‹ Le mal social (volume 2)Chapitre 22 sur 29 · MAÇ0NN1SME ET CATHOLICISME · texte numérisé non relu

MAÇ0NN1SME ET CATHOLICISME

de l'affliction, non seulement comme quelque chose de tolérable, mais souvent, on le voit dans quelques âmes justes, comme quelque chose de désirable. Transformation merveilleuse, empire complet de l'esprit sur la matière, réalisés par la foi et la grâce de Dieu, par l'efficacité de la véritable charité, qui est seule surnaturelle et chrétienne. Que l'on constate donc quelle distance im^ mense, infinie, sépare au premier abord, l'idée catholique de la charité, de l'idée naturaliste ou maçonnique de la même vertu. Cette différence ressort avec plus d'évidence encore de la façon dont le maçonnisme et le catholicisme envisagent 1 nomme et sa fin dernière, ainsi que nous le constaterons plus clairement encore dans les paragraphes suivants.

On examine le second des points signalés plus haut.

Le maçonnisme essentiellement opposé au catholicisme, dans la façon d'apprécier l'objet matériel de la bienfaisance, c'est-à-dire l'homme, ne l'est pas moins dans l'appréciation du motif formel et de la règle de cette appréciation, qui doit

et peut être exclusivement l'amour de Dieu. Voyons maintenant ce second aspect de la question, qui n'offre pas moins d'intérêt.

Le motif formel de la bienfaisance maçonnique ou naturaliste se réduit à l'amour de l'homme pour l'homme même, sans considération pour une autre idée supérieure. Aussi bien, ce sentiment est-il appelé fort justement philantropie, mot grec qui signifie amour de l'humanité. Cette parole est sonore et retentissante, nous ne pouvons le nier, et parfois est-ce à cette sonorité musicale qu'il faut attribuer l'effet qu'elle produit sur certaines imaginations. Mais si nous nous arrêtons un instant à examiner sa valeur idéologique, il est possible que nous la trouverons aussi creuse et insignifiante qu'elle est pompeuse en apparence, comme il arrive pour la plupart des paroles retentissantes dont la résonnance est en proportion de leur absence de signification.

Aimer l'homme seulement pour l'homme, c'est s'exposer à deux inconvénients très graves, et nous pouvons défier tous les philantrophes passés et présents de les éviter avec leur système absurde et impuissant.

En premier lieu, il se présente des cas, et ce sont les plus fréquents, dans lesquels l'homme est par lui-même peu aimable, qu'on le considère

MAÇONNTSME ET CATHOLICISME

au point de vue physique ou au point de vue moral : et dans ces cas, si je ne dois aimer l'homme que pour ce qu'il vaut, dites-moi, je vous prie, comment je puis faire pour donner une base, un motif à l'amour que je dois avoir pour des êtres peu sympathiques. En second lieu, il existe d'autres cas, assez nombreux aussi, où l'homme est extrêmement aimable, et alors, s'il n'y a pas d'autre raison d'aimer l'homme que l'homme luimême, oh ! c'est encore pire : dites-moi quelles limites, quel frein vous donnerez, à ce sentiment pour l'empêcher d'être désordonné et le maintenir dans de justes bornes.

Qu'on nous permette de donner quelques développements à chacune de ces pensées:

L'homme, avons-nous dit, est souvent un être fort peu aimable. Les exemples à l'appui de cette vérité sont connus de tout le monde, et il serait oiseux de recourir pour la prouver à de longues démonstrations. Considéré physiquement, le pauvre est d'ordinaire répugnant : presque toujours la misère est dégoûtante, et le plus souvent, l'infirmité impressionne fort mal. Les pauvres sympathiques et bons ne se trouvent guère que dans les drames ou les romans : dans la vie réelle, la maison du pauvre loin d'attirer, repousse. Il faut faite un effort, faire violence aux mouvements naturels de la sensibilité et de l'impressionnabilité pour

s'approcher du lit du phthisique, pour pénétrer dans la mansarde ou le galetas de l'indigent. Nous en appelons au témoignage des personnes les plus généreuses et les plus adonnées aux œuvres de charité. Ceux qui sont fermes sur ce point, le sont parce qu'ils ont réussi à se vaincre eux-mêmes dans ce combat de la nature; et c'est en cela que consiste précisément le principal mérite de leur vertu. Ce combat existe spécialement quand on considère dans le pauvre, non pas sa difformité physique, mais sa difformité morale, qui est parfois encore plus sordide. Il y a des pauvres qui sont réellement bons, qui ont le cœur noble et reconnaissant : mais il y en a qui sont mauvais et ont des instincts pervers, vils, abjects, et qui ne savent payer les bienfaits reçus que par une noire ingratitude. Et toutefois, ils doivent être aimés eux aussi, et ils doivent être aimés par celui qui est véritablement charitable, beaucoup plus que les autres, parce qu'il doit non seulement les secourir dans leurs besoins physiques, mais encore les corriger de leur difformité morale. Et bien que l'esprit répugne à s'approcher d'une de ces créatures avilies, il faut pourtant s'en approcher ; il faut étreindre cette main qui parfois peut avoir été déshonorée et souillée, il faut rapprocher de son cœur cet autre cœur parfois gangrené et corrompu. Dites-moi donc maintenant; lorsque

MAÇONNISME ET CATHOLICISME I09

Thomme n'est aimable, ni physiquement, ni moralement ; lorsqu'il est au contraire, au physique et au moral, antipathique, méprisable, digne de haine et parfois bien coupable, si l'homme ne doit être aimé qu'autant et parce qu'il le mérite, comment un tel homme pourra-t-il être aimé? Que le naturalisme discoure sur ce sujet tant qu'il voudra, il ne trouvera pas un motif suffisant pour déterminer à faire du bien à de telles créatures, si ce n'est le mérite qu'a une telle action aux yeux de Dieu Notre-Seigneur.

Voyons maintenant la contre-partie de ce raisonnement.

Que l'on suppose une misère où l'indigent, au lieu d'être peu sympathique, l'est par malheur outre mesure. Supposons le cas, qui n'est pas rare, où c'est une femme possédant des charmes pleins d'attraits, qui ait besoin du secours d'un homme, ou encore celui où un homme dans la vigueur de sa jeunesse a besoin d'être secouru par une femme à la main caressante et délicate. Si la bienfaisance doit être purement humaine, comme dit le naturalisme, qui réglera les mouvements naturels du cœur ? Et notez que nous ne parlons ici que de ce débordement des plus nobles instincts, mais enfin d'un débordement. Qui peut les soutenir, les réfréner, s ils s'égarent ? Si, dans le premier cas, on a besoin du motif de la foi,

comme d'un stimulant divin, n'est-il pas certain que, dans ce second, on a besoin du motif de la foi comme d'un modérateur divin? Quel homme réservé et discret enverra nos jeunes et angéliques Sœurs de Charité respirer l'atmosphère viciée des camps, qui ressemblent si peu à un cloître, sans ce jdivin sauf-conduit ? Quel champion catholique ou quel jeune prêtre affrontera sans danger pour son âme certains foyers d'infection sans cette céleste sauve-garde ? Et comment, dans ces deux cas, pourra-t-on pratiquer, non plus avec un succès véritable, mais simplement sans courir de graves dangers, la très noble, mais très délicate et très fragile vertu de charité ?

Nous croyons en avoir dit assez pour être compris, et pour que Ton voit clairement que s'il est une circonstance où il soit nécessaire, non seulement de croire en Dieu, mais de penser beaucoup à lui, c'est quand il s'agit d'être véritablement charitable. C'est ainsi que la religion l'a toujours enseigné avec une profonde sagesse ; c'est ce que confirme, dans la pratique, une expérience certaine et qui n'a jamais été démentie. Aimer l'homme pour l'homme seul, et l'aimer sincèrement, c'est une formule plus facile à écrire dans les livres maçonniques et à développer pompeusement dans les joyeux banquets des loges, qu'à implanter dans les salles des hôpitaux et dans

MAÇONNISME ET CATHOLICISME I9I

les mansardes des faubourgs de nos grands centres de population. Aimer l'homme pour l'homme seul et l'aimer sincèrement, sont deux choses pratiquement irréalisables î La preuve en est évidente, puisque,, pratiquement, on ne les a jamais vues réalisées. L'homme sent rarement pour l'homme, autre chose qu'un souverain mépris, quand ce n'est pas une aversion profonde, dans les cas où il n'éprouve pas pour lui un attrait purement sensuel et une passion grossière.

La raison de ceci est fort claire. L'homme pour l'homme seul n'est au fond et ne peut être logiquement que l'homme pour son intérêt propre. Sans l'idée de Dieu, qui, en effet, est uniquement mon prochain, sinon moi-même ? L'égoïsme est donc la conséquence inévitable du principe naturaliste. Eh bien ! cet égoïsme humain a d'ordinaire deux formes qui le disputent en brutalité; la forme du mépris, quand j'éprouve pour mon frère de l'indifférence ou de la répulsion ; celle d'un appétit grossier, quand mon frère excite en moi une passion coupable. Et la philantrophic naturelle, nous l'avons vu, n'a pas de remède contre ce double mal.

Et cependant cette fausse charité crie, s'agite et fait des siennes, comment donc se procure-telle des stimulants pour ses œuvres? Comment et avec quel fil à plomb et quel niveau les règle-

î-elle et les ordonne-t-elle ? Nous étudierons ces questions avec plus de détails que nous n'aurions pu le taire ici, dans le paragraphe suivant, dans lequel nous verrons et constaterons d'une façon plus saisissante les différences essentielles qui distinguent la véritable et la fausse bienfaisance, celle .qui est catholique et celle qui est maçonnique, celle qui est de Dieu, et celle qui est du diable, le singe de Dieu.

On examine le troisième des points mentionnés plus haut, celui qui est le plus pratique aujourd'hui.

En établissant la bienfaisance, sans l'amour de Dieu pour stimulant, et sans la loi de Dieu pour règle, il est clair que le maçonnisme va chercher ailleurs d'autres stimulants et une autre règle C'est là que brille son génie. Nous entrons en plein dans l'examen du tableau qu'offre à nos yeux la philanthropie ou charité naturelle.

Il en coûte à l'homme de se dépouiller de ce qui lui appartient pour le donner inconsidérément à un autre homme. Pour qu'il se décide à ce dif-

MAÇONNISME ET CATHOLICISME 193

ficile sacrifice, il faut qu'on lui offre une compensation. Le catholicisme l'offre dès ici-bas., dans les avantages du mérite, et dans l'avenir par la perspective de la récompense. Ceux qui excluent Dieu de la bienfaisance, ne peuvent reconnaître en elle ni ce mérite surnaturel, ni cette récompense promise. Ils doivent chercher et proposer à l'homme des compensations dans la vie présente, et ils les lui offrent de la manière suivante :

En premier lieu, ils excitent la sensibilité naturelle, qui ne peut moins faire que d'émouvoir l'homme, même le plus dépravé, à la seule vue des afflictions d'autrui. Ce sentiment est le plus noble de tous ceux qui sont purement humains, mais il est si faible par lui-même, qu'il ne produit quelque acte en faveur de l'indigent, que dans le cas où il n'est pas nécessaire de s'imposer pour cela de lourds sacrifices. Entre voir souffrir son frère et s'imposer à soi-même quelque souffrance, il est clair qu'on optera pour le premier, à moins qu'une raison supérieure n'encourage et n'oblige à faire autrement.

En second lieu, ils flattent la vanité par les applaudissements publics, ils portent tel homme ou telle femme à être généreux, et à accomplir tels ou tels actes d'abnégation en faveur de leurs frères; ce qui cesse d'être un acte de charité pour devenir une ostentation d'amour-propre.

Mal Soc. — I. — ij.

En troisième lieu, ils menacent par le ridicule du respect humain celui qui ne donne pas bon gré mal gré, la pièce de monnaie qu'on lui demande, pièce que l'on donne à la fin, en murmurant, et en maugréant, non par un sentiment de compassion fraternelle pour l'indigent, mais parfois en le maudissant, à cause de la contrainte qu'il nous fait avec son exigence. Nous voyons assez d'exemples de ce genre, depuis les souscriptions officielles ou les dons volontairement forcés que le gouvernement impose sous prétexte de calamités publiques, jusqu'aux commissions qui, sous une forme plus ou moins autoritaire, parcourent parfois les quartiers de la ville pour le même objet.

Quatrièmement, lorsque cela ne suffit pas, c'està-dire, lorsque le riche ne se résout pas à secourir le pauvre par le stimulant de sa sensibilité naturelle, ou par un mouvement de vanité, ou sous l'impulsion du respect humain, le maçonnisme ne se décourage pas pour cela; il connaît parfaitement tous les ressorts qui font agir l'homme bestial <( animalis homo », et il ne manquera pas de les mettre tous en jeu. Il fait alors appel à sa frivolité, et en échange de l'aumône qu'il veut tirer de sa bourse, car on ne peut pas dire qu'il l'obtienne de son cœur, il le soumet à la tentation la plus forte, parce qu'elle est la plus grossière :

MAÇONNISME ET CATHOLICISME K)j

il lui offre des jouissances. A cet effet, il ouvre comme un marché public de sensualité, pour obtenir en faveur des œuvres de bienfaisance une cotisation en rapport avec les goûts de chacun : il offre des chansons à celui qui se plaît à les entendre, des danses plus ou moins décentes à celui qui a le palais moins délicat, les sourires et les faveurs d'une femme à celui qui a besoin de cet appât pour délier sa bourse.

On voit alors ce que personne ne pourrait croire s'il ne le voyait de ses propres yeux. Les grandes calamités nationales, les grands deuils de la patrie, paraissent produire dans les âmes le même effet que les plus glorieux triomphes, puisqu'ils se traduisent également au dehors par des réjouissances et des fêtes : c'est au point que la contre-façon de la charité a dénaturé les sentiments les plus naturels chez l'homme ; de telle sorte qu'il en est venu à se dépouiller de sa nature, et à tomber dans ce qui est contraire à la nature, à force de vouloir fuir le surnaturel chrétien.

Que nos lecteurs veuillent bien observer la progression descendante de ces stimulants naturalistes auxquels on a dû recourir pour remplacer le stimulant surnaturel. D'abord, les émotions ou l'impressionnabilité des nerfs ; ensuite, la soif des applaudissements; plus tard, la peur du ridicule

ic/y LE M*L SOCIAL

et de la censure; enfin, la soif des plaisirs. De sorte que, pour ne pas vouloir s'en tenir à la charité descendue du ciel et pénétrée des parfums du temple, on en vient à la demander aux passions les plu:> basses de l'humanité et jusqu'aux hontes de la prostitution.

Par où l'on voit bien clairement d'abord combien une bienfaisance de cette espèce a peu de noblesse, et ensuite combien elle a peu de consistance. L'aumône procurée par de tels moyens doit logiquement demeurer un simple secours matériel. Celui qui donne pour de tels motifs donne au plus un écu ou un franc, mais il ne donne pas un sentiment du cœur capable d'encourager le pauvre, de lui faire comprendre qu'il le regarde comme son égal, qu'il l'embrasse et le console comme un frère. Il ira beaucoup moins jusqu'à le respecter et le servir comme une image vivante de Dieu. On donne au pauvre, comme on jette un morceau de pain à un chien que Ton veut écarter du chemin, ou comme on paie au gouvernement la taxe des contributions. Cette Charité est de plus, une charité passagère, un feu d'artifice qui ne dure pas plus que la fête pour laquelle on l'a préparé. Pendant quelques instants, sous la première impression d'une grande catastrophe, devant les exigences de l'opinion publique fortement excitée, on fait quelque chose, on

MaÇONNIoMc KT CATriuLICii.vic I 97

recueille une certaine somme; mais bientôt après, l'égoïsme natif et l' indifférence habituelle reprennent leurs anciens droits. Il n'y a rien des œuvres qui exigent la persévérance, rien des entreprises qui demandent de la patience. Ce n'est pas ainsi que se fondent les institutions qui vivent des siècles, comme, par exemple les hôpitaux et les asiles, qui absorbent une vie entière, toute une fortune ; ce qu'on fait actuellement est factice, frivole, temporaire, au jour le jour.

Qu'y a-t-il d'étonnant, l'idée de Dieu et de l'éternité ne présidant à rien de tout cela !

Suite du même sujet.

Si la bienfaisance sans Dieu doit être nécessairement, faute de stimulant suffisant, faible, inconstante, peu disposée à tout ce qui a le caractère du vrai sacrifice, il n'est pas moins certain qu'à défaut de règle et de modérateur, elle doit être inévitablement peu délicate, sans scrupule aucun dans ses moyens et dans ses procédés.

Que se propose la bienfaisance sans Dieu ? Tout

au plus de tirer l'indigent d'un embarras matériel. Ne prenant Dieu ni comme premier motif, ni comme dernière fin, ni comme régulateur des moyens à employer pour arriver à cette fin, il est naturel et logique qu'elle juge bons et convenables tous les procédés, à la condition qu'ils facilitent l'acquisition d'une somme d'or à l'aide de laquelle on sortira habilement d'une difficulté. Elle ne peut supposer que pour de pures raisons de convenance humaine, on renonce à les employer; surtout lorsqu'on sait d'avance que ce critère de la convenance humaine est très élastique dans toutes les questions de morale qui s'offrent à son appréciation, et qu'il Test beaucoup plus encore, lorsqu'une plus grande élasticité peut se dissimuler et se donner des apparences d'honnêteté, sous prétexte qu'on la tolère pour une bonne œuvre, pour secourir les besoins pressants.

Quelques-uns de nos lecteurs auront peut-être trouvé excessif ce que nous avons dit plus haut, à savoir qu'une certaine charité moderne n'hésite pas, quelquefois, à recourir même aux turpitudes de la prostitution. Nous étions bien loin, lorsque nous écrivions cela, de penser que nous étions sur le point d'avoir sous la main un fait qui justifierait notre assertion. C'est Satan lui-même, Satan qui, parfois, devient pour nos œuvres un excellent collaborateur, qui nous fournit cette preuve,

MAÇONNISME ET CATHOLICISME 1 99

au moyen d'un de ses représentants les plus autorisés dans la presse locale (de la ville de Barcelone). Nous empruntons à cet organe satanique le trait suivant, qui parait expressément écrit pour nous donner raison. Il y est dit : i Les deux événements du jour les plus curieux sont une fête de charité à Paris et un procès en Allemagne. La fête de charité a consisté en un concours de natation, auquel ont pris part des femmes. Ce concours a eu lieu la nuit, dans le gymnase nautique. Ces femmes ont nagé en public et avec habileté. Nous nous dispensons de mentionner le public qui a assisté à un spectacle si nouveau et si alléchant. La charité excuse tout, selon la doctrine moderne, et nous n'osons pas songer à ce que pourront tenter avec le temps les dames françaises toujours sous le couvert de la charité. Quoi donc? C'est ainsi que peu à peu la charité purement humaine estime licites et honnêtes pour sa fin une partie des moyens qu'elle ne pourrait aucunement employer, si elle devait compter avec le frein sévère de la loi de Dieu. Mais sans parler de choses indignes d'être mentionnées, la pratique de la charité sans Dieu présente un autre genre d'inconvénients qui, pour être d'un ordre plus vil et plus abject, ne laissent pas d'être fort en vogue. Tels sont ceux qui résultent de la fraude et de la malversation avec les-

quelles des mains peu délicates réussissent à détourner à leur profit personnel des fonds destinés au soulagement des besoins d'autrui. Cette lèpre est si contagieuse et atteint aujourd'hui si fortement toute espèce de charité laïque ou civile, que dans les calamités récentes, nous avons pu voir de nos propres yeux, des personnes qu'on ne pouvait nullement suspecter d'attaches au cléricalisme, aller déposer leurs dons entre les mains de l'évêque et du curé, aussi sûres par ce moyen de voir arriver ces dons à leur véritable destination, qu'incertaines de les y voir arriver par tout autre chemin. Oui, le triomphe de la charité catholique sur sa rivale, son ennemie, sa contrefaçon, la charité maçonnique ou civile, est manifeste, splendide, indiscutable, nous avons pu le constater, à l'occasion des derniers tremblements de terre. Le bon sens naturel Fa emporté spontanément à cette occasion dans la plupart des cœurs, au préjudice de la secte : Tout le monde a compris que le meilleur fil conducteur de la charité, du cœur de celui qui peut secourir, au cœur de celui qui a besoin d'être secouru, et partant de la bourse bien garnie du premier, à la bourse vide du second, c'est le fil de la croyance religieuse, et que tout autre mode de demander la charité et tout autre mode de la pratiquer et de distribuer des secours, sera actuel

MAÇONNISME ET CATHOLICISME 201

et libéral, tant qu'on voudra.., mais il ne donnera pas de résultat. En définitive, on a besoin de croire en Dieu, de parler de Dieu, de penser à Dieu et de craindre Dieu, pour donner beaucoup au prochain, et pour donner de telle sorte que le prochain soit véritablement satisfait.

Les épidémies de l'an dernier ont montré dans la même nation voisine un autre avantage du même genre de la charité véritable sur la charité maçonnique. La maçonnerie avait éloigné des hospices et asiles les infirmiers et infirmières appartenant à des instituts religieux, et avaient mis à leur place des laïques du républicanisme le plus accentué et les moins suspects de cléricalisme. Arriva l'heure terrible, l'heure non plus de palper de bons traitements, mais d'exposer sa propre vie pour le salut du prochain... Et ces vaillants séculiers et séculières abandonnèrent presque tous honteusement leur poste, prouvant par là qu'ils étaient des soldats qui ne servent qu'en temps de paix. Et la maçonnerie elle-même qui domine dans la plupart des conseils municipaux et provinciaux, dut subir l'humiliation de faire de nouveau appel aux religieux et aux religieuses qu'ils avaient éloignés par violence du lit des malades. Et religieux et religieuses accoururent à l'appel de leurs ennemis, non pour se prévaloir d'une victoire si glorieuse, ou pour leur

jeter à là face, leur inconséquence présente et leur injustice passée, mais simplement pour mourir pour leurs frères, ainsi qu'il arriva à plusieurs d'entre eux.

Quelles leçons ? Le monde actuel les voit en acte, et il ne peut assurément pas en exister de plus indiscutables ! Il les a sous les yeux et sous la main, afin qu'il voie et touche ce que peut et sait faire avec tant de facilité la charité qui a Dieu pour principe, pour fin, pour règle, et ce que ne peut ni ne sait faire en aucune façon, pour nombreux que soient ses essais, la charité qui s'obstine à se passer de Dieu.

Opposition radicale qui existe entre le catholicisme et le maçonnisme, dans la façon d'apprécier l'art.

L'art est un des points sur lesquels nous nous sommes proposé d'indiquer rapidement en quoi diffèrent l'appréciation et l'influence du maçonnisme et du catholicisme. Nous allons maintenant traiter ce sujet, mais sans lui donner les développements que nous désirions, pour ne pas trop prolonger un sujet qui dépasse déjà les limites

MAÇONNISME ET CATHOLICISME 20}

ordinaires. L'art, dans ses diverses manifestations, comme expression du sentiment du beau, inné dans l'homme, pourrait s'appeler le moins humain de tous les concepts humains, ou si l'on veut le moins terrestre, tant il est idéal, sublime et rapproché du divin et du céleste. Tous les peuples, les infidèles, comme les chrétiens, ont reconnu dans l'art véritable et dans l'artiste véritable, quelque chose de divin, « quid divinum », qui donne aux œuvres d'art un caractère qui les distingue essentiellement de toutes les autres conceptions du savant ou de l'artiste de talent. L'art et l'artiste vivent, respirent et se développent dans une région beaucoup plus élevée et plus pure que celle où se meut le commun des mortels; ils jouissent d'horizons éclairés par une lumière plus vive que celle dont on jouit dans les sphères communes de la vie ; ils appartiennent à l'humanité, mais ils en sont comme nous l'avons dit, la partie la plus noble; c'est par eux que, dans Tordre naturel, se manifeste d'une façon plus évidente, l'origine divine de l'homme, et Tétincelle du feu céleste déposée par la main du Créateur, dans ce vase de boue qui s'appelle le corps.

C'est une raison de plus pour que, sur ce point, l'ennemi de Dieu et de l'homme s'efforce de leur ravir leur honneur à tous les deux, en obscur-

cissant, au moyen des noires vapeurs, ou des lueurs sinistres de l'abîme, la pure et sereine lumière du ciel, que Fart et l'artiste ont la mission de faire resplendir à l'aide de leurs œuvres sur les arides vallées de la terre. Le naturalisme ou le maçonnisme ont ici un but bien facile à saisir : faire que ce que le Créateur a répandu dans l'homme pour regarder uniquement en haut, regarde uniquement en bas ; patronner et exalter un art qui soit l'expression des concupiscences qui abrutissent et animalisent l'homme ; au lieu de lui proposer et de lui recommander un art qui soit l'expression des sentiments élevés qui l'ennoblissent et relèvent sa dignité. La matière en quelque sorte spiritualisée, telle était, pour ainsi dire, la formule de l'art chrétien. L'esprit rabaissé autant que possible, aux viles satisfactions de la chair, voilà la devise de l'art naturaliste. Chanter, peindre, sculpter de façon que la poésie, le tableau, la statue ou le monument, soient comme autant d'ailes au moyen desquelles l'homme s'élève, audessus de sa condition actuelle d'exilé, à des joies supérieures, à des sentiments plus nobles, et, par conséquent, à un niveau supérieur dans ses idées et dans ses actes; tel sera l'apostolat divin de l'art, qui chez quelques artistes, parvient à être une véritable religion. Chanter, peindre, sculpter, pour que les immondices de la matière flattent davan-

MAÇONNISME ET CATHOLICISME 20}

tage les sens, pour que l'homme trouve plus de joie dans ce qui l'avilit et le souille, pour qu'il se jette plus résolument dans la boue ; pour qu'il oublie et même déteste le ciel avec la plus aveugle obstination ; tel est l'apostolat satanique de l'art impie et ennemi de Dieu.

A ces traits, on reconnaîtra facilement à quel mouvement obéit et quelle lumière céleste ou infernale se reflète sur le front de la plupart des artistes dans nos temps malheureux. Par cela même que très souvent il éloigne l'homme de Dieu, et le dégrade, l'art moderne laisse voir clairement quels sont son principe et son esprit : ce n'est pas Dieu, donc c'est son ennemi. La maçonnerie, qui est cet ennemi universel de Dieu, organisé, concentré et constitué, pour ainsi dire, en une vaste conjuration de forces ennemies de Dieu, proclame, propage et encourage cet art avili et corrupteur qui abrutit l'homme, tandis que l'art inspiré par la foi chrétienne tend constamment à le diviniser : La musique, la littérature, la peinture, la sculpture sont dans les mains de la maçonnerie et dans les mains des esprits qu'elle inspire malheureusement, comme autant de foyers ardents de grossière sensualité et de brutale concupiscence, qui, après avoir desséché le cœur à la façon d'une fièvre brûlante, l'endurcissent au point qu'il ne pourra jamais éprouver

un sentiment plus noble. Avec les émotions de la chair et des nerfs s'évanouit dans l'âme la joie sereine, pure et enthousiaste que produit en elle la véritable beauté. Au lieu de l'extase intellectuelle artistique, on trouve et on obtient l'ivresse et l'excitation nerveuse, qui n'en sont que l'imitation et la parodie.

Dites : n'est-ce pas là, le plus souvent, le caractère de l'art à notre époque? Ne sont-ce pas ses effets manifestes et déplorables ?

Combien on voit clairement l'application de cette doctrine dans les plaisirs modernes.

Nous touchons au terme de ces simples explications, qui ne sont guère qu'un énoncé d'idées, dont chacune demanderait, pour être développée d'une façon convenable, plus d'espace que nous n'avons pu leur en consacrer à toutes ensemble.

L'application la plus commune et la plus pratique de ce que nous disions dans le paragraphe précédent sur l'art, quand il subit l'influence funeste de la maçonnerie, s'offre très clairement à nos yeux dans les distractions ou plaisirs publics, et dans la presse, branche spéciale de litté-

MAÇONNISME ET CATHOLICISME 1QJ

rature, qui peut et doit être rangée parmi ces passe-temps. Oui, les amusements publics et la presse moderne sont généralement aujourd'hui, un pur maçonnisme, c'est-à-dire le produit de l'influence maçonnique, et en même temps un moyen de la propager et de l'étendre.

Nous en avons la preuve sous la main, et pour le comprendre, il suffit de rappeler les principes que nous avons posés précédemment. Le maçonnisme n'est rien autre chose que le naturalisme; et les amusements modernes et la littérature contemporaine, s'efforcent, depuis plusieurs années, d'être exclusivement naturalistes. Il en résulte qu'ils sont radicalement et absolument maçonniques et maçonnisants, un effet à la fois et une cause très active de cette horrible conspiration de tous les éléments sociaux contre le règne surnaturel de Dieu Notre-Seigneur sur la créature humaine et la société humaine.

Que le naturalisme, et assurément le plus object, soit l'inspirateur de tout ce que l'homme écrit, chante ou expose pour le plaisir de l'humanité, il suffit de n'être pas aveugle ou myope pour le constater sur chaque affiche de théâtre ou dans chaque prospectus de1 journal circulant en public ou placardé au coin des rues. Actuellement, la matière n'est plus idéalisée comme au temps où l'on croyait universellement que

2o8 LE MAL SOCIAL

c'était là un des objets primordiaux de l'art, mais l'idée se matérialise, elle se prostitue, s'avilit honteusement pour être un appât séduisant pour l'homme. Une grande partie, la presque totalité des spectacles et des productions de la littérature du jour sont d'immondes cloaques, qui ne causent pas des nausées à tous les estomacs, parce qu'ils ont contracté eux aussi une lamentable infirmité, et sont devenus absolument charnels et grossiers. Ce n'est pas seulement la critique catholique qui formule ce jugement et porte cette condamnation; les docteurs du rationalisme contemporain eux-mêmes, dans leurs fréquents intervalles lucides et dans des moments de saine appréciation constatent ce mal, le déplorent et le flétrissent. Zola dans le roman, Echegaray dans l'art dramatique, Sara Bernhardt dans l'ambition plastique de ce: art, sont trois types qui peuvent fort bien personnifier trois écoles, qui mériteraient mieux le nom d'ignobles prostitutions. Ces écoles régnent aujourd'hui, et prédominent presque exclusivement, et comme le souverain Pontife l'a dit de la maçonnerie, elles exercent sur le goût une influence sociale, qui peut en quelque sorte s'appeler une domination. On lit ces productions et on ne lit guère autre chose; on entend, on voit, on applaudit cela avec fureur ; et on n'entend, on ne voit et on applaudit guère que cela :

MAÇONNISME ET CATHOLICISME 20Q

toute autre nourriture artistique et intellectuelle devient fade et insipide pour les palais habitués à ces sauces fortement épicées.

Voilà précisément un camp dans lequel la maçonnerie peut se glorifier de régner même sur ceux qui, en apparence, sont ses ennemis les plus résolus. L'âme s'épouvante à la vue des innombrables familles catholiques, sincèrement catholiques, qui, à la faveur du roman et du spectacle maçonniques, respirent, boivent et mangent, chaque jour ou chaque nuit, à forte dose, le poison du maçonnisme le plus subtil et le plus raffiné. Dans les lectures et les spectacles, on ne prêche autre chose que la haine de Tordre surnaturel chrétien, ou au moins l'abstraction voulue et affectée de cet ordre. Ces hommes s'en vont formant insensiblement leurs sentiments, leurs idées, leurs affections et leurs mœurs, sur ces moules naturalistes; ils s'habituent à penser, à sentir, à juger, à se déterminer selon ce critère ; et, à la fin, ils se trouvent, dans leur for intérieur, de parfaits maçons du degré supérieur, bien que, dans leur vie, ils n'aient jamais vu de triangles, ni porté de tabliers, ni assisté à aucun des rites officiels de la secte. Qu'importe, toutefois, qu'ils n'aient pas participé à ses rites extérieurs, si leur vie est entièrement conforme à son esprit, s'ils se sont faits les prosélytes de ses maximes et de ses usa- Mal Soc — i — 14.

ges, et si, très souvent, sans s'en douter peut-être, ils s'en sont faits les champions chaleureux et empressés ? Ce n'est pas tout ; ici, le préjudice est d'autant plus grand et le résultat plus considérable, que l'action est plus secrète et procède de personnes contre lesquelles on est moins en garde. Ainsi vont les choses aujourd'hui; et c'est ce qui explique Timmense influence du Maçonnisme scientifique, littéraire, artistique et pratique, dans la société actuelle. Nous avons convenu naïvement qu'il n'y a de maçons que ceux qui ont passé par les épreuves grotesques de l'initiation, lorsqu'en réalité on compte davantage sur le prestige et l'influence de ceux qui ne se sont jamais soumis à de pareilles cérémonies. A quoi bon ces rites symboliques? Ces loges mystérieuses? Ces clubs ténébreux ? Si on attribue à la maçonnerie tous les résultats obtenus, beaucoup de malheureux catholiques d'aujourd'hui, dépassent ses espérances. Parla, nous l'avons dit au commencement, et tel est l'objet véritable! de notre présent travail, le maçonnisme est, à notre époque, plus dangereux que la maçonnerie. Il nous plaît de le redire : Cette dernière pourrait fort bien s'affaiblir et même disparaître du tableau des institutions, tandis que celuici demeurerait et régnerait d'une façon absolue et presque exclusive, comme la chose commence aujourd'hui, pour notre malheur, à se réaliser.

Page 1