‹ Le mal social (volume 2)Chapitre 23 sur 29 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Nous voici arrivés, conformément au plan que nous nous étions tracé, au terme de nos considérations sur le maçonnisme et le catholicisme. Aussi bien, nous arrêtons-nous là, sans donner place à mille autres questions qui se pressent en ce moment au bout de notre plume et qui nous rendraient interminable sur ce sujet. Il nous semble du reste que nous avons suffisamment prouvé notre thèse, c'est-à-dire que nous avons démontré l'opposition radicale et absolue qui existe entre le maçonnisme et le catholicisme, en montrant successivement la solution opposée qu'ils donnent l'un et l'autre à tous et à chacun des problèmes philosophico-sociaux qui s'agitent aujourd'hui en Europe. Il ne reste plus à entendre sur ce sujet que la voix la plus autorisée de toutes, après celle du docteur suprême qui, de son siège de Rome, nous a parlé avec tant de précision et de clarté dans sa célèbre Encyclique Humanum gants. Il nous reste à entendre la voix de la maçonnerie, afin de décider à se ranger de notre côté ces catholiques plus aveugles ou plus obstinés, que n'a pas encore pu convaincre la

parole de l'oracle universel du Vatican, et qui ont besoin, pour sortir de leur étrange perplexitét de la décision, plus autorisée peut-être à leurs yeux, de Satan lui-même : nous voulons parler de l'oracle des loges.

Oui, cet oracle a parlé lui aussi, et il a rendu hommage à la vérité des affirmations pontificales, pour la honte de tant de prétendus catholiques qui s'obstinent à les taxer d'exagération et de pessimisme. Oui, c'est la main officielle de la maçonnerie qui a écrit dans un de ses bulletins les plus autorisés (Bulletin Maçonnique de la grande Loge symbolique Ecossaise'), les phrases suivantes, d'une effrayante exactitude. Tous nos lecteurs y verront la synthèse et en même temps la confirmation de tout ce que nous avons écrit sur ce sujet :

« La franc-maçonnerie, y est-il dit, ne peut moins faire que de remercier le souverain Pontife de sa dernière Encyclique. Léon XIII, avec une autorité incontestable et un grand luxe de preuves, vient de démontrer une fois de plus, qu'il existe un abîme infranchissable entre l'Eglise, dont il est le représentant, et la révolution, dont la franc -maçonnerie est le bras droit. Il est bon que ceux qui sont hésitants cessent d'entretenir de vaines espérances de conciliation. Il faut que tous s'habituent à comprendre que l'heure est

MAÇONNISME ET CATHOLICISME 21 }

venue d'opter entre l'ordre ancien qui s'appuie sur la révolution, et l'ordre nouveau qui ne reconnaît d'autres fondements que la science et la raison humaine ; entre l'esprit d'autorité et l'esprit de liberté. »

Il existe une loi de ce nom, promulguée et appliquée, il y a quelques jours. Parlons clairement peuple mon ami. Comme tout espagnol, j'ai, de par la constitution, le droit de croire cette loi absurde et funeste; et comme catholique., l'obligation de la croire impie et anti-chrétienne. Certes, ce n'est point moi, mais plutôt la philosophie révolutionnaire qui a inventé la distinction pratique entre l'homme ou le citoyen et le chrétien ou l'homme religieux. Toutefois m'emparant de cette distinction, je commence par vous déclarer que, comme citoyen, je me soumettrai malgré moi au mariage civil, mais comme catholique... Juste ciel ! comme catholique, je déteste et je condamne de toutes mes forces le faux sacrement de la Révolution ; d'ores et déjà et à tout jamais, je déclare que je le considère comme une cérémonie denulle valeur, comme une comédie ou une parodie ridicule que jouent ensemble, pour se divertir un instant, les époux et le juge municipal.

Et après ces réflexions préliminaires, que j'ai jugées indispensables, je vais vous soumettre, ô peuple qui me lirez, les questions suivantes :

Que doit penser le catholique du mariage civil ?

Que se propose la révolution avec le mariage civil ?

Quelle conduite doit tenir un bon catholique obligé au mariage civil?

— Que doit penser un bon catholique du mariage civil ?

— Je réponds sans hésiter : il doit en penser ce qu'en pense le Pape et l'Église. Si nous pouvons savoir ce que pensent le Pape sur ce point, il nous importera fort peu, à nous catholiques, de savoir ce qu'en pensent et en disent tous les gouvernements présents et futurs ; car notre maître en catholicisme, ce n'est pas le gouvernement, mais le Pape. Un Juif lui-même nous donnerait ici raison.

— Eh bien! le Pape a-t-il parlé sur ce cas particulier ?

2l6 LE MAL SOCIAL

— Certainement, il a parlé, et d'une façon fort claire et décisive.

Écoutez bien son langage. Dans l'allocution prononcée au consistoire du 27 septembre 1852, Pie IX déclare « que l'union entre l'homme et la «c femme, en dehors du sacrement, de quelque forma- « litè civile ou légale qu'on 'l'accompagne, n'est au~ « Ire chose qu'un concubinage honteux et violent, for- « meUcment condamne par V Eglise i>.

Dans une lettre adressée la même année au roi de Sardaigne, le Souverain Pontife s'exprime en termes identiques. « C'est un dogme de foi, dit-il, « que l'état de mariage a été élevé par Notre- Seigneur « Jésus-Christ à la dignité de sacrement, et c'est la « doctrine de l'Église catholique que le sacrement nest « pas une qualité accidentelle du contrat, mais qu'il « est de F essence du mariage lui-même, de sorte que a l'union conjugale, entre chrétiens, nest légitime que « dans le sacrement, en dehors duquel il n'y a qu'un « pur concubinage ».

Enfin, dans le Syllabus publié par Notre-Saint- Père le Pape en 1864, parmi les propositions condamnées se trouve la suivante : « 7/ peut exister « entre chrétiens, en vertu d'un contrat purement civil, « un véritable sacrement (Prop. LXXIII). »

Voilà comment parle le Pape dans des documents connus de tout le monde et en termes d'une clarté incontestable. Dites-moi maintenant :

comme catholique, qui devez-vous croire : le Pape, qui vous dit que le mariage civil est un concubinage, ou le juge qui prétend qu'il est un vrai sacrement? Quel doit être pour vous le véritable et légitime mariage : celui de l'Eglise, ou celui de la révolution ? celui du Christ ou celui de Montero Rios^ Décidez-vous, car entre ces deux points, il n'y a pas de conciliation possible. Le Christ, le Pape et l'Église vous disent que le mariage civil est nul, et que seul le sacrement est valide. Le ministre, les Cortès et la loi actuelle vous disent que seul le mariage civil est valide, et que le sacrement de l'Église est nul. Peut-il exister une opposition plus formelle?

Résumons ici brièvement les différences capitales qui existent sur ce point entre la doctrine catholique et la doctrine révolutionnaire.

L'Église dit : Entre chrétiens, le mariage qui n'est pas un sacrement, n'est pas un vrai mariage.

La Révolution dit de son côté : « Entre chrétiens, il peut y avoir un mariage légitime en dehors du sacrement.

L'Église : Selon le Concile de Trente, pour que deux chrétiens soient légitimement mariés, l'assistance du curé de l'une des parties est requise.

La Révolution : D'après mes lois, il suffit de

2l8 LE MAL SOCIAL

l'assistance d'un maire, d'un juge ou de la personne désignée parla loi.

L'Église : Le mariage civil est radicalement nul ; il n'est, par lui-même, qu'une fornication autorisée par la loi. Le mariage du Christ est seul véritable.

La Révolution : Le mariage du Christ n'a aucune valeur. Pour moi, il n'est autre chose qu'une fornication. La loi ne reconnaît pour véritable d'autre mariage que celui que j'ai institué.

Tel est bien l'état des choses; personne ne pourra me contredire.

Catholique méditez, comparez et choisissez !

— Quel but poursuit la Révolution avec le mariage civil ?

A parler franchement, je crois qu'emporté par votre zèle, vous tombez dans une lamentable exagération. La formalité civile n'est qu'un moyen pour accorder aux époux le bénéfice des droits civils. Et cela est entièrement indépendant de la Religion.

— A parler franchement, je crois, peuple mon

ami, que vous vous êtes laissé tromper, ainsi qu'un grand nombre d'autres imprudents comme vous. Ce que vous dites a été le prétexte de la loi, et c'est sur ce prétexte que ses défenseurs ont basé toute leur argumentation. En disant la vérité entière sur ce point comme sur d'autres, ils auraient scandalisé le peuple espagnol qui, malgré ses égarements, n'est cependant pas encore suffisamment préparé à accepter des erreurs si monstrueuses. Pour accorder aux époux les droits civils, il n'était pas nécessaire d'inventer un nouveau mariage, ni de déclarer nul devant la loi le mariage du Christ. Il suffisait que tous les mariages célébrés dans la paroisse fussent inscrits à un endroit déterminé du registre municipal, ou qu'un délégué du gouvernement intervînt comme témoin à la célébration des mariages. C'est ainsi que la chose se passe en Angleterre où l'État respecte le mariage de chaque secte, se contentant de savoir que chacun s'est marié légitimement d'après les cérémonies de son culte. Ce qui se passe ici est entièrement différent. Chez nous, comme en France, pays que nous imitons complètement dans ce qu'il a de mal, mais très imparfaitement dans ce qu'il fait de bien, l'État s'est forgé un nouveau catholicisme touchant le mariage, il a réglé une nouvelle formule de bénédiction, il s'est donné la faculté de dispenser des empêchements de pa-

rente; en somme, il en est venu, en quelque sorte, à instituer un nouveau sacrement. Et alors, satisfait de son œuvre, il a déclaré par la bouche du ministre, que désormais le mariage du Christ serait nul devant la loi, et que le mariage révolutionnaire serait seul valide. En d'autres termes, il a déclaré que le mariage institué par l'autorité du ministre annulerait en cas de conflit celui que Jésus-Christ a institué en vertu de son autorité divine. Voilà la vérité sans déguisement. Tels sont l'esprit et la lettre de la loi que vous pouvez lire quand il vous plaira.

— Ne serait-il pas possible de deviner la fin que s'est proposée la révolution, en inventant, dans ces derniers temps, la nouveauté du mariage civil ?

— Cela est non-seulement possible, mais même très facile. La révolution est athée. Elle veut soustraire l'homme à toute influence religieuse, et pour cela, elle s'efforce de le placer en dehors de tout contact avec la Religion. N'osant pas s'avancer jusqu'à dire : « Faisons que tous les actes de la vie soient athées : » elle a dit, en déguisant sa pensée : « Faisons que tous les actes de la vie soient civils ». Et elle sait d'avance que le résultat sera le même, car ce qui est purement civil, c'est ce qui est civil sans mélange de Religion, c'est-à-dire ce qui est athée. De là, la ten-

dance de la révolution à faire toutes choses d'une façon purement civile. C'est sur ce point que j'appelle particulièrement votre attention.

Remarquez-le bien; elle se déclare pour l'enseignement civil, c'est-à-dire pour l'enseignement sans mélange de Religion positive. Elle veut que la bienfaisance soit civile, c'est-à-dire que le pauvre soit consolé et soulagé en dehors de la Religion.

Actuellement, elle fait le mariage civil, et veut que le mariage institué par Dieu ne soit pas légitime, mais qu'il n'y ait de légitime que celui qui est célébré par le juge municipal.

La naissance sera pareillement civile, dès le moment où il n'en sera pas fait mention sur le registre paroissial des baptêmes, mais seulement sur le registre de l'alcade. On aura soin que la mort soit civile, ou plutôt, les solidaires et d'autres que je connais obligeront leurs adeptes à promettre, pendant leur vie, qu'ils refuseront, à leur dernière heure, les consolations de la Religion. Horrible compromis! En beaucoup d'endroits, on a fait aussi l'enterrement civil, en écartant à force de difficultés et de vexations, le signe de la Croix qui le précédait et le prêtre de Dieu qui raccompagnait en récitant les prières de la Liturgie. Le lieu même de notre sépulture sera civil, afin que la haine révolutionnaire ne laisse même pas en

paix nos cendres catholiques. En effet, il y a le projet de faire des cimetières civils, où la dépouille mortelle du fidèle chrétien reposera près de celle du libre-penseur, sans une croix qui la surmonte, sans une bénédiction de l'Eglise qui la consacre, sans aucune intervention officielle et publique de Dieu. Tout ce chemin n'a pas encore été parcouru, mais on est en train de le faire. Je le répète; la tendance, le programme révolutionnaire veulent rendre l'homme athée dans sa vie officielle, afin qu'il le soit ensuite dans sa vie privée ; de faire des lois athées, pour en venir à rendre les mœurs athées. La loi actuelle du mariage civil obéit à ce funeste mot d'ordre que l'impiété a donné aux gouvernements, et auquel les gouvernements obéissent avec un aveuglement si déplorable. La loi du mariage civil prouve également que la famille est athée, comme la loi de la liberté des cultes prouve que l'État est légalement athée. Il n'y a point là d'exagération, mais l'expression de l'exacte vérité. Quiconque ne le voit pas, ou est aveugle ou a la vue très faible.

Et si cette tendance de sécularisation obtenait les résultats que désire la révolution (qui n'a pas lieu d'être satisfaite sur ce point), les conséquences en seraient plus désastreuses en ce qui touche au mariage civil qu'en aucune autre des nombreuses institutions qui se prétendent pareillement

athées. On est épouvanté en considérant ce que deviendraient bientôt la famille et le monde, si le mariage civil venait à prévaloir au détriment du mariage religieux. Nous verrions bientôt revivre les plus mauvais temps du paganisme.

Notez que le mariage est la source d'où sortent pures ou corrompues les générations humaines. Corrompre le mariage est donc empoisonner la racine, troubler la source, appliquer la hache au tronc vital, employer le marteau démolisseur contre la base même de l'édifice social. Deux choses auront principalement à souffrir le jour où se généraliserait la pratique du mariage purement civil : l'honneur de la femme et l'honnêteté des mœurs publiques. Voyons cela.

La première victime de la sécularisation du mariage, ou du mariage civil, sera indubitablement la femme. A-t-on jamais pensé à l'auréole de respect dont l'Église entoure l'épouse, lorsqu'elle la remet à l'époux au pied des autels ? Consacrée, en quelque sorte, par les prières du prêtre, bénie d'une bénédiction spéciale, après avoir fait l'humble confession de ses fautes et reçu le plus auguste des sacrements, l'adorable Eucharistie, l'épouse ne se donne pas à l'homme, mais elle est donnée par Dieu, comme une chose qui lui appartient, comme un objet sacré qu'il doit considérer avec un religieux respect. En lisant les paroles que

l'Église place sur les lèvres de son ministre dans cet acte, on voit bien l'enseignement qui en ressort et les motifs qui Font fait accompagner de si sévères admonitions. Pour un homme et une femme qui ont de la foi et de la piété, en dehors de l'efficacité surnaturelle du sacrement, il est aisé de comprendre ce que doivent dire à leur cœur dans ces instants solennels la vue de Jésus- Crucifié (du crucifix), l'image de la très sainte et très-pure Vierge Marie, les paroles liturgiques de l'Église, la sombre et religieuse majesté du sanctuaire où ils sont agenouillés. Mais, même pour l'homme frivole et dissipé, je crois que la célébration de son mariage au pied des autels doit incontestablement se présenter à lui revêtu d'un tout autre caractère, et exciter en lui des idées d'un genre fort différent de celles que peut donner le cabinet, ou le bureau meublé, où le juge municipal exécute sa grotesque cérémonie. Et qu'on ne m'accuse pas de m'en, tenir à des questions d'ordre purement extérieur. Elles ne laissent pas pour cela d'exercer une influence incalculable sur le cœur humain qui reçoit une si grande puissance de tout ce qui est extérieur.

La déconsidération du mariage est donc inévitable, et là où le mariage a perdu son prestige, la dignité de la femme n'existe plus. Meuble d'agrément pour les uns, ornement pour les au-

très, base d'un bon séjour pour beaucoup, élément utile pour le plus grand nombre, elle ne sera pour aucun l'a compagne aimable de la vie, mais elle sera presque toujours l'esclave du caprice ou du sordide intérêt. Ah! la tendance sociale sur ce point est désolante, horrible !

Et cette tendance ne s'accroît-elle pas à mesure que la religion est privée de l'intervention légale nécessaire, qu'elle exerçait jusque-là sur le mariage ? Gouvernements aveugles ! Vous n'avez écouté que les conseils de votre haine contre l'Église! Vous n'avez eu d'autre objectif que la pensée mesquine et misérable de causer un ennui de plus au clergé ! les païens vous auraient mieux conseillé. Us vous auraient dit que, dans la république romaine, ce n'était pas un prêteur, mais un pontife qui mariait; que le mariage se célébrait, non à la cour, mais dans le temple.

Ils comprenaient les législateurs, moins éclairés cependant que l'institution du mariage, comme la plus exposée aux assauts de toutes les passions et de tous les caprices, devait, plus que tout autre être inviolable et jouir du prestige des choses sacrées. Le mariage civil est une invention française du siècle dernier. Ce n'est qu'au bout de six mille ans que le monde a compris que l'homme et la femme pouvaient s'unir d'une façon légitime et stable sans l'intervention de la divinité.

Mal Soc. — I — i>.

Mais, aussi déplorable que soient les résultats dont il a été parlé, le pire de tout, c'est que cette nouveauté en vient à se réclamer de l'honnêteté publique. Qu'on dise ce que Ton voudra, les lois civiles ont peu d'actions morales sur les citoyens; la baguette de l'alcade o.j I'épée du gendarme pourra faire qu'on respecte ces lois; mais là où on ne recourra pas à ces moyens physiques, l'action de la loi sera à peu près nulle. Eh bien! faire du mariage l'objet d'une loi exclusivement civile, c'est faire courir à cette institution le périlleux hasard de toutes les lois civiles. C'est fournir au peuple l'occasion de tenir, avec sa logique habituelle, le langage suivant : « Avec la permission de l'autorité civile, je puis prendre une femme; dont je le puis également sans la permission de cette même autorité; et, à la fin, ce ne sera pas le seul point sur lequel je me séparerai d'elle. Surtout étant donné qu'il ne me sera infligé aucune amende de ce chef ». Et voilà à l'aide de quel raisonnement simple et facile le concubinage pourra être justifié. Maintenant, on dit : Dieu mêle défend »'; et cette parole a sur tous les coeurs une influence quelconque; il en est même beaucoup sur qui cette influence est considérable. Désormais on dira : « cela m'est défendu par l'alcade, et l'on sait déjà l'influence dont jouit une telle autorité, dans tous les pays du monde et sur-

tout en Espagne. Et qu'on ne dise pas que la loi civile inflige également une peine à ceux qui la violent, et prive des droits civils les enfants issus d'une union illégale. Non, cette considération n'arrêtera jamais le cri de la passion honteuse de la luxure; le sort des enfants à naître, importera peu en ce moment à ceux qui sont incapables d'éprouver un sentiment de tendresse à leur endroit. Ne reste-t-il pas la ressource suprême d'une légitimation postérieure à la naissance de ces enfants? Il n'y a plus que cette extrémité; mais le gouvernement, en rabaissant au niveau des lois humaines, la loi toujours divine du mariage, ne pourra jamais l'établir dans des conditions qui lui donnent droit au respect. Le gouvernement, en soustrayant ce point à l'influence religieuse, a cru faire une loi sur le mariage, lorsqu'en réalité, il n'a fait, qu'on me pardonne l'expression, qu'un règlement de police relatif à la procréation. Ces expressions sont dures, mais exactes.

Heureusement le bon sens populaire sera plus sage que les systèmes des politiciens, et il sera plus puissant que leurs déplorables préoccupations de parti. Il se trouvera quelques hommes qui, pour affecter une jactance insensée d'athéisme, se contenteront de la cérémonie civile, et qui garderont chez eux une concubine sans éprouver de grands scrupules. Mais l'immense majorité continuera à

demander à l'Église catholique la consécration des engagements matrimoniaux. Telle est, ami lecteur, mon opinion; et je laisse au temps le soin de me donner raison.

— C'est fort bien ; mais laissons de côté ces considérations philosophiques, et envisageons la question sous son aspect le plus simple et le plus naturel. La loi oblige, et je dois m'y soumettre, sous peine de voir mes enfants ne pas porter mon nom devant elle; et ne pas profiter de l'héritage que j'ai à leur léguer. Si je ne me marie pas civilement, l'État ne reconnaît pas pour légitimes les enfants qui naîtront de mon mariage bien que ce mariage ait reçu la bénédiction du prêtre. Ditesmoi donc, quelle conduite dois-je tenir ici, en présence de la loi athée d'un côté, et de ma conscience catholique de l'autre?

— Écoutez-moi, peuple mon ami, et pour l'amour que je vous porte, gravez en caractères indélébiles dans votre mémoire et dans celles de vos enfants les prescriptions suivantes : je suppose que vous êtes catholique entièrement, et non pas seulement à moitié. Eh bien! dans ce cas, pour vous, le sacrement que vous recevez à la paroisse doit

tenir lieu de tout; pour vous, la cérémonie du juge de paix, doit être regardée comme nulle. Vous devez donc vous marier deux fois (i); une fois devant le curé, et ce mariage est véritable ; une autre fois devant le juge, et ce mariage est une plaisanterie. En vous mariant d'abord devant le curé; vous donnerez à entendre que, pour vous, la bénédiction de l'Église est seule sérieuse et que la bénédiction du juge de paix est une insanité.

Mais écoutez-moi encore. Si je devais me marier, voyez comment je me comporterais. Je me marierais d'abord selon toutes les formalités religieuses devant le curé de ma paroisse, et avec cette bénédiction je conduirais tranquillement dans ma maison la femme que le Christ vient de me donner pour épouse. Je laisserais passer quelques jours pendant lesquels je me regarderais et agirais comme un homme réellement marié. Après cela, je commencerais mes premières démarches devant le juge civil, et je recevrais ainsi la fausse bénédiction de la loi, lorsque tout le monde, ma femme et mes voisins, mes amis et mes parents, se

i. Qu'on se rappelle la date de la composition de ce travail 1870. Aujourd'hui la loi civiL a varié sur ce point. Ce serait le cas de citer ici en note les articles de la loi française touchant le mariage civil ; lois mauvaises, mais qu'on ne pourrait violer impunément.

seraient convaincus que je me regarde comme véritablement marié sans cette fausse bénédiction, et que, sans elle, j'ai vécu saintement et honnêtement dans le mariage catholique.

Ainsi ferais-je, et ainsi devraient faire les catholiques d'Espagne pour rendre un témoignage éloquent a leurs croyances sur ce point particulier. Et remarquez, ami lecteur, que le gouvernement ne vous demandera jamais compte du nombre plus ou moins considérable de jours que vous aurez vécu dans le mariage sans sa fausse bénédiction. Mais Dieu vous jugera comme fornicateur et concubinaire, si vous avez osé vivre maritalement une heure seulement sans la bénédiction de l'Église.

J'ai lu sur ce sujet, il y a peu de temps, dans un certain journal, une lettre où l'on traçait aux catholiques, de la façon la plus claire et manifestement la plus enjouée, la ligne de conduite qu'ils devaient tenir. Je vais vous en citer ici un extrait qui convient fort bien à notre sujet' (Comme un coup de pierre dans l'œil d'un apothicaire). Il dit donc : « Si j'avais voulu me marier pour le moment je n'éprouve pas le désir de me charger d'une si lourde croix », j'échapperai en catholique, à l'oppression de la loi et du gouvernement, dont je me rirais à sa barbe. Écoutez plutôt, et ne perdez pas une syllable de tout ce que je vais vous

dire pour le soulagement de votre conscience. Prenez l'épouse honnête que votre cœur a choisie et que le ciel vous a accordée. Prenez-là et présentez-vous avec elle devant l'autel, et après l'accomplissement des formalités requises, recevez tous les deux, de votre curé, la bénédiction de Dieu, -la seule qui consacre et sanctifie votre union. Célébrez votre noce; recevez les félicitations et les vœux, recevez les cadeaux et régalez vos convives, et demeurez tranquilles, sans remords et sans crainte, sans vous laisser troubler en rien dans vos songes par le fantôme du mariage civil ou du mariage vil. comme l'appelle, ditesvous, votre fiancée. Et si vos ressources vous le permettent, entreprenez votre voyage de noce, qui n'offense nullement le Seigneur.

Présentez-vous comme mariés à la face de tout le monde ; envoyez vos lettres de part pour annoncer votre mariage, faites vos réceptions et tout ce qui est d'usage en pareille circonstance ; faites en sorte, enfin, que tous vos amis, vos voisins, vos parents comprennent qu'avec la seule bénédiction de l'Église, vous êtes aussi tranquilles et satisfaits que s'il n'existait point de mariage civil. Ensuite, au bout de quelques jours, lorsqu'auront cessé les visites et les félicitations, et que vous serez rentrés dans le calme, remplissez tranquillement les formalités requises devant le juge civil.

Ce mariage civil serait une simple plaisanterie, et le premier sera tenu seul pour sérieux et vrai, et en retardant l'accomplissement de ces formalités, vous ferez comprendre le peu de cas que vous en faites et leur inutilité pour la réalisation de vos espérances. Et voilà comment, sans manquer à la loi, vous la raillerez de la manière la plus catholique qui se puisse imaginer.

Ce n'est pas tout encore. Si l'autorité le permettait, comme elle devrait le faire pour être logique, vous pourriez vous marier civilement par procuration, en envoyant devant le juge de paix votre laquais et votre servante, qui vous représenteraient et, en votre nom, recevraient la bénédiction civile,en leur recommandant très fortementde retenir leur éclat de rire, pendant l'auguste cérémonie. Mais cela n'étant pas possible, puisque la loi exige la présence personnelle de l'un des contractants, recourez à un autre moyen. S'il en coûte trop à votre jeune épouse de se présenter seule devant le juge, qui pourrait bien être un mari divorcé, ou un célibataire inconvenant, ou encore un jeune imberbe sans retenue, qui avec sa bénédiction et une déclaration d'amour lui ferait monter la rougeur au front, ou si vous craignez qu'en voyant aller devant le juge, vos voisins ne soupçonnant que vous n'y alliez tous les deux pour adresser une^demande en séparation de bien ou

pour vous plaindre de mauvais traitements réciproques, laissez cette pauvre jeune épouse à la maison, ou envoyez-la pendant quelques heures auprès de sa mère ; qu'elle donne une procuration en forme à quelque femme du quartier avec laquelle vous paraîtrez devant le juge et qui prononcera le bizarre consentement que ne réclament ni votre cœur ni votre conscience. Si cet expédient a la chance de réussir, je ne doute pas que la portière elle-même et la servante du juge, moyennant quelque modique gratification, ne consente volontiers à laisser un moment l'office, pour figurer avec vous à cette comédie.

Ainsi vous donnez à la loi ce qu'elle exige de vous, comme catholique, et en retour, elle vous donne comme citoyen, tout ce qu'elle peut vous donner, c'est-à-dire le droit civil de donner votre nom à vos enfants. Ne vous hâtez même pas de remplir ces formalités. La loi ne peut pas vous causer le moindre préjudice jusqu'à ce que vous approcherez du temps où vous devrez goûter les joies de la paternité.

Remarquez encore que, si vous vous en teniez au faux mariage civil, et que vous n'eussiez pas recours au prêtre, vous obtiendriez les résultats suivants :

i° Devant Dieu, vous seriez malheureux concubinaire, et votre femme une concubine déshonorée, et rien de plus.

2° Vos enfants seraient inscrits comme illégitimes sur le registre de la paroisse, et considérés toujours comme tels devant l'Église.

3° Ni vous ni votre fausse épouse ne pourriez être admis à la réception des sacrements; et l'Eglise ne pourrait pas vous porter ses consolations à l'heure de votre mort.

4° Aucun prêtre, aucune autorité ne pourrait vous donner la sépulture ecclésiastique, à moins qu'au préalable, vous eussiez manifesté un repentir formel et ne vous fussiez soumis à ce qu'exige l'Église en pareil cas.

5° On ne pourrait ni .célébrer vos funérailles, ni réciter les prières prescrites par la liturgie catholique.

En résumé, vous seriez aux yeux de l'Église, comme des renégats du catholicisme, et Ton vous traiterait en conséquence, pendant votre vie et à votre mort.

Je puis ajouter ici un document officiel, qui donnera une nouvelle force à mes observations. C'est une consultation adressée par quelques prélats espagnols à la Pénitencerie romaine sur dif-

LE MARIAGE CIVlL

férents points relatifs au mariage civil, accompagnée des réponses de la même Congrégation. On sait que les déclarations de la Pénitencerie font autorité dans l'Église catholique, d'autant qu'elle a reçu du Souverain-Pontife une délégation formelle à cet effet.

Voici ces questions et ces réponses :

Doutes proposes à la Sacrée Pénitencerie touchant Je mariage civil, par les évêques de la Seo d'Urgel et de Tort osa.

« Est-il permis aux juges et aux secrétaires municipaux d'intervenir dans la célébration des mariages civils, en raison de leur charge, de procéder à l'accomplissement des formalités préparatoires, d'exiger le consentement oral des contractants, de prononcer la formule de leur union lé gale et perpétuelle, de confirmer l'acte et d'en donner une copie certifiée conforme, surtout lorsque malgré tout cela, le mariage n'a pas été célébré devant l'Église, ou qu'on sait qu'il ne doit pas s'y célébrer, ou du moins qu'on le soupçonne raisonnablement?

<r L'autorité civile sanctionne ou reproduit en vertu d'un droit propre quelqu'un des empêchements dirimants établis par l'Église ; elle n'exige pas cependant qu'on en obtienne la dispense canonique, loin de là, elle ne s'en occupe même pas, ou bien elle s'attribue à elle-même la faculté d'en

dispenser. Sera-t-il permis à ceux qui se trouvent liés par ces empêchements d'en solliciter la dispense du gouvernement pour obéir à la loi civile et n'être pas privés des droits qu'elle accorde sans omettre pour cela l'obtention de la dispense canonique, ou encourront-ils des peines ecclésiastiques ? Seront-ils soupçonnés par exemple d'empiéter sur les droits de l'Église ?

Conviendrait-il d'ordonner aux pasteurs, de s'abstenir sans la permission de l'Évêque, d'unir par un mariage ecclésiastique ceux qui, après avoir contracté le mariage civil, se sont enfin décidés, en consultant leur propre conscience, à recourir au mariage religieux ?

Il était d'usage d'omettre, sur les registres de baptême des enfants illégitimes, les noms des parents. Le mariage civil étant un concubinage funeste, les enfants qui naissent de ce mariage sont illégitimes aux yeux de l'Église, bien que la loi civile les tienne pour légitimes. Convient-il néanmoins d'omettre les noms des parents sur les registres de baptême des enfants nés d'un mariage civil, surtout si l'on considère que ces noms sont déjà inscrits sur le registre civil, et que l'omission de ces noms sur le registre paroissial entraînerait un déshonneur; ce livre paroissial deviendrait un registre criminel, où il serait fait mention de l'état de péché des parents, et des

empêchements qui, existant entre eux, s'opposent à la célébration de leur mariage religieux?

Ceux qui ont contracté un mariage civil ne sont ni époux, ni mari, ni femme, mais seulement des concubinaires et souvent des incestueux. Malgré cela, sera-t-il permis aux notaires et autres fonctionnaires publics de les nommer et de les désigner comme vrais et légitimes, époux, mari, épouse et fils dans les documents et écritures où ils interviennent; d'autoriser les contrats passés pour ces personnes pour exercer les droits que les lois accordent aux époux légitimes • de paraître en justice pour réclamer et défendre ces môme droits ?

La réponse de Rome porte :

La sacrée Pénitencerie, après avoir examiné attentivement les questions proposées, les a résolues de la manière suivante :

i° On peut permettre toujours aux dits juges et secrétaires municipaux d'intervenir dans les actes susdits, à la condition qu'ils entendent faire autre chose que vérifier une cérémonie purement civile, et qu'ils n'entreprennent rien, ni ne conseillent rien de contraire à la sainteté du mariage et à la nécessité de le contracter devant l'Église, se rappelant les très saintes lois de notre religion et les lettres de Benoît XIV : « Rcddite surit nobis » et, qu'ils avertissent pru-

demment les contractants, d'éviter tout sujet de scandale. Quant au mariage civil de ceux qui manifestent l'intention de ne pas le célébrer devant l'Église (en règle générale le mariage religieux devra toujours précéder le mariage civil), en demeurant dans l'état de concubinage, sans prétexte du contrat civil, les juges et secrétaires des municipaux devront se conformer aux règles tracées par les auteurs approuvés par le Saint- Siège et en particulier par S. Liguori. Lib. IL tractât. 3, cap. 2, dub. 5, art. 3.

2° A la seconde question, la S. Pénitencerie répond affirmativement, à la condition qu'en sollicitant cette dispense du gouvernement, les époux ne lui reconnaissent pas la faculté ou le droit d'établir ou d'en dispenser des empêchements dirimants pour le mariage ; mais qu'ils le vérifient pour lever un obstacle ou une formalité injuste.

30 La solution de ce cas est abandonnée à la prudence des Évêques, qui doivent veiller à ce que ceux qui sollicitent le mariage, vivent séparés de la meilleure façon possible.

40 II n'y a aucun inconvénient à ce que les noms des parents soient inscrits sur les livres de baptême, où il sera toujours fait mention de leur union purement civile.

5° On ne molestera point les dits fonction-

naires et notaires pour leur façon d'agir dans le cas présent.

Donné à la sacrée Pénitencerie, à Rome, le 2 septembre 1870. A. Pellezzini, S. P. Regens, L. Canonicus Peirans, — S. P. Leridan.

La première réponse dit que les juges et secrétaires catholiques peuvent intervenir dans les actes du faux mariage, « toujours en entendant qu'ils vérifient une solennité purement civile, et qu'ils n'entreprennent ni ne conseillent rien contre la sainteté du mariage et la nécessité de le contracter devant l'Eglise ». Elle ajoute qu'ils doivent avertir les contractants et les engager à agir de la sorte. C'està-dire que les juges et secrétaires doivent tenir aux époux à peu près le langage suivant: « Voyez, mes amis, nous ne marions, *ni ne bénissons, ni ne faisons rien de semblable. Par la présente cérémonie vous n'avez fait que vous soumettre à une formalité que la loi vous impose et nous impose. Vous n'êtes pas mariés, si vous n'allez pas à la paroisse. Et ce recours à la paroisse n'est pas une chose libre, comme le prétend le gouvernement, mais une chose nécessaire, ainsi que l'a décidé l'Église. » En d'autres termes, par cette harangue, le juge municipal doit déclarer nul et sans valeur tout ce que lui et son secrétaire ont fait pour marier leurs clients. Et s'ils ne le font pas?

Ah ! alors, que tout le monde l'entende bien : l'Église a déclaré illicite cette intervention des juges et des secrétaires, puisqu'elle permet seulement aux conditions susdites. N'y aurait-il pas alors une certaine analogie entre ces juges et ces secrétaires et celui qui tient l'échelon pour la perpétration d'un rapt, ou celui qui offre sa médiation pour un adultère ? Dieu ne les jugera-t-il pas comme des complices coopérant à la fornication d'autrui?

Que ces fonctionnaires réfléchissent; et s'ils sont catholiques, qu'ils sachent à quoi s'en tenir rigoureusement, après cette solennelle décision.

Par la seconde réponse, il est accordé aux fidèles la faculté de demander au gouvernement dispense des empêchements, à la condition qu'ils la demanderont toujours également à 1 Église, et qu'en s'adressant au Gouvernement ils n'aient d'autre but que d'écarter un obstacle ou une formalité injuste ». Injuste : Avez-vous entendu, lecteur? C'est-à-dire que le contractant rachètera son droit d'une vexation injuste; il né demandera pas une dispense que le Gouvernement ne peut pas accorder, mais il obtiendra de son oppresseur le droit d'agir légalement conformément à son droit.

La troisième réponse, constate le droit des évêques pour résoudre selon leur critère pastoral, ce qui convient le mieux aux intéressés, mais

elle déclare expressément que l'homme et la femme ne peuvent vivre ensemble comme vraiment mariés, qu'après avoir reçu la bénédiction nuptiale du curé, et qu'avant la réception de cette bénédiction, ils doivent vivre séparés, en dépit du mariage civil. Veut- on une déclaration plus authentique de la nullité de ce dernier ? La quatrième réponse permet d'inscrire sur les registres les enfants nés d'un mariage civil avec les noms des parents, en ne mentionnant pas ces derniers comme inconnus. La raison en est claire. Pour les enfonts illégitimes on met cette mention : nés de parents inconnus, non pas pour faire injure aux parents, mais, au contraire pour sauvegarder leur bonne réputation. Pour les parents mariés civilement, cette considération cesse d'exister, puisqu'eux-mêmes déclarent ouvertement leur paternité, couverts qu'ils sont par cette loi absurde qui a autorisé leur union.

Ces enfants peuvent donc être inscrits sous le nom de leurs parents, la raison de charité qui obligeait à les omettre n'existant plus.

La cinquième réponse porte que les notaires et secrétaires n'ont pas à s'inquiéter si dans leurs écritures et sur leurs registres ils appellent légitimes les enfants nés de parents mariés civilement. La raison s'offre d'elle-même.

Aussi mauvaise que soit une loi. Ce qui lui est

Mal Soc. — I. — 16.

conforme est légal et légitime entre les hommes; d'où il résulte que souvent une action est en même temps légale et injuste; c'est delà que les anciens légistes ont tiré la distinction entre la justice et l'équité. Mais pour légitime que soit devant les hommes, une absurdité, le sera-t-elle devant Dieu ?

Voilà, simplement exposées les cinq réponses de la congrégation romaine. Elles viennent à point pour éclairer de plus en plus la conscience de ceux qui interviennent dans l'accomplissement des formalités du mariage civil et établissent les principes suivants de jurisprudence :

Le mariage appelé civil est une vaine formalité légale et non un vrai mariage.

Les juges et les secrétaires doivent en prévenir les époux, sous peine de péché, et d'une incontestable complicité s'ils ne le font pas.

Ceux qui sont unis civilement ne peuvent se regarder comme mariés ni vivre comme tels, avant d'avoir reçu la bénédiction nuptiale. Le gouvernement ne peut accorder de dispense, parce qu'il n'en a pas le droit; mais le catholique peut demander ces dispenses, comme demande la liberté, à prix d'argent, l'esclave à qui un injuste oppresseur l'a enlevée.

Les enfants nés d'un mariage civil ne doivent pas être inscrits sur le même registre, ni avec la

même formule que ceux nés d'un mariage catholique.

Un mot à la femme. Jeune fille catholique ! Ne donnez jamais votre main devant le juge de paix à celui qui ne vous aura pas auparavant donné la sienne à l'Église. Voici ce qui pourrait vous arriver : si votre (fiancé) n'est pas scrupuleux efi matière de conscience, comme il y en a beaucoup aujourd'hui après l'accomplissement de la fausse cérémonie civile, il pourrait refuser de se soumettre à la cérémonie religieuse à laquelle assurément vous ne pourriez le porter de force. Et nonobstant, la loi lui accorderait sur vous des droits dont votre conscience ne pourrait alors s'accommoder. Et la loi ne vous protégerait pas, infortunée ! parce qu'elle n'est pas pour les catholiques. La loi vous condamnerait à être la concubine déshonorée, et non l'épouse d'un homme qui se moque de votre honneur. Ne donnez donc jamais devant la loi la main à un homme qui ne vous aura pas donné la sienne auparavant devant Dieu.

Peuple catholique d'Espagne 1 l'épreuve à laquelle l'impiété soumet votre catholicisme est rude et dangereuse. Pour ce motif, le témoignage de votre foi catholique, apostolique et romaine trouvera là une occasion de briller plus que jamais. Vous avez donné, à comprendre,

d'une façon assez évidente, la peine que vous cause cette innovation, si on en juge par le nombre énorme des mariages que l'on a vu s'y soustraire en peu de temps. J'ai confiance, que grâce à votre constance et à la miséricorde de Dieu, cette calamité passera pour notre patrie, sans laisser ni trace, ni vestige dans vos mœurs chrétiennes.

Je crois, ami lecteur, que si Satan avait dû s'incarner d'une façon digne de sa perversité et de sa haine pour Dieu et pour le genre humain, i* se serait incarné dans un mauvais journal. En parcourant par l'imagination tout le mal que l'enfer a vomi sur la face de la terre depuis le péché d'Adam jusqu'aux blasphèmes du temps présent, je ne rencontre rien de si diaboliquement corrupteur qu'un journal impie. Ainsi doivent également l'avoir compris les ennemis de notre foi et de la félicité de l'homme, puisqu'ils se sont mis dès la première heure à inonder le monde de ce funeste poison. Ce genre abonde, et de même que ceux-là ne sont pas les seuls voleurs qui vont en prison, puisqu'il en est beaucoup qui s'en vont triomphants à travers les rues et les places publiques, ainsi n'est pas seulement votre ennemi, et l'ennemi de votre foi, le journal prohibé par l'Église, mais vous en tenez chrque jour un grand nombre entre vos mains, qui méritent votre exécration. Je vais donc vous parler des mauvais journaux en général.

Le journal se réduit à quatre pages environ de

papier, bien ou mal écrites, plus ou moins bien imprimées, qui pénètrent chaque matin au foyer, dans l'atelier ou dans le magasin de trois, quatre ou cinq mille fils du peuple. Le journal est donc un hôte que vous admettez tous les jours dans votre maison, pour vivre avec lui depuis le matin jusqu'au soir, et avec lequel votre femme, vos fils et vos subordonnés, conversent familièrement. C'est un inconnu auquel vous ouvrez chaque jour votre porte, afin que, une fois entré, il dit ce qu'il lui plaira, il enseigne ce qui convient ou ne convient pas, il instruise ou démoralise, sans que personne l'en empêche. Cet inconnu peut raconter aujourd'ui à votre fille une anecdote (scandaleuse) qui ravira à son cœur l'innocence, et lui fera monter au front la rougeur de la honte. Il peut apprendre à votre fils à mépriser Dieu, à ridiculiser le prêtre et à secouer le joug des saints devoirs de la famille. Il représentera parfois à votre subordonné, comme une chose nécessaire, l'émancipation de l'ouvrier et l'extermination des tyrans qui, comme vous, ont le tort impardonnable d'être plus riche, ou plus industrieux que lui. Il prêchera enfin, ce qui tournera à son profit en vers ou en prose, dans des articles légers ou graves, dans un conte, dans une histoire, et même dans les annonces, car le diable est si habile qu'il va jusqu'à savoir tirer partie de tout. Et vous

vous reposerez en paix, persuadé que vous avez procuré aux vôtres une éducation excellente, que l'on récite le Rosaire dans votre maison, que l'on va à la messe les jours d'obligation, et que l'on observe tous les préceptes du décalogue. Et vous ne soupçonnerez pas d'où vient à votre fils cette fièvre d'insubordination, ou ce langage inconvenant qui a choqué votre oreille, et à votre fille cette désinvolture et cette légèreté d'allures qui la rendent si différente de sa mère? Malepeste de ceux qui ont la vue courte ! Vous examinerez avec diligence quels sont les compagnons de jeux de votre enfant, ou bien la société que fréquente votre fille et vous ne prenez pas garde à ces quatre pages de papier qui s'introduisent cauteleusement sous votre porte, et peuvent être la véritable cause de tous vos chagrins 1 Un mauvais journal offre tous ces dangers : Mais comment, me direz-vous, un tel mal peut-il en venir à paraître insignifiant? C'est bien simple. Avez-vous entendu parler du proverbe qui dit que la goutte d'eau creuse la pierre ? Eh bien, le mauvais journal est aussi une goutte ; mais une goutte de poison corrosif, capable de faire une brèche dans les cœurs les mieux trempés, surtout s'ils ne sont pas prévenus contre lui ; c'est une goutte, mais une goutte qui tombe continuellement chaque jour, à chaque instant. Mesurez ses effets, sachant

que la constance dans le bien comme dans le mal opère toujours des prodiges. Et si le journal, pour mauvais qu'il soit, sait se présenter avec les attraits et les grâces d'une belle littérature, il est alors la goutte de venin sucrée qu'avaleront non seulement avec facilité, mais même avec délices, tous ceux qui dans le monde, ont l'habitude de ne se laisser guider par d'autre critère que celui du goût sensible, et ils sont innombrables!

On est saisi d'épouvante en pensant avec quelle légèreté s'ouvrent les portes d'une maison honnête à cet ennemi domestique, silencieux, auteur de la plupart des désastres moraux que nous déplorons dans la société et dans la famille. On est justement irrité par l'indifférence glaciale avec laquelle des pères trop faibles voient dans les mains de leurs enfants, ou dans l'atelier de leurs subordonnés, ces pages empoisonnées, dans lesquelles on enseigne le mépris de tout ce qui est respectable, depuis la suprême autorité de Dieu jusqu'à celle de ses plus humbles délégués sur la terre ! Et quelle que soit l'observation qui soit faite à ce sujet on répond avec la plus grande tranquillité, et parfois avec un bruyant éclat de rire : <r Oh I c'est un journal ! Qui va faire cas des journaux ? Ne soyez pas intolérant ! »

Vous êtes, ami lecteur, un de ces hommes à courte vue à qui j'ai entendu tenir ce langage.

Vous avez journellement ouvert la porte de votre maison à quelqu'une ou à quelques-unes de ces feuilles mensongères, propres à empoisonner le cœur de vos enfants, de ces enfants que vous auriez pourtant voulu conserver si purs et innocents. Et non seulement vous leur avez ouvert la porte, mais de plus, vous les avez payés pour qu'ils vinssent exercer parmi les vôtres, leur criminel office de corrupteurs. Malheureux !

<r Mais, m'objecterez-vous, en anathématisant les mauvais journaux, vous paraissez lancer votre excommunication majeure contre tous les journaux indistinctement. Cette espèce de productions abonde, avez-vous dit ; comment donc puis-je distinguer celui qui est bon de celui qui est mauvais ? A quel signe peut-on discerner ce genre de contrebande? Cette question ou ces questions, ami lecteur, arrivent fort à propos. Prenez un peu patience, et je vais vous dire à ce sujet, dans cet entretien, des choses curieuses. Vous y verrez une peinture exacte et caractéristique des mauvais journaux contre lesquels vous devez vous tenir en carde, comme contre le démon lui-même qui vous vient avec eux sous les dehors de ce papier.

Je viens de vous promettre quelques signes qui vous aideront à distinguer facilement les bons journaux des mauvais. C'est là une tâche importante et d'une nécessité urgente, au temps où nous vivons, mais en même temps, une tâche ennuyeuse jusqu'à un certain point, dégoûtante et pénible, selon le point de vue sous lequel on la considère. Je vois plus de quatre lecteurs, faire un geste négatif, assombrir leur front, et se plaindre qu'au journaliste (car je le sais bien qu'indigne), se constitue l'accusateur de quelques-uns de ses collègues, en les dénonçant à l'opinion publique comme suspects, et en excitant contre eux l'indignation des gens honnêtes.

L'inspectation est terrible, et, à elle seule, elle suffirait pour me faire déposer à l'instant la plume comme si elle brûlait mes doigts, si je n'étais très persuadé que la honteuse qualification de délateur ne m'atteint, ni directement, ni indirectement.

Elle ne m'atteint pas, puisque je ne désignerai pas les personnes, je ne nommerai même pas les journaux. Si, par malheur quelqu'un se trouve compris parmi ceux que je réprouverai comme

détestables, qu'il demeure constaté que ce n'est pas sur moi que doit en retomber la faute. Il dépend d'eux de ne pas tomber sous la censure de ceux qui, comme moi, réprouvent franchement ce qui mérite d'être réprouvé.

Les mauvais journaux se divisent en deux classes : ceux qui sont effrontément mauvais, et ceux qui le sont hypocritement. La première classe est peu nombreuse, et pour bien des motifs, elle est la moins redoutable. La seconde est nombreuse, et, à divers points de vue, est la plus funeste.

J'appelle journaux imprudemment mauvais ceux qui, ouvertement et sans déguisement, manifestent leur plan, leur intention de combattre la religion et la morale. Ces journaux d'ordinaire nient clairement l'existence de Dieu, s'attaquent au Christ et à l'Église ; en religion, ils sont habituellement athées ; en morale, sensualistes, en politique, démagogues; en économie, apôtres du socialisme. La haine de Dieu et de la société est ordinairement le mobile secret qui inspirent leurs articles, qui distille le poison ; l'obscénité et le scandale sont le plus souvent la pâture qu'ils servent à leurs lecteurs. On ne sait pas au juste s'ils corrompent les mœurs pour déroger les intelligences, ou au contraire, s'ils pervertissent les intelligences en vue de corrompre les mœurs : Ainsi voit-on marcher ensemble l'erreur et l'immoralité.

Cette catégorie n'inspire point de sympathie ; sa perversité inspire de la répugnance, même aux plus impies. Ceux qui entreprennent de combattre la Religion et la Morale avec de telles armes se montrent de vrais apprentis dans le métier; ordinairement ce sont de jeune hommes inexpérimentés, ou des vieillards que la fureur aveugle, au point de leur faire ignorer les notions les plus vulgaires de la stratégie. Ils ont coutume de paraître seulement aux époques des bouleversements publics; ils n'écrivent pas pour engager une discussion, pour fournir matière à une lecture calme et reposée, mais pour produire présentement une impression profonde, ou pour exhaler une colère longtemps comprimée. On les connaît même à leur titre, l'équivoque n'est pas possible. Leur existence est ordinairement courte, après avoir épuisé le dictionnaire des insultes et des imprudences honteuses, ils s'en vont comme les serpents, dans l'antre d'où ils sont sortis, sans laisser après eux aucun vestige de leur passage.

Qui n'a pas eu la douleur de rencontrer quelqu'un ou quelques-uns de ces journaux, dans ces dernières années ? Qui ne les a pas lus avec un véritable frémissement d'indignation, comme si le poison que distille leurs colonnes devait donner la mort par son seul contact ? Toutefois on voit circuler parmi nous de tels monstres de

perversité, qui s'introduisent de préférence dans l'atelier du pauvre, parce qu'ils savent qu'il y a là une victime moins en garde contre eux, et qu'ils remporteront par conséquent plus sûrement la victoire.

Déchirez, déchirez, fils du peuple, la page impie qui vous dit ce que jamais dans votre vie vous ne voudriez faire entendre à vos fils ou à votre femme ! Déchirez l'infâme papier qui s'efforce de vous rendre heureux en vous prêchant la haine comme l'unique sentiment digne de votre cœur ! J'ai promené mon regard avec horreur sur ces productions infernales, et je n'ai pas pu trouver d'autre parole pour résumer ces abominables doctrines que celle-ci : c'est la prédication de la haine. Abhorrer Dieu, parce qu'il met un frein à ma cruelle envie ; abhorrer l'Église, parce qu'elle me parle de Dieu; abhorrer l'autorité, parce qu'elle m'oblige à obéir à la loi; abhorrer les riches, parce que je n'ai pas su ou je n'ai pas pu me ranger parmi eux ; abhorrer en un mot tout ce qui surpasse d'une ligne l'humble niveau de mes sentiments abjects. Et tout cela, sous prétexte de dignité, d'émancipation sociale et de je ne sais combien d'autres choses ! Et par là, on prétend élever le peuple, l'éclairer, l'ennoblir, le délivrer, l'émanciper ! Faux apôtres ! Regardez votre œuvre ! Voyez les peuples modernes sans Dieu et sans loi, s'entre

déchirant eux-mêmes les entrailles, dans l'aveugle délire du désespoir provoqué par tant d'années de lectures subversives! Et le bélier qui a réussi à ébranler jusque dans ses fondements l'édifice du pouvoir, c'est, n'en doutez pas, en premier lieu, le journalisme.

Mais le journalisme impudent n'est pas le seul qui mérite d'être aussi justement flétri; en raison de son grand degré de perversité, le journalisme hypocrite encourt une réprobation encore plus grande.

Le journal mauvais par excellence est le journal hypocrite. Cette catégorie abonde ; signe évident que l'ennemi a connu depuis longtemps, que c'est là l'arme la plus puissante dont il puisse se servir contre la vérité. Le journal impie est rejeté avec dédain ou indignation par l'homme que les passions ou les erreurs n'ont pas encore entièrement corrompu; d'où il résulte qu'en règle générale, le journal ouvertement mauvais réussit à peine à porter atteinte à la morale et aux saines croyances.

Il n'en est pas ainsi du journal hypocrite. C'est un piège continuellement tendu contre les gens

de bien; ce sont des embûches perfides, cachées à l'ombre de phrases modérées, et qui sait? peutêtre même empreintes de dévotion et de componction. C'est une arme chargée avec une poudre sourde qui frappe et tue sans bruit, sans que la victime ait pu se mettre en garde ; et ce qui est pis encore, fréquemment, sans que la victime s'aperçoive du préjudice dont elle a souffert. L'effet du journal hypocrite est lent à la mode de certains poisons qui débilitent insensiblement, et donnent au préjudice qu'ils causent, toutes les apparences d'une infirmité naturelle. Le malheureux qui, de bonne foi, absorbe journellement la potion funeste que lui administre cauteleusement, de son bureau de rédaction, un ennemi sagace, sent s'affaiblir insensiblement ses croyances ; la ferveur des anciens jours lui paraît une exagération féminine ; les généreux élans de l'âme chrétienne lui semblent des traits de grossière intolérance. Le malheureux ne réussit pas à voir la main criminelle qui vient éteindre dans son cœur tout le feu des convictions qui sont le meilleur héritage des aïeux, afin de mettre à la place une certaine condescendance (ce mot est aujourd'hui fort à la mode), envers ou opinions, un certain juste milieu, comme un critère excellent dans toutes les polémiques; certains égards pour les droits de la libre-pensée, qui ne s'accordent pas

très bien avec la charité évangélique qui commande, il est vrai, d'aimer ses adversaires, mais aussi d'abhorrer cordialement leurs pernicieuses erreurs, de détester et de combattre ces erreurs sans trêve aucune.

La société actuelle empoisonnée par l'influence des journaux hypocrites, leur doit, amis lecteurs, sa décadence morale, son manque de convictions sincères, sa profonde indifférence pour tout ce qui n'est pas question d'intérêts matériels. Ah! Plût au ciel que tous les journaux hostiles à la vérité imprimassent chaque jour en tête de tous leurs numéros le mot satanique : « Guerre à Dieu ! » que quelques-uns seulement ont eu la loyauté de prononcer! Que d'esprits, aujourd'hui traîtreusement séduits, déchireraient avec horreur l'article impie qu'ils dévorent sans scrupule ! Pourquoi nos ennemis n'ont-ils pas pour le mal la loyauté que nous avons pour le bien.

Pourquoi ? — Voulez-vous le savoir, ami lecteur? — Je vous l'ai démontré clairement tout à l'heure: parce que le diable, qui est très actif, quoique très vieux, est meilleur stratégiste que cent et plus de Moltke.

— Je suis un homme de progrès, direz-vous, de progrès sur toute la ligne, et je ne m'en cache pas; et avec votre avertissement vous me placez dans une situation fort embarrassante. Si l'en-

nemi s'en va ainsi, se glissant partout avec cette activité et cette astuce, il en résultera que not s, les fils du peuple, devrons user toujours d'une grande circonspection, et ne pourrons jamais nous défendre d'un sentiment de légitime défiance, lorsqu'il s'agira de tendre la main à un journal qui ne portera pas l'estampille de l'autorité ecclésiastique. Les temps sont bien choisis pour la censure et le contrôle! Les journaux s'écrivent à la vapeur ; c'est à la vapeur qu'on me les vend, on me les donne sur les places publiques ou les promenades; je les lis de même à la vapeur, sans avoir le temps de prendre de sérieux renseignements. Et puis, si le poison y est si délayé, et y a un goût si suave, qui pourra bien s'en préserver, car je n'ai ni un palais très sensible, ni un odorat très fin ?

— Vous voulez décidément, lecteur naïf, quelques règles pratiques pour discerner, dans la mesure du possible, les ennemis des amis, dans ce champ de bataille de la presse quotidienne ? A la grâce de Dieu, je vais donc être franc, et comme dit la chanson : <r A qui Dieu se donne, que saint Pierre le bénisse ».

Mal Soc. — !. - 17

Qai est capable de faire la description du journal hypocrite? Qui pourra se rappeler, pour en présenter la liste, les mille et un masques, déguisements ou travestissements, que Ton emploie chaque jour pour séduire les imprudents et obtenir parmi eux un certain crédit d'honneur, une certaine réputation catholique, qui permette à ce journal de s'introduire comme un ami, là où précisément il désire exercer, sur une plus grande échelle, sa funeste influence ? Qui pourra énumérer les ferventes protestations de religion à toute épreuve, de soumission à l'Église, de respect à son chef, qui constituent parfois le masque de ses sinistres intentions ? Je vais vous décrire, lecteur très désireux d'être renseigné, deux types de cette famille infernale. Vous verrez réunis en eux les traits et signes distinctifs qui caractérisent tous les autres.

Comme dans toutes les branches de l'industrie humaine, il y a là une distinction à établir : il y a les journaux obscènes et les journaux habiles. Le journal hypocrite obscène se reconnaît à une lieue; à chaque pas qu'il fait, il soulève, par inadver-

tance, un coin quelconque de son masque et découvre ce qu'il en est au fond.

Le journal hypocrite habile est plus réservé ; rarement il se laisse surprendre; il faut prendre bien des précautions, l'observer longtemps et avec grande attention, en s'appliquant à l'étudier dans tous ses détails, pour parvenir à le connaître à travers son déguisement.

Voyez le journal hypocrite obscène ! Il annonce en tête de son numéro les Quarante-Heures, la cour de Marie, et les saints du Calendrier. Il a sa section d'annonces religieuses, et il insère fréquemment les descriptions des exercices du culte les plus extraordinaires. C'est là le vernis, le masque, la robe de moine qui le couvre. Voulezvous voir le visage véritable, et les petites cornes de Satan qui se cache sous le noir capuchon ? Lisez la petite gazette, les correspondances, les articles de fond, toujours à la recherche d'anecdotes capables de nuire à la réputation d'un ministre des autels, lisez ces éloges continuels pour toute disposition légale tendant a diminuer la légitime influence de l'Eglise sur la société; dans tout conflit entre l'Église et la Révolution, ce journal approuvera toujours la Révolution et blâmera les excès (c'est le mot qu'il emploie), de l'Église. Avocat infatigable du mariage civil, que l'Église a condamné; champion décidé de l'inique

désamortisation qui tend à avilir l'œuvre de Dieu ; ennemi furieux des Ordres religieux, qui sont la prunelle des veux du catholicisme, il n'y a pas de fausse nouvelle qu'il n'invente, de scandale qu'il ne publie, de calomnie qu'il n'accueille contre eux dans ses colonnes impudentes. Un de ces journaux diffama un jour dans une correspondance deux illustres communautés de Paris. Si ce qui était dit, dans cette page immonde, de femmes illustres et d'hommes distingués, avait été dit de la mère, de l'épouse, des filles du journaliste, celui-ci aurait déclaré un duel à mort à l'auteur d'une si grossière vilenie. Mais comme l'insulteur est un journaliste, et comme ceux qui sont outragés portent l'habit religieux, celui qui écrivit cette noire calomnie, parcourait tranquillement et sans vergogne les rues, comme le faisaient les autres hommes honnêtes. Au nom de la morale universelle ou révolutionnaire, au nom de la décence publique, au nom du droit de chacun à sa réputation, je le dis aujourd'hui à haute voix, pour que tous m'entendent et pour enlever l'illusion à beaucoup de lecteurs crédules, les Quarante- Heures, le saint du jour, la visite de la cour et les annonces religieuses d'un journal qui se conduit ainsi, ne sont qu'un masque honteux dissimulant mal la haine la plus féroce contre le catholicisme.

S'il en était autrement, qu'on me le dise franchement et loyalement, pourrait-on être catholique et épier, guetter, saisir à toute heure toutes les occasions de vilipender le catholicisme et de lui faire une guerre à mort? Peut-on être catholique et provoquer tout le jour à l'assaut de l'Église de Dieu ? Peut-on être catholique et vivre journellement à côté de ses ennemis dans cette lutte cruelle qu'elle soutient en ce moment d'un bout à l'autre de l'Europe ? Peut-on être catholique et tourner en ridicule la convocation du Saint- Concile avant sa réunion, se railler de sa suprême autorité, une fois qu'il est réuni, et déclarer une guerre sans merci à ses décisions, lorsqu'elles sont promulguées ? Peut-on être catholique dans ces conditions? La chose est possible; mais ce catholicisme n'est pas le nôtre, ce n'est pas celui du Pape, ce n'est pas celui de Jésus-Christ.

L'inhabileté de quelques-uns de nos confrères sur ce point particulier dépasse presque les limites du croyable. Dans la semaine sainte, pour se conformer au sentiment qui domine en ces jours de religion, ils entonnent des chants plaintifs sur la mort du Sauveur, et consacrent des articles lugubres à sa sainte Passion, dans ces mêmes colonnes où, quelques jours auparavant, ils ont outragé l'Église fondée au prix du sang très précieux répandu par ce même Sauveur dans cette même

Passion. Satan prépare ses armes à la vue d'une telle piété et d'une ferveur si extraordinaire. Je désire rappeler ici un souvenir qui convient à mon sujet comme un cierge à un autel. Lorsque Satan, dans les vies des Pères du désert, se transformait en austère solitaire, pour séduire ces insignes pénitents, il le faisait avec accompagnement de mille prodiges merveilleux ; il priait avec eux, et même parfois, il mêlait sa voix à leur mystique psalmodie. Mais rarement ces hommes de sainte mémoire se laissaient tromper. Ils prononçaient le nom de Jésus; et à cette puissante invocation, Satan perdait le calme, et s'en allait la queue entre les jambes, remplissant la solitude de ses terribles rugissements. Nous avons., nous catholiques de l'heure actuelle, nous avons une parole puissante pour arracher le masque de Satan, quand il se présente à nous sous le dehors du journaliste catholique. Jetons-lui à la face le mot pape. Cette sainte parole lui brûle la peau, comme l'eau bénite. Vous le verrez entrer en fureur, perdre à l'instant contenance, s'échapper en blasphèmes révolutionnaires. Vous avez alors atteint votre but; vous avez découvert, comme dit la chanson, « que sous la bure il y a le moine ». Vous avez déjoué le plan d'un hypocrite honteusement déguisé.

Voilà le journaliste qui se déguise avec habileté.

Je vous ai fait connaître les pièges et les coquineries du journaliste hypocritement mauvais; combien de fois aurez-vous eu l'occasion de voir en actes les observations que j'ai faites à ce sujet?

Ce n'est plus de lui que je vais parler maintenant.

Laissons en paix, après en avoir tracé un portrait convenable, les journaux hypocritement mauvais. Je veux m'occuper du journal hypocrite habile. Il est difficile d'en faire le portrait, bien qu'on lui applique cent fois l'appareil photographique. Il change si facilement et si fréquemment, il prend des attitudes si variées, qu'on ne sait par où le saisir. Il faut le prendre à l'improviste, et cela réussit très rarement, parce qu'il est habile. Aussi peut-on le reproduire difficilement d'une façon exacte ; il suffira de pouvoir saisir quelqu'un de ses traits les plus saillants, dont on se servira comme d'un signalement qui permettra de le reconnaître. — En premier lieu, le masque du journal hypocrite habile est ordinairement la modération. Voyez; il- est modéré, réservé et poli, jusque dans la défense de sa foi, que les ennemis attaquent avec frénésie et fureur. Dans

l'assaut d'une forteresse attaquée, il ne se placerait pas du côté des assiégeants; non, jamais; Use bornerait à recommander le calme, la modération et la réserve aux combattants. Chez les premiers, il ne blâmerait pas la cruauté de l'attaque; ne sont-ils pas dans le droit et la légalité ? Mais chez les assiégés, il taxera la vigueur de la défense d'exécrable folie. Peu de temps avant la dernière révolution, une revue voyait le jour en Espagne. Elle était magistralement pensée et magistralement écrite. Des aigles, au regard très sûr, virent en elle, à travers ses habiletés, la haine la plus profonde contre le catholicisme. Ils ne se trompèrent pas. Lorsque la Révolution éclata, les auteurs de ces articles prudents, furent ceux qui arrachèrent les premières larmes à l'Église d'Espagne. Ils étaient hypocrites habiles. En second lieu, le type que je signale à la honte et à la réprobation, a ordinairement une parole douce ou aigre, qui donne la clef de toutes ses opérations et le secret de tous ses exercices d'équilibre. Cette parole douce, aimable, accommodante, est la grande parole du jour, la grande parole du siècle, la parole qui résume to us le système philosophique de certaines gens. Cette parole n'est pas un nom, ni un verbe ; c'est une simple conjonction qu'aucun grammairien réactionnaire n'aurait cru devoir être appelée, avec le temps, à

jouer un rôle si important. Cette parole magique c'est le mais.

Un mais, servi à propos et avec habileté, est un admirable condiment avec lequel on se tire de toutes les difficultés et qui contente tout le monde. Avec lui, on peut non pas comme Janus, avoir seulement deux faces, mais en avoir cent; ce que la mythologie n'avait jamais imaginé. Avec un bon mais, on unit des choses en apparence perpétuellement irréconciliables, telles que l'esprit catholique et l'esprit révolutionnaire ; l'amour de l'Eglise et l'enthousiasme pour ses oppresseurs, etc. ! On peut dire comme on le faisait, il n'y a pas longtemps : le pape est dans son droit de convoquer le Concile, mais il ne connaît pas que les temps ne sont pas à cela. La conduite de Victor- Emmanuel est une indignité ; mais le non possumus du Pape est un entêtement. L'Église a été la grande civilisatrice du monde, mais ; dans le siècle actuel, elle ne devrait pas s'opposer au courant des idées. L'unité catholique est un grand bien, mais nous ne voulons pas pour cela l'intolérance. Qui n'a pas lu ces phrases ou d'autres semblables? qui'ne connaît un ou plusieurs de ces journaux sages, qui s'érigent en aimables entremetteurs entre l'Église et Satan, en faisant la leçon à l'une et à l'autre, et en se lamentant d'une façon mélodramatique de ce que, par suite du

mépris que l'on fait de leurs sages conseils, il en résulte un préjudice pour la foi, qu'ils défendraient indubitablement mieux que ceux-là même qui ont mission de la défendre ? Qu'est-ce qu'un catholicisme avec des mais, sinon un catholicisme mutilé ? Et qu'est-ce qu'un catholicisme mutilé, sinon un catholicisme faux ? Maudit mais, grand récéleur de trahisons et d'apostasies !

En troisième lieu, le journal hypocrite habile a coutume d'avoir grande horreur de s'appeler simplement catholique. Il ne lui importe pas qu'on l'appelle catholique; à la condition qu'on ajoute quelque qualificatif qui diminue ou tempère la force et la crudité de cette parole. Ainsi en vat-il avec ceux qui jamais ne se laissent appeler simplement catholiques, mais catholiques libéraux, catholiques éclairés? etc. Notez-le bien. lisse sont donc fixés dans cette singularité, qui n'en est pas moins un fait très important. Quelle peut être la cause de cette persistance opiniâtre à s'approprier un nom distinct de celui des autres catholiques? Comme je pourrais m'étendre sur cette particularité ! Qu'il demeure constant seulement qu'il n'y a qu'un catholicisme. Celui qui, en dehors de cette devise qui dit tout, veut se distinguer en religion, à la faveur d'un autre devise, se rendra nécessairement suspect à ses frères. Il donne le droit de douter s'il tient la même foi que tous les autres,

celui qui refuse de s'appeler simplement du même nom qu'eux.

C'est une grande désolation de voir souvent se présenter à nous, enveloppés dans ce groupe odieux, non seulement les hypocrites, mais encore leurs victimes ; non seulement les séducteurs, mais ceux qu'ils ont séduits.

En effet, il arrive fréquemment qu'avec la meilleure bonne foi, plusieurs dont il est impossible de suspecter la droiture des intentions, font cause commune avec les hypocrites habiles. Instruments inconscients d'une vaste conspiration antichrétienne, ils font preuve, à certains moments, d'un véritable amour pour la sainte cause que nous défendons, et ils se battent en braves pour elle. N'est-il pas, par là même, plus étonnant de les voir séparés en d'autres circonstances du courant vraiment catholique, et misérablement mêlés à la foule de ses ennemis? N'est-ce pas l'histoire de quelques hommes célèbres dont on ne sait pas, d'une façon précise, si les services qu'ils ont rendus à l'Église catholique l'emportent sur la joie qu'ils ont procurée à ses ennemis? La bonne foi pourra excuser leurs âmes devant le tribunal terrible de Dieu, mais elle n'aura pas été moins dangereuse pour les âmes de leurs proches que la fureur des ennemis les plus décriés. Gardez-vous des uns et des autres, ô mon peuple !

les traits que je vous ai cités vous aideront à ne pas tomber dans le piège. Souvenez-vous, à toute heure, pour votre profit et pour celui de vos fils, que le journal impie, qu'il appartienne au groupe des impudents, ou à celui des hypocrites habiles ou honteux, est toujours votre pire ennemi. C'est l'arme privilégiée de Satan dans le siècle présent; c'est le grand conducteur de toute l'électricité infernale qui agite le monde à l'heure présente. Que les journaux impies disparaissent, et le mal aura perdu en un instant, ses apôtres les plus intrépides; la société civile, ses plus puissants agitateurs, et la famille chrétienne, le bélier qui sans cesse la sape, et finira par la détruire. Tel est le motif pour lequel j'ai consacré les paragraphes qui précèdent à cette importante matière.

LES ÉCOLES LAÏQUES

Page 1