A MONSIEUR ESPRIT
Sonnet.
Esprit, qui de si loin ramenez la santé,
Qui guérissez les maux par une simple œillade.
Et qui rectifiez avecques sûreté
Cet Art qui sçait si bien faire un mort d’un malade.
Vous avez guéri Ludre, et je me persuade Q.ue vous en concevez une noble fierté ;
Déjà son teint revient, déjà tout paroit fade Auprès de cette jeune et charmante Beauté.
Dj quelle conséquence est une telle cure?
11 n est point d’accident que je ne me figure -ôu dessous du malheur dont vous la préservez :
qu il faisoit sagement payer d’avance et qui ne tnoiein pas toujours les malades. »
(1) Voir note i, page 87, i« série.
(2) Premier médecin de Monsieur, que Molière ridiculise dans 1 Amour médecht, sous le nom de Baliis.
Hélas sa guérison n’est guère moins funeste.
Et pour une personne icy que vous sauvez, Peut-estre coupez-vous la gorge à tout le reste.
EPITAniE d’un MEDECIN
Cy gist par qui gisent les autres (l).
Un Médecin des plus sçavans En l’Art si funeste aux Vivans :
Disons pour luy des Patenôtres ;
S’il en a de tant d’ Heritiers Qu’il fit, ou seulement du tiers,
Il n’aura que faire des nôtres :
Tels gens en disent volontiers.
A tout âge, à tout sexe, il déclara la guerre,
A force de saignee et d’infecte boisson :
Quelle foule de Morts il a trouvé sous terre.
N’y dût-il rencontrer que ceux de sa façon?
La santé fuyoit comme un Lièvre,
Et devant luy doubloit le pas :
Ce n’etoit que par le trépas Qu’il venoit à bout de la Eièvre :
Plus ennemi du Quinquina Qu’Auguste ne fut de Cinna.
Vray Basilic qui tuoit d’une oeillade Des plus beaux jours il trancha le filet;
Et n’auroit pas épargné son Mulet,
Si son Mulet avoit esté malade.
Ou qu’il u’eût pas luy-mesme esté pris au colet.
(i) Traduction de ce vers latin ;
Hac sith hinno, per quan lot jacuere, jaret.
MhXAGR (1613-1692)
menagiana
Je devrois être immortel, car les charlatans et les médecins n’ont pu venir à bout de me faire mourir (i). J ai eu jusqu’à treize médecins de la faculté tout à la fois. Ils m’avoient condamné à ne point étudier et à ne jamais écrire, disant si j y contrevenois, que je ne la ferois pas longue. Depuis que je n’ai plus eu besoin d’eux, j’ai plus étudié et plus fait imprimer qu’auparavant.
Voici deux vers latins sur un fameux accoucheur qui s’est enrichi dans ce métier :
Quas hona pars hominum viuliebri condit in antro Ex ilia Cleniens eruit utiiis opes (2). ^
On est aussi longtemps à revenir de la santé
A souffrit longtemps d’une sciatique. Étant à genoux
à Notre-Dame, un Vendredi-Saint, il se démit la cuisse en voulant se relever; et plus tard à Vitri, il fit une chute et se demu lepaule; aussi, disait-il quelquefois qu’il était une bête p‘ " te, c est-à-dire hors d’état de servir au trait à cause du mauvais état des épaules.
(2) Toutes les richesses que les hommes en grand nombre
que l’on obtient par les remedes des médecins, que d’une maladie. C’est une pensée de M. d’Ablancourt dans une des lettres qu’il m a écrites.
Pétrarque etoit grand ennemi des médecins. Sur les mots Ars longa, vita hrevis, qui sont au commencement des Aphorismes d Hippocrate, il dit d’eux que vitcwi duui hvcvciu dixeruut, bi cvissimam effecenint (i).
M. Godeau n’en a pas mieux parlé dans ses poésies :
Cet art qui fait le meurtre avec impunité,
Et dont notre foiblesse accroit l’autorité,
Par ses remedes m’empoisonne...
C’est ainsi qu’on définit la medecine, 1 art ou la science d’entretenir un malade de raisons frivoles de son mal, et de l’amuser par des remedes bons ou mauvais, en attendant que la nature le tue ou le guérisse.
Un paysan étoit fort malade. Deux chirurgiens voulant éprouver un remede sur lui, dirent, Probemtis (2). Le paysan croyant qu ils se moquoient de lui, leur dit : Vous me prenez
ont enfouies dans le sein de la femme, Qcment les en retire pour lui seul.
(i) Voir page 14.2, 1'^° série.
{z) Essayons.
donc pour un Bcmus? je ne le prcndroi point. ht se sauva la vie, qu’il auroit peut-être perdue en prenant le remede.
Il arriva à peu près la même chose à Muret. Deux médecins sans le connoitre, faisaient consultation dans sa chambre sur sa maladie. Après avoir longtemps discouru de choses et d’autres en latin, ne croyant pas que le malade l’enlendit, la conversation tomba enfin sur quelque nouveau remede dont on n’avoit pas encore fait d epreuve. L’un dit à l’autre ; Faciamus périculnm m amma vili (i). Alors Muret se levant sur ^s genoux, dit : Viîem animani appcUas, pro qua Lhrislus non dedionatus est mori? (2)
M. Bernier de Blois, le médecin, devrait bien savoir parler car il ne fait autre chose. Te ne sais comment il ose se présenter pour me venir \011 depuis qu’il a lait imprimer la lettre qu’il m a adressée, où il parle si mal de plusieurs personnes qui viennent ici ordinairement. Je lui ‘Il lait dire de ne pas trouver mauvais que je le priasse de ne plus venir, et de considérer que les personnes qu’il a maltraitées auroient sujet de se
(il l-aisons l’essai sur une vie sans valeur.
1-1 iu appelles une vie sans valeur celle pour lauuclie le Clmst n’a pas dédaigné de mourir? ^ ^ "
plaindre de moi si je souffrois qu’il parut en leur présence, et que je ne pourrois pas empêcher qu’il ne lui fissent de sanglants reproches, puisque le tort étoit de son côté. Il ne m’a pas épargné moi-même, et je ne sais après cela comment il a pu avoir la pensée de revenir chez moi. Lorsqu’on sut qu’il avoit fait un livre contre moi, on me demanda comment je prenois cela; je répondis : M. Dernier doit savoir de quel bois je me chauffe. En effet, lorsqu’il venoit chez moi, il tenoit toujours tout le feu, en sorte qu’on ne se pouvoir chauffer quand il y étoit. Il a écrit pendant deux ans mille choses que je lui ay dites pour les insérer dans ses Essais de Médecine, qu’il a très mal employées. C’est vir levis armatiircc (i).
M. le marquis de Liche etoit Ambassadeur d’Espagne à Rome malgré lui. C’etoit le Duc de Médina Celi premier Ministre qui l’y retenoit, parce qu’il apprehendoit son esprit, et ses intrigues. Pendant tout le temps de son ambassade il fit tout ce qu’il put pour chagriner le pape Innocent XI croyant que c’ctoit le meilleur moyen pour se faire rappeler; mais il ne put en venir à bout. Il tomba malade sur ces entrefaites, et envoya chercher le médecin du pape. Un de ses amis qui savoir qu’en Italie les médecins, et
(i) C’est un homme de troupes légères.
tout ce qui leur ressemble sont encore plus à craindre que dans aucun pays de la chrétienté, dit au marquis : « A quoi songez-vous d’envoyer chercher le médecin de votre ennemi? Est-ce pour abréger votre vie? — C’est pour cela même, lui dit-il, et vous pouvez bien penser que je n’envoirois pas chercher le médecin du Pape SI je n’etois las de vivre. » Le Pape ayant appris cette histoire, envoya Favoriti faire compliment au marquis sur sa maladie. Il lui dit que Sa Sainteté souhaitoit sa convalescence avec autant de passion que son rappel.
La plupart du temps les maladies épidémiques ne consistent que dans l’imagination et dans la friponnerie des médecins et chirurgiens charlatans. M. 1 abbé Bourdelot m’a dit que quand la reine Anne d’Autriche mourut d’un cancer au sein; toutes les femmes.se faisoient visiter, et croyoient être atteintes de ce mal(i), un charlatan pour son profit n’eût pas manqué de les panser; et par ses remedes, il eut peut-être fait d’un mal imaginaire un mal véritable.
Un autre ouvrage curieux qu’il scroit à sou*
(ij Ces exemples de courtisanerie sont frequents ; les vapeurs auxquelles Louis XIII était sujet devinrent à la mode
haiter qui parût, c’est la Vie du Cardinal Bessariou par Nicolas Eerot, de laquelle celui-ci parle dans sa note sur le mot incompris de la 25e Epigramme du ler livre de Martial, où en passant il dit bien positivement que la maladie dont mourut le Cardinal lui fut causée par son médecin; morho inopinato. Medici, quem secimi hcihebat, opéra correptus, cxtinctus est (i). Ce que j’observe exprès, à cause de l’opinion où l’on est généralement que ce fut le mauvais succès de sa Légation qui le fit mourir de chagrin.
Le maréchal de Bassompierre mourut à Provins d’une dose d’opium un peu trop forte, qu un médecin malhabile lui donna. Ce qui s accorde fort bien avec ce que d’autres disent qu étant en Brie dans une des maisons du maréchal Duc de Vitri, il y mourut d’apoplexie le 12 d’octobre 1646. La dose trop forte d’opium ayant pu causer l’apoplexie {2).
dans son entourage et parmi la noblesse; lorsque Louis XIV fut opère de sa fistule, plusieurs courtisans se disaient atteints de ce mal, insistaient pour être opérés. Pendant la grossesse de Marie-Antoinette, toutes les dames de la Course disaient enceintes et simulaient une grossesse plus ou moins avancée.
(1) Il mourut subitement, perdu par le médecin qui le soignait.
(2) Cette explication fantaisiste peut satisfaire la rancune de Ménage contre les médecins, mais nullement la science.
SORBIÈRE (1615-1670)
SORBERIANA
Galien. Il ccliApc bcâucoup do choses inconsidérément à Galien; car traitant d’une même chose en divers endroits il ne suit jamais une même définition, ni un même ordre, et les mêmes preuves. Il semble qu’il ne se propose que de conduire son livre jusques à une certaine grosseur de volume.
... Il a pris plaisir d’exercer son stile et de se donner carrière sur le texte d’Hipocrate qui lui a servi d apui pour grimper et se pousser en haut, de sorte qu il a fait de cet auteur de même que le lierie fait d un arbre, ou d’une niuraille, a laquelle il s’atache pour s’élever d’autant plus aisément.
Médecins. — Les Médecins sont dans la connoissance de la Physique comme les (luinze- Vingts, et tout le reste du peuple est comme les aveugles provinciaux qui ne sçavent point les êtres de Paris. Les duinze-Vingts vont à tâtons par les rues, et par une longue habitude trouvent les Églises, où ils ont à faire, sans les voir, ni sans sçavoir comment elles sont faites. Les Médecins en font de même dans le corps humain, dont ils sçavent les êtres par je ne sçai
quelle routine, qui les conduit heureusement là où ils veulent aler, et en des endroits qu’ils ne connoissent pas (i).
C’est une chose pitoyable d’entendre les Médecins apuier de si mauvaises raisons les remedes qu’ils pratiquent souvent avec plus de bonheur que de science, et peut être je ne rencontrois pas mal définissant, en bonne et joieuse compagnie de Médecins, leur pratique comme l’impudence de dire de sotes raisons d’un mal, comme si elles étoient véritables ; la témérité d’ordonner des remedes incertains, comme s’ils étoient infaillibles; la vanité de tirer de la gloire des heureux succès, et l’adresse d’excuser les mauvais évenemens, ou les fausses prédictions.
Médecine. — Il n’y a point de connoissance qui nous fut plus nécessaire, qui soit plus obscure, et qui ait été de tout tems plus négligée.