‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 187 sur 219 · LA SUITE FUNESTE DU MALADE IMAGINAIRE · texte numérisé non relu

LA SUITE FUNESTE DU MALADE IMAGINAIRE

Depuis longtemps une erreur sans seconde Dans l’esprit des mortels régnoit absolument.

Et dans tous les recoins du monde Son pouvoir s’étendoit universellement,

Quand un des grands hommes de France,

Moins renommé par sa naissance Que célèbre par ses écrits,

Reconnoissant cette chimère.

Voulut, en la rendant vulgaire.

Désabuser jusqu’aux moindres esprits.

Ce fut cet homme incomparable,

Cet excellent peintre des mœurs,

Molière enfin, de qui la plume inimitable Voulut des Médecins, par un trait admirable, Représenter les brutales humeurs.

Il connut que l’idolâtrie

Que les hommes ont pour la vie,

Etoit le seul fondement de leur art;

Et que bien loin de soulager nos peines,

Leur esprit n’avoit d’autre égard Que de tirer profit des foiblesses humaines. Comme dans un vivant tableau.

Nous remarquons dans sa pièce dernière.

Qu’un homme se faisant malade im.aginaire.

Se croit étant très sain, proche de son tombeau : ■Qu’un Médecin plein d’arrogance Entretient par son ignorance Cette erreur ridicule; et par un soin fatal.

Loin qu’à la dissiper son esprit s’étudie.

Il augmente sa maladie.

Pour d’autant plus profiter de son mal.

Par ses ordonnances sévères.

Il lui prescrit, dans l’espace d’un mois,

Douze purgations, quinze ou seize clistères.

Sans les sirops desquels son caprice fait choix.

C’est ce qui nous fait voir que de la médecine L’art fut trouvé pour notre ruine,

Plus que pour notre soulagement;

Puisque, pour peu de mal que puisse avoir un homme. L’excès des remèdes l’assomme.

Ou corrompt la bonté de son tempérament ;

Et ces docteurs pleins d’avarice.

Se font riches à nos dépens;

Et qu’au lieu que chez les marchands Nous prenons simplement ce qui nous est propice :

Il nous faut, chez ces gens, loin de ce qui nous sert, Prendre le poison qui nous perd ;

Et loin qu’aucun dégoût au refus nous obstine,

U faut non seulement, par un fâcheux destin, due nous payions notre assassin.

Mais encore le fer dont il nous assassine.

C’est ce que cet illustre auteur Dans sa pièce nous fit paroître ;

Mais en nous le faisant connoître,

Il attira lui-même son malheur ;

Les Médecins d’intelligence.

Aspirant tous à la vengeance.

Cherchèrent les moyens de se la procurer.

Et par une mort exemplaire Ils conclurent enfin, qu’il falloit réparer Le tort qu’à leur savoir sa plume avoit pû faire. Cependant l’exécution Leur en paroissoit difficile.

D’autant que près de lui leur science inntile Ne leur en fournissoit aucune occasion.

Poussés d’une furenr extrême,

Ils conjurèrent la Mort même D’entreprendre ce coup pour eux;

Et pour plus aisément la porter à le faire.

Le plus âgé, d’un air respectueux.

Lui parla de cette manière :

Sonveraine des rois, maîtresse des humains.

Qui tenez de leur jour le destin en vos mains.

Et^ de qui le suprême et redoutable empire S’étend également sur tout ce qui respire;

Voyez d’un œil bénin vos pauvres substituts,

Les humbles Médecins à vos pieds abattus,

Qui dans l’accablement d’un désespoir extrême.

Ne peuvent recourir qu’à leur princesse même.

Vous ne savez que trop avec quels soins heureux Chacun de nous travaille à contenter vos vœux.

Que pour faciliter votre atteinte mortelle.

Nous dissipons des corps la vigueur naturelle;

Et que, sans le secours de nos médicaments.

Les hommes pourroient vivre encore plus longtemps. Cependant, ce n’est pas pour vanter nos services.

Ni demander le prix de tous nos sacrifices.

Que nous osons paroître ainsi tous devant vous : Nous ne nous prosternons. Madame, à vos genoux. Que pour vous demander justice de Molière :

C’est lui qui nous détruit dans l’esprit du vulgaire.

Et qui sur son théâtre ose à tous faire voir Que notre intérêt seul fait tout notre savoir;

Que nous n’avons des maux aucune connoissance; Que de nous les humains tirent peu d’assistance ;

Et que loin de savoir l’art de les secourir.

Nous ne les guérissons qu’en les faisant mourir.

Jugez à quel mépris cet homme nous expose.

Mais, quoique vous dussiez prendre en main notre cause. Et détruire qui cherche à nous détruire tous ;

Vous ne devez venger, grande Reine, que vous.

Oui, cet impertinent, par une audace extrême.

Va jusqu’à vous jouer sur son théâtre même.

Et par la feinte mort, qu’au public il fait voir.

Il brave de vos traits l’invincible pouvoir. Vengez-vous donc. Madame, et de son insolence. Punissez l’orgueilleuse et coupable licence :

Montrez, en le perçant de véritables coups.

Qu’on ne se moque point impunément de vous;

Que vous savez braver, qui comme lui, vous brave. Que le plus grand mortel vous est moins qu’un esclave; Quand il a du mépris pour votre autorité :

Et c’est à quoi conclut notre humble Faculté.

La Mort, à ce discours, furieuse, emportée D’un transport non accoutumé.

Prend de ses traits mortels le plus envenimé;

Et pour ne plus trouver sa fureur arrêtée,

Elle quitte les Médecins,

Q.ui ne pénétrant pas ses funestes desseins,

Crü)’-ent avoir perdu leurs peines :

Et puisqu’elle s’enfuit sans leur répondre rien,

Elle leur témoigne assez bien Qu’elle ne prétend pas satisfaire leur haine. Cependant, à ce coup fatal,

La cruelle trop empressée Ne croit pas son offense assez bien effacée.

Si Molière ne meurt dans le palais royal.

Elle entre, elle en approche, et veut se satisfaire ; Mais voyant qu’il la brave, et que tout au contraire D’exciter de l’horreur, elle augmente les ris.

Pleine de honte et de furie.

Elle quitte la comédie.

Et va l’attendre à son logis :

C’est là que l’illustre Molière Arrive malheureusement Et trouve en son appartement Cette barbare meurtrière.

A peine est-il entré, que d’un trait inhumain, Conduit par sa funeste main.

Elle rend sa rage assouvie;

Et sortant de ce lieu d’un p.as précipité.

Laisse pour mieux marquer sa noire cruauté.

Ce grand homme à la fois sans parole et sans vie.

Telle qu’en sortant du combat Paroit une Amazone après une victoire,

Telle, après son assassinat,

Parut aux Médecins la Mort pleine de gloire.

Ne craignez plus, dit-elle avec un air hautain.

Celui qui de votre art détrompoit le vulgaire,

Celui qui m’outrageoit, et vous étoit contraire. Vient d’être percé de ma main.

Travaillez donc pour mon empire;

Pour l’agrandir, employez-vous;

Et puisque je suis pour vous,

Sachez que désormais nul n'osera vous nuire. Alors les Médecins, d’un ton plein de transport, Crièrent tous, Molière est mort !

ÉPIGRAMME

Molière a chacun a fait voir

L’inutilité du sçavoir

De ceux qui fout la Médecine :

Car pour parvenir à sa fin,

Et nous mieux prouver sa doctrine, 11 meurt dès qu’il est Médecin.

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