DKS EAUX ET FONTAINES
... Une autre histoire racompte qu’il y eut iadis un mededn qui se voyant destitué d’argent et de practiques, s’avisa de ietter quelques drogues dans le puits de la ville de son habitation, qui fut cause que tous ceux qui beuvoyent de l’eau estoyent pris d’un flux de ventre, qui les tormentoit à merveilles, et les faisoit courir apres le mededn, lequel estant ioyeux de l’operation de ladite medecine, consoloit hardiment les malades, et feindant leur bailler des médecines bien cheres, il leur bailloit de bon vin à boire, leur
défendant de boire de l’eau, et par tel moyen la malice de l’eau s’en alloit, et la nourriture du vin demeuroit, et le médecin gaignoit beaucoup.
ANONYME (xvr siècle)
LE MÉDECIN COURTIZAN, OU LA NOUVELLE ET PLUS COURTE MANIÈRE DE PARVENIR A LA VRAYE ET SOLIDE MÉDECINE (l).
A Messere Dorbuno.
Que nous sert plus longtemps raccourcir nostre vie Épluchants les secrets de la Philosophie?
Que sert, pour le plaisir de ces menteuses Seurs, Acravanter nos ans de cent mille labeurs,
Et geiner de soucy nostre âme, emprisonnée Pour un art mensonger, plus souvent destournée A contempler les corps de ce grand Univers,
Le mouvement du Ciel, ou droit ou de travers.
Les vens, les tourbillons, la neige et les orages,
Et les impressions des célestes images?
Que sert de distiller nostre cerveau pensif,
Q.uarante ou cinquante ans, pour un mestier tardif ; Chercher et rechercher l’accordante harmonie Des quatre corps divers en une mesme vie;
Sonder au plus profond des secrets arrachez Du cœur de la Nature, où ilz estoyent cachez; Accorder le discord si quelque guerre esmue Pour une inimitié au corps est survenue?
(i) Cette pièce, qui date de 1559, est attribuée à Joachim du Bellay (i 524-1560) , auteur du Poete Courti-;^nn et la. Nouvelle manière de faire son prouffU des lettres.
Cela ne peult sinon que tourmenter en vain Nostre esprit trop grossier, trop foible et trop humain, Comme si nous pouvions avoir la cognoissance De ce dont les plus fins n’apportent qu’ignorance ; Comme si nous pouvions cognoistre fermement Les causes, les effects de tout le firmament.
Et la perfection de nostre âme divine,
Soubs l’ombre que l’on est Docteur en Médecine Et qu’on a, feuilletant l’œuvre de Galien,
Ou du vieil Hippocrate, appris l’art Délien (i).
Tout cela ne nous fait que misérables vivre.
Avancer nostre mort, ou vieillir sur un livre.
Or je te veulx monstrer, Dorbuno, comme il fault Sans ce meurtrier soucy n’avoir jamais défault De réputation et de bonne apparance Entre les plus fameux de cette heureuse France.
Je te veux par ces vers descouvrir le moyen Qui fait sans Hippocrate et sans un Galien Et sans l’escript fascheux d’une Pratique indigne, D’Eginète (2) ou Gourdon (3) sçavoir la Médecine.
Il ne te fault longtemps remascher le laurier;
Il ne te fault veiller, ainsi que l’escolier,
Jusques .à la minuict, il ne ce fault encore Te lever du matin une heure avant l’aurore;
Ce soing est trop fascheux, indigne du cerveau De celuy qui s’efforce à fuir le tombeau.
Il suffit bien d’avoir un sçavoir pédantesque Un peu entremeslé de la langue Tudesque (4).
Quand donques tu auras espluché du Latin Quelques mots plus communs, comme un riche butin Il te les fault garder et ne faire largesse De ce qui est le neud de toute ta sagesse.
Puis, s’il vient .à propos, il ne sera que bon
(1) De Dclos, c’est-.à-dire d’Apollon, père d’Esculape.
(2) Paul d’Égine, écrivain médical grec.
(}) Bernard de Gordon, célèbre médecin de l’Ecole de Montpellier.
(4) On voit que l'affectation du germanisme n’est pas une mode récente.
Devant les Courtizans alléguer un Platon,
Encor’ que n’en aies leu que la première page;
Et, ce faisant, il fault quelque estrange langage Pour plus heureusement entrelarder tes mots.
Et parler à demi, de la teste et du dos.
Il n’est icy mestier sçavoir l’Anathomie,
La nature, l’effect de toute maladie;
Encore moins nous sert cognoistre les raisons,
Du divers changement des temps et des saisons.
Le naturel des eaux, de l’air et de la terre.
Et le pays enclin au foudre et au tonnerre.
Le lieu marécageux, ou bien, pour estre object Au climat du Midi, à la peste subject (l);
Il ne fault, curieux, sur les plaines salées.
Sur les monts raboteux et aux humbles vallées Arrester ton esprit, pour avec mille maux Chercher le naturel des divers animaux;
Il ne fault point ouvrir de la terre le ventre Pour chercher les métaux qu’elle tient en son centre Il ne fault point courir tout au long d’un esté Pour sçavoir la vertu et la diversité Des simples tant divers, dont la sotte science Ne sert que d’augmenter l’orgueil de l’ignorance, Brief il ne fault ronger tes ongles jusqu’aux doits.
Il n’y fault acquérir un estomac panthois Pour, courant çà et là, se mettre hors d’halaine. Crainte de s’acquérir de nos maistres la haine : Lesquels ces pauvres sots redoubtent comme Dieu. Sûubs l’ombre seulement d’avoir le premier lieu.
Il fault tant seulement, fuyant ceste misère.
Hanter pour quelque temps chez un apoticaire.
Pour apprendre le nom de cinq Médicaments Et bien .peu les efFects de leurs tempéraments.
Si tu veux qu’en la Court personne ne te passe ;
Le diaphénicon, la rheubarbe, la casse.
Et le catholicon, et si sera bien faict De mille Recipéz faire un commun extraict,
Affin que, s’il advient qu’un malade languisse
(i) Allusion au traite d’Hippocrate De acre cl loch.
Longtemps dedans son lict sans que tu le guérisse Des breuvages premiers tu ne face défault De brouiller le papier tant qu’il face le sault.
Puis il fault par sur tout, pour faire tes meslanges, Ordonner un potiis de drogues plus estranges,
Et ne faillir jamais d’en emplir un papier :
C’est en cela que gist la ruse du mestier.
Encore faudra il tes receptes escrire
Telles que le commun ne les puisse bien lire,
Afin qu’en admirant ce papier mal escript Comme chose sacrée il prise ton esprit Et tienne cher comme or toutes telles receptes.
Voylà le meilleur point de mes meilleurs préceptes. Lequel si tu scais faire, entreprens hardiment De te jeter en Court, et, pour plus finement Te faire croire à tous, mets toy premier en grâce De quelque Courtizan, qui aura long espace.
Servi au bon vouloir et honneste plaisir De celles qui ont pris soûlas de leur désir;
Car il svaura toujours si, en telle brigade De cabas enfrichez, la rongne (i) ou la pelade Auront point délaissé quelque buisson fascheux Pour le juste loyer des faicts chevaleureux.
Tu auras cependant quelque phiole preste.
Quelque onguent embosmé pour parfumer leur teste. Que tu tiendras bien cher, et te pourras vanter Que par ta diligence, et par souvent hanter L’Alemaigne, et l’Itale, et le pays de France,
Tu as de ces onguents appris l’expérience Et qu’il n’y a que toi qui sache ces secrets.
Que tu as, à grand coust et grand labeur, extraicts. Partie des escripts et fascheuses 'lectures Des auteurs anciens, et partie des cures Que tu as à Paris avec contentement '
(i) Rongne, vieux terme .auquel il est impossible d’assigner un sens précis. Ce mot servait autrefois à désigner certaines affections cutanées. Ambroi.se Paré le définit de la sorte : « Rongne est une aspérité du cuir, ou une ulcération légère conjointe avec un prurit. »
En faveur d’un chascun faictes heureusement.
Ainsi donque advancé, il te fault contrefaire Du grand et du sçavant, et toutesfois complaire A ceux desquels tu peux arracher du profict,
Avoir toujours en main du gingembre confict Pour en fin du repas le présenter à table,
Et le monstrer ainsi honneste et serviable,
Avec une cuiller en donner à Monsieur Et à sa mieux aimée, affin qu’en sa faveur Tu sois le bien-venu, quand tu auras affaire De l’argent et support de son Prothenotaire,
Si tu es appelé pour aller visiter Un malade, il te fault, pour mieux le contenter Et pour mieux arracher profict de son dommage. Ayant veu son urine, ordonner un potage.
Qu’il fault mignardement toy-mesme assaisonner, Taster s’il est salé, toy-mesme luy donner De l’aesle du poulet que tu auras faict cuire (i) Toy-mesme le couvrir, toy-mesme le conduire A la selle persée, et dans les excréments Priser les beaux effets de tes médicaments.
Il fault dire aux parens que pour la maladie.
Or que ce ne fust rien, le danger de la vie Est fort à soupçonner, mais que tu penses bien Qu’avecque ton moyen le tout ne sera rien.
Ainsi ont devant nous leur richesse augmentée Mille et mille Tuscans, dont la grandeur vantée Apporte la bravade à leurs Coyons nepveux,
Qui sçavent finement eusuyvre leurs ayeux Et ont desjà si bien endormi nos Syraines,
Et faict siller les yeux de nos raisons humaines,
Que nous n’estimons' rien sinon que ce qu’ils font. Ores qu’ils facent naistre une souris d’un mont.
Et, à nostre dommage essayants leur folie,
(i) Pour comprendre ce trait malicieux, il faut se reporter aux pratiques et aux prescriptions d’une époque où la direction du régime, le choix des aliments et des boissons étaient, de la part du médecin, l’objet d’une attention méticuleuse, d’une surveillance ridicule à force d’être exagérée.
Vemlent le vain orgueil de quelque Comédie.
Voylà comme il faut faire et conduire son art,
Q.ui veult estre bon Veau (i), et qui cherche avoir part Es trézors dont jadis ceux qui tindrent le monde Feirent que par sus tous leur grand’richesse abonde.
Mais garde toy sur tout qu’en faisant cet estât.
Tu ne sois descouvert et mocqué comme un fat;
On n’est pas moins prisé de se sçavoir deffendre.
En maintenant son bruit, que de l’avoir sçeu prendre; Icy sont les eft'ects et les moyens plus beaux Que Dieu a départi seulement aux bons Veaux.
Jusqu’icy, d’Orbuno, j’ay monstré l’artifice De pouvoir acquérir la Science nourrice.
Par un moyen plus court que n’ont pas faict tous ceux Qui ont laissé l’amour du loisir paresseux.
Et, pour tant que je sçay qu’en vain tu te tourmante D’acquérir par sçavoir la voix applaudissante De ce monstre de Court, j’ay descript le moyen D’estre bon Médecin sans Claude Galien.