PORTRAIT DES MÉDECINS GRECS EXERÇANT A ROME
Liv. XXIX.
Le médecin est le seul artiste à qui l’on se fie sur parole ; il est cru dès qu’il se dit médeciu, et pourtant, il n’est pas d’art où l’imposture ait
(i) Caton fondait son reproche sur ce qu’Hippocrate avait refusé de secourir Artaxercès; ce médecin, disait-il, ne veut pas guérir les Barbares qui sont ennemis des Grecs.
de plus graves conséquences; nous n’y pensons pas, tant l’espoir de recouvrer la santé a pour nous de charme. Au reste, nous n’avons aucune loi pour punir son ignorance qui cause la mort, aucun exemple de vindicte publique contre sa témérité. Le médecin s’instruit à nos dépens, il expérimente en donnant la mort; il n’y a que le médecin au monde qui puisse tuer un homme avec la plus grande impunité. Q.ue dis-je ! c’est lui qui accuse au lieu d’être accusé; il rejette l’insuccès sur l’intempérance du malade; le malade seul est coupable de sa propre mort.
...Et pourtant, quelle profession a plus commis d’empoisonnements et capté plus d’héritages? laquelle a porté plus impunément l’adultère jusque dans les palais des Césars? (i)
...Parlerai-je ici de leurs avares exigences, de ces conditions onéreuses qu’ils imposent à l’agonie, de ces arrhes qu’ils demandent contre la mort, et de ces remèdes secrets qu’ils vendent si cher au malade?
... S’il s’agit, par exemple, d’une cataracte, ils seront d’avis de l’abaisser légèrement plutôt que de l’extirper, pour se ménager les moyens d’y retoucher, quand elle reviendra. De tout ce brigandage, il est arrivé qu’il semblerait résulter vraiment un bien public de la multitude de ces assassins, car au moins ce que la pudeur n’aurait
(i) Pline fait sans doute allusion à Eudeme, médecin de LiviCj femme de Drusus, et à Valens Vectius, le médecin de Messaline, épouse de Claude, Voir plus loin. Tacite, Auuaîcs.
jamais obtenu d’eux, la concurrence leur a fait diminuer le prix de leurs remèdes et de leurs secours... Mais que tous ces faits soient personnels, n’imputons pas même à l’art l’ignorance et la bassesse de cette foule de charlatans qui l’exercent, ni l’abus énorme qu’ils font des remèdes sur les malades, ni les bains chauds où ils les promènent pour chercher la santé, ni cette diète impit03^able qu’ils ordonnent avec tant d’autorité à ceux qui se portent bien, puis ces aliments dont ils accablent plusieurs fois le jour des hommes mourants; mille tâtonnements pour tâcher de réparer le mal qu’ils ont fait, et revenir sur leur pas; et le régime qu’ils étendent jusqu’à gouverner les cuisines; et l’usage fréquent des parfums pour flatter les malades par tous les attraits de la vie. Je crois certainement que nos pères n’auraient point du tout goûté l’usage de faire venir à grands frais des drogues étrangères, et c’est ce que Caton, en condamnant l’art médical, n’avait apparemment point prévu.
Parlerai-je de cette thériaque composée pour le luxe, de cet antidote de Mithridate, amas confus de cinquante-quatre drogues qui y entrent chacune pour un poids différent, et quelques-unes pour une quantité infinitésimale? C’est pour vendre plus cher qu’ils mettent tant d’ostentation et affichent une science prodigieuse, une science dont ils ignorent quelquefois les premiers éléments; car j’ai acquis la conviction que, dans leurs formules, ils prennent fort souvent le nom
d’une substance pour celui d’une substance contraire... Voilà ce que Caton prévoyait dans sa colère, et ce qui fit que, pendant six cents ans, le Sénat proscrivit une profession aussi insidieuse, et dans, laquelle le médecin probe sert de couvert aux charlatans; le Sénat combattait ainsi d’avance les hallucinations de quelques esprits malades, qui pensent que rien n’est plus salutaire que ce qui coûte fort cher.
... Les anciens n’ont jamais condamné les remèdes en eux-mêmes, mais l’art qui les administre. Ils ne voulaient pas surtout que la vie des hommes fût mise à ce prix énorme où les médecins ont porté leurs émoluments ; c’est même pour cela qu’on prétend que, quand le culte d’Esculape fut admis à Rome (i), on lui bâtit
(i) L’an 350 de la fondation de Rome, dix députés, sur le conseil de l’oracle, allèrent chercher Esculape à Epidaure pour délivrer la ville de la peste. Ils revinrent avec un serpent qui était sorti de la statue du dieu ; mais en route le reptile s’échappa du navire, remonta le Tibre et se glissa dans une île formée par cette rivière. Ce fut l’endroit que les députés choisirent pour bâtir un temple au dieu de la médecine, et la peste cessa aussitôt. Voilà ce que raconte la légende.
Pline insinue que les Romains construisirent ce temple en dehors de la ville par crainte des médecins; mais l’appréciation de Plutarque est plus naturelle : cet auteur dit que le temple d’Esculape était, comme à Épidaure, placé à la campagne pour donner aux malades qui venaient y coucher un air plus sain qu’à l’intérieur des villes. Quant au choix d’une île pour la construction du temple, Festus l’explique en disant que le voisinage de l’eau était regardé comme très salutaire pour les malades .
d’abord un temple hors de -la ville, puis dans une île, et que lorsqu’on chassa d’Italie les Grecs, longtemps après Caton, les médecins y furent spécialement compris. Mon objet n’est donc ici que d’achever l’ouvrage de nos pères, en mettant mes concitoyens en état de se passer de médecins (i).
PLINIUS VALERIANUS (2)
Sur la Médecine