surcroît de science? de gens qui, sur la foi de je ne sais quels auteurs natifs de Cos, de Pergame ou d'Arabie, fort doctes peut-être, mais tout à fait ignorants de nos complexions à nous autres, te présenteront à boire quelque potion mortelle et s'assoiront près de toi les bras croisés, attendant l'effet? Toi, pendant que le douteux poison s'insinuera dans tes veines et dans tes entrailles, attendras-tu aide et secours d'un homme qui ne sait rien de ta maladie et qui, si les siennes l'empoignaient, ne pourrait pas même se donner à lui-m^me une lueur d'espoir?
L'un prétend qu'il faut s'abstenir dts fruits, l'autre des légumes, sans lesquels pour beaucoup de personnes, spécialement sous nos climats, toute nourriture est rebutante, même les mets les plus recherchés et délicats. Impossible de comprendre à quelle fin on s'adonne à l'agriculture, on recherche les greffes de toutes sortes de plantes qu'on fait venir même de l'autre hémisphère, si ces plantes doivent être nuisibles à ceux qui les propagent et qui les cultivent. Sans doute nous connaissons des racines et ies herbes vénéneuses, mais je le demande, qui donc les cultive dans son jardin (à moins qu'il ne veuille peut-être en empoisonner quelqu'un), et n'arrache celles qui sont poussées d'elles-mêmes? Pourtant, notre étonnant édicteur de prescriptions, par la raison que fruits ou légumes ne lui conviennent pas ou lui sont indigestes, s'attache de tout son pouvoir à les rendre suspectes et à les représenter comme funestes à tous les mortels. Un autre, le même peut-être, je ne sais, homme exsangue et n'ayant que le souffle, mal dont sont attaqués la plupart de ses compatriotes, enseigne qu'il faut épargner le sang comme un trésor, avec la plus extrême parcimonie ; or pour moi, par une nécessité de mon tempérament, si je ne me faisais saigner abondamment à chaque printemps et à chaque automne, je sens très bien que ce trésor grec (i)
(i) Pétrarque, dans cette épitre, se moque principalement des médecins grecs.
commencerait d'abord par m'étouffer. Mais ces secrétaires de la Nature, ces gens qui n'ignorent rien, abominent chez les autres ce dont ils ne veulent pas pour eux-mêmes ; ils veulent réduire tout à leur toise, ou à la toise grecque. Un autre, grand buveur de vins capiteux, de vins tels qu'en produisent l'Achaîe ou la Crète ou la lointaine Méroè, pour la même raison s'est mis à condamner Teau, qu'il traite cruellement dans cette fameuse épigramme: «c Je n'ai trouvé, dit-il, aucime utilité à l'eau, si ce n'est qu'on en boit dans les fièvres aiguës. » O le noble aphorisme ! Moi, en dehors des fièvres aiguës que jusqu'à présent j'ignore et que je ne tiens pas à connaître, j'ai découvert à l'eau nombre d'emplois et d'usages excellents. Pour laisser de côté la plaisanterie et parler sérieusement, sans compter tant de milliers d'hommes on ne peut plus robustes et bien portants qui font de Teau leur unique boisson, une boisson à la fois pour eux agréable et salubre, je puis apporter làdessus mon témoignage, moi qui, même par ces nuits d'hiver, si je ne buvais souvent de l'eau froide, et en grande quantité, ne pourrais pas vivre, crois-m'en bien (i). Est-ce donc d'un si
(x) M'est-ce pas le cas de rappeler la réponse que fit Hippocrate i une personne qui se vantait d'avoir atteint un âge assez avancé sans le secours des médecins : « Cest,dit<il, parce que vous avez suivi un régime de vivre que les médecins vous auraient ordonné. » Que faisait donc Pétrarque en observant la plus grande sobriété, en ne buvant que de l'eau et en se près-
mince usage, d'une utilité nulle, ce sans quoi la vie d'un homme ne subsisterait pas? Mais tout ce qui échappe, sans réflexion parfois, à ces hommes divins touchant quelqu'une des productions de la nature, passe aux yeux du vulgaire non seulement pour un dogme irréfutable, mais pour un oracle du ciel. Tel est cet art illustre des Grecs, dont le plus sage de nos ancêtres craignait l'invasion en Italie , ils nous ont envahis tout de même et leur art a jeté de si profondes racines dans les préjugés populaires, que la main de Caton le Censeur serait impuissante à l'extirper. Cependant les médecins ne me causent aucun étonnement: celui qui fait ce qu'il a résolu de faire, même s'il s'écarte du bien, ne s'écarte pas de son but ; je ne m'étonne pas davantage de ce que fait le peuple : quiconque agit comme il en a l'habitude ne donne prise ni à rétonnement ni au blâme; mais je m'étonne que les États bien réglés et ceux qui les administrent, je suis stupéfait que les rois puissent voir de leurs yeux à des gens de métier dé si luxueux habillements, et le supporter.
Pour en revenir à ce que je disais en commençant, si tu as éloigné de ton lit les médecins, tu as non seulement bien fait, mais tu as
crivant une saignée i chaque changement de saison, sinon de la médecine préventive? Il sut tirer d'un art, qu*il vilipendait avec tant de malice dans ses écrits, des indications précieuses pour la direction de sa santé.
Jigi prademment; ils t'aïuaient peut-être tué. Pour que to saches oMnbien ils ont eux-mêmes foi en leurs doctrines, je ne veux te parler que de ceux qui ont encore quelque franchise, quelque pudeur, cbose rare, je l'avoue. J'en atteste Dieu et ma propre mémoire, j'ai autrefois entendu un médecin du plus grand renom parmi eux s'exprimer en ces termes : ce Je n'îgnoie pas qu'on peut me traiter d'ingrat si je médis d'un art par le moyen duquel j'ai acquis quelques richesses et quelques amitiés, mais on doit mettre la vérité au-dessus de toutes les afiections. £h bien ! voici ce que je crois et ce que j*afi&rme : si une centaine ou un millier d'hommes de même âge, de même tempérament et habitués à la même nourriture se trouvaient en même temps attaqués de la même maladie, que la moitié suivît les prescriptions de médecins tels qus sont les nôtres d'à présent, et que les autres, sans aucun secours de médecins, se laissassent seulement guider par l'instinct naturel et se traitassent comme ils l'entendraient, Je sais à n'en pas douter quels sont ceux qui en réchapperaient. » J'en ai entendu un autre, des plus lettrés et des plus fameux, un jour que m'entre, tenant familièrement avec lui je lui demandais avec étonnement pourquoi il usait d'aliments autres que ceux dont il prescrivait l'usage, me répondre d'un front imperturbable et sans hésiter : « Si le médecin conformait sa manière de vivre à ses ordonnances» ou ses ordonnances à
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sa manière de vivre, il courrait le risque de perdre sa santé ou sa fortune. » Qpi ne voit qu'une telle maxime est un aveu manifeste, non-seulement d'ignorance, mais de perfidie? Si, entre les mains de pareilles gens les hommes en bonne santé 'Sont en péril, les malades peuvent-ils en attendre autre chose que Tissue fatale de tous les périls? Personne ne s*étonnera qu'un homme capable de nuire à ceux qui sont bien portants ne tue les malades, car un arbre bien enraciné ne se renverse pas facilement, mais s'il est déjà ébranlé, Tarracher est chose facile. J'en ai encore entendu un autre, d'une grande renommée et d'une érudition profonde, non seulement en médecine, mais en maintes autres sciences, et auquel m'unit la plus grande intimité. Je lui demandais pourquoi il n'exerçait pas sa profession, à l'imitation de tant d'autres qui lui sont bien inférieurs ; fronçant tristement le sourcil d'un air grave, propre à le faire aimer et à convaincre de la vérité de ce qu'il disait : « Je crains, me répondit-il, de commettre une impiété sous les regards de Dieu, spectateur des actions humaines, en circonvenant, par une fraude qui peut coûter la vie, le crédule vulgaire. Si le vulgaire savait aussi bien que moi combien de fois le médecin n'est que d'une utilité médiocre ou nulle au malade, et combien plus souvent encore il lui est nuisible, Tarmée des médecins serait bien moins considérable et bien moins richement parée. Qu'ils fassent leur
métier, puisque telle est leur dureté de cœur et telle aussi la crédulilé des malades! Qu'ils abusent de la simplicité des pauvres gens, qu'ils promettent la vie, et la détruisent, puis se fassent payer; moi, je ne veux ni tromper ^ni tuer personne; je ne veux m'enrichir du mal de qui que ce soit. Voilà ce qui m'a engagé à me tourner vers d'autres professions que je pusse exercer plus innocemment. » Combien par cette réponse il a augmenté mon affection et la bonne opinion que j'avais toujours eue pour lui, je ne saurais le dire. Telles ont été leurs propres paroles, et ce témoignage familier, par cela même hors de tout soupçon, m'a raffermi dans mon ancienne opinion à laquelle je m'attache de plus en plus et dont je ne veux plus démordre ; je me réjouis de t'y voir venir et j'approuve fort ce que tu as fait, quoique ta pauvreté, à ce que tu me rapportes, ait été cause que tu n'aies pas fait venir de loin un médecin, ta solitude en étant dépourvue. Bénies soient et cette solitude et cette pauvreté, qui souvent rendent service atix gens malgré eux, et qui t'en ont rendu un à toimême. Peut-être aurais-tu fait venir un médecin, j'allais dire un bourreau, sinon dans l'espoir de recouvrer la santé, du moins pour faire montre de savoir-vivre, faiblesse par laquelle maintes gens, en vue de détourner le péril imaginaire que courrait leur renommée, font courir à leur existence un péril tout à fait réel; ils veulent éviter le reproche d'avarice et achètent la mort
à beaux deniers comptants. Quelle confiance tu as dans les médecins, tu ne t'en caches pas, puisque tu dis qu'ils ne servent qu'à tarir les ressources des malades et augmenter leurs maladies, qu'ils savent mieux vous alléger la bourse que vous soulager le ventre. C'est l'opinion sur laquelle je me règle, moi aussi. J'ai autrefois eu pour amis plusieurs médecins et il m'en reste encore aujourd'hui quatre : un à Venise, un à Milan et deux à Padouej tous hommes doctes et affables, remarquables causeurs, sachant discuter avec acharnement, pérorer avec véhémence ou avec douceur, et finalement vous tuer fort spécieusement, de manière à pouvoir s'excuser avec une suffisante apparence de raison ; ils ont sans cesse à la bouche Aristote, Cicéron, Sénèqiie, et ce dont tu t'émerveilleras, Virgile aussi. Je ne sais, en effet, par quel hasard ou par quel singulier et bizarre travers d'esprit, il arrive que ces médecins sachent tout le reste des choses beaucoup mieux que ce qui regarde leur profession. Mais laissons cela de côté ; ces vérités n'ont déjà excité contre moi, jadis, que trop de haines et de colères. Les médecins dont je te parle, quand ma santé est ébranlée, je les reçois comme amis, non comme médecins (i), en
( I ) Loiiis XIV dit un jour & lifolière : « Vous avez un médecin, que vous fait-il? — Sire, reprit Molière, nous causons ensemble, il m'ordonne des remèdes ; je ne les fais pas et je guéris. »
homme qui se plaît surtout avec des amis, qui estime que pour préserver ou rétablir sa bonne santé, il n'est rien de tel que de voir les visages et de jouir de la conversation de ses amis. S'ils m'ordonnent quoi que ce soit, d'accord avec ce que je pensais moi-même, je leur obBs et j'impute à eux seuls l'idée de cette médication; autrement, je me contente de les écouter et n'en fais pas moins à ma guise. J'ai prescrit à mes serviteurs, au cas où il me surviendrait quelque indisposition plus grave, de ne jamais me donner quoi que ce soit d'après leurs ordres (i), mais de laisser entièrement faire la nature, ou plutôt Dieu, qui m'a créé et qui a posé à mon existence des bornes impossibles à franchir. Ce mien avis, qui est le tien également, pour que tu t'y attaches encore plus, sache bien qu'il fut aussi celui des plus illustres Romains, non seulement en cet âge non encore souillé de corruption et qui repoussait toute espèce de mollesse, mais bien plus tard encore, alors que les médecins, les parfumeurs et les collèges de joueuses de flûte, les pharmacopoles, les voluptés et les délices eurent envahi Rome. Nous lisons de l'empereur Tibère, dans Suétone, qu'il soignait à sa façon et saùs le secours, sans le moindre conseil des médecins, sa santé, qu'il sut conserver excellente presque tout le temps de son
(i) Cette recommandation fut bien inutile, puisqu'il mourut subitement d'une attaque d'apoplexie.
r^e. De Vespasien, dans le même auteur, nous lisons que pour conserver sa santé, qui fut aussi très bonne, il se contentait de se faire frictionner les membres et de se mettre à la diète un seul jour, tous les mois. Vopiscus, historien de Syracuse, nous apprend d'Aurélien que jamais il n'appela de médecins près de lui, étant malade, et qu'il se soignait lui-même par la diète. De Charlemagne, Alcuin, son précepteur, nous dit, dans son histoire, que quelques années avant sa mort, il eut à souffrir de fièvres persistantes, et il ajoute : « Même alors, il se soignait lui-même, pjutôt que d'après les avis des médecins, qui lui étaient presque odieux. » Maintenant, au contraire, pas un de nos* princes qui ose roter ou cracher sans la permission des médecins, et ils ne s'en portent pas mieux, ils n'en vivent pas plus longtemps! Les médecins gouvernent les tables des rois, au nom d'une autorité que leur a donnée la coutume; ils ordonnent, ils prohibent, ils menacent, ils épouvantent, ils blâment, ils s'indignent, ils posent en maîtres des lois qu'ils sont les premiers à enfreindre et dont l'observation, à ce que nous voyons, rend plus courtes les vies des rois et leurs maladies plus longues. •
Je sais que nombre de gens sont persuadés, convaincus même, que je suis l'ennemi public des médecins, et cela à cause de la divulgation de certaine querelle que j'eus quelquefois avec quelques-uns d'entre eux, en France. Cette sup-
position, outre que j'ai notoirement pour amis des médecins, est par elle-même si inepte, qu'elle serait jugée peu croyable du plus grand des sots, à moins qu'il ne fût en même temps un fou. Je suis homme et par conséquent mortel ; j'ai pour enveloppe un habitacle périssable, et quand même je ne le voudrais pas, je tiens à mon corps. Pourquoi donc, étant dans ces dispositions, détesterais-je la médecine et les médecins? Je les aime, au contraire, mais je déteste les farceurs qui, enveloppés plutôt qu'armés d'une mince dialectique, font un grand bruit de paroles, sans vous guérir, ^t n'assomment pas seulement les gens bien portants, jnais assassinent les malades. Ceux-là je les hais, je l'avoue, et leur multitude est innombrable; j'aime les autres, mais ils sont extrêmement rares. Cependant, comment m'y prendre pour rentrer en grâce auprès d'eux, s'il est possible, et ne pas toujours médire des gens de cette profession? Ils éblouissent ceux qui croient en eux par les noms grecs dont ils affublent les remèdes et les maladies : étant malade en grec, on voudrait bien aussi guérir en grec, et ils ne se font pas faute de vous le promettre. Qui les arrêterait, pifisqu'ils tirent profit de leurs promesses, et que leurs mensonges restent impunis, ne les font pas seulement rougir? Nous en avons mille exemples; je me contenterai d'en rapporter un, récent et actuel, que j'emprunte à notre temps et à notre pays. Nous avons tous les éléments
de l'histoire sous nos yeux : le malade, le médecin, ses promesses, ses mensonges.
Il existe un médecin, d'un âge avancé, originaire de ces ombreuses et glaciales vallées que rétrécissent les rochers des Alpes et que coupe le Rhône à sa naissance ; cette région en a reçu le nom de Valais. Né dans ce pays barbare, ayant acquis, grâce à sa longue existence, à l'état inculte de sa patrie et à l'ignorance des habitants, une certaine renommée, non seulement chez ses concitoyens, mais par le bruyant et erroné témoignage de ceux-ci, jusque dans les pays étrangers, il commença à être connu, et comme la distance est éminemment favorable à la supercherie, à être pris pour un second Escu^ lape. Pourquoi tant tirer en longueur? Le renom de notre homme arriva jusqu'aux oreilles du duc de Milan, qui conçut l'espoir de se faire guérir par lui de la goutte dont il soui&ait aux pieds depuis longtemps, non sans supplice intolérable pour lui et sans graves inconvénients pour ses sujets; mais, il eut beau s'efforcer par de flatteuses prières et des offres magnifiques, d'attirer près de lui ce bonhomme que lui rendait cher sa profession, plus cher encore son origine étrangère, comme cela arrive toujours, et la menteuse renommée grossie par l'éloignément, celui-ci, soit qu'il eût conscience de son ineptie, soit que, tout plein de sa gloire, il se crût un grand personnage, digne d'être appelé au loin, puisqu'en effet on l'y appelait, s'était
toujours montré inexorable; il prétextait ou simulait chaque fois quelque empêchement, sans doute de peur de diminuer, s*il venait, le renom qu'il s*était acquis frauduleusement. Le désir et la bonne opinion de celui qui l'appelait ne firent que s'accroître jusqu'à ce qu'enfin, l'été dernier, le médecin vint à tomber entre les mains de je ne sais quel ennemi du duc, et fut mis à une énorme rançon. Se voyant la corde au cou, il écrivit au Duc qu'il était prêt à venir près de lui, s'il voulait payer cette rançon, et qu'il avait un remède tout nouveau pour la vieille maladie dont il souffrait, n'ayant sans doute pas lu ou ayant oublié ou méprisant profondément ce vers d'Ovide que savent jusqu'aux écoliers ;
La médecine ne sait point guérir de la noueuse
[podagre.
Le Duc, à la magnanimité duquel rien ne coûte et que le désir de recouvrer la santé rendait impatient, accueillit volontiers la proposition, soit qu'il crût vraiment qu'il allait guérir, soit qu'ayant été payé de paroles par les médecins italiens il voulût expérimenter aussi les fariboles des étrangers. Il envoya de ses gens payer la rançon du médecin et l'amener près de lui. Pour que tu sois au fait de toute l'histoire, outre les dépenses du voyage, qui se fit luxueusement, et tout ce qui parut convenable pour fêter honorablement l'arrivée du nouvel Hippocrate, la
rançon toute seule monta à trois mille cinq cents écus d'or, qui furent frappés dans la ville même : prix énorme, non seulement pour un médecin, mais pour un grand capitaine. Le jour que le vieillard acheté si cher fit son entrée à Milan, je soupais par hasard avec le Duc; un courrier tout haletant le précéda, annonçant que le médecin, qui arrivait par eau, venait d'aborder. Le Duc, tout joyeux^ ordonna de se porter à sa rencontre et de le recevoir avec tout le luxe, toute la courtoisie dont il était coutumier. Un cortège, des chevaux, des valets furent envoyés au-devant de lui, et pour lui-même, pesant et âgé comme il était, un coursier que je puis louer en connaissance de cause, l'ayant monté moi aussi, plus blanc que la neige, plus léger que le vent, plus doux qu'un agneau, plus solide qu'une montagne; sur ce coursier, notre Galien teutonique fit son entrée dans la ville italienne, non sans un immense concours de la foule frappée d'admiration et s'attendant à le voir tout de suite ressusciter les morts. Déjà, par le courrier qui avait annoncé sa venue, au nom de son pouvoir médical, il avait ordonné de préparer des œufs frais, d'y mêler je ne sais plus quoi, comme font toujours les médecins, d'en faire un plat et de le porter au Duc. Là-dessus, la plupart le prirent pour un homme divin; moi je me sentis indigné, et j'exécrai la témérité d'un barbare qui osait prescrire à tout hasard des remèdes à un malade avant seulement de l'avoir vu et
sans le connaître. Comme je partis presque aussitôt pour Pavie, j'ignore ce qu'il ordonna et ce qu'il fit les jours suivants, mais ce que je sais bien, le Duc commença dès lors à se porter beaucoup plus mal que d'habitude. Peu de temps après, notre médecin ayant abandotmé tout espoir de le guérir ou n'ayant plus l'impudence de promettre la guérison, dit qu'il n'était pas au pouvoir de son art de faire ce qu'il avait pensé et qu'il lui fallait je ne sais quel livre de magie, qu'il appelait des livres sacrés ; qu'en eux était placé le dernier espoir de salut et qu'il allait les faire chercher je ne sais en quels confins de l'univers : il ne le savait peut-être pas lui-même. Ainsi, cette immense renommée hippocratique, celte inquiète attente du Prince, cette précoce et intempestive ordonnance de remèdes, tout s'évanouit en fumée et en magie. Cet homme, qui était si fameux en France et en Allemagne, au point qu'il avait perdu son propre nom et qu'il n'était plus appelé que le Médecin du Valais, sembla disparaître du monde. Je lui ai consacré, à lui qui ne le demandait pas, qui ne le saura peut-être pas, je lui ai consacré ces quelques minutes inoccupées d'une nuit d'insomnie, pour que l'on sache bien ce qu'il est possible d'espérer de médecins inconnus et obscurs, quel fonds il y a à faire sur leurs assurances, lorsque voilà ce que vaut un si fameux docteur. Tous vous font les mêmes promesses, pour en revenir à ce que je disais; oui, ils promettent, mais ils les
tiendront, comme disait César- Auguste, aux calendes grecques, c'est-à-dire jamais. De môme que les indispositions des malades et les promesses du médecin sont grecques, de même aussi les noms des herbes, des feuilles, des racines, haîaustia, rheubarharum, caîamentum, tout est grec, et, ce qui est plus fâcheux encore, ils nous traitent parfois à la mode arabe, pour qu'un mensonge venu de plus loin inspire plus de confiance et qu'un remède étranger soit plus coûteux. Dès qu'une maladie est reconnue, ils nous en disent le nom en grec, ou lui en iabriquent un, s'il le faut. Celle-ci, disent-ils, c'est l'épilepsie; celle-là, l'apoplexie; cette autre, l'érysipèle. Qui ne serait charmé de noms si sonores et ne désirerait savoir en grec le nom de ce dont souffre un malade latin, quoiqu'il n'y ait au mal de remèdes ni latins ni grecs? Mais, voici que je me suis suffisamment moqué de nos médecins; j'en ai dit assez sur ce sujet, tant autrefois, ex professa, que je t'en dis aujourd'hui par occasion.
Livre XII, Epitre II, adressée à Giovanni (i) de Padoue, célèbre médecin.
... L'objet de la médecine, c'est la santé, je suppose, et non la grâce du langage; le tievoir du médecin, c'est de guérir, et non de pérorer.
(i) Il s'agit probablement de Jean Dondi, avec lequel il était très lié.
Comment Hippocrate et quelques autres s'y sont pris pour guérir, nous Tignorons, à moins que nous ne soyons forcés par hasard d'ajouter foi à Galien, son disdple, qui l'exalte par-dessus les nues, ou qu'il nous faille croire qu'Esculape a ressuscité Hippolyte d'entre les morts. Qjielle que soit Topinion que nous ayons des anciens, que l'éloignement des temps et des lieux permet de se figurer tels qu'on le voudra, pour ne parler que des médecins de notre temps et de notre pays, tout ce que je puis dire, c'est que j'en ai connu quelques-uns d'assez éloquents, mais que pour le reste de leur science, il est plus poli de n'en rien dire. Je ne sais, en effet, par quel hasard ou par quel choix coupable ils connaissent toutes choses mieux que celles de leur métier. Pour ce qui est de guérir les maladies mortelles, nul mieux que toi, j'en suis sûr, ne sait de quelle efficacité ils sont ; nul ne les attaquerait là-dessus plus volontiers, car l'ignorance n'est aussi odieuse à personne qu'au véritable savant. Si je ne croyais pas cela de toi, je ne t'aimerais, je ne t'estimerais pas tant que je le fais. Tu gardes le silence néanmoins, non par magnanimité sans doute, mais par prudence, de peur de te rendre haïssable à tes collègues; cependant, ne devrals-tu pas affi'onter non seulement Tinimitié de ces gens-là, qui sont en petit nombre, mais celle du monde entier, et ne pas avoir peur de les prendre à parti, de les houspiller, de t'écrier : « Pourquoi trompez-vous
tout le genre humain? Pourquoi, abusant de la crédulité et de l'ignorance des pauvres diables, leur vendez-vous des mensonges pour de la vérité? Pourquoi, seuls d'entre tous, recueillezvous un bénéfice de Thomidde, crime qui, pour tous, est puni du supplice, et dont l'impunité ne doit être assurée à personne? » Comme ces paroles sonneraient bien et auraient de la gravité dans ta bouche! Mais tu veux échapper à la haine; la crainte ou l'ignorance rend muets les autres ; je suis seul à crier, et on ne m'écoute pas; le vulgaire fait la sourde oreille, les savants font comme toi et fuient toute dispute... Le Médecin assassine, et nul ne l'accuse ; il ne lui suffit pas d'assassiner, il accuse lui-même : l'un, c'est le froid ; l'autre, c'est le jeûne qui l'a tué ; celui-ci mangeait des fruits, cet autre buvait de l'eau : c'est de cela qu'ils sont morts. Nul ne trépasse sans que ce soit par sa très grande faute; nul ne guérit sans que tout le mérite en revienne à la médecine!...
POGGIO BRACCIOLINI (1380-1459)
PARALLÈLE ENTRE LA MÉDECINE ET LA JURISPRUDENCE (l)
Benedetto répond a Niccolô
... Comme Niccolô achevait, Benedetto d'A-
(i) Les interlocuteurs sont vraiseiublablement Nicolas de
rezzo prit la parole. « Par ses calomnies, s'écriat-il, Niccolô fait injure à la dignité et à l'excellence des lois; il insulte à leurs ministres, c'est-à-dire aux docteurs... Mais de mépriser, de vilipender les légistes, cela n'appartient certes pas auxi médecins, étant donné qu'il y a largement de quoi leur rendre la pareille. Ce n'est assurément pas la faute des Lois ou du Droit civil s'il est des gens d'un esprit obtus et paresseux ou si quelqu'un abuse du droit plus que de raison : toute terre n'est pas fertile, et dans les blés mêmes nous voyons pousser l'ivraie. Mais, Niccolô, que penserons-nous de tes praticiens? Qja'y a-t-il de plus nuisible? Grâce à la sottise de la multitude, ils tuent plus de monde qu'ils n'en guérissent, et aux risques et périls des malheureux ils font des expérimentations de leur art. Est-ce que leur absurdité, leurs abus, ne condamnent pas votre art et votre science? Nos erreurs, comme tu les appelles, sont légères, en comparaison des vôtres ; nos imbéciles, dont tu parles, ne se trompent qu'au détriment des biens et des richesses de leurs clients ; les vôtres mettent la vie en danger. Nous ne frappons qu'à la bourse; vous, vous causez la destruction du corps et la perte des biens, en ôtant la vie au défunt et prenant l'argent de ceux qui survivent. Nous ne lésons qu'en choses de peu d'importance, et
Fulgino, célèbre médecin de Florence, et Benoît d'Areizo, grand jurisconsulte.
vous autres vous lésez en ce qui importe le plus. Les rois, les princes, les seigneurs périssent par votre incurie : nous ne mettons en péril que quelque legs, quelque héritage; vous, c'est la ruine complète des États, ceux qui s'adonnent à votre métier étant souvent beaucoup plus aptes à remuer des mottes de terre qu'à exercer la médecine. C'est chose ridicule que de voir des lourdauds, des rustres, sans littérature, sans savoir, sans intelligence, n'ayant pour eux que leur impudence, faire profession de l'art de guérir; la sottise humaine a confiance en eux et les amène au chevet des malades, non pour soulager, mais pour empirer la maladie; de sorte qu'il serait bien plus profitable à notre existence que de telles gens ne fussent jamais nés, puisqu'ils ne semblent être au monde que pour la perte de tous. Dans notre profession, nul n'est admis à en exercer le ministère, à défendre une cause, s'il n'a d'abord pris tous ses degrés dans la science des Lois; vous autres, vous laissez pénétrer dans vos rangs le premier venu, toute la clique, toute la tourbe des artisans et des mercenaires.
Les médecins chassés de Rome par décret public.
Ce n'est donc pas sans raison qu'autrefois les médecins ont été, par décret public, chassés de Rome, et il arrive naturellement, ce métier
étant ignoble, que de vils et méprisables individus s'y adonnent pour gagner de l'argent.
Qu'a-t-il, en effet, de glorieux et d'admirable? Vous inspectez les urines, les déjections, les crachats des malades; vous les observez d'un regard oblique, d'un front plissé de rides, comme si cette grave maladie exigeait une cure exceptionnelle. Ensuite vous touchez le pouls, où vous connaissez les forces de la nature. Puis, vous réunissant en conciliabule, après bien des disputes, vous en venez à la pharmaceutique, comme vous dites, et le plus souvent vous êtes en un tel désaccord, si éloignés de pouvoir sauver le malade, que votre science, que vous prétendez stable, certaine, toujours identique à elle-même, apparaît au contraire on ne peut plus mobile, variable et inconsistante. Si votre potion, par hasard plutôt que par vertu, fait quelque bien, vous portez aux nues cette cure; si elle est funeste, toute la faute en retombe sur le malade.
Facétie d'Angelo, évique £Arezzo, envers les médecins.
Je vais rapporter ici une aventure arrivée à notre Angelo, feu l'évêque d'Arezzo, qui appartenait à la famille des Ricasoli. Il souffrait d'une grave indisposition ; les médecins appelés près de lui lui enjoignaient de prendre leurs drogues,
qu'autrement il courait péril de mort. Lui qui en avait naturellement horreur, s'y refusait, mais enfin, touché des prières de ses amis, il promit d'obéir aux prescriptions des médecins. Suivant leur habitude, ils envoyèrent donc durant quelques jours leurs potions àTévéque, qui les versa dans le pot de chambre et le fourra sous son lit. Les médecins reviennent, le lendemain matin, visiter le malade et voir Teffet de leurs médecines, comme ils les appellent ; ils s'aperçoivent qu'il est tout à fait délivré de la fièvre, attribuent le résultat à leurs remèdes, et lui reprochent de n'avoir pas voulu prendre plus tôt leurs potions, qui l'auraient immédiatement rétabli. L'évêque leur répond qu'elles sont, en effet, d'une puissance et d'une vertu admirables, puisqu'il lui a suffi de les mettre sous son lit pour recouvrer la santé. « Qp'auraient-elles fait, ajouta-t-il, si je les avais bues ! pour sûr, elles m'auraient rendu immortel! » Il ordonna de prendre toute la fourniture des médecins et de la jeter dans le retrait.
Plaisantes histoires de médecins»
Il y a bien d'autres histoires de médecins tout aussi risibles, sans parler des fous qui ne laissent pas de faire merveille, comme celui qui, s'étant mis en tête d'exercer l'art de guérir, fit retrouver un âne perdu en donnant à avaler des pilules»
et CCI autre qui accusa son malade d'avoir mangé un âne (i); aussi ces anecdotes ont-elles été, non sans esprit, placées par notre ami dans ses confabulations (2). Je pourrais rapporter encore une foule d'autres ridicules prodiges de vos charlatans, mais je ne veux pas en dire jusqu'à satiété.