DES DAMES
Sur les dames qui font l'amour et lejtrs maris coCus.
... Pour ces esguillettes nouées, en fut dernièrement un procès en la cour du parlement de Paris, entre le sieur de Bray, trésorier, et sa lemme, A qui il ne pouvoit rien faire ayant eu l’esguillette nouée, ou autre défaut, dont la femme, bien marrie, l’en appella en jugement. Il fut ordonné par la Cour qu’ils seroyent visitez eux deux par grands médecins experts. Le mary
choisit les siens et la femme les siens, dont en fut fait un fort plaisant sonnet à la Cour, qu’une grand’ dame me list elle-même, et me le donna, ainsi que je disnois avec elle. On disoit qu’une dame l’avoit fait, d’autres un homme. Le sonnet est tel ;
Sonnet.
Entre les médecins renommés à Paris En sçavoir, en espreuve, en science, en doctrine,
Pour juger l’imparfaict de la coulpe androgine,
Par de Bray et sa femme ont esté sept choisis.
De Bray a eu pour luy les trois de moindre prix,
Le Court (r), L’Endormy, Piètre; et sa femme, plus fine, Les quatre plus experts en l’art de medecine,
Le Grand, le Gros, Duret et Vigoureux a pris.
On peut par-là juger qui des deux gaignera,
Et si Le Grand du Court victorieux sera.
Vigoureux d’Endormy, Le Gros, Duret de Piètre.
Et de Bray n’ayant point ces deux de son costé, ^ Estant tant imparfait que mary le peut estre,
A faute de bon droit en sera débouté.
Amours des médecins avec les femmes et les filles qu’ils soignent.
... J’ay cogneu aussi un’ autre maison de par le monde, et grande, d’où la dame faisoit proffession de nourir en sa compaignie d’honnestes filles, entr’autres des parentes de son mary; et
(i) Ces noms sont ceux de médecins de l’époque.
d’autant que la dame estoit fort malladive et SLibgette aux médecins et apoticaires, il en y abordoit ordinairement léans; et par ce aussi que les filles sont subjettes à malladies comme à pasles couleurs, mal de la furette, fiebvres et autres, il advint que deux entr’autres tumbarent en fiebvrc carte ; un apoticaire les eut en charge pour les penser. Certes, il les pensoit de ses drogues de la main et de médecines; mais la plus propre fut qu’il coucha avec une (maraud qu’il fut), car il eut affiiire avec une aussi belle et honneste fille de la France, et de laquelle un grand roy s’en fust très-dignement contenté ; et falut que ce monsieur l’aponcaire luy mist ccste paille sous le ventre. J’ay cogneu la fille, qui certes méritoit d’autre assaillant; et fut après bien mariée; et telle qu’on la donna pucelle, telle la trouva-on. En quoy pourtant je treuve qu’elle fut bien fine; car, puisqu’elle ne pouvoir tenir son eau, elle s’adressa à celluy qui luy donnoit les antidotes pour en garder d’engroisser, car c est ce que les filles craignent le plus : dont en cela il y en a de si expertz qui leur donnent des drogues qui les engardent très-bien d’engroisser; ou bien, si elles engroissent, leur font escouller leur groisse si subtillement et si sagement, que jamais on ne s’en aperçoit, et n’en sent-on rien que le vent ; ainsi que j’en ay ouy parler d’une fille, laquelle avoir estée autresfois nourrie fille de la feue rcyne de Navarre Marguerite première. Elle vint par cas fortuit, ou à
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son escient, à engroisser, sans qu’elle y pensast pourtant. Elle rencontra un sublin apoticaire, qui, luy ayant donné un breuvage, luy fit évader son fruict, qui avoit desjà six mois, pièce par pièce, mourceau par mourceau, si aisément, qu’estant à ses aflfaires jamais elle n’en sentit ny mal ny doulleur; et puis après se marya gallantement, sans que le mary y cogneust aucune trace. Quelle habille médecin ! car on leur donne des remèdes pour se faire parestre vierges et pucelles comme devant, aisi que j’en ay allégué au chapitre des cocuz, et un que j’ay ouy dire à un empirique ces jours passez : qu’il faut avoir des sangsues et les mettre à la nature, et s’en faire par là tirer et succer le sang, lesquelles sangsues, en sucçant, laissent et engendrent de petites empoules et fistulles plaines de sang; si bien que le gallant mary, qui vient le soir des nopces les assaillir, leur crève ces empoulles dont le sang en sort, et elle s’englante, qui est une grande joye à l’un et à l’autre; et par ainsi, Vonor délia citadella è salvo{i). Je trouve ce remède bon et souverain, s’il est vray; et s’il n’est bon, il y en a cent d’autres qui sont meilleurs, ainsi que les sçavent très-bien ordonner, invanter et apliquer ces messieurs les médecins, sçavans et expertz apoticaires. Voylà pourquoy ces messieurs ont ordinairement de très - bonnes et belles fortunes, car ilz sçavent blesser et re-
(/ ) L’honneur de la citadelle est sauf.
medier, ainsi que jadis fit la lance de Peleus (i), ... Or laissons cela. Que maudit soit-il, pour l’hayne et envie que je luy porte, ainsi que M. de Ronsard parloit à un médecin qui venoit plustost voir sa maistresse soir et matin, pour luy taster son tetin, son sein, son ventre, son flanc et son beau bras, que pour la medeciner de la fiebvre qu’elle avoit; dont il en fit un très-gentil sonnet, qui est dans son second livre des Amours, qui s’accomance :
Ha! que je porte et de haine et d’envie Au médecin qui vient soir et matin (2).
Je porte de mesme une grande jalousie à un médecin qui faisoit traictz pareilz à une belle grande dame que j’aymois, et de qui je n’avois telle et pareille privauté, et l’eusse plus désirée qu’un petit royaume. Telles gens certes sont e.xtrêmement bien venus des filles et dames, et y acquièrent de belles advantures, quand ilz les veulent rechercher. J’ay cogneu deux médecins à la court, qui s’apelloient, l’un, M. Castellan, médecin de la reyne mère, et l’autre, le seigneur Cabrian, médecin de M. de Nevers. Ils ont eu tous deux des rencontres d’amour, à ce qu’on disoit, que les plus grands de la court se fussent donnez au diable, par manière de parler, pour estre leurs corrivaux.
(i) Du fils de Pelée, Achille, dont les armes avaient la vertu de guérir les blessures qu’elles avaient faites.
(2' \oir Ronsard, page 29.
... Je deviso’s un jour, le feu baron de Vitaux et moy, avecq M. Le Grand, un grand médecin de Paris, de bonne compaignie et de bon advis, luy estant venu voir ledit baron qui estoit mallade des affaires d amour ; et tous deux l’interrogeant sur plusieurs propos et négotiations des dames, ma foy, il nous en conta bien, et nous en • fit une douzaine de contes qui levoient la paille; et s’y enfonça si avant, que, l’heure de neuf heures venant à sonner, il nous dit, en se levant de la chaire où il estoit assis : « Vrayment, je suis plus grand fol que vous autres, qui m’avez retenu icy deux bonnes heures à baguenauder avec vous autres, et cependant j’ay oublié six ou sept mallades qu’il faut que j’aille voir . » et nous disant à Dieu, part et s’en va, non sans nous dire, après que nous luy eusmes dit : a Vous autres, messieurs les médecins, vous en sçavez et en faites de bonnes, et mesmes vous, monsieur, qui en venez parler comme maistre. » Il respondit en baissant la teste :
« Semond (i)! semond! ouy, ouy, nous en sçavons et en faisons de bonnes, car nous sçavons des secretz que tout le monde nesçaitpas; mais ast’heùre que je suis vieux, j'ay dit à Dieu à \'enuz et à son enfant. Meshuy, je laisse cela à vous autres qui estes jeunes. »
... J’en ay ouy parler d’un’ autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui disoit bien le mot,'
(i) Semond, pour <^^~mon, oui, x*ratmcni ,
aquelle estant maladive, son mededn luy dist un jour qu’elle ne se trouveroit jamais bien si elle ne le faisoit; elle soudain respondit : « Eh bien! faisons-le donc. » Le médecin et elle s’en donnarent ensemble joye au cœur et au corps. Un jour, elle luy dist : « On dit partout que vous me le faites ; mais c’est tout un, puisque je me porte bien; » et franchissoit toujours le ruot gallant qui commance par f. « Et tant que je pourray je le fairay, puisque ma santé en dépend. ))
LE CARDINAL DüPERRON (1556-1618)