Scène IV
GoRGIBUS, père de Litcile, — Très-humblc serviteur à monsieur le Médecin. Je vous envoie quérir pour voir ma fille qui est malade; je mets toute mon espérance en vous,
Sganarelle. — Hippocrate dit, et Galien, par vives raisons, persuade qu’une personne ne se porte pas bien quand elle est malade. Vous avez raison de mettre votre espérance eu moi ; car je suis le plus grand, le plus habile, le plus docte Médecin qui soit dans la Faculté végétable, sensitive et minérale.
Gorgibus. — J’en suis fort ravi.
Sganarelle. — Ne vous imaginez pas que je sois un Médecin ordinaire, un Médecin du commun. Tous les autres Médecins ne sont, à
les autres, comme ou le verra par les extraits que nous ilonnons des trois principales : la première, attribuée à Molière, aurait été jouée par lui eu province, entre 1659 et 1664, mais n’est probablement qu’un habile pastiche; la seconde, de Boursault, fut représentée en 1661, et la troisième, d’un auteur anonyme, fut donnée .à l’ancien 'riiéétre-Italicn en 1667.
mon égard, que des avortons de Médecins. J’ai des talents particuliers, j’ai des secrets. Salamalec, Salamalec. « Rodrigue as-tu du cœur ? — Signor, si; signor, non. Per omnia sacula saculoruni. » Mais encore voyons un peu.
Sabine, cousine de Lucile. — Eh ! ce n’est pas lui qui est malade, c’est sa fille.
Sganarelle. — Il n’importe ; le sang du père et de la fille ne sont qu’une même chose ; et par l’altération de celui du père, je puis connoître la maladie de la fille. Monsieur Gorgibus, y auroit-il moyen de voir de l’urine de l’égrotante?
Gorgibus. — Oui-dà ; Sabine, vite allez quérir de l’urine de ma fille {SaUne sort.) Monsieur le Médecin, j’ai grand’peur qu’elle ne meure.
Sganarelle, — Ah ! qu’elle s’en garde bien ! il ne faut pas qu’elle s’amuse à se laisser mourir sans l’ordonnance du Médecin. {Sabine rentre.) Voilcà de l’urine qui marque grande chaleur, grande infiammation dans les intestins, elle n’est pas tant mauvaise pourtant.
Gorgibus. — Eh quoi. Monsieur, vous l’avalez ?
Sgan.vrelle, — Ne vous étonnez pas de cela : les Médecins d’ordinaire se contentent de la regarder; mais, moi qui suis un Médecin hors du commun, je l’avale, parce qu’avec le goût je discerne mieux la cause et les suites de
la maladie; mais, à vous dire la vérité, il y en avoir trop peu pour avoir un bon jugement : qu’on la fasse encore pisser.
Sabine sort et revient. — J’ai bien eu de la peine à la faire pisser.
Sganarelle. — Que cela ! Voilà bien de quoi ! Faites-la pisser copieusement, copieusement. Si toutes les malades pissent de la sorte, je veux être Médecin toute ma vie.
Sabine sort et revient. — Voilà tout ce qu’on peut avoir : elle ne peut pas pisser davantage.
Sganarelle. — Quoi! monsieur Gorgibus, votre fille ne pisse que des gouttes? Voilà une pauvre pisseuse que votre fille; je vois bien qu’il faudra que je lui ordonne une potion pissatrice. N’y auroit-il pas moyen de voir la malade ?
Sabine. — Elle est levée ; si vous voulez, je la feroi venir...