‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 142 sur 219 · CYRANO DE BERGERAC · texte numérisé non relu

CYRANO DE BERGERAC

CONTRE LES MÉDECINS (l)

Monsieur,

Puisque je suis condamné (mais ce n est que du Médecin, dont j’appelleroi plus aisément que d’un arrêt prévôtal), vous voulez bien que, e même que les criminels qui prêchent le peup e Quand ils sont sur l’échelle, moi qui suis entre les mains du Bourreau, je fasse aussi d« remontrances à la jeunesse. La Fièvre et le Drogueur me tiennent le poignard sur la gorge a\ec tam de rigueur, que j’espère d’eux qu ils ne souffriront pas que mon discours vous puisse ennuyei. Il ne laisse pas. Monsieur le Gradue, de me dire que ce ne sera rien, et proteste cependant a tout le monde que, sans miracle, je n en puis releve . Leurs présages, toutefois, encore que funestes, ne m’alarment guère; car je connois assez que la souplesse de leur art les oblige de condamna

(1) Cette diatribe est une suite de tées aux auteurs latins et grecs, dont extraits dans notre première série.

réminiscences emprunnous avons donné les

tous leurs malades à la mnrt

qu’un en échappe, on attribue

puissants remèdes qu'ils ont et®s'l“"

qu’il l’avoit bien dit M is“" t ’ ■='

de mon Bourreau ■ nius ’ie ^udromerie

qu’il me cause pa'rt enpT Pluins d’un nouvel accident pTu’sIl

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■'■ignore pas que j’ai grald tort T ■"US ennemis à mon secou s Ifa"™"'

''Ois-je deviner que ceux , ^'"‘Muoi I pou-

profession de nuérir P» ’i “ science fait ut guutr I emploieroiem tout entière

(■) Ce moi étal, a|o„ „,as£„|j„^

à me tuer? car, hélas ! c’est ici la première fois que je suis tombé dans la fosse; et vous le devez croire, puisque si j’y avois passé quelque autre fois, je ne serois plus en état de m’en plaindre. Pour moi, je conseille aux faibles Lutteurs, afin de se venger de ceux qui les ont renversés, de se faire Médecins, car je les assure qu’ils mettront en terre ceux qui les y avoient mis. En vérité, je pense que de songer seulement, quand on dort, qu’on rencontre un Médecin, est capable de donner la fièvre.

A voir leurs animaux étiques, affublés d’un long drap mortuaire, soutenir immobilement leur immobile maître, ne semble-t-il pas d’une bière où la Parque s’est ‘mise à califourchon, et ne peut-on pas prendre leur houssine pour le guidon de la mort, puisqu’elle sert à conduire son Lieutenant? C’est pour cela. sans doute que la Police leur a commandé de monter sur des mules et non pas sur des cavales, de peur que la race des gradués venant à croître, il n’y eut à la fin plus de bourreaux que de patients. Oh! quel contentement j’aurois d’anatomiser leurs mules, ces pauvres mules qui n’ont jamais senti d aiguillon, ni dedans, ni dessus la chair, parce que les éperons et les bottes sont des superfluités que l’esprit délicat de la faculté ne sauroit digérer 1 Ces Messieurs se gouvernent avec tant de scrupule, qu’ils font même observer à ces pauvres bêtes (parce qu’elles sont leurs domestiques) des jeûnes plus rigoureux que ceux des Nini-

vites,^ et quantité de très-longs, dont le Rituel ne s étoit point souvenu ; ils leur attachent, par les diètes, la peau tout à cru dessus les os, et ne nous traitent pas mieux, nous qui les payons bien; car ces Docteurs morfondus, ces Médecins de neige, ne nous font manger que de la gelée. Enfin, tous leurs discours sont si froids, que je ne trouve qu’une différence entre eux et les peuples du Nord,' c’est que les Norvégiens ont toujours les mules au talon, et qu’eux ont toujours les talons aux mules. Ils sont tellement ennemis de la chaleur, qu’ils n’ont pas sitôt connu dans un malade quelque chose de tiède, que, comme si ce corps étoit un Mont-Gibel (i), les voilà tous occupés à saigner, à cliStériser, à noyer ce pauvre estomac dans le séné, la casse, la tisane, et à débiliter la vie pour débiliter, disent-ils, ce feu qui prend nourriture, tant qu’il rencontre de la matière; de sorte que, si la main toute expresse^ de Dieu les fait rajamber vers le monde, ils 1 attribuent aussitôt à la vertu des réfrigératifs dont ils ont assoupi cet incendie. Ils nous dérobent la chaleur et l’énergie de l’être qui est au sang . ainsi, pour avoir été trop saignés, nos âmes, en s envolant, servent de volant aux palettes de leurs chirurgiens. Eh bien, Monsieur, que vous en semble? Après cela, n’avons-nous pas grand tort de nous plaindre de ce qu’ils demandent dix pistoles pour une maladie de huit

(i) Nom populaire de l’Etna.

jours? N’est-ce pas une cure à bon marché où il n’y a point de charge d’âmes?

Mais confrontez un peu, je vous prie, la ressemblance qu’il y a entre le procédé des Drogueurs, et le procédé d’un Criminel : Le Médecin, ayant considéré les urines, interroge le patient sur la selle, le condamne ; le Chirurgien le bande et l’Apothicaire décharge son coup par derrière. Les affligés même, qui pensent avoir besoin de leur chicane, n’en font pas grande estime. A peine sont-ils entrés dans la chambre, qu’on tire la langue au Médecin; on tourne le cul à l’Apothicaire et l’on tend le poing au Barbier. Il est vrai qu’ils s’en vengent de bonne sorte : il en coûte toujours au Railleur le cimetière. J’ai remarqué que tout ce qu’il y a de funeste aux enfers est compris au nombre de trois : on y voit trois fleuves, trois chiens, trois juges, trois Parques, trois Gérions, trois Hécates, trois Gorgones, trois Furies. Les fléaux dont Dieu se se sert à punir les hommes sont divisés aussi par trois : la peste, la guerre et la faim; le monde, la chair et le diable; la foudre, le tonnerre et l’éclair; la saignée, la médecine et le lavement. Enfin, trois sortes de gens sont envo5'és- au monde tout exprès pour martyriser l’homme pendant la vie : l’Avocat tourmente la bourse, le Médecin le corps, et le Théologien l’âme. Encore ils s’en vantent, nos Écuyers à mules! car, comme un jour le mien entroit dans ma chambre, sans autre explication, je ne

lui^ fis que dire : combien ? L’impudent meurtrier, qui comprit aussitôt que je lui demandois le nombre de ses homicides, empoigna sa grosse barbe, me répondit : « Autant! Je n’en fais point, continua-t-il, la petite bouche, et, pour vous montrer que nous apprenons aussi bien que les Escrimeurs l’art de tuer, c’est que nous nous exerçons, de même qu’eux, toute notre vie, sur la tierce et sur la quarte, » La réflexion que je fis sur l’innocence effrontée de ce personnage fut que si les autres disoient moins, ils en font bien autant; que celui-là se contentoit de tuer, et que ses camarades joignoient au meurtre la trahison que, qui voudrpit écrire les voyages d un Médecin, ou ne pourroit pas les compter pcar les épitaphes de sa paroisse, et qu’enfin, si a fièvre nous attaque, le Médecin nous tue et le prêtre en chante. Mais ce seroit peu à Madame la Faculté d’envoyer nos corps au sépulcre, si c e n attentoit sur notre âme. Le chirurgien eniageroit, plusiost qu’avec sa charpie tous les blessés qui font naufrage entre ses mains

ne fussent trouvés morts couchés avec leurs tentes (i).

Concluons donc, Monsieur, que, tantôt ils envoient et la Mort et sa faux ensevelies dans un grain de mandragore, tantôt liquéfiée dans le canon d’une seringue^ tantôt sur la pointe d’une

( I ) Jeu de mot : ientci qui se prononce tante, est le nom de la charpie que le chirurgien met dans les plaies.

lancette; que, tantôt avec un juillet, ils nous font mourir eu octobre, et qu’enfin ils sont accoutumés d’envelopper leurs venins dans de si beaux termes, que dernièrement je pensois que le mien m’eut obtenu du Roi une Abbaye commendataire, quand il m’assura qu’il m’alloit donner un Bénéfice de ventre. Oh ! qu’alors j’eusse été réjoui si j’eusse pu trouver à le battre par équivoque, comme fit une Villageoise à qui un de ces Bateleurs demandant si elle avoit du pouls, elle lui répondit avec force soufflets et force égratignatures, qu’il étoit un sot, et qu’en toute sa vie elle n’avoit jamais eu ni poux ni puces ! Mais leurs crimes sont trop grands pour ne les punir qu’avec des équivoques, citons-les en justice de la part des Trépassés. Entre tous les humains, ils ne trouveront pas un avocat; il n’y aura juge qui n’en convainque quelqu’un d’avoir tué son père; et, parmi toutes les pratiques qu’ils ont couchées au cimetière, il n’y aura pas une tête qui ne leur grince des dents. Que les pussent-elles dévorer! il ne faudroit pas craindre que les larmes qu’on jetteroit de leur part fissent grossir les rivières ; on ne pleure, aux trépas de ces gens-là, que de ce qu’ils ont trop vécu. Ils sont tellement aimés, qu’on trouve bon tout ce qui vient d’eux, même jusqu’à leur mort; comme s’ils étoient d’autres Messies, iis meurent aussi bien que Dieu pour le salut des hommes. Mais, bons Dieux ! n’est-ce pas encore là mon mauvais Ange

qui s’approche? Ah! c’est lui-même! je le connois à sa soutane. Fade relro, Salanas! Champagne, apportez-moi le bénitier. Démon gradué je te renonce! Oh! l’effronté Satan! Ne me viens-tu pas encore donner quelque aposume (i) Miséricorde! c’est un Diable hugenot, il ne se soucie point de l’eau bénite! Encore, si j’avois des poings assez roides pour former un cassemuseau ; mais, hélas! ce qu’il m’a fait avaler s est si bien tourné en ma substance, qu’à force d user de consommés, je suis tout consommé moi-meme. Venez donc vitement à mon secours ou vous allez perdre.

Monsieur,

Votre plus fidèle Serviteur,

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