‹ Le Mal qu'on a dit des médecinsChapitre 5 sur 116 · AUTEURS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

AUTEURS FRANÇAIS

Fabliaux du xin e siècle

LAI D'HIPPOCRATE (i)

L'auteur dit qu'Hippocrate, avant d'avoir cette réputation célèbre qui l'immortalisa depuis, étant venu à Rome sous l'empire d'Auguste, trouva, à son arrivée, la ville en deuil pour le neveu de l'Empereur qui venoit de mourir; mais que, s' étant fait aussitôt conduire au palais, il versa dans la bouche du mort le suc de quelques plantes, et le rendit ainsi à la vie. Le poète ajoute qu'Auguste, par reconnaissance, fit faire deux statues, dont Tune représentoit son neveu, l'autre le médecin, et qu'il les plaça toutes deux sur une des portes de la ville, avec une inscription qui

(i) Traduits ou analysés par Legrand d'Aussy (1737-1800).

annonçoit qu'H: (îpucratc, par son savoir divin, avoit fait revîvrc-'le prince mort (i).

... Il y àvoît déjà quelque? mois que le médecin vivoit à Rome, accueilli par l'Empereur comme il devoit l'être après un pareil service, et a.Ap:è presque du peuple comme un dieu, quand- mit femme parut qui tout-a-coup changea etj .risées tous ces hommages. Elle était Gauloise, .d'unf naissance illustre et d'une rare beauté. "■Auguste, qui cherchoit à la traiter avec distinc- . '.sion, lui avoit donné, pour la servir, des dames '."■et des demoiselles, et pour logement une de ses maisons ayant une tour. Comme elle vouloit connoître les beautés de la ville, et que les premiers moments de son séjour furent employés à la parcourir, elle aperçut les deux statues, et demanda pourquoi et à quelle occasion elles avoient été dressées. On le lui expliqua; mais à peine lui eût-on lu l'inscription, qu'avec de grands éclats de rire elle répondit : « J'ignoroisqueRome en ce moment possédât un dieu, et je m'étonne après cela d'y voir mourir encore. Eh bien! que

brisfo. Hippocralc put

pendant un jour

petite divinité, et je réponds, moi, sur ma tête

d'en faire le plus sot des humains, n

Ou ne manqua pas, selon l'usage, de rapporter ce discours à Hippocratc. La curiosité et l'amourpropre du médecin en furent piqués. Il voulut connaître cette femme singulière qui annonçait avec tant d'assurance le pouvoir de sa beauté, et chercha l'occasion de l,i voir. Mais ce fut pour son malheur, et ce qu'elle avait promis ne se vérifia que trop; car elle étoir si belle, elle déploya dans la conversation tant de grâces et d'enjoûmcnr, elle lui plut tant enfin, que, maigre toute ia défiance dont il étoit armé, il ne put se défendre de l'aimer. Bientôt cette passion devint si forte que, perdant la raison et le repos, U tomba malade. L'Empereur alors vint le visiter. Les dames y allèrent après l'Empereur, et l'étrangère suivit leur exemple. Mais celle-ci, dont l'tcil pénétran: . i v. > : t deviné cette maladie, eut soin de choisir un moment où elle serait seule; et, du ton de l'amitié, elle fit d'abord au médecin quelques questions sur son état. Lui, qui se trouvoit trop heureux de pouvoir librement en découvrir la cause, l'avoua sans détour, et confessa naïvement a la dame qu'il mouroit d'amour pour elle.

C'étoit là ce qu'elle vouloit. Elle affecta donc quelque sorte d'attendrissement sur ses maux, et, avec l'apparence de la bonne foi, lui paria ainsi : ii Je m'exposerais à bien des reproches sans doute,

et je m'en ferais a moi-même bien d'autres encore, si, pouvant sauver un homme de votre mérite, j'allois causer son trépas. Mais quand vous m'auricn inspiré tout l'amour que vous ressentez pour moi, je vous le demande a vousmême, dans la situation où je me trouve, et :c la quantité d'yeux qui m'observent, n

il possible de v g nez donc poui mes regrets, el

3 donner des preuves? Daîde

moyens que rr sortit a pris c

du désir que uez celle que je

tendresse, n Elle :11e eût rougi

s proies, de les avoir laii-ê échapper. Pour Hippocrate, elles lui rendirent l'espérance et la santé, et bientôt il (ut en état de reparaître au palais et de recommencer sa cour auprès delà belle Gau-

« Eh bien I lui dit-elle la première fois qu'elle le revit, vous ètes-vous occupé des moyens de nous rapprocher? Avez-vous trouvé quelque expédient? Où en sotmnes-nous? » II répondit tristement que le jour et la nuit il y avoit songé ; mais que jusqu'à ce moment c'étoït sans succès, u Rendez-moi donc grâces, reprit-elle, car si je n'ai pas mis plus d'ardeur que vous dans mes recherches, au moins ai-jc eu plus de bonheur. Vous connoissez la tour que j'habite : trouvez-vous vers le milieu de la nuit sous ses murs, avec une corbeille capable de vi

Je b

n côté, pendant que

s femmes dormiront, je viendra; ave ni.i coesioe, que j'ai su mettre dans ncv. intérêts, vous descendre une Corde à laquelle vous atlachcrei k Des

que vous y serei entré, nous vous enlèverons, ci ce sera alors que, sans inquiétude et sans crainte, j'espère vous donner des marques de ma tendresse. »

Hippocrate étoit tellement aveuglé par sa passion, que ce piège grossier lui parut le plus adroit des stratagènes. Il se confondit en remercïments, et sortit aussitôt pour aller acheter sa corbeille, attendant avec une impatience extravagante le moment de la nuit. Enlîn, quand il croit tout le monde endormi, il se rend au pied de la tour avec son panier, et y trouve, jugez quelle joie! In corde qui pend oit déjà. Il y attache a la liâte la corbeille, s'y place, et donne le signal qu'on peut tirer. On tire en effet; mais quand il est a une certaine hauteur, la dame accroche la corde ; elle le laisse suspendu, et se

1 lui souhaitant un sommeil tranquille

ves agréables.

•ous saurez qu'il y avoit alors à Rome s particulière * c'est que pour certains crimes qui ne méritaient pas la mort, les coupables étaient suspendus ainsi toute une journée a. la tour, dans une corbeille qi moit, pour cette raison, la corbeille aux jugés.

Quand Hippocrate se vit pris au piège, il se désespéra, et maudit mille fois l'amour et les

retire i

femmes; mais il étoic trop tard : il lui fallut passer In nuit dans cette situation. Le jour ne parut que pour faire éclater sa honte. En vain il se cachoit le visage avec les mains, tout le monde le reconnut : ou s'approcha de lui, et pendant tout le jour il fut exposé aux quolibets et aux huées de la populace. Les gardes de la tour, qui le supposoiem là par ordre de l'Empereur, n'avoient garde de l'en tirer. Le soir heureusement, Auguste revenant de la chasse, et surpris de voir quelqu'un dans la corbeille sans son ordre, demanda qui c'etoit. Ou lui nomma Hippocrate, et il ordonna aussitôt qu'on le fit descendre, annonçant en colère qu'il le vengeroit avec éclat. Mais quand il sut comment et pourquoi le médecin se trouvoit ainsi bafoué, il ne fit qu'en rire, et pendant longtemps tous ses barons en plaisantèrent avec lui(i).

FROISSART (i3-'7-i4i°)

chroniques. là; IV, cÀaf, XXX.

et quand maître Guillaume de Harselli vit qu'il étoit en bon point, si en fut joyeux; ce fut raison, car il avoit fait une belle cure; et le rendit à son frère le duc d'Orléans, et à ses oncles Berry, Bourgogne et Bourbon, et leur dit : « Dieu mercy, le roi est en bon état. Je le vous rends et livre. »

... Or fut regardé que on retiendrait ce maître Guillaume de-lez le roi, et lui donneroit-on tant qu'il s'en contenterait ; car c'est la fin que médecins tendent toujours, que avoir grands salaires et profits des seigneurs et des dames, de ceux et celles qu'ils visitent. Et fut requis et prié de demeurer lez le roi. Mais il s'excusa trop fort et dit qu'il étoit désormais un vieux homme, foible et impotent, et qu'il ne pourrait souffrir l'ordonnance de la cour et que brièvement il vouloit retourner à sa nourriçon. Quand on vit que on n'en aurait autre chose, on ne le voult point courroucer;* on lui donna congé; mais à son département on lui donna mille couronnes d'or. Et fut escript et retenu à quatre chevaux, toutes et quantes fois qu'il lui plairait à venir à l'hôtel du roi. Je crois que oncques puis n'y rentra ; car quand il fut venu en la cité de Laon, où le plus communément il se tenoit, il mourut très riche homme, Et avoit

gauloise et sa cousine sont au haut de la tour; au bas, l'empereur ordonne à deux officiers de délivrer le médecin. Voir Y Antiquité expliquée, de Montfaucon.

bien en finance, tant fut trouve du sien, trente mille francs. Et fut en son temps le plus eschars et avers que on sçût. Et étoit toute sa plaisance, tant qu'il véquit, à assembler grand'foison Ue florins. Et chez soi il ne dépensait pas tous les jours deux sols parisis, mais allait boire et manger à l'avantage où il pouvoit. De telles verges sont battus tous médecins.

UL1V1ER BASSEL1N (xv siècle)

Au voizin, de fiebvre morant.

On faisoit bnire eau de la bie (i).

., Hélas! vous me tuez, dizoit-il en ploraut.

u Me delTemlre le vin, c'est m'arrachier la vie,

u Hélasl je desïroy toujours

« Morif avecq loi, bon breuvaige !

■< Quand j'ai plus que jamais besoing de tan !

■ Ung sourdault médecin me défient ton uzahj

« Cher araj, ne me qi

■ Sur le di^rr.iur juiiiiiit

'-■ l°i j'tstimeroï rigourei

la grande bouteille je laisse.

, comme moy, que c'est grande richesse. ■

Ainsi mon voizin souspiroit.

Moi j'eus pitié de sa misère, Je lai donnoi du vin que l'on lui refuSoit; La fiebvre le quitta si tost qu'il eust à boire.

* * ANONYME (vers 1400)

LA FARCE DE MAISTRE PATHELIN (i)

PÀTHELIN

Ces physiciens (2) m'ont tué

De ces brouilliz ($) qu'ilz m'ont fait boire :

Et toutesfois les faut-il croire,

Ils en oeuvrent comme de cire.

Traduction.

Ces médecins m'ont tué De leurs drogues. Comme de cire Ils nous travaillent; sans mot dire Il faut les croire...

Ed. Fournier, Maître Pathelin, pièce en trois actes.

Page 1