‹ Le mal qu'on adit des medecinsChapitre 193 sur 219 · QUESTIONS · texte numérisé non relu

QUESTIONS

vil. — Qui doit plustost visiter le malade , ou le Médecin ou sa mule ?

Iabarin. — Mon maistre, je ne sçavois hier assez admirer un Médecin qui, venant voir vostre père malade, lut bien si eshonté et si peu rempli d honneur, qu’il laissa sa mule à la porte.

Le Maistre. — Comment, Tabarin, t’estonnes-tu de telles choses? Il n’y a point grande cause d’admiration ny d’estonnement; attendois-tu qu’il fist monter sa mule à la chambre?

Tabarin. — Et comment l’entendez-vous donc? Elle estoit plus digne d’y monter que luy.

Le Maistre. — Oh! l’estourdyl Ne vois-tu pas que c’est une chose hors de tout jugement, qu’un Médecin fasse visiter le malade par une mule, et luy demeure à la porte?

Tabarin. — Je trouve que, par raison, la mule doit plustost aller voir le malade que le Médecin : dites-moy, je vous prie, pourquoy est-ce que le Médecin va voir le malade?

Le Maistre. — C’est parce qu’il porte la doctrine et la science, par laquelle il peut subvenir aux incommoditez du malade et le retirer de tant de maux, où il trempe et va languissant, outre plus que, cognoissant la maladie, il dispose des remèdes propres et salutaires pour la santé, et, par les compositions qu’il fait, il reforce la composition de la nature et la remet en son entier.

Tabarin. — En parlant de la façon, vous deffendez ma cause, car de là je tire un argument infaillible, que la mule doit plustost visiter le malade que le Médecin. N’est-ce pas une pitié, qu’il faille faire attendre une pauvre beste, à la porte, cependant que l’autre est auprès du feu à se reschauffer les entrailles d’un verre de vin?. La raison que vous apportez, pour appuyer vostre response, est que le Médecin voit le malade parce qu’il porte la science quant et (i) soy, et moy je dis que la mule y doit plustost

( 1 ) Avec.

aller, parce qu’elle porte la science, la doctrine et le Médecin tout ensemble.

X. — Qui sont ceux qui se mocquent des Médecins et apoticaires ?

Tabarin. — Qui sont ceux, à vostre advis, qui se mocquent des Médecins et des apoticaires?

Le Maistre. — Ce sont les maladvisez, qui, ne croyant avoir affaire d’eux, se gabent (i) de leurs receptes; gens de néant qui ignorent que la médecine est un art tout à fait céleste et divin, qui restitue et réintègre la nature en sa perfection et en son entier apogée ; la médecine est la science des sciences naturelles, et mal appris sont ceux qui la mesprisent. AJtissimiis de cœlo creavit medicinam et vir prudens non abhorrent eam.

Tabarin. — J’en disois dernièrement de mesme à un cousturier qui me fit un bas de chausses pour moy : Homo et vir pnidens non abhorrerit enm.

Le Maistre. — Pour mon regard, je tiens que ceux qui contemnent les Médecins, ce sont es ignorans, et cette manière de gens qui ne croient avoir affaire à eux.

Tabarin. — Vous vous trompez, car ceux qui se mocquent sont ceux-là mesme qui ont

(i) Raillent.

plus besoin de leur aide, ce sont les malades.

Le Maistre. — Les malades, Tabarin? Comment se peut-il faire qu’un malade se mocque d’un Médecin, vu qu’il le recherche et en a tant besoin?

Tabarin. — N’est-ce pas une grande mocquerie, quand on tire la langue d’un demy-pied de long à celuy qui vous vient voir ?

XL — Qui sont les meilleurs Médecins, et comme on cognoit les maladies ?

Tabarin. — Mon maistre !

Le Maistre. — Q.u’y a-t-il, Tabarin?

Tabarin. — Un petit mot, s’il vous plaist; j’ay entendu dire que vous sçaviez parfaitement ce que c’estoit que la merde saine.

Le Maistre. — Médecine, gros asne !

Tabarin. — Et que vous aviez une entière cognoissance d’icelle.

Le Maistre. — A la vérité, depuis ma jeunesse, je m’y suis toujours employé, jugeant que c’estoit une science autant utile aux hommes que nécessaire à leur entretien particulier; toutefois, si je ne suis parvenu au supresme de cette cognoissance, tant pour la practique que pour la spéculative, pour le moins, ay-je tasché d’en effleurer une partie; un homme est toujours loué d’avoir employé son temps en une estude

si sérieuse, et contribué ce peu qu’il a de sa nature pour l’acquisition d’une chose qui ne peut estre que profitable.

Tabarin. — Il ne vous falloit point arrester tout le temps de vostre jeunesse à cela, puisque vous n’en avez effleuré qu’une partie; si vous aviez envie de flairer l’essence de la merde saine, il ne falloit que venir frapper à ma porte de derrière.

Le Maistre. — Oh! l’impertinent! je te dis effleurer, et non pas flairer, c’est-à-dire en tirer quelque cognoissance et en gouster quelque chose.

Tabarin. — Par la mort de ma vie ! vous y eussiez trouvé du sentiment. Mais venons à vostre propos; puisque vous avez toutes ces cognoissances, dites-moy, je vous prie, qui sont les meilleurs Médecins, et comment cognoissezvous les maladies?

Le Maistre. — Les meilleurs Médecins sont ceux qui ont une parfaite cognoissance de la nature des choses, qui cognoissent leurs qualitez, passions, propriétez, compositions et tempéramens, qui sçavent leurs complexions, et de là réfléchissent leurs cognoissances et leur jugement sur ce qui est propre pour la santé. Et jacoit (i) que ceux qui ont la théorie soient très-excellens, si est-ce que ceux qui joignent la

(i) duoique.

pratique et l’expérience à la théorie me semblent les meilleurs, parce qu’ils ont plus parfaite notion des maladies et accidens qui peuvent arriver de leur guarison, car toute l’essence de la médecine consiste en l’expérience.

Tabarin. — Mais je voudrois sçavoir de vous comment vous cognoissez une maladie et un homme malade?

Le Maistre. — Nous le cognoissons quand nous l’allons visiter; nous luy tastons le poux, nous luy demandons en quelle partie du corps il se trouve mal, nous jugeons à sa couleur, nous le voyons à son urine, nous nous enquestons s’il mange bien, et ainsi des autres.

Tabarin. — Zeste! non pas de ma vie, allezvous chercher midy si loing? Vrayment, quand le malade vous a dit sa maladie, il vous est facile de juger où le mal le presse? Je vous veux bien apprendre un autre secret ; les meilleurs Médecins, et qui cognoissent mieux les maladies, sont les tonneliers.

Le Maistre. — Les tonneliers, Tabarin? sçachons voir, et venons aux preuves.

Tabarin. — Quand un tonnelier va visiter une pièce de vin, il ne demande pas « est-il blanc? est-il clairet? sent-il mauvais? a-t-il les cerceaux rompus ? » L’on ne cognoist jamais les maladies que par l’intérieur; il y regarde luymesme, et, pour ce faire, il ouvre le bondon qui est au-dessus de la pièce, et y met le nez ;

puis, des deux mains, à chaque costé du fond, il donne un grand coup de poing; la vapeur alors s’exhale, et sort par la partie supérieure : ainsi il cognoist si le vin est bon ou non. De mesme, vous, quand vous allez visiter un malade, vous ne devez pas vous arrester à tant de questions et discours; il faut, de prime abord, faire mettre vostre malade les pieds en haut, et, si vous voulez sçavoir le fondement de sa maladie, vous devez mettre vostre teste entre ses fesses, et approcher vostre nez du soupirail merdique, puis luy donner un coup de poing dans le ventre. Les exhalaisons, qui de leur nature sont légères, vous montent au nez, et alors vous jugerez de la maladie, et donnerez vostre sentiment sur la senteur que vous en aurez senty. Voilà le moyen d’estre en bref un bon Médecin,

Le Maistre. — Oh ! le gros asne !

Tabarin. — Oh ! le s:ros veau !

Le Maistre. — A qui parlez-vous?

Tabarin. — Retirez-vous, je vous prie, je parle à ce marmiton de Pluton qui est derrière vous.

fantaisies et dialogues IX. — Quand les Médecins se tromtent.

Tabarin. — Mon maistre, puisque vous estes professeur es sciences de médecine, sçavez-vous

quand les Médecins se trompent et faillent grandement en leurs receptes?

Le Maistre. — Les Médecins se trompent quelquefois, Tabarin, car comme nous sommes tous composez de divers tempéraments, aussi est-il grandement difficile de les recognoistre parfaitement; car ce qui est à l’intérieur, bien qu’il donne des signes au dehors, et des apparences de ce qui est voilé et caché au dedans, toutefois souvent le peu d’expérience que nous avons et le peu de certitude qu’on doit tirer par les superficielles marques nous font gauchir en nos jugemens. Tel aura le tempérament chaud, à qui un Médecin donnera des médicamens exsiccatifs et réchauffans, et par cette façon, au lieu d’attiédire et d’empescher le mal, il rengrège (i) la douleur et luy donne des alimens plus forts : un autre aura le tempérament froid au dedans, qui à l’extérieur produira des marques d’un homme colère et chaud, de manière que, n’y ayant rien d’asseuré, il faut une longue expérience pour servir de soubassement à son jugement devant qu’ordonner une médecine pour un malade ; la raison doit plustost en ce cas consulter l’expérience et ce qui s’est remarqué en pareilles adventures que non pas se fonder sur ses propres bastimens. Je crois, pour mon regard, s’il y a quelque rencontre où les Médecins sont souvent arrestez et trompez, c’est aux

(i) Augmente.

maladies chaudes et aiguës, car alors la raison est tellement précipitée par l’ardeur de la maladie, qu elle n est pas libre d’exercer et de mettre au jour en bref ce qui est nécessaire pour ces accidens, veu que les opérations que nous exerçons sont d autant plus valables, qu’elles sont préméditées avec loisir et itiesme considération : ce qui ne se peut pratiquer en ce cas, puisque 1 ardeur de la maladie ne donne pas la permission d’y songer.

Tabarin. — Vous estes un beau Alédecin; vous l’avez bien rencontré : ce n’est pas aux maladies 'chaudes où les Médecins se trompent et errent ordinairement, c’est quand ils ordonnent une purgation pour purger le cer\^eau d’une femme ; la médecine cherche haut et bas le cerveau, pour opérer et n’y en trouve point, voilà en quoy ils s’abusent, mon maistre.

Le Maistre. A la vérité, tirer la langue est un signe de dérision.

Tabarin. — Or est -il que, si un Médecin vient voir un malade pour sçavoir la cause de son mal, le malade luy tirera la langue, c’est une pure mocquerie.

Le Maistre. — Et l’apoticaire?

Tabarin. — L’apoticaire en a bien davantage j car, s il vient de fortune pour apporter un clystère à un malade et le visiter, le malade, en se gaussant de luy, luy présentera le cul pour

luy servii d’estuy à son nez. Ne sont-ce pas là de grandes dérisions et mocqueries?

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