INTRODUCTION
Ce sujet, qui a toujours été très important, l'est aujourd'hui au plus haut degré. Aussi bien.» devons-nous le traiter avec l'ampleur et la réflexion que nous accordons, dans notre œuvre de propagande, aux sujets les plus transcendants et les plus délicats. Nos lecteurs ont déjà compris quelle est la matière qui va faire l'objet du présent opuscule. Nous avons l'intention de nous occuper des obligations rigoureuses du catholique, considéré comme chef de famille, envers cette famille, à la tête de laquelle l'a placé Dieu Notre- Seigneur. Obligations dont l'ensemble constitue un certain sacerdoce domestique, comme la famille chrétienne constitue en quelque sorte une église domestique, selon la parole même de l'apôtre saint Paul ; sacerdoce dont les fonctions sont exercées dans leur sphère respective par le père et la mère envers tous ceux qui sont réunis sous leur toit et placés sous leur juridic-
I lu LE MAL S:CI.\L
tion, mais spécialement sur leurs fils, qui sont la chair de leur propre chair et ie sang de leur sang ; sacerdoce dont l'institution est de droit naturel, et par conséquent de droit divin ; puisque Dieu et Dieu seul est l'auteur de toute paternité au ciel et sur la terre. En conséquence, tous les droits et tous les devoirs qui en découlent sont également divins, et ne sont point l'effet d'une pure convention humaine, d'une simple législation civile, ou d'une théorie philosophique variable et inconstante. Sacerdoce dont la responsabilité est immense, puisque, de son accomplissement parfait ou imparfait, dépend l'être physique et moral du fils, son sort temporel et éternel ; Tordre dans la famille et dans la société, et cela, non seulement dans une génération, mais dans une suite de générations embrassant parfois des siècles entiers.
Combien diffèrent de ces idées élevées celles que professent ou tout au moins que pratiquent sur ce sujet particulier la pluparl des hommes du jour ! On dirait, à voir le désordre de certaines maisons, désordre dû à l'incurie et aux mauvais exemples des parents, que rien n'est moins important que les enfants et les inférieurs, que rien ne mérite moins d'attention et de soins. On veille avec plus de diligence à la conservation d'un édifice matériel au moyen de réparations continuelles
qu'à celle des bonnes mœurs. Les arbres des champs et les animaux de la basse-cour paraissent à ce singulier catholique mériter plus de considération que les âmes de ses enfants et de ses serviteurs. Plût à Dieu que l'éducation de sa famille l'occupât aussi longtemps et lui fit faire d'aussi sérieuses réflexions que l'augmentation de ses bénéfices ou l'amélioration de ses produits industriels !
Mais ce n'est pas seulement au point de vue chrétien que cette situation d'\in grand nombre de familles est honteuse et lamentable. Elle l'est aussi sous le rapport de la convenance temporelle et terrestre. Si nous voulions chercher le secret des amertumes sans nombre qui affligent l'existence intime de beaucoup de maisons, nous le trouverions incontestablement dans cette coupable insouciance, qui semble plutôt une corruption calculée dans laquelle végète la famille. Dieu permet, pour le juste châtiment des pères, qu'ils ne veuillent pas l'être comme sa loi le prescrit ; que les fils, qui devraient être leur joie et leur félicité i soient leurs propres bourJeaux. C'est là un de ces énormes péchés qui entraînent avec eux, même en cette vie, le châtiment qu'ils ont mérité. Ici plus que partout ailleurs, se vérifie le proverbe qui dit que chacun récoltera ce qu'il aura semé. C'est là une sentence qui pourra paraître à quel-
ques-uns vulgaire et triviale, mais qui ne l'est assurément pas, puisqu'il existe tant et tant de malheureux pères et mères à qui elle semble absolument inconnue, ou qui, en pratique, l'oublient et la négligent complètement.
Mais là ne s'arrêtent pas ies funestes conséquences de la mauvaise éducation et du gouvernement défectueux de la famille. La société en général en supporte les conséquences déplorables. Les désastreuses révolutions qui agitent notre siècle, il nous est facile de le constater, n'ont pas besoin de chercher ailleurs leur origine et leur explication. Le moderne révolutionnaire, presque toujours (il y a des exceptions, mais elles sont rares), a commencé par devenir tel au milieu des caresses de ses parents. Avant que le club ou la loge l'eussent entièrement formé, le futur démagogue avait fait son premier apprentissage dans le mépris consenti de l'autorité paternelle, dans l'oubli complet de Dieu et de sa loi sainte, dans l'indépendance absolue de chacun érigée en règle unique dans certaines maisons organisées à la moderne. Ce qui sort, sous forme de loi, des Parlements révolutionnaires, a été premièrement comme couvé et préparé au foyer domestique de milliers et de milliers de citoyens, en apparence inoflensifs, qui, par leur déplorable conduite comme pères, étaient déjà libéraux et
révolutionnaires dans le gouvernement de leur intérieur, avant que toute la nation parût atteinte par la contagion et la pourriture de cette lèpre dégoûtante.
Nous allons voir tout cela et quelque chose de plus encore dans le présent opuscule.
S'il convient de donner le nom de sacerdoce catholique aux fondions des parents relativement à l'éducation de leurs enfants et de leurs inférieurs.
Il semblera hardi à quelques-uns que nous ayons donné ce nom de sacerdoce à l'ensemble des fonctions qui naissent du caractère moral de la paternité, tel que l'entend le christianisme. Il y a certainement de quoi se tenir en garde; car, en vérité, on a fait de nos jours un tel abus du mot sacerdoce, qu'il frise la profanation. Ceux qui ont déclaré le plus ouvertement la guerre à tout culte positif, et conséquemment à tout véritable caractère sacerdotal, ne cessent de se rendre journellement fatigants et ennuyeux en l'attribuant à une partie des fonctions humaines qui ne sont rien moins que sacrées ou sacerdotales. Passe encore que
l'on appelle la magistratare judiciaire, dûment exercée, un sacerdoce; parce qu'en saine philosophie, on ne peut ni proclamer le droit avec autorité, ni l'imposer comme obligatoire, ni appliquer une sanction pénale à ses violateurs, sans que celui qui exerce cet office se donne comme le délégué de Dieu, qui est la source unique du droit et l'unique juge des actions humaines. En effet, si ce n'est pas en vertu de cette formelle délégation : « Par moi régnent les rois et les législateurs portent des jugements justes », (Prov. VIII, 15), <r Par moi régnent les rois et les puissants décrètent selon la justice » (Prov. VIII, 16), avec quelle ombre de raison, un homme comme moi, ou la société, réunion d'hommes semblables à moi, qui n'ont sur moi que la supériorité du nombre, c'est-à-dire la force brutale, me disent-ils à moi leur égal, à moi, libéralement parlant, unique juge compétent de ma conduite, que ceci est bien et que cela est mal, me feront-ils une défense et m'infligeront-ils un châtiment ? Si les juges ne sont pas les délégués de Dieu et les représentants de sa loi éternelle et de sa juridiction imprescriptible sur la société, qui est à lui et qui doit lui être soumise comme l'individu, ils ne sont ni magistrats, ni prêtres de la loi; lisseront simplement des despotes revêtus de la toge, qui prononcent contre moi une sentence tyrannique,
se prévalant de leur force et de ma faiblesse, ou des assassins légaux, lorsque, par la main du bourreau, ils me font monter sur l'épouvantable échafaud. Passe encore que l'on accorde le nom et l'honneur du sacerdoce aux représentants légitimes de la justice. Mais pourquoi voit-on s'arroger fastueusement le sacerdoce de la science, cent et cent malheureux qui ne la connaissent et ne la cultivent que pour la fouler aux pieds et la faire servir de bélier contre la foi et la morale, et pour donner au monde, comme des oracles de science, les délires de leur raison et les caprices de leur orgueil? Dans quel but un journaliste d'une honorabilité douteuse nous étourdit-il et nous importune-t-il chaque matin et chaque soir avec le prétendu sacerdoce de la presse, de la presse qui (nous éprouvons de la peine à avoir la mission de le dire, car enfin tout indigne que nous sommes, nous sommes plus ou moins journaliste), montre fréquemment qu'elle n'a pas de mission sacerdotale ou divine, et qu'elle manque même de naturel, de pudeur, de conscience, de sens commun.
Le sacerdoce que nous attribuons à la paternité n'est pas de cette espèce, et n'a pas de fondement si chancelant. Il n'y a là ni exagération ni métaphore. Ce sacerdoce a son caractère propre, réel et pratique. Le père de famille et la mère aussi, dans un certain degré, exercent dans
la maison régulièrement organisée un sacerdoce véritable.
Dans le premier âge du monde, aux jours de la simple organisation patriarcale, qui forment comme l'enfance du monde, le père était prêtre dans toute l'étendue des attributions qui peuvent être désignées sous ce nom. Non seulement il instruisait ses fils et ceux qui dépendaient de lui, et il maintenait vivantes au foyer les augustes traditions de la révélation primitive, mais c'était lui qui bénissait les mariages, qui imposait aux nouveau-nés leur nom et le sceau de la circoncision, qui offrait à Dieu les sacrifices. Dans la Bible, comme dans les poètes antiques, nous trouvons la paternité investie de fonctions si saintes qu'elles durèrent chez le peuple Hébreu jusqu'à ce que la loi écrite fût donnée par Moïse sur le mont Sinaï, et chez les autres peuples, jusqu'à ce que la corruption complète des mœurs et l'oubli de la révélation naturelle les eût conduits à l'idolâtrie.
La loi donnée par Dieu à son peuple sur le Sinaï et confirmée sur ce point par l'enseignement évangélique chargea certaines personnes déterminées des fonctions les plus augustes du sacerdoce; dans la Loi ancienne, en désignant pour le culte divin la race d'Aaron et la tribu de Lévi; dans la Lo nouvelle, en créant une hiérarchie spéciale, qui,
perpétuée par le sacrement de l'Ordre, fût dans le peuple chrétien l'unique dispensatrice des mystères divins. Dès lors, comme il y eut un lieu spécialement destiné à être le temple, il y eut aussi un personnel expressément député pour exercer le sacerdoce ; et tout Heu ne fut plus apte à recevoir l'autel, ni tout chef de famille à servir à l'autel. L'antique simplicité des mœurs ayant disparu, l'organisation de la société s'étant complétée par le fait même de son développement extraordinaire, cette séparation d'attributions était indispensable; et le fait même de la trouver universellement établie, chez les Juifs comme chez les Gentils; dans les pays où règne la loi évangélique, comme dans les nations infidèles récemment découvertes par la géographie moderne, nous dit clairement qu'elle s'imposait par la force naturelle des choses et que cette institution répondait à une véritable nécessité. Et cela sans oublier les raisons spéciales d'ordre surnaturel qu'a eues Jésus-Christ d'instituer les degrés de la hiérarchie ecclésiastique dans le christianisme. Dès lors, par Ja création de cette nouvelle paternité d'ordre purement spirituel, et d'un caractère tout surnaturel, le père de famille fut déchargé des fonctions principales du sacerdoce, dont il avait été investi à l'origine; mais il n'en fut pas ainsi de toutes ces fonctions. Le père n'offrit plus les sacrifices, ne bénit plus les mariages, ne
pardonna plus les péchés. Sa maison ne fut plus un temple, et son foyer l'autel du culte et de l'expiation. Toutefois, Dieu ne voulut pas que le père fût privé de toutes ces sublimes prérogatives, et que son front fût dépouillé de ce caractère si respectable de délégué divin. Il se contenta de les restreindre et de les réduire à des proportions plus modestes, mais non moins sublimes et glorieuses à ses yeux. Il n'émancipa point de la juridiction pastorale domestique les âmes des enfants, en les plaçant sous la juridiction plus spéciale de ses ministres divinement élus, consacrés et assistés par lui dans cette charge. Il ne fit que lui adjoindre des auxiliaires et compléter par cette nouvelle paternité spirituelle ce que pouvait avoir d'incomplet et d'insuffisant la paternité naturelle dans l'ordre des intérêts les plus élevés de l'âme. On peut donc en toute vérité et rigueur d'expression, donner aux fonctions du père le nom de sacerdoce domestique.
Analogies entre le sacerdoce du foyer et le sacerdoce de l'autel.
Si quelqu'un persistait à mettre en doute la propriété du mot sacerdoce que j'applique au ministère moral de la paternité chrétienne, je me permettrais seulement de lui demander : De quoi est père le père de famille ? Il est clair que ce n'est pas seulement des corps ; car alors sa condition serait assez matérielle et grossière ; elle cesserait d'être humaine, mais uniquement bestiale. La paternité humaine a, il me semble, quelque chose de plus élevé et de plus respectable que celle du cheval, par exemple. Le père de famille est un homme, père d'autres hommes, c'est-à-dire père d'êtres composés d'un corps et d'une âme .Et comme l'âme est, dans ce composé, l'élément supérieur et qui constitue ce que les scolastiques appellent sa forme substantielle, il suit de là, en toute rigueur, que le père de famille doit être avant tout appelé le père des âmes. Il ne les crée pas, c'est vrai ; mais Dieu ne les crée et ne les unit aux corps que moyennant l'intervention du père. L'homme est donc père des âmes, et elles lui doivent également l'existence
terrestre pour laquelle Dieu les a créées, et qui est le fondement de la première condition de l'existence supérieure et éternelle à laquelle elles sont destinées. Il faut donc ajouter que le père de famille n'est pas seulement père des âmes, mais qu'il est père des âmes pour le ciel, plus que pour la terre, puisqu'elles n'ont été créées pour la terre que d'une manière transitoire, et pour le ciel d'une manière permanente et définitive.
Premier titre de la dignité du père et première note de son caractère sacerdotal ! Donner des âmes à Dieu pour sa gloire dans le temps et dans l'éternité ! Que cette très noble pensée relève et exalte le ministère de la propagation de l'espèce humaine ! Oh! homme! compare ces extrêmes! Ou tu es très vil, tu es comme un animal sans raison, si tu ne crois pas avoir dans l'état de mariage d'autre mission que celle d'engendrer de nouveaux êtres terrestres, sans relation aucune avec leur esprit, sans aucune destination pour l'éternité; ou tu es, au contraire, semblable à Dieu, depuis qu'il a daigné partager avec toi les fonctions de sa paternité universelle, en te donnant dans l'œuvre de la perpétuation du genre humain une participation si grande, si indispensable, si élevée. La conservation, disent les philosophes, est une création continuée. Ce que Dieu fit en créant Adam, tu le fais d'une certaine façon en conservant sa race.
Il créa, tu procrées ; c'est-à-dire tu crées pour lui ou à sa place, car telle est le double sens de la préposition placée devant le verbe créer ; tu crées comme agent et ministre de Dieu ; tu représentes, comme père, la divinité dans le plus sublime de ses attributs ; celui de communiquer l'être, de produire de nouvelles existences.
Et que procrées-tu, c'est-à-dire que crées-tu comme instrument de la divinité ? Ce ne sont pas précisément des corps périssables, des corps de boue ; il suffirait pour cela que tu fusses une brute, ou une plante dont la semence est confiée à la terre ; mais tu crées des âmes et des âmes immortelles, des âmes en qui se reflète l'image de Dieu, des âmes que tu crées, non pour toi, mais pour Dieu; car il t'ordonne de les créer comme une chose particulièrement à lui, et qui lui est destinée. Écoute une observation. Dans les corps, qui sont la partie qui t'appartient plus directement, Dieu te permet de graver en quelque sorte ton sceau. Ainsi se présente à nous la physionomie des parents dont les fils offrent en général une image au monde. Mais il n'en est pas ainsi des âmes. Les âmes ne reproduisent que l'image de Dieu; car bien que Dieu se serve de toi pour leur donner l'existence, il veut cependant qu'on sache qu'en cela plus qu'en toute autre chose, ta paternité est seulement un reflet de la Mal Soc. — II. — 9.
sienne, et en conséquence, ton autorité n est qu'une représentation et une délégation de celle de Dieu.
Je ne m'étonne plus que l'Eglise catholique, dans le catalogue de ses sacrements, ait placé l'Ordre près du Mariage. Ils ont entre eux une ressemblance plus grande que leur disparité apparente ne permet de le constater à première vue. L'Ordre sacré est un mariage du jeune lévite avec l'Église, et le résultat de cette union est la fécondité et la paternité spirituelle, attribut du sacerdoce chrétien. A son tour, le Mariage selon le Christ est une certaine ordination sacrée des époux qui les élève du rang de simples fidèles à celui de ministres pour la perpétuation indéfinie des générations humaines. En sorte qu'il peut se faire ici une certaine conversion de termes qui montre plus que tout le reste l'analogie intime des deux concepts. L'Ordre sacré donne au ministère sacré le caractère d'une certaine paternité, le saint mariage donne en retour aux parents selon le Christ, le caractère d'un ministère sacré. L'Ordre sacré est un mariage d'un ordre supérieur et le Mariage chrétien est en quelque sorte une ordination d'un ordre moins élevé. Dans les deux, la paternité que l'on acquiert est de Dieu et pour Dieu. Et en conséquence, dans les deux institutions, la dignité
est divine et la responsabilité épouvantable, bien que dans un degré différent.
Je ne sais si telle est la pensée de la plupart de ceux qui se marient, lorsqu'ils contractent devant Dieu et devant leur conscience des liens si sacrés. Ah ! le caractère sacerdotal de la paternité devrait être tenu en compte, non seulement dans l'éducation des enfants, mais longtemps à l'avance, lorsque, à la réception de la bénédiction nuptiale, les premiers engagements se contractent dans ce but. Oui, le devoir des parents envers leurs enfants commence même avant la naissance de ces derniers. Bien longtemps avant que Dieu place entre leurs mains ces êtres qui, à leur naissance, portent déjà sur leurs âmes le terrible dilemne d'une éternité heureuse ou malheureuse, ils doivent être convenablement disposés au grand ministère que leur confie la Providence relativement à ces âmes. Que personne ne s'imagine que ces dispositions soient chose facile à improviser.
Nous ne nous arrêterons point à les examiner ici, car cet examen nous entraînerait fort loin de notre sujet, et il peut mieux faire l'objet d'une série d'articles sur le Mariage chrétien. Nous ne dirons donc rien de l'intention droite et surnaturelle qui doit présider à cet acte, le plus important de la vie du fidèle séculier ; de la préférence
qu'il faut donner, dans la question du choix d'une épouse, aux qualités morales sur les qualités purement physiques, ou d'intérêt matériel, bien qu'il ne soit point défendu de tenir compte de cellesci ; de la prudence et de la délicatesse extrêmes, ou en d'autres termes, de l'honnêteté, qui doivent accompagner, les relations préalables des jeunes gens qui ont l'intention de s'épouser: du conseil et de la lumière que, dans une affaire si délicate, on doit toujours demander à Dieu et aux personnes expérimentées. Nous, ne rappelons pas ici cet ensemble de vertus et de maximes chrétiennes que doivent apporter les époux au foyer domestique et qui sont plus précieuses que les riches meubles, les bijoux, les toiles fines, ou la dot considérable. Nous supposons tout cela comme déjà obtenu, nous supposons de plus que les époux ont déjà goûté les joies de la paternité, et qu'une nouvelle créature est venue, comme une agrafe d'or, rendre plus intimes et plus tendres les liens que la bénédiction du ministre de Dieu avait consacrés entre deux âmes chrétiennes au pied des autels. La mère a déjà entendu les premiers vagissements de cet être qui remplit à a fois son tendre cœur de délices ineffables et d'une sollicitude anxieuse. Le père a déjà déposé son premier baiser sur ce tendre visage où il voit comme sa propre image. Le sacerdoce
domestique est déjà en plein dans ses fonctions. Nous allons l'étudier dans l'exercice de ces fonctions.
Caractère sacré du foyer domestique. Temple de ce sacerdoce.
Si les parents sont, en quelque manière, revêtus du sublime caractère sacerdotal relativement aux nécessités morales et à la fin suprême des enfants que Dieu a confiés à leur responsabilité, il en résulte, comme première et nécessaire conséquence, que ce qui porte le nom de foyer domestique doit être en quelque sorte, pour eux, sacré comme un temple. De là découle une condition indispensable que doivent remplir les époux, pour correspondre fidèlement aux vues de Dieu sur eux et sur leur famille, et que nous appellerons la sainteté de la maison. Nous allons donner sur ce sujet quelques développements.
Avant que l'enfant naisse, c'est-à-dire avant que vienne faire, pendant quelque temps, partie de la famille terrestre, une âme que Dieu destine plus tard, mais dans un avenir toujours très prochain, à faire partie de la famille du ciel, il est
nécessaire qu'elle trouve déjà préparé ce que les naturalistes appellent le milieu dans lequel elle doit se développer et acquérir tout ce qui lui est nécessaire pour arriver à cette très noble destinée. Pour l'oiseau, le milieu c'est l'air, pour le poisson c'est l'eau, pour les âmes ce sont les idées saines et les bonnes mœurs. Et comme il y aurait de la cruauté à lancer un petit oiseau nouvellement éclos dans un endroit qui serait privé d'air, ou à jeter des poissons sur un rivage sec et aride, où ils mourraient inévitablement; ainsi il y a une espèce d'assassinat moral à donner le jour à des enfants et à ne pas leur préparer une atmosphère convenable pour que leurs âmes ne s'asphyxient pas et ne meurent pas misérablement. Un foyer saint et chrétien est donc la première condition de la vie pour les êtres spirituels que le père et la mère y introduisent. Il est ce qu'est l'air pour le passereau, ce qu'est l'eau pour le poisson.
Mais en quoi consiste cette sainteté du foyer domestique ? Cette question est tellement banale que nous pourrions bien nous dispenser d'y répondre, s'il n'était pas malheureusement certain que ce qui est le plus vulgaire et le plus trivial est ordinairement ce qu'on oublie le plus. La sainteté du foyer domestique consiste en ce qu'il soit saint, c'est-à-dire en ce que tout ce qu'on y voit et tout ce
qu'on y entend, tout ce qui peut influer en quelque manière sur le cœur, sur les idées, sur les actes, sur toute la manière d'être des enfants, soit parfaitement chrétien; car telle est ici la signification du mot saint. Elle consiste en ce que les conversations qu'on y tient soient saintes; en ce que les distractions auxquelles on se livre soient honnêtes ; en ce que les tableaux qui décorent les murs soient décents ; en ce que les statues qui ornent la cour et le jardin soient convenables ; en ce que les livres de la bibliothèque soient irréprochables; en ce que les journaux qui en franchissent le seuil soient bons; en un mot, en ce que, tout ce qui peut y frapper ou impressionner les sens, le coeur ou l'imagination, soit bon. Nous subissons presque toujours l'influence des impressions que nous recevons ; et les impressions sont bonnes ou mauvaises, selon que sont bons ou mauvais les objets dont nous subissons l'influence ; et les objets que nous avons sans cesse autour de nous influent plus directement sur nous, particulièrement dans le premier âge. Cela est élémentaire; c'est l'a, b, c, de toute éducation. Les anciens Grecs portèrent si haut cette doctrine, que nous pourrions appeler d'assimilation morale, que, même avant la naissance de leurs enfants, ils avaient soin que la mère eût toujours devant les yeux des tapis et des peintures où fussent représentés au vif
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les exploits de leurs héros, persuadés que ce spectacle continuel pouvait fort bien influer sur l'enfant et contribuer à le doter d'un cœur magnanime et de pensées généreuses et élevées. Il pouvait y avoir là une superstition, et nous ne voudrions pas urger à ce point l'application de notre doctrine ; mais il est incontestable que le tempérament moral est ordinairement modifié en tel ou tel sens, selon l'atmosphère au milieu de laquelle on commence à vivre; de la même manière que les différences de climat ou de pays influent de la façon étonnante que nous connaissons tous sur le tempérament physique.
Désire-t-on dans l'enfant le développement de la vie chrétienne ? Qu'on ait soin qu'il commence et qu'il continue de vivre toujours dans une atmosphère chrétienne; que son esprit s'enimprègne ; qu'il la respire à toute heure, comme l'air que respire son poumon ; qu'elle enveloppe son âme de tous côtés; qu'elle pénètre, pour ainsi dire, par tous ses pores. Ainsi se développe le chrétien, depuis que, par le saint Baptême, les premiers germes de la vie surnaturelle ont été déposés en lui par les mérites de Jésus-Christ. Ainsi est-il élevé pour le bien; car élever c'est surtout répandre, infuser; et l'éducation est comme une infusion ; et comme plonger un corps dans une infusion c'est le baigner, c'est l'imprégner jusqu'à ce qu'il s'ap-
proprie les qualités de la substance dans laquelle il a été immergé : ainsi, pour pratiquer l'infusion des bons sentiments dans l'âme, il est nécessaire de recourir au moyen dont nous avons parlé plus haut, et que nous ne rappellerons pas ici.
Qu'on tienne compte, à cet effet, d'une observation que le rationalisme moderne nous a fait oublier dans la pratique, beaucoup trop souvent, même alors que nous professons clairement et nettement la doctrine catholique du péché originel. Ce mystère du péché originel est l'unique clef du secret de l'éducation. Nous ne naissons pas bons, mais mauvais, c'est-à-dire enclins au mal, avec un amour inné pour tout ce qui est vicieux et corrompu ; de sorte que la seule prohibition d'une chose ou la seule connaissance qu'elle est mauvaise, suffit parfois pour nous exciter à la rechercher et nous attirer fortement, mais jamais irrésistiblement toutefois, vers elle. L'homme n'est pas une toile unie sur laquelle on puisse dessiner avec une égale facilité, d'une main habile, des peintures belles ou dégoûtantes ; ce n'est pas une cire molle sur laquelle on puisse graver à volonté et sans efforts tels ou tels linéaments ; ce n'est pas une balance perfectionnée sur laquelle est placé le fidèle bien équilibré et ne sentant aucune inclination antérieure de l'un ou l'autre plateau.
Toutes ces comparaisons, que nous trouvons
dans les traités de pédagogie, sont inexactes, si on veut les entendre à la lettre et dans leur sens rigoureux. L'homme n'est pas une toile unie ; mais une toile souillée où il y a beaucoup à efîacer et à purifier, si l'on veut pouvoir y reproduire un tableau avec quelque succès ; ce n'est pas une cire molle, mais souvent un fer dur ou une planche noueuse, offrant une résistance continuelle au burin ou au ciseau ; ce n'est pas une balance toujours équilibrée et exacte; mais une balance fausse, dans laquelle le bien et le mal ne se pèsent pas avec les mêmes poids, et où, le plus souvent, par suite de la tendance naturelle du cœur, le mal est plus favorisé que le bien. D'où il suit que l'atmosphère chrétienne qui doit être préparée à l'enfant, antérieurement à sa naissance, si elle doit avoir pour objet le bien, n'est pas seulement nécessaire comme infusion de bons sentiments, mais surtout comme un puissant réactif contre les maux qui. dès la naissance, empoisonnent, corrompent et ébranlent la nature humaine par le fait du péché. De là la nécessité indispensable, même au point de vue philosophique, de la sainteté du foyer.
La sainteté du foyer (suite). — Li maison paternelle. — Le collège.
L'atmosphère chrétienne, que nous demandions dans l'article précédent pour le foyer domestique, pour le développement normal, de la plante humaine que, par l'intermédiaire des parents, y fait croître la main de Dieu, consiste dans l'absence de tout ce qui peut être pour l'enfant une occasion d'infirmité morale prématurée, et dans la présence de tout ce qui peut contribuer à fortifier et à perfectionner sa bonne constitution. On sait, en effet, comme nous l'avons dit, qu'en venant au monde, nous portons avec nous des germes bons et des germes mauvais ; ceux-ci dus à la corruption originelle qu'a subie notre nature par suite du premier péché, ceux-là restes du grand bien dont le créateur avait doté cette nature, et que le péché n'a pas entièrement détruit. Il y a donc en nous quelque chose que nous devons réfréner et soumettre à une servitude absolue et à une dépendance perpétuelle, et quelque chose qu'il convient d'encourager, d'exciter et de constituer en vue de dominer toutes nos inclinations. Tel doit être le
travail du père et de la mère sur l'âme de leur enfant ; et comme préliminaire indispensable, ils doivent disposer les choses pour que tout ce qui entoure leur fils, dès les premières lueurs de sa raison, ne contredise et n'empêche en rien, mais au contraire aide et seconde en tout, leur si délicate mission.
Quelle excellente occasion pour entrer ici dans une description minutieuse de ce que sont aujourd'hui un grand nombre de maisons, même de celles qui s'appellent chrétiennes, nous ne savons pour quel motif, quand on les compare à ce que fut toujours dans ce pays, l'antique maison chrétienne vraiment digne de cenom ! Combien, dites-le, en trouverions-nous qui fussent dignes de cette noble dénomination d'églises domestiques que consacre la religion, comme elle honore les parents en leur attribuant un certain sacerdoce? Car, en vérité, nous ne savons si l'enfer a réuni quelque part autant d'aiguillons pour le mal et d'obstacles pour la bonne éducation, que dans la plupart des maisons chrétiennes d'aujourd'hui. Depuis le costume que la mère porte en particulier l'été sous le nom familier de négligé, qui est si opposé aux lois sévères de la pudeur que doit observer partout, même dans son intérieur, une femme honnête, jusqu'aux libertés de parole et d'action que le père a contractées en fréquen-
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tant le casino et le cercle, et qu'il se permet devant ses enfants ; depuis les conversations qu'entretient ici, sans aucune considération pour ces mêmes enfants, le visiteur aristocrate ou plébéien, jusqu'aux dialogues familiers et sans retenue qu'entretiennent à leurs côtés les oisifs de l'office, les cuisinières ou les bonnes ; depuis les gravures indécentes de la feuille légère qui pénètre dans la maison par la fente de la porte, jusqu'au volume doré et enguirlandé où elles s'étalent dans la bibliothèque avec plus d'art, mais avec la même impudicité ; depuis les toiles et tableaux infâmes, qu'une main insensée a collectionnés en raison de leur valeur artistique et placés dans les salons et les couloirs, jusqu'aux autres tableaux plus grands, mais aussi peu édifiants, qu'on offre aux enfants à titre de distraction et d'amusement, dès le premier âge, dans l'opéra, le drame et le ballet des spectacles: depuis la profanation du jour de fête à laquelle s'accoutument les enfants dans la fabrique et dans l'atelier, jusqu'à la violation des saintes lois de l'abstinence dont on ne tient pas compte : depuis l'abandon complet de la prière domestique, du Rosaire et de la lecture de piété en famille, jusqu'à l'oubli complet de l'obligation de l'assistance à la Messe les jours de précepte, ou au moins jusqu'à l'abus coupable par lequel on se
dispense de cette loi très sévère, sous le moindre prétexte, dites, amis lecteurs, n'est-il pas vrai que nulle part on ne fait aujourd'hui à Dieu une guerre si cruelle que dans l'âme de l'enfant et dans la maison paternelle dont la bonne éducation devrait être le rempart le plus solide ? C'est déjà un grand bonheur que le petit garçon et la petite fille réussissent à conserver leur cœur pur et exempt de cette première infection au moyen de laquelle, ô Dieu ! ceuxlà même qui devraient placer autour d'eux comme un globe de verre afin de les préserver, les empoisonnent bien rapidement.
Par bonheur, à côté de cette suprême misère, peut-être la pire de toutes à notre époque, la Providence a voulu qu'on élevât à chaque pas des maisons d'éducation sérieuse et chrétienne, pour les petits garçons et pour les petites filles ; maisons dans lesquelles les pères et les mères dans l'ordre surnaturel, remplissent vis-à-vis des enfants, les fonctions difficiles d'éducateurs, que comprennent si mal et qu'exercent d'une façon si détestable un grand nombre de parents selon la chair ; maisons d'éducation dont la nécessité est de nature à attrister ; car le meilleur collège pour un enfant devrait être la maison paternelle ; mais il est très utile, nécessaire, providentiel, que ces maisons d'éducation existent, en raison du petit nombre de
pères sachant actuellement Fêtre dans le vrai sens du mot et du petit nombre de familles qui ne semblent pas avoir fait par avance un pacte avec le démon pour enfanter et élever à son gré les malheureuses âmes que Dieu veut voir engendrer et élever uniquement pour lui. Combien de ces infortunés, placés dans une maison religieuse dès l'âge le plus tendre plutôt par vanité ou par raison de convenance sociale, que par attachement aux idées qui s'y professent, y ont trouvé une arche de salut ! Que Dieu bénisse les modestes ouvriers des deux sexes qui, dans notre siècle, se dévouent à combler, avec un zèle et une persévérance infatigables, les lacunes innombrables que présente continuellement le sacerdoce domestique? Si le saint nom de Dieu et la connaissance et la pratique de sa loi ne finissent pas par disparaître complètement de la génération présente et de la génération future, on le devra sans doute à l'obscur labeur de ces glorieux éducateurs de l'enfance, qui, pour ce motif , ont le privilège d'être honorés des haines les plus féroces de la Révolution. Heureuse la contrée qui possède un bon collège où l'on enseigne sérieusement, nous disons sérieusement, à aimer et à servir Dieu ! Heureuse la nation qui en possède un grand nombre ! Honneur aux religieux qui vont recueillir l'enfant pauvre dans sa
mcmsarde, le retirent de l'abrutissement de la rue et des carrefours, ou vont chercher l'enfant riche, plus pauvre parfois que beaucoup de pauvres, et le délivrent de la contagion de certains salons, plus pestilentielle peut-être que celle des réduits les plus infects ! Honneur à ces modestes sœurs qui forment le cœur de nos ouvrières et de nos jeunes filles riches, et préparent patiemment, avec cette matière première si délicate, et sur le modèle de la Vierge, mère de Dieu, l'épouse mystique du Seigneur ou la chrétienne mère de famille, l'une et l'autre la gloire de leur sexe et le soutien de la société humaine.
De l'exemple, élément principal du sacerdoce domestique.
Nous abordons présentement un autre élément indispensable de la bonne éducation, dont il est en quelque sorte la partie principale, nous oserions dire essentielle. Cet élément, c'est l'exemple. C'est le premier et le plus auguste des devoirs qu'impose aux parents leur sacerdoce domestique. Ils doivent
être irréprochables, pour que leurs enfants le soient; ils doivent montrer en eux-mêmes les traits séduisants de la vertu, pour que leur famille les imite.
Il serait banal de nous arrêter ici à des lieux co.nmuns sur l'efficacité très grande du bon ou du mauvais exemple. Aussi bien nous garderons-nous de donner dans ce travers. Tout le monde sait qu'une bonne action a plus d'influence pour nous porter à bien faire, que cent discours éloquents ; et aussi combien nous nous laissons facilement porter au mal par esprit d'imitation, par la raison que ce que nous voyons commettre aux autres nous paraît plus excusable et plus aisément justifié, si nous le commettons. Nous nous permettrons une seule observation qui revient spécialement à notre sujet. Nous sommes tous plus ou moins accessibles à l'influence de l'exemple, mais les petits garçons et les petites filles y sont accessibles d'une façon particulière. Ils en sont en quelque sorte les esclaves. Dans un âge plus avancé, il y a toujours quelque chose de la conviction propre, bonne ou mauvaise, qui contrebalance l'influence bonne ou mauvaise des actions d'autrui. Il en est autrement dans les enfants; chez eux, en effet, comme la conviction est nulle, ordinairement l'esprit d'imitation peut tout et inspire tout.
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N'avez-vous jamaislu qu'un enfant né dans le désert, d'une chèvre qui lui servait de nourrice, contracta l'habitude de bêler et de ruminer comme elle, de grimper et de se jucher sur les rochers les plus escarpés? Voilà un exemple de ce que peut dans le jeune âge l'esprit d'imitation. Remarquez-le : l'enfant fait tout par imitation. Si le pays entre en guerre, si les soldats parcourent la région, bientôt les enfants revêtiront l'uniforme militaire et s'armeront à leur manière, se partageront en groupe d'Espagnols et de Marocains, ou de libéraux et de carlistes; ils combattront, parfois avec beaucoup d'acharnement, ou au moins ils passeront des revues et se livreront à des exercices, ilsferont entendre le son du clairon, les paroles de commandement, le trot des chevaux, etc., etc.
Y a-t-il dansla localité une compagnie de comédiens ou de gymnastes ? Tous les enfants paraissent en un instant, convertis en comédiens ou en histrions. Y a-t-il des jeux de taureaux sur la grande place ? A quel vacarme se livre durant un mois la classe du peuple en jouant au taureau, et il y a parfois un insensé qui va jusqu'à se prêter à être combattu presque sérieusement.
Lorsque l'on vit pour la première fois un chemin de fer dans notre pays, les enfants de la rue se mirent à jouer au chemin de fer, en se joignant les uns aux autres en forme de wagons, et en
imitant ingénieusement la fumée de la machine et le sifflet de la locomotive; ils allaient jusqu'à imiter les déraillements et le renversement des wagons, en tombant eux-mêmes sur le sol pour rendre la ressemblance plus parfaite. A quel jeu se livrent les enfants de chœur ? Aux saints, aux autels, aux messes et aux sermons. A quoi jouent ordinairement les petites filles ? Aux querelles de mères et de filles, d'acheteuses et de vendeuses, de maîtresses et d'élèves. Que dit le petit garçon? Ce qu'il entend dire. Que fait-il? Ce qu'il voit faire. «Celui qui va avec les loups, dit le proverbe, apprend à hurler ». « Ce n'est pas à celui avec qui vous naissez, dit un autre proverbe, mais à celui avec qui vous vivez, que vous ressemblez ». « Si j'étais dans un pays de boiteux, dit un troisième adage, je prendrais une jambe de bois ». Ce sont là autant d'expressions graphiques qui rendent toutes la même idée, à savoir, la puissance de l'imitation, qui, si elle est très grande sur tout le monde, est presque irrésistible sur les enfants.
C'est là que nous trouverons la raison pour laquelle il y a de pauvres enfants qui blasphèment comme des démons, sans sentir peut-être dans leur cœur aucune haine contre celui-là même qui est l'objet de leurs blasphèmes ; ils blasphèment par pure imitation. Comme il y en
a d'autres qui tiennent des discours impudiques à un âge où Ton conçoit à peine qu'ils puissent éprouver une tentation d'impureté. Il y en a qui, à dix ans, font déjà les démagogues et les mangeurs de prêtres, et toisent de haut en bas, d'un œil de mépris ou de haine, le prêtre qu'ils rencontrent sur leur chemin, ou se moquent déjà de Dieu et du Pape comme le plus violent et le plus intrépide habitué du club. Ils font, les malheureux, ce qu'ils ont vu faire à leurs parents. La corruption du cœur commence par là ; c'est ainsi que débute la propagande du mal. Lorsque, plus tard, la raison en vient à se demander et à se rendre compte de certaines choses, elle trouve l'habitude déjà prise, habitude qui, très souvent, sert à former au début les idées et à faire prendre une direction déterminée. L'ennemi s'étant une fois emparé de ces premières redoutes, est maître, ou peu s'en faut, de toute la place. Il faudra une lutte désespérée et un courage vraiment héroïque pour l'en chasser.
On voit par là combien sont puissants les motifs qui obligent les parents à donner de bons exemples à leurs enfants et à ne leur en donner jamais de mauvais, ou même de suspects. Sur qui l'enfant a-t-il continuellement les yeux? Sur ses parents. Qui entend-il à toute heure? Ses parents. Quels sont ceux qui lui inspirent le plus
de confiance et sont revêtus à ses yeux de plus de prestige et d'autorité ? Toujours ses parents. Pour un enfant, personne n'est aussi savant, aussi intelligent, ne travaille mieux, ne mérite plus de crédit, n'inspire une confiance plus grande, que ses parents. Le père et la mère ont devant l'imagination de l'enfance comme une certaine infaillibilité. Sa mère l'a dit, son père le dit, voilà pour l'enfant un argument d'une autorité plus indiscutable que le témoignage d'Aristote pour le plus assidu des antiques péripatéticiens. Plus tard seulement, le développement de la raison personnelle, droite ou erronée, commence à nous faire douter si une autorité si respectable ne peut pas quelquefois être révoquée en doute. En sorte que, pour ce qui touche aux premières années, qui sont fondamentales dans la vie, l'exemple des parents est ordinairement décisif. Et l'on peut assurer, en règle générale et sauf de rares exceptions, que les enfants sont ordinairement bons, si les exemples que leur donnent leurs parents sont bons, et qu'ils sont mauvais, si leurs parents ne leur donnent que des exemples mauvais.
En vérité, on est ému de compassion en entendant des milliers de fois des pères et des mères se lamenter sur les désordres de leurs enfants, alors que ce sont leurs propres exemples qui ont fait
I tO LE MAL SOCIAL
leurs enfants tels qu'ils sont, sans que, moralement parlant, il soit possible qu'ils fussent différents. La récolte est ici de même nature que la semence. Jeter dans la terre une semence d'ivraie et oser se lamenter ensuite de ce que cette semence ne donne pas de bon froment, est une insanité et une folie manifeste. Après avoir jeté dans la terre une bonne semence, il est indispensable encore de lui donner des soins nombreux et prolongés, pour que la plante n'avorte pas avant de donner son grain. Quelle sera la récolte de celui ou qui n'a pas semé ou quia confié à sa terre une semence de perdition? Le père fait entendre, dans la maison et au dehors, un langage détestable, et l'enfant serait réservé et scrupuleux dans son langage? Jamais l'on ne voit chez la mère rien qui respire la piété ; mais au contraire tout en elle sent une coquetterie profane, indigne de son âge et de son état, et sa fille serait modeste et réservée ? Que ces hommes insouciants possèdent des choses rares et même précieuses qu'ils ne peuvent arriver à comprendre, même avec l'intelligence la plus déliée ; les comprendraient-ils, même très parfaitement, qu'ils offrent le spectacle de l'éternelle inconséquence de l'homme séparé de Dieu et victime de ses appétits corrompus, qui voit le bien et l'aime et le désire pour les autres, qui l'impose même parfois rigoureusement, et toutefois..., se permet à lui-même
de n'obéir qu'à son caprice et à ses passions. Tel est l'homme, lorsqu'il n'est pas dominé et assujetti par l'inflexible lien de la foi et de la crainte de Dieu. Malheureux, les pères qui n'édifient pas leur maison avec ce ciment qui est le seul indestructible !
Elles sont innombrables les circonstances dans lesquelles le père et la mère peuvent faire briller la splendeur de leurs bons exemples aux yeux de leurs enfants, pour leur montrer ainsi le droit chemin ; elles sont tellement nombreuses qu'elles embrassent la vie entière, jusque dans ses détails les plus minutieux et les moins importants. Aussi bien, y a-t-il une autre particularité à observer dans les enfants; c'est que leur instinct d'observation est égal et parfois même supérieur à leur instinct d'imitation, dont nous avons déjà parlé. L'enfant observe tout, rien ne lui échappe ; il finira par comprendre parfaitement demain ce dont il ne se rend pas entièrement compte aujourd'hui. Il réunit les faits, il compare les impressions, il rapproche les événements, et par une certaine intuition naturelle, propre à une intelligence encore neuve, et que ne préoccupent encore nuls soucis, il déduit les conséquences, et conçoit des idées qui, à première vue, paraissent au-dessus de son âge. Mille fois, il dévide par un fil l'écheveau que vous désiriez cacher le
plus soigneusement à sa pénétration : vous parlez, quelquefois, père et mère, et votre enfant est occupé à jouer ou à courir de l'autre côté de la salle ; vous croyez qu'il n'est attentif qu'à sa toupie ou à sa poupée, et cependant il suit patiemment le sujet de votre conversation. Il paraît sommeiller sur vos genoux, et au milieu de ses regards assoupis, son âme tendre et enfantine a lu toute votre âme. L'enfance est essentiellement curieuse ; elle pourra être incertaine dans ses jugements ; mais elle les porte à l'instant, sur toutes sortes de sujets. Sa pensée est comme une meule de moulin, sans cesse occupée à moudre les impressions qu'elle reçoit continuellement, et qui l'intéressent d'autant plus vivement qu'elles ont pour elle l'attrait delà nouveauté. Enfin, qui n'a été enfant dans ce monde ? Qui ne se rappelle les objets qu'il a affectionnés aux jours de son ejifance, et les mille riens qui captivaient alors son attention et qui maintenant ne réussiraient pas à la fixer un seul instant?
En toutes choses donc les parents doivent s'appliquer à donner le bon exemple; en toutes choses, parce que leurs enfants les examinent sans cesse ; et qu'en toutes choses ils peuvent leur faire du bien ou les perdre. Dans leurs actes et dans leurs paroles, dans leur costume et dans
leur tenue, dans leurs récréations et dans leurs compagnies, dans leurs lectures et dans leurs chants, dans ce qui se fait à la maison et dans ce qui se passe au dehors, en tout, doivent présider l'austère loi de Dieu et une extrême vigilance.
En quoi les parents doivent-ils spécialement donner Is bon exemple.
En quoi les parents doivent-ils avoir le plus de soin et d'attention à donner le bon exemple à leurs enfants? Une seule réponse suffirait pour donner satisfaction à cette demande. Le père et la mère doivent donner avec plus de soin le bon exemple à leurs enfants dans les choses où ceuxci sont plus exposés à en recevoir de mauvais. Cela est évident. La corruption du monde et l'atmosphère pestilentielle que l'on y respire partout font que certaines choses se présentent aujourd'hui à l'enfant comme les plus déconsidérées de toutes, alors qu'elles devraient être celles qui jouissent de plus de prestige à ses yeux. Il arrive, au contraire, que certaines autres choses, abominables et répugnantes en elles-mêmes, n'ins-
pirent pas la répugnance et l'horreur qu'elles devraient inspirer, par la raison que la société corrompue d'aujourd'hui les considère comme très licites et honnêtes.
Eh bien ! l'exemple des parents doit être comme un réactif, comme un contre-poison, qui neutralise ou diminue au moins, dans une certaine mesure,cette funeste influence des idées et des habitudes en vogue, à laquelle il est impossible au plus prévoyant d'échapper complètement, comme il est impossible d'échapper complètement à la contagion, au moment d'une épidémie générale. Il est donc indispensable que le bon exemple des parents se fasse sentir avec plus de force, là où le mauvais exemple du monde actuel attaque leurs enfants avec plus d'acharnement. Pour parler plus clairement, les parents, pour connaître sur quels points ils doivent exercer spécialement leur sollicitude et leur diligence, n'ont qu'à observer sur quels points le courant du siècle est plus opposé au bien et plus favorable au mal. Pour parler plus clairement et plus brièvement encore, étant donné que la société civile est aujourd'hui complètement sortie de sa voie, la société domestique sera d'autant plus sûre de combattre pour la vérité et de marcher dans le droit chemin, que ses chefs s'efforceront d'imprimer par leurs exemples une direction contraire, radicalement con-
traire, à celle que suit la société civile, jetée hors de sa voie par des conducteurs inconsidérés.
Il est vrai que cette doctrine est dure ; et qu'il sera très dur à certains parents de notre époque de la pratiquer. Un père de famille très discret et fort bon chrétien avait raison de nous assurer que jamais les devoirs de la paternité n'avaient été si difficiles à remplir qu'aujourd'hui. Autrefois, tout ou presque tout venait en aide au père et à la mère dans l'accomplissement de leur tâche difficile ; il y avait de l'immoralité, mais elle ne se montrait pas en public comme une chose licite • bien moins encore la préconisait-on comme une chose sainte ; le mal s'appelait le mal ; et ce n'était qu'en se dissimulant soigneusement qu'il pouvait sortir de ses réduits immondes. Aujourd'hui, au contraire, tout est organisé en quelque sorte pour contrarier les efforts de l'éducation chrétienne. La maison qui désire se conserver chrétienne, doit lutter contre les lois mauvaises, contre les mauvaises écoles, contre la mauvaise presse, contre les distractions et divertissements illicites, contre ce qui émane du gouvernement comme contre ce qui sort de l'académie ; contre ce que dit lefonctionnairepublicdu haut de sa chaire ou de sa tribune, comme contre ce que dit le baladin sur la place publique ou dans l'estaminet. A cet effet, la bonne éducation qui, autrefois., n'a-
vait qu'à favoriser la victoire sur la corruption individuelle, que chacun de ceux qu'il s'agissait d'élever portait avec soi comme un héritage de son premier père, doit s'armer aujourd'hui de tout un appareil de résistance contre la perversité sociale, qui est chaque jour plus entreprenante et plus contagieuse. Avec de très minces efforts, relativement parlant, on pouvait autrefois avoir un fils bien élevé; alors qu'aujourd'hui, au contraire, on a besoin d'efforts héroïques pour obtenir un résultat médiocre. On naviguait autrefois comme sur une mer agitée (car tel a toujours été le monde), exposé aux écueils et aux récifs, aux vents et aux tempêtes ; mais on avait toujours un but certain, un port connu et tranquille vers lequel on voguait; on connaissait la route exacte qu'on devait suivre ; on avait une boussole infaillible; telle était, en effet, la foi, publiquement reconnue et universellement professée. Il suffisait, en conséquence, au pilote de prendre les précautions d'un voyage ordinaire, pour ne pas voir son embarcation sombrer ou échouer sur le sable. Aujourd'hui nous vivons au milieu du désordre de tous les éléments, de tous les vents déchaînés et dans un vrai naufrage général. Voyez, ô parents, s'il y a du mérite à maintenir aujourdhui à flots, et à conduire à bon port la barque de votre maison !
Lt: SACERDOCE DOMESTIQUE
Voyez si vous pouvez dormir tranquilles ou vous livrer à la joie sans vous occuper du gouvernail !
Après ce qui a été dit, il sera facile à qui que ce soit de constater sur quels points doit être plus accentué et pour ainsi dire plus attentif le bon exemple que les pères et mères doivent donner actuellement à leurs enfants. Il nous paraît que, l'incrédulité étant ce qu'il y a de plus saillant dans le tableau général des extravagances modernes, le principal devoir du père et de la mère envers leurs enfants c'est de se montrer à eux comme des chrétiens de foi, mais de foi vive, de foi pratique, de foi absolue et intransigeante, ou pour tout dire en un seul mot. de foi véritable. Après avoir bien établi que la profession de cette foi doit être sincère, complète et pratique, il faut ajouter qu'elle doit animer, pour ainsi dire, tout l'ensemble de la vie chrétienne, et renfermer, de plus, tout ce qui est indispensable au bon père et à la bonne mère, pour être manifestement un miroir dans lequel les enfants puissent se contempler et régler leur conduite. Q ae les pères et les mères soient chrétiens de foi, d'une foi telle que nous l'insinuons ici ; et ils n'ont besoin de rien autre chose dans l'ordre religieux et moral, pour être réellement tels que les demandent Dieu, le bien de leurs enfants et la société civile elle-même.
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Moyens pratiques et détaillés de donner le bon exemple.
Le bon exemple des parents doit consister actuellement dans la profession claire et manifeste de la foi et de la piété chrétienne plus qu'en toute autre chose, étant donné que la honteuse apostasie, qui domine dans la société contemporaine, est le plus grand danger qui menace actuellement la famille chrétienne.
Nous allons développer sur ce point quelques réflexions.
Par bonheur, les mères ont encore l'habitude, parmi nous, d'être croyantes et pieuses. La femme sans honneur est malheureusement déjà connue en Espagne ; toutefois elle est montrée du doigt comme un phénomène rare ou une honteuse monstruosité. Nous ne pouvons pas en dire autant des pères. Il y en a cependant de très bons et de vraiment exemplaires ; mais une grande partie est ou effrontément incrédule ou lamentablement relâchée. Le père et la mère également fervents, tels qu'il devrait y en avoir dans toutes les maisons, sont un spectacle assez rare au-
jourd'hui. Le plus ordinairement, la mère seule défend au foyer domestique les grands intérêts de Dieu et de l'âme, pendant que le père, occupé à ses affaires ou à ses plaisirs, regarde toute idée élevée avec un suprême dédain, si ce n'est avec aversion et dégoût, en qualifiant stupidement la religion et ses pratiques « d'affaires de femmes ».
Toutefois, si la paternité est un sacerdoce, et si le devoir principal de ce sacerdoce est l'éducation en vue du ciel du petit troupeau qui s'abrite sous le toit domestique, à qui incombe plus rigoureusement ce ministère qu'à celui qui y est le principal représentant de l'autorité de Dieu ? L'apostolat de la mère est fécond, mais qui doit l'appuyer et le fortifier de tout son prestige, sinon le père '? N'est-ce pas le déconsidérer, le combattre, n'est-ce pas souvent l'annuler complètement, delà part du père, que d'offrir constamment à ses enfants le spectacle d'une conduite et d'idées en opposition absolue avec celles que la mère leur prêche constamment comme les seules vraies et les seules salutaires ?
Le père doit donc être le premier de tous dans la pratique de la religion, pratique qu'il ne doit point regarder comme une faiblesse ou une indignité, mais dont il doit, au contraire, s'honorer comme de son plus beau titre de gloire. Ainsi, pour entrer dans quelques détails, le père doit
être le premier à parler, devant ses enfants, de Dieu, de l'Église et du Pape C'est là une chose qui coûte tellement à certains pères, de nos jours, que, tout en croyant en Dieu, à l'Eglise et au Pape, ils sont, qui le croirait Passez lâches pour sacrifier au malheureux respect humain, même au sein de leur propre famille. Qu'on tienne donc devant les enfants une conversation animée sur ce sujet; à table par exemple, à la promenade, ou dans toute autre circonstance; que l'on raconte, à propos de tel ou tel événement, ce qu'on a entendu au sermon ou lu dans un bon livre ou un journal honnête. Les fils accoutumés dès leur enfance, à voir que leur père croit en Dieu, aime l'Eglise et obéit au Pape, grandiront dans le respect et l'amour de ces saintes choses, et, plus tard, ils n'entendront qu'avec horreur celui qui les mettrait en question ou formulerait un doute à leur sujet.
Il sera très utile, en vue d'obtenir ce résultat, de placer dans des endroits apparents et fréquentés de la maison des tableaux religieux, de préférence à ceux qui représentent des sujets profanes. Le divin Sauveur, sa sainte Mère, et le glorieux saint Joseph doivent se trouver dans toute maison ayant des idées chrétiennes. Le portrait du Pape régnant est le meilleur ornement d'un cabinet ou d'un salon de réception, il est
en même temps comme une profession de foi manifeste et la plus catégorique, aux yeux du visiteur, qu'il lui plaise ou non de se trouver en présence d'un tel spectacle; s'il est bon, ce tableau servira à l'encourager au bien ; s'il est mauvais, il contribuera à le confondre.
Le père, quelques prétextes qu'il allègue, n'est pas dispensé d'aller à l'église pour y accomplir ses devoirs de chrétien, au moins le jour de fête. Pourquoi n'y serait-il pas accompagné par les enfants un peu plus grands, au lieu de les confier uniquement à la mère ou même à la servante ? Mieux encore, pourquoi le père n'y conduirait- il pas, en corps, toute la famille? Que perdra-t-il aux yeux de celle-ci, à ce qu'on le voie prosterné devant l'autel, entendant la messe, recevant les sacrements ou écoutant le sermon ? Il ne perdra rien, bien au contraire, il gagnera et gagnera beaucoup en ascendant moral, en respect et en vénération auprès des siens, et en élévation de caractère. Les pères qui, méconnaissant ces vérités, ou n'accomplissent pas leurs devoirs religieux, ou vont les accomplir pour leur compte dans un entier isolement de leur famille, s'éloignant ainsi comme s'ils faisaient une mauvaise action, se privent, avec cette fausse indépendance, du moyen le plus efficace de tenir leurs enfants dans la déférence et l'obéissance. Le respect ne
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se commande pas, il s'inspire ; et celui-là ne saurait l'inspirer pour lui qui n'est pas le premier à respecter tout ce qui est respectable, et surtout ce qu'il y a de plus respectable, à savoir, la religion et ses pratiques journalières.
C'était un antique usage, dans tous les pays chrétiens, et particulièrement en Espagne, de réciter la prière en famille. Aujourd'hui, pour notre malheur, on a laissé tomber en désuétude une pratique si excellente. Oui, pères et mères, il convient qu'au moins une fois par jour la prière se fasse en commun. La formule adoptée dans les maisons espagnoles est le saint Rosaire ; l'heure ordinaire, celle du soir. Or, le père doit être l'officiant dans ce concert de louanges domestiques; le père doit détacher du clou enfumé ou tirer de son élégant guéridon les grains de j son Rosaire, et le tenant dans la main, diriger la récitation de cette prière si populaire et si pieuse. Il doit veiller à ce que, à cette heure solennelle, tous ceux de la maison soient réunis, les enfants et les serviteurs, les inférieurs et les ouvriers à la journée. La voix du père doit dominer dans ce concert, et les plus jeunes enfants doivent l'entendre, en s'endormant sur les genoux de leur mère ou de leur bonne, lorsque leur âge encore tendre ne leur permet pas d'y prendre part matériellement. Et que le père soit
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persuadé qu'en agissant ainsi il a prêché à ses enfants le sermon le plus éloquent et qu'il a fait pour leur éducation religieuse plus que cent instituteurs et institutrices.
Nous voudrions également que le père donnât de sa propre main l'aumône aux pauvres, là où il est usage de le faire à des jours déterminés, et qu'il se fit un honneur, quelqu'opulent qu'il soit, d'échanger quelques mots avec les mendiants de Jésus- Christ. Bien plus, nous voudrions qu'il fit consister une partie de la sanctification du dimanche à conduire ses enfants dans la maison d'i pauvre; ce serait là un spectacle plus instructif et plus moralisateur que ceux qu'il a l'habitude iLleur procurer à prix d'argent dans les théâtres, et qui laisserait un souvenir salutaire à tous ceux qui l'auraient contemplé.
Il est bon que le petit garçon et la petite fille, surtout s'ils appartiennent à des parents riches, voient souvent les enfants des pauvres, contemplent leur maison délabrée, entendent leurs plaintes, touchent leur petit morceau de pain noir, voient leur misérable couche, et frémissent à la vue de leur dénuement.
Il est bon qu'ils fassent par eux-mêmes la comparaison entre ce qu'ils ont reçu de Dieu et ce que, par un juste jugement, ce même Dieu a refusé à ces infortunés; apprenant dans cette loi
de l'inégalité sociale, cette autre loi très rigoureuse de la charité envers le prochain, qui en est la solution unique, parce qu'elle en est le complément naturel. Il est bon qu'ils puisent là la modération dans leurs désirs, un frein à leurs caprices, l'amour de la simplicité, le dégoût du luxe, une sainte impatience pour faire le bien, consoler les infortunés et prodiguer leur fortune personnelle pour les soulager. Il est bon que les enfants voient que leurs pères et mères agissent ainsi et qu'ils honorent le jour du Seigneur par de tels actes, mieux que par des festins; et que certaines solennités de l'année, comme par exemple Pâques, la plus grande fête du peuple, le jour du saint patron du père, soient célébrées par une plus abondante distribution de secours, par une visite extraordinaire au pauvre infirme, etc.
De cette façon, combien d'exemples pourraient être donnés journellement, qui assureraient l'avenir de la famille chrétienne, aujourd'hui si compromis? Y a-t-il un système d'éducation moins coûteux que celui-là? Y en a-t-il de plus pratique et qui exige moins de science et moins d'habileté? Quel père, aussi peu instruit soit-il, pourra se croire excusé par son ignorance ?
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Idée extraordinaire. — Qu'on la pardonne à V auteur en considération de sa bonne intention.
Plus de la moitié des pères de famille qui me liront, vont rire comme des fous, si je leur communique une de mes idées, qu'ils voudront bien au moins me pardonner s'ils ne l'admettent pas ou ne l'applaudissent pas. Qu'en adviendra-t-il, puisque, libre comme je le suis de toute préoccupation et de toute appréhension, en ma qualité de feuilletonniste, office qui comporte je ne sais quel genre de désinvolture, c'est à peine si j'ose le dire à mes bienveillants lecteurs ? Mais, allons, mettons de côté les préoccupations ridicules et en avant,
Mon idée, amis lecteurs, est que dans toutes les familles chrétiennes, (aujourd'hui plus que jamais), on devrait faire un petit moment, le dirai-je ? oui, un petit moment de lecture — Achèverai-je de le dire? Eh! bien, oui, je parlerai franchement : un petit moment de lecture spirituelle.
— Que le ciel vous bénisse ! Comme dans un couvent ? en style de séminaire ?
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— Oui, oui, amis lecteurs, comme dans un couvent et comme dans un séminaire ; car le mot couvent signifie réunion, et la maison est une réunion ; et le mot séminaire signifie semis, pépinière ; et la maison doit être une semence et une pépinière de bons chrétiens et de bonnes mœurs.-
— Mais, une lecture en famille et une lecture spirituelle ?
— Oui, lecteurs; oui, une lecture en famille et une lecture spirituelle. Ecoutez-moi bien et me répondez ensuite. Ne nous appelons-nous pas à toute heure, les fils du béni dix-neuvième siècle, des hommes de progrès et de lumière ? Ne sommes-nous pas convenus que l'imprimerie est le fiât lux « que la lumière soit faite » ! des temps modernes, et que le livre et le journal sont notre plus beau titre de gloire ? Or, sera-ce une chose moins digne de notre siècle et de notre progrès de demander que dans la maison du dixneuvième siècle il y ait des livres et des journaux ? Et comme il faut admettre en principe l'hypothèse que la maison est ou désire être bonne et chrétienne, sera-t-il déraisonnable d'exiger que ces livres et ces journaux soient bons et chrétiens? Et en admettant que les livres et les journaux s'impriment pour être lus (sans compter qu'une destinée beaucoup moins noble les attend parfois), sera-t-il ridicule de demander qu'on en
fasse la lecture au foyer domestique? Je demande ceci et des barres droites, comme disait Sancho dans une certaine occasion; et vous voyez qu'il n'y a pas lieu de vous étonner et de vous effraver. Je suis en cela d'accord avec le siècle comme pourrait l'être le plus ardent panégyriste de tous ses progrès.
De plus, lorsque vous fondez un casino, un athénée, un lycée ou une autre des mille petites créations de ce genre, instructives et divertissantes, que notre époque fortunée a mises à la mode, dites-moi, ne faites-vous pas en sorte que ces œuvres aient leur petite bibliothèque, au moins pour leur donner du relief et pour vous faire une réputation d'hommes cultivés et instruits? N'établissez-vous pas une sorte de Sancta Sanctorum (Saint des Saints), très recueilli et très discret sous le nom de salle de journaux? Ne donnez-vous pas à une de vos dépendances le titre élégant de cabinet de lecture ? Or, je me contente pareillement de cela et ne demande rien autre chose. Oui, que votre maison soit un athénée, une académie, un lycée ou autre chose de ce genre ; qu'elle ait sa bibliothèque, sa salle de journaux, son cabinet de lecture. Mais que tout cela existe en réalité, et ne soit pas une pure forfanterie, comme l'oratoire luxueux de certaines maisons où personne ne prie ; qu'il y
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ait des livres qu'on lise, des journaux que l'on commente, que tout cela soit bon et réglé par la loi de Dieu, que tout cela soit apte à instruire la famille dans la vertu et dans la vérité.
C'est une honte que , pour tout ce qu'il y a de bien, nous ayons à rappeler à l'orgueilleuse génération présente les exemples de nos aïeux si décriés ! Nos aïeux, démodés et arriérés comme nous les supposons, nos aïeux avec leurs antiques usages qui nous font rire, étaient, j'en demande pardon à la majesté du siècle présent, plus profondément instruits que nous. Dans la maison espagnole de nos bons vieux temps, on lisait et on lisait beaucoup et on lisait de bons livres. Nous avons rencontré des vieillards des deux sexes de cette génération, qui tout en appartenant à la modeste classe du peuple nous ont étonné par leurs connaissances sur Dieu, la religion, les choses saintes, qu'ils avaient puisées dans leurs lectures et qu'ils exposaient avec simplicité, mais avec exactitude, en citant très souvent les livres où ils les avaient apprises. Les livres étaient très appréciés; ils étaient comme un héritage sacré qui passait des pères aux enfants- Il y avait moins de livres qu'aujourd'hui, mais on les choississait avec plus de discernement, on les étudiait avec plus d'ardeur, et on les conservait avec plus de soin et d'attachement. Aujourd'hui, après nous être décerné le titre d'érudits et de savants,
nous avons eu la naïveté de prendre ce grossier mensonge pour une vérité ; nous feuilletons, il est vrai, beaucoup de livres, mais nous le faisons toujours dédaigneusement, et nous lisons peu ; nous entassons des livres dans une bibliothèque élégante, mais on dirait que nous n'apprécions que la dorure du dos de ces livres, afin d'en faire l'ornement de notre habitation. Dans un journal, nous cherchons de préférence la petite gazette, les variétés ou la gravure, surtout si c'est une caricature. Nous ne demandons pas à nous instruire, mais à nous divertir et à rire. Interrogez tous les journalistes, et ils vous diront que ce qui est le moins goûté dans les feuilles quotidiennes ou hebdomadaires, c'est l'article de fond.
Nous ne voudrions pas que cette tendance dominât dans les maisons dont les chefs considèrent le gouvernement de leur intérieur comme un véritable sacerdoce. Qu'on y lise ; qu'on y fasse de bonnes lectures, qu'on y lise beaucoup et bien. A la bonne heure ! Mais pour que les résultats de cette lecture soient plus pratiques, il serait bon et utile que le père la fit en commun, auprès du foyer et de la cheminée en hiver ; au frais sur la terrasse, sur la galerie ou à l'ombre des arbres, pendant l'été. Quel tableau plus enchanteur que celui d'une famille groupée autour du chef, suspendue à ses lèvres,
attentive à la lecture d'un bon journal, de la vie d'un saint, d'un fait biblique, d'un bulletin apologétique, d'un opvscule de piété, lecture interrompue par les questions et les remarques des plus jeunes ou par le commentaire et l'explication du lecteur; le tout assaisonné de l'amour, de la tendresse et de l'union des cœurs, l'unique ciel réalisable sur la terre, si l'on nous permet cette comparaison ? Et si cette lecture, avec une prudente discrétion, s'accommode aux temps et aux circonstances ; si on fait à chaque fête une lecture appropriée à cette fête; si on fait une lecture sur le Pape, lorsque l'on parle beaucoup du Pape, et ainsi du reste, quel préservatif plus efficace pourrait-on offrir dans les maisons chrétiennes contre l'air empesté que l'on respire au dehors ? Quelle école meilleure, à meilleur marché, et plus affectueuse que cette école journalière? Une demi-heure suffirait chaque soir pour cela; une demi-heure qui se perd si facilement d'une façon quelconque, ou que l'on emploie si tristement à des futilités, quand ce n'est pas à des choses véritablement mauvaises !
Nos amis croiront-ils que, quand nous avons eu la première idée d'écrire nos opuscules de propagande, nous n'avons pas eu aussi la pensée de la lecture domestique qui nous a toujours souri comme une des plus fécondes? Ainsi
rindiquons-nous dans nos prospectus, et c'est avec cette idée fixe que nous écrivons encore aujourd'hui la plupart de nos ouvrages. Nous nous figurons qu'ils sont appelés à être lus dans la gracieuse ronde du foyer, et c'est dans ce but qu'ils sont écrits ; et c'est cette pensée qui donne le ton à notre modeste et vulgaire littérature. Nous ne tenons pas, en effet, à ce qu'une autre muselés inspire, nous l'affirmons à nos amis en toute loyauté. Qu'ils nous secondent donc et établissent cette chaire si importante dans chacune de leurs familles, ne serait-ce qu'un quart d'heure chaque soir, ne serait-ce qu'une demiheure chaque dimanche. S'ils exercent le sacerdoce domestique, peuvent-ils se dispenser de la prédication domestique ? Voilà une manière très facile pour tous de s'en acquitter : le bon livre, le journal honnête; voilà la chaire du foyer.
La bonne éducation des enfants es!-elle un art facile ) Où est-ce quon apprend cet art, et où est-ce quen ne V apprend pas.
— D'après ce que vous venez de dire dans les paragraphes précédents, répliquera quelqu'un, la
bonne éducation des enfants doit être chose difficile !
— Et qui a jamais dit, mon ami, que ce fût une affaire offrant peu de difficulté ? C'est quelque chose, c'est même beaucoup d'être père, il y a là une très grave responsabilité ; et la difficulté n'est pas de donner le jour à des enfants et de les conserver vigoureux et bien vêtus ; mais de les élever comme il faut, pour Dieu et pour la société, et en définitive pour le ciel.
Et pourquoi la tache dont nous parlons ici serait-elle si facile ? Façonner, non point d'une manière parfaite, mais avec un certain succès, une statue d'argile, de bois ou de marbre, est un travail qui exige des connaissances préalables acquises par un long apprentissage, et demande actuellement une attention extrême, une patience et une habileté infinies. Le sculpteur se place cent et cent fois devant son œuvre avant de la présenter au maître qui la lui a commandée ; il la regarde de tous les côtés le ciseau à la main ; il la touche et la retouche jusque dans les moindres détails; la plus petite aspérité, la plus légère incorrection le retiennent à l'œuvre des heures et des heures. Et l'on regardera comme une chose qui se fait en quelque sorte par elle-même et qui ne demande aucune attention, la formation des âmes que Dieu veut modeler au moyen de l'éducation, àlaressem-
blance de son divin Fils ? Oh ! pères ! Oh ! mères ! Vous êtes des sculpteurs, et vous travaillez non sur le marbre ou le bois, mais sur des créatures vivantes, qui, en sortant de vos mains, doivent être des images dignes de figurer dans le palais de Dieu. Vous ne voudriez pis qu'elles fussent, au sortir de vos mains, un bois inutile et apte seulement à brûler dans l'enfer. Vous êtes des sculpteurs d'œuvres divines, et votre atelier est la famille. Votre art est un art difficile et qui réclame toute votre attention; toute, entendez-le bien; absolument toute; beaucoup plus que le labour de vos champs, que le perfectionnement de vos industries, que le roulement de vos capitaux, que la hausse et la baisse de vos fonds. L'éducation n'est pas l'affaire d'un moment chaque jour, ni d'un jour chaque mois, ni d'un mois chaque année ; c'est une œuvre qui demande des efforts constants et persévérants, une œuvre incessante, une œuvre continuelle. Vous élevez vos enfants sans interruption, sans trêve, pour le bien ou pour le mal, pour en faire des enfants de Dieu ou pour les donner au démon. Vous les élevez toujours, même quand vous y pensez le moins ; vous les élevez en parlant, en travaillant, en vous récréant, en mangeant et même en vous reposant. Aucune de vos paroles, aucun de vos mouvements, même les
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plus insignifiants, ne sont indifférents pour l'éducation de vos enfants. Voyez donc si vous devez agir toujours avec prudence et circonspection. Miroirs vivants, tout ce que vous faites de bien ou de mal se reflète en vous, et se reproduit dans vos enfants. Tout dépend de l'usage que vous faites de ce formidable pouvoir d'édification ou de destruction que vous tenez dans vos mains !
— C'est fort bien, me direz-vous; mais où s'apprend cet art si difficile !
Où s'enseigne-t-il?
— Où? Non pas assurément dans les endroits où plusieurs d'entre vous vont l'apprendre. Il ne s'apprend pas dans la frivolité des passe-temps mondains, ni dans l'atmosphère saturée d'incrédulité et de vice des cafés et des casinos -, ni dans ce que vous débite du haut de ses tréteaux l'actrice éhontée, ni dans ce qu'exhibe à vos regards scancalisés l'effrontée danseuse de ballets. Il ne s'apprend pas dans les grands repas des amis du tapage, ni dans les bavardages ou les commérages du quartier, ni dans les assemblées orgueilleuses et élégantes du grand monde, ni dans la peu scrupuleuse revue de la mode et des salons, ni dans le journal sans foi ni loi, sans frein ni crainte de Dieu . On n'apprend là ni la vie sérieuse, ni l'exquise vigilance, ni la sainte susceptibilité, ni le zèle
soucieux, toutes qualités qui doivent caractériser votre noble sacerdoce. Cessezde vousfaire illusion ; les austères devoirs de votre profession de pères sont incompatibles avec la vie joyeuse qui est le seul objet des désirs du monde, même de cette partie du monde qui s'appelle, sans l'être en réalité, la bonne société. Là où ne régnent pas le Christ et sa sainte loi, n'allez pas chercher une école de pères chrétiens, qui sont les seuls pères vraiment bons.
Où donc l'apprendre? Dans l'Eglise, dans des rapports fréquents et humbles avec Dieu, dans l'oraison fervente et prolongée, dans les sacrements, au pied de la chaire où Ton enseigne avec l'autorité de Dieu. C'est là qu'on apprend tout ce qu'il y a de plus important ; c'est là qu'on apprend aussi ce sublime ministère de la paternité. Et quand on l'a appris; il en est de lui comme de toute autre chose ; on s'y exerce sans difficulté, on l'accomplit avec de véritables délices.
Alors on voit le plus rustique paysan devenir dans cette science un autre Salomon. En effet, on rencontre d'excellents maîtres et modèles dans cet art de l'éducation, qui sans connaître ni livres ni écoles, peuvent donner sur ce point des leçons pratiques aux plus sublimes philosophes. Nous ne dirons pas qu'ici la science des livres et la fré-
quentation des écoles sont un obstacle ; nous disons seulement qu'elles ne suffisent pas.
Oh ! maisons modestes, où un honnête laboureur et un humble ouvrier, pénétrés de la sublimité de leur mission, supérieure à celle des princes et des gouverneurs de peuples, soutiennent d'une main ferme la bannière du Christ dans ce boulevard assiégé du foyer, en groupant autour d'eux le gracieux essaim de leurs fils et de leurs petits-fils ! Oh! restes glorieux de notre antique société espagnole, surnageant à la surface d'un si immense naufrage et destinés à être peut-être le point de départ d'une future reconstitution sociale ! Oh 1 familles chrétiennes dans lesquelles on croit en Dieu, on parle de Dieu, on adresse chaque jour une prière à Dieu; dans lesquelles la loi de Dieu est le code fondamental des devoirs et des droits de chacun ; dans lesquelles on naît, on grandit, on travaille, on se réjouit, on vit et on meurt toujours pour Dieu ; toujours selon Dieu, toujours comme à l'ombre et sous le regard auguste de Dieu ! Qu'on dise aux familles organisées à la moderne, aux pères et aux mères de notre époque, aux maisons que le démon du rationalisme et de la fausse liberté a faites siennes ; qu'on dise où l'on goûte plus de paix, où la joie est plus abondante, où le joug de l'autorité est plus doux à porter, où l'obéissance est plus
douce, la charité mieux pratiquée, les joies de la société domestique plus délicieuses. Qu'on dise où il y a plus d'union, où l'on montre un visage plus serein en face de l'adversité, où l'abnégation est plus héroïque dans les consolations qu'elle prodigue aux souffrances d'autrui, et la résignation plus parfaite dans le support de ses propres souffrances. Que les insensés, follement épris de l'absurde anarchie sociale actuelle comparent une maison organisée chrétiennement, d'après les prescriptions de la loi évangélique, avec une maison organisée à la mode païenne, telle que Ta mise à la mode le désolant rationalisme. Que Ton voie où se réalise plus parfaitement l'idéal de la félicité humaine que chacun se représente dans ses rêves pour la vie présente.
Un observateur impartial dira, nous n'en doutons pas, que si l'on voit quelque part une image des délices du ciel, c'est dans l'admirable groupement des cœurs que présente une famille selon la loi de Dieu, et que s'il y a quelque chose qui ressemble ici-bas au désespoir et à l'horreur de l'enfer, c'est le malaise et le désordre absolu d'une maison d'où Dieu et sa loi ont été bannis.
Mal Soc. II.
Un mot au sujet des inférieurs et des domestiques.
Parmi les obligations qu'impose la très respectable condition de père de famille selon les lois du christianisme, nous trouvons à la suite de celles que nous avons déjà mentionnées d'une façon sommaire, relativement aux fils, celles qui se rapportent aux serviteurs. Ces derniers forment une partie du groupement domestique connu sous le nom de famille. L'antique idiome latin comprenait sous cette dénomination jusqu'aux esclaves; et même dans les langues modernes, on sait qu'on nomme familiers ou famille d'un prince ou d'un prélat, ceux qui sont plus étroitement attachés à son service. La loi de Dieu ne l'entend pas autrement, lorsqu'elle considère les obligations des parents envers leurs enfants ; aussi bien , tous ceux qui expliquent le Décalogue au sujet de ces obligations disent-ils clairement que le maître a envers son serviteur des devoirs semblables à ceux que la paternité confère envers les enfants. Et l'apôtre compare à l'apostasie de la foi et regarde comme pire que l'infidélité, le
péché du chef d'une maison chrétienne qui n'a pas soin de ses domestiques. « Si quelqu'un, dit-il (I Tim. V, 8), n'a pas soin des siens, et spécialement de ses domestiques, il a nié la foi et est pire qu'un infidèle ». Et un docte commentateur dit à ce propos, que la raison d'une telle sévérité de langage s'explique en ce que le maître qui n'a pas soin de ses domestiques dément ainsi son caractère de maître chrétien, et se rend pire que les païens, qui se croyaient obligés de veiller sur leurs domestiques et leurs inférieurs.
Les idées rationalistes qui dominent aujourd'hui sont pires que celles du paganisme, parce que, par un juste châtiment de leur désertion volontaire, Dieu paraît avoir privé les nations qui apostasient,même de ces lumières de la simple raison naturelle qui rendaient moins épaisses les ténèbres delà gentilité antique. Ce que nous observons su) divers autres points, se produit ici d'une façon toute spéciale. Dans la famille moderne telle que Ta faite le progrès révolutionnaire, le père ne se reconnaît pas d'autre devoir envers son serviteur, ni la mère envers sa servante, que de leur payer chaque mois ou chaque année le salaire convenu. En échange, le serviteur et la servante s'inspirant de sentiments analogues, ne se croient tenus envers leurs maîtres qu'au service matériel pareillement convenu. Ils sont considérés et
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se considèrent eux-mêmes comme un objet de pur contrat. Ils vendent leurs services comme un autre les achète, sans mentionner dans Pacte aucune espèce de responsabilité morale, ni d'idée supérieure qui l'élève et l'ennoblisse. Ils se louent et s'emploient comme on loue une voiture ou un cheval à l'heure, et rien de plus. Ainsi il arrive d'ordinaire que le commandement qui exige le service rivalise en brutalité avec la grossièreté et le dédain que l'on met â rendre ce service ; il résulte de là une réciprocité de mépris qui est le châtiment respectif de l'oubli des devoirs du maître et du serviteur, dignes en tout l'un de l'autre.
Les serviteurs et les servantes ne sont plus comme autrefois les confidents de leurs maîtres et de leurs maîtresses, attachés à la maison comme le lierre au mur, aimant leurs maîtres jusqu'à partager leurs joies et leurs tristesses. Aujourd'hui, le serviteur ne se repose plus sur son maître comme sur l'ami le plus digne de sa confiance. Au contraire, il le regarde comme un ennemi domestique, comme un ennemi nécessaire, contre lequel il doit se tenir continuellement en garde. On ne rencontre plus de maison comme nous en avons vu une très ancienne dans laquelle il y a une fondation de rentes perpétuelles faite par un des anciens maîtres pour l'établissement des servan-
tes ayant servi dans la famille un nombre d'années déterminées. Hélas ! on ne fait plus de telles fondations ; il n'y a plus de domestique qui vieillisse au foyer de ses maîtres ; la fidélité est une vertu de parade, les types du domestique loyal et de la vieille servante qui avait vu marier l'aïeule et avait donné plus tard ses soins aux petits-fils, sont des héros qu'on ne rencontre plus que dans les romans. Et pourtant, un jour, ils ont été dans notre société chrétienne, une réalité ! Qui n détruit la race très noble de tels maîtres et de tels serviteurs ?
Écoutez une autre observation fort instructive. Dans la société domestique organisée aujourd'hui d'une façon libérale, il se passe la même chose que dans la société civile organisée libéralement ; ces deux sociétés ont toujours été le reflet l'une de l'autre. Le commandement est très libéral, et l'obéissance l'est également, par crainte du fouet du grand Seigneur, et non point pour un autre motif. Et comme, dans l'état libéral, celui qui commande a l'habitude de tolérer dans celui qui obéit tout désordre moral, tout relâchement, tout abrutissement, de la même façon que celui qui paie ses contributions et ne trouble pas l'ordre dans la rue, est regardé par l'Etat moderne comme ayant rempli toutes ses obligations ; ainsi le chef d'une maison organisée à la moderne a coutume de
se tenir pour satisfait en ce qui touche aux idées et à la conduite de ses serviteurs, pourvu qu'ils ne se battent pas dans le vestibule ou dans les antichambres et qu'ils ne manquent pas à la consigne du service, en ce qui regarde l'étiquette.
Ainsi un maître et une maîtresse se soucieront très peu de constater si leurs serviteurs ou leurs servantes pratiquent ou ne pratiquent pas la religion, professent ou ne professent pas la foi véritable, observent ou n'observent pas une conduite régulière. Comme ils ne les volent pas, au moins ostensiblement, et qu'ils ne les font pas rougir de honte par des scandales éclatants, ils sont contents à ce prix. C'est pour cela que l'on voit si fréquemment des cas d'enfants corrompus par les serviteurs, et des cas de corruption des serviteurs dans les maisons d'un grand nombre de maîtres. C'est au point, en vérité, qu'on ne sait plus ou mettre le pied sur ce terrain du service domestique, tellement les progrès de notre civilisation y ont introduit de vices et de dépravation. Les servantes surtout donnent à la statistique du libertinage un contingent épouvantable.
Quel remède efficace peut- on offrir à une pareille contagion ? Il n'y en a pas d'autre que l'application des lois chrétiennes du sacerdoce domestique aux relations entre maîtres et serviteurs. A
la maison constituée selon le critère libéral ou rationaliste, il faut opposer la restauration de la maison selon les lois sévères qu'enseigne le Décalogue chrétien. Pour qu'il y ait de bons fils, il est nécessaire qu'il y ait des pères qui sachent se conformer aux commandements de Dieu. Pareillement, pour qu'il y ait de bons domestiques, il est indispensable qu'il y ait d'abord des maîtres selon l'Evangile.
On peut diviser en trois catégories les devoirs du maître envers ses inférieurs.
Pour démontrer que les maîtres ont le devoir de veiller sur la conduite de leurs serviteurs et de s'intéresser à leur salut éternel, il nous suffira de recourir à un seul argument, mais qui est tellement fort que nul, s'il est chrétien, comme nous supposons que le sont nos lecteurs, ne peut le récuser.
Le voici :
Les maîtres et les maîtresses exercent sur leurs serviteurs et leurs servantes et sur leurs inférieurs une véritable autorité. Or, toute autorité, d'après
la doctrine catholique, est divine par son origine et par sa fin. Par son origine, puisqu'elle procède de Dieu, qui seul peut donner à un homme autorité sur un autre homme; et par sa fin? puisque l'autorité doit avoir constamment pour but le salut éternel de celui qui l'excerce et de ceux sur qui elle s'exerce. Cela est incontestable, de quelque autorité qu'il s'agisse, de celle de l'État, qui n'est autre chose qu'une grande famille, comme de celle de la famille, qui n'est en somme qu'un État en petit et en abrégé. Or, de trois choses l'une : ou il faut dire que le maître n'exerce sur ses serviteurs aucune espèce d'autorité, ou penser qu'un maître chrétien peut ne pas l'exercer conformément à ce que lui prescrit la loi chrétienne, ou admettre qu'un maître, par le seul fait qu'il est maître, est obligé de veiller sur les âmes de ses serviteurs et de ses subordonnés. Les deux premières hypothèses sont évidemment absurdes; donc la troisième est seule logique et rationnelle.
On peut formuler en trois mots les trois espèces de devoirs qui obligent envers ses serviteurs le père de famille qui veut être un maître selon la Joi de Dieu: l'exemple, l'instruction et la correction. Le sens de ces mots est tellement clair et leur application tellement nette, que nous pourrions assurément nous dispenser de les expliquer.
L'exemple. — Il est évident que le maître doit donner le bon exemple à ses serviteurs, puisqu'il y a une loi générale qui oblige de le donner à tout le monde. Mais le maître est obligé de le donner à ses domestiques avec d'autant plus de raison qu'il a plus de rapports avec eux, et que sa conduite influe d'autant plus sur eux qu'il est en communication continuelle avec eux, et qu'il exerce sur eux l'ascendant de la supériorité. Que répondront à cela les maîtres qui, non seulement ne donnent pas de bons exemples à leurs serviteurs, mais leur en donnent d'affreusement mauvais, en faisant servir leurs subordonnés d'instruments et de complices à leur corruption et à leur libertinage, à leurs fraudes, à leurs haines et à leurs vengeances ?
L'instruction. — Le maître doit la donner à tous ceux de sa maison, et il doit la leur donner au même titre que les aliments, le logement et les soins. Toute la personne du serviteur s'est assujettie à la juridiction du chef de la famille ; et la personne se compose du corps et de l'âme; et le domestique sert son maître temporel avec son âme et avec son corps. Celui-ci doit donc pourvoir aux nécessités de l'une et de l'autre. Et qui doute que l'instruction sur les vérités indispensables au salut ne constitue une nécessité, au même titre que le pain pour la nourriture, et le toit et
le vêtement pour l'abri? Et si la loi et l'opinion publique condamnent le maître qui laisserait son serviteur souffrir delà faim, comment Dieujugerat-il ceux qui ne procurent pas aux âmes de leurs serviteurs les moyens nécessaires à leur vie surnaturelle ?
La correction. — Non seulement celui-là est coupable qui fait le mal, mais aussi celui qui aide à l'accomplir. Or, qui est plus complice que celui qui, pouvant empêcher le mal, ne l'empêche pas? Qu'un grand nombre de maîtres et de maîtresses voient donc de combien de fautes de leurs serviteurs et de leurs servantes ils auront à rendre compte au tribunal de Dieu. Mais ces maîtres ne trouvent-ils pas une excuse dans leur ignorance? Cette ignorance les excuse, quand ils ont fait ce qui leur était possible pour s'instruire; mais non lorsque, pouvant être au courant de la conduite de leursdomestiques, au moyen d'une vigilance ordinaire, ils ont négligé de l'exercer comme ils en avaient l'obligation. Ceux qui ont l'autorité ont même le droit de soupçonner leurs domestiques, d'après le principe suivant : « Il est permis aux parents de soupçonner leurs enfants ». Il doit donc y avoir une police domestique, comme il y a une police sociale. Le bon maître peut donc prudemment penser mal de ses serviteurs et de ses subordonnés, se défier d'eux, soupçonner leurs
démarches, leurs actions qu'il ne voit pas, examiner soigneusement tout ce qui se passe dans cette région inférieure de ses modestes états, menacer et reprendre, châtier et réprimer, et enfin chasser de son foyer celui qui se montre dur et récalcitrant devant de semblables moyens.
Que ceux qui ne seraient pas encore convaincus écoutent la comparaison suivante :
S'ils savaient que parmi leurs serviteurs ou leurs servantes on ourdit quelque complot contre la loi de l'État, et que leur cuisine ou leur vestibule est un foyer de conspiration contre la tranquillité publique, y consentiraient-ils, au risque de voir la justice, lorsqu'elle en serait informée, traiter leur maison comme un repaire d'incendiaires et de perturbateurs ? Non, assurément ; et le maître le plus libéral et le plus entiché des prétendus droits du citoyen libre, serait le premier à jeter à la rue et peut-être même à dénoncer ceux qui compromettraient la tranquillité de sa maison par de telles machinations. Aussi libéral que fût un tel maître, il serait pour de tels domestiques un implacable réactionnaire.
Eh bien ! Maîtres qui lisez ces lignes, vous ne toléreriez pas dans votre maison des conspirations contre l'État ou contre ses lois ! Pourquoi donc en tolérez-vous si souvent contre l'Eglise
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et !a loi de Dieu ? Pourquoi la seule accusation d'intolérance vous fait-elle reculer, lorsqu'il s'agit de corriger de tels désordres ? Vous savez ou vous devez savoir ce que disent vos serviteurs, où ils vont le soir, les jours où vous leur permettez de sortir, quelles relations ils entretiennent, quelles compagnies ils fréquentent, quels livres et quels papiers ils ont entre les mains, et vous ne croyez pas qu'ici votre autorité domestique ait un devoir sérieux à remplir ? Vous craindriez de vous compromettre auprès du gouvernement terrestre, et vous ne redoutez pas de vous compromettre devant le juge céleste? Pensez-vous que si, au jour de sa justice, il vous jette à la face que, dans votre maison, on a soutenu tant et tant d'années la propagande du mal, on a vu la vertu et les croyances de tant et tant d'âmes faire naufrage, il ne vous demandera pas de tout cela un compte exact et très sévère ? Ou bien croyez-vous peut-être que les fausses libertés de penser.de parler, de s'associer, qui s^nt défausses libertés appliquées à la société civile, doivent être tenues pour bonnes et véritables dans la société domestique ?
Oh ! non ; le libéralisme domestique n'est pas moins anticatholique que le libéralisme social, et les gouverneurs de peuples, comme les chefs de famille, seront jugés et condamnés terrible-
ment pour le mal qu'ils auront laissé faire, lorsqu'ils pouvaient l'empêcher, et pour le bien qu'ils n'auront pas fait, lorsqu'ils devaient le faire. Et comme celui-là est un mauvais gouverneur public qui ne regarde pas la religion et la morale publique comme le plus fondamental de tous les intérêts publics, ainsi est mauvais gouverneur domestique, celui qui ne tient pas la religion et la morale domestique pour le premier de ses devoirs de chef de la société domestique. Dieu et sa religion doivent régner dans la maison, comme dans la nation, intégralement et exclusivement. Les droits de Dieu et de son Église doivent être soutenus avec une égale vigueur dans ces deux juridictions; et Ton ne peut pas donner véritablement le nom de catholique au chef de nation ou au chef de foyer qui ne le croit pas et ne le pratique pas ainsi.