SUR L’INCERTITUDE ET LES VARIATIONS DES DOCTRINES MÉDICALES
Liv. XXIX.
On ne peut voir sans étonnement, sans même quelque indignation, qu’aucun art n’ait été moins constant (i), et ne soit encore sujet à plus de variations que la médecine, quoique le plus lucratif de tous.
... Le même âge, qui fut celui de Néron, vit la médecine passer sous les lois de Thessalus, qui biffait tous les préceptes des anciens et s’acharnait avec une sorte de fureur à parler contre tous les médecins qui avaient existé jusqu’alors. Un seul trait suffira pour faire juger de la sagesse et du caractère du personnage ; il prenait insolemment le titre d'iatronice (2), et il le fit mettre sur l’inscription de son tombeau, placé dans la voie Appienne. Quand il sortait en public, il avait un cortège plus nombreux que celui d’aucun pantomime ou d’aucun conducteur de char. Cependant, Crinas, de Marseille, qui joignait à la médecine la science des mathéma-
(1) Les Dîctiaques de Denis Egée, dont parle Photius dans sa Bibliothèque, renfermaient cent chapitres sur la matière médicale : le premier était pour l’affirmative et le suivant pour la négative.
(2) Vainqueur des médecins.
tiques^ se fît une grande réputation de prudence et de religion dans le même temps. Il ne faisait prendre à ses malades aucun aliment qu’à certaines heures et dans certaines circonstances, toujours réglées sur ses almanachs, et par ce moyen, il acquit encore plus d’autorité que Thessalus. Aussi, de nos jours, a-t-il laissé en mourant cent fois cent mille sesterces (i), pour la construction des murailles de Marseille, après en avoir employé autant à bâtir dans d’autres villes. Ces deux médecins gouvernaient la vie des hommes, lorsque Charmis, de la même ville de Marseille, s’empara tout à coup de Rome, en condamnant, non seulement tous les médecins venus avant, mais jusqu’à l’u.sage des bains chauds. Il vint à bout d’établir celui de l’eau froide, même dans les plus grands froids de l’hiver, il plongea tous les malades dans les lacs. On voyait de vieux consulaires se geler par mode, par ostentation, et nous avons même sur cela le témoignage de Sénèque. Voilà certainement comme tous ces gens-là, pour se mettre en vogue par quelque nouveauté, font, à l’envi les uns des autres, une sorte de trafic de nos vies.
De là ces malheureux débats et ces avis contradictoires autour des malades^ aucun des consultants ne voulant penser comme un autre, pour ne point paraître opiner du bonnet, ou se ranger
(i) Un million de francs.
à l’avis de quelqu’un. De là cette funeste inscription d’un tombeau où l’on fait dire au mort que « le grand nombre des médecins l’a fait périr (i). » Tous les jours, cet art inconstant et sujet à tant de variations, change encore; nous somme agités comme des vagues, par tous les vents des charlatans de la Grèce : car il est évident que quiconque a parmi eux le talent de discourir (2), devient aussitôt arbitre absolu de notre vie et de notre mort, comme s’il n’y avait pas des milliers de peuples (3) qui vivent sans
(1) Il s’agit de l’empereur Adrien : comme Molière, il était phtisique et, comme lui, il en voulait aux médecins de ne pouvoir le guérir. Cette phrase est un vieux proverbe grec qu’on rencontre pour la première fois dans les fragments du poète Ménandre, voir page i8.
(2) Un mauvais plaisant a défini la médecine « un art de causer à propos et de bien dorer la pilule.» De meme un proverbe ancien dit ; « C’est une honte pour un médecin de manquer de raisons et pour un jurisconsulte de manquer de loix. » Une pensée semÛable est attribuée à Molière par les anciens anas, mais Maurice Raynaud la place à tort dans le Festin de Pierre: Un médecin est un homme que l’on paie pour conter des fariboles dans la chambre d’un malade, jusqu’à ce que la nature l'ait guéri ou que les remèdes l’aient tué.
(3) Hérodote cite les Babyloniens, et Strabon les Bastelanes d’Espagne qui étaient dans ce cas. Homère raconte aussi que tous les Egyptiens étaient médecins. Chez les Assyriens et les Babyloniens, les malades s’exposaient en public el les passants venaient leur donner des conseils; de nos jours encore tout le monde veut se mêler de médecine. D’autres peuples ont, au contraire, professé le plus grand respect pour les disciples d’Esculape : chez les Locriens, par exemple, une loi de Zeleucus condamnait à mort le malade qui avait bu du vin sans l’autorisation du médecin, même s’il n’en éprouvait aucun inconvénieut.
médecins, sinon sans médecine, ainsi qu’a vécu le peuple romain pendant plus de 600 ans (i), quoiqu’il n’ait jamais été lent à recevoir les arts utiles, et qu’il ait même accueilli la médecine avidement, jusqu’à ce qu’il 1 ait condamnée après de tristes épreuves.
C’est ici l’endroit de retracer ce qui s’est passé chez nos pères de plus remarquable à ce sujet. Cassius Hermina, l’un de nos plus anciens auteurs, rapporte que le premier médecin qui parut à Rome fut Archagatus, fils de Lysinias, qui vint du Péloponèse en cette ville sous le consulat de Lucius Æmilius et de Marcus Livius, l’an 5 3 5 ; qu’on lui accorda le droit de bourgeoisie, et qu’on lui acheta, des deniers publics, une boutique dans le carrefour d’Acilius; qu’il fut nommé le Médecin des plaies, ou le Vulnéraire, parce qu’il s’attachait à cette partie ; que son arrivée fit d’abord un plaisir étonnant, mais qu’ensuite sa cruauté à employer le fer et le feu sur le corps humain lui fit donner le nom de bourreau, puis détester l’art et tous les médecins. C’est ce que Caton rend bien sensible, lui dont l’autorité ne tient rien, ni de la censure qu il exerça, ni du triomphe qu il obtint, parce qu elle a des fondements bien plus solides en lui-
(i) Pline ne veut probablenaent parler que des médecins étrangers; car, suivant Denys d’Halicarnasse, pendant la peste qui survint à Rome l’an 301 de sa fondation, soit plus de deux cents ans avant l’époque indiquée par Pline, les médecins ne suffisaient pas pour le nombre des malades.
même. Nous rapporterons ses propres paroles ;
« Je vous parlerai, Marcus, mon fils, de ces Grecs en temps et lieu; je vous marquerai ce que je trouve d’excellent à Athènes, et je vous ferai voir qu’il est bon de prendre une teinture de leurs lettres, non d’en faire une étude approfondie. Race indisciplinable et très méchante! pensez que c’est un homme inspiré qui parle ainsi d’eux. Toutes les fois que cette nation nous apportera ses connaissances, elle répandra la corruption parmi nous, et bien plus encore si elle nous envoie ses médecins. Ils ont juré entre eux de faire périr par la médecine tout ce qu’ils nomment Barbares (i). Ils en ont fait une profession mercenaire pour mieux gagner leur confiance, et les perdre plus aisément. Ils nous traitent aussi de Barbares, et cette qualification est pour nous une injure plus grave et plus atroce que pour les autres peuples qui sont incultes et grossiers. Je vous ai défendu tout commerce avec leurs médecins » .