‹ Le mal socialChapitre 6 sur 13 · Omnia ves'.ra in charitate fiant. I. Ccr. XVI · texte numérisé non relu

Omnia ves'.ra in charitate fiant. I. Ccr. XVI

tion naturaliste que celui dont nous nous occupons ici. La charité, pour un grand nombre, n'est autre chose qu'une certaine douceur et suavité de caractère, dont la fin unique paraît être de faire plaisir au prochain en toutes choses, et de ne jamais le contredire. Pour eux, la charité est comme une courtoisie spirituelle, destinée à adoucir les aspérités, à tempérer les rigueurs, à cacher ou à dissimuler les difformités, à rendre douces et sympathiques les relations sociales, à couvrir de miel et de sucre toutes les œuvres divines et humaines, à faire du monde pécheur comme une Arcadie mystique, où l'on n'entend qu'églogues et idylles, où tout est épanchements d'amour fraternel, courants d'attraction et de sympathie, doux, tendres, onctueux, enchanteurs. Cet idéal rationaliste de la charité pèche par la base, puisqu'il est absolument contraire à la réalité. Depuis le péché originel, l'état naturel de l'homme sur la terre est l'état de guerre. Le chrétien doit entrer en guerre avec lui-même pour être bon, en guerre avec ses frères pour éviter qu'ils le rendent mauvais, ou pour préserver le prochain de la séduction. La contradiction, l'antithèse, sont la loi de l'existence humaine, depuis les jours du paradis terrestre jusqu'à notre époque. Ce n'est donc pas la aharité, mais une fausse paix, que l'on exalte; la

fausse paix de l'homme avec lui-même et avec ses semblables.

Qu'est-ce donc que la charité? Interrogeons un livre qui le sait, le catéchisme, ce code de la philosophie la plus fondamentale. « La charité, <r dit-il, est une vertu surnaturelle qui nous porte « à aimer Dieu par-dessus toutes choses et notre « prochain comme nous-mêmes pour l'amour de « Dieu ». Cette définition nous apprend que la charité est un amour, mais un amour surnaturel, c'est-à-dire chrétien, un amour qui admet pour motif la foi de Dieu, pour fin la gloire de Dieu et pour moyens ceux-là seuls qui sont prescrits pour l'obtention de cette fin par ce même Dieu.

Or, cet amour, qui le croirait ? ne se traduit pas toujours par une prévenance ou une caresse; quelquefois, très souvent, la plupart du temps, il se manifeste par la dureté et la sévérité. Il n'y a pas sur la terre d'amour comparable à celui d'un bon père; et cependant cet amour est de telle nature que très souvent il afflige et fait pleurer les enfants. <t Aimer, c'est vouloir du bien t>, dit la philosophie. Si, pour le bien d'un fils, il est nécessaire de le forcera l'obéissance, de le châtier, qui doutera qu'on ne l'aime et qu'on ne l'aime beaucoup, quand on le fait pleurer et trépigner pour ne pas consentir à ses extrava-

gances? C'est ainsi qu'on aime beaucoup le malade à qui on fait une incision, on coupe un membre à l'aide du bistouri; et ce serait ne pas l'aimer que de négliger de lui faire subir cette douloureuse opération à laquelle il s'efforce de se soustraire par ses cris et ses gémissements ; ainsi, dans l'ordre moral, c'est une oeuvre d'amour véritable, et de véritable charité, de déplaire au prochain, lorsqu'il y va du service de Dieu, du bien du prochain, ou du bien commun, et que le devoir commande de lui déplaire et de le frapper.

Mon voisin est un mauvais homme, et il ne se contente pas de l'être, mais par ses paroles et par ses actes, il porte à le devenir les imprudents qui se fient en son apparente honnêteté. Mon devoir de charité n'est pas d'aider ce loup à conserver ses dangereuses apparences de brebis, mais au contraire, de dire aux brebis trop naïves qui se livrent à lui : « Attention 1 C'est un loup qui veut vous perdre ». Je puis et je dois, dans l'intérêt de la vérité et pour le salut de mes frères, démentir ses maximes, alors même qu'il en devrait rougir ; démasquer ses pièges, alors même qu'il devrait en être couvert de confusion et de honte; publier ses hypocrisies, dût sa réputation en être compromise ; le dénoncer comme séducteur au tribunal des gens honnêtes, d'autant

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qu'aujourd'hui, c'est à peine malheureusement s'il y a un autre tribunal devant lequel ou puisse déférer de tels excès. Je puis et je dois le discréditer par mes écrits, le tourner en ridicule par mes satires; le rendre odieux par mes invectives, le démolir, le couler dans l'opinion publique par ma propagande. Et tout cela, malgré les cris que ce malheureux fait monter jusqu'au ciel ou descendre jusqu'aux enfers, malgré ses souffrances, malgré ses plaintes contre mon défaut de charité, malgré le préjudice que peuvent en éprouver ses intérêts, malgré la maladie à laquelle peut le conduire ma persévérante contradiction, malgré le danger que pourrait courir sa vie ; oui, quelque soit le préjudice que je lui occasionne, non par haine pour l'homme, mais pour la juste défense de la vérité qu'il attaque, et de mes frères qu'il séduit, je n'aurai manqué en rien à la charité, bien plus, j'aurai fait acte de la plus excellente charité.

Et si j'étais vexé pour avoir tenu une telle conduite, je serais martyr de la charité. Je la trahirais, au contraire, si, par respect humain ou par une considération d'amitié, ou par une fausse compassion pour l'imposteur, ou par crainte de lui nuire dans sa réputation ou dans ses intérêts, je me taisais quand il faudrait parler, ou si je tenais un langage doucereux, lorsqu'il faudrait faire retentir de vigoureuses protestations ; ou si j'atténuais

les obligations et les responsabilités, alors que je devais les présenter dans toute leur sainte horreur et leurs exigences pénibles. Ni Dieu, ni la vérité, ni le prochain, ne me sauraient gré de cette charité indigne d'un homme loyal, indigne d'un bon chrétien.

En conséquence, si, pour obtenir la fin suprême de la véritable charité, qui consiste dans le service véritable de Dieu et dans l'avantage véritable de mes frères, il convient que je me montre dur avec eux, cette dureté est charité; s'il convient, pour les atterrer, de recourir à l'invective acérée dont les Saints Pères nous ont laissé tant d'exemples, cette invective acérée est charité; s'il convient d'employer la satire mordante, qui emporte la pièce à la façon d'un fouet, la satire que les mêmes Pères ont employée si souvent, cette satire est charité. S'il convient de relever la faiblesse, c'est charité de le faire ; s'il convient de vouer à la honte des fautes cachées, c'est charité de le faire ; c'est charité de réduire l'hérésie au silence ; s'il convient d'attaquer et de compromettre des réputations, c'est charité de les réduire à néant; s'il convient d'attaquer les intérêts ou l'honneur de quelqu'un, c'est charité de ne respecter ni honneur ni intérêts. Dans ce mot « s'il convient » entendu chrétiennement et selon ce qu'on appelle en théologie morale « moderamen

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inculpatœ tutelœ d « la règle de la juste et légitime défense », réside le régulateur secret de la véritable et solide charité.

Cette doctrine parait dure ; mais, outre que le catholicisme l'enseigne et la pratique depuis xix siècles, elle ne présente même au point de vue humain, rien que de fort licite et naturel. Il est honorable, en bonne guerre, de faire tout le mal possible à l'ennemi, et par tous les moyens possibles, de le détruire ou au moins de le réduire à l'impuissance ; et cela se pratique d'une façon très honorable et sans forfaire aucunement au devoir de la conscience. Ainsi, lorsqu'une guerre juste l'exige, on ravage les champs, on brûle les maisons, on enlève les biens. Le bras qui frappe et qui cause de tels ravages peut fort bien être celui d'un homme très charitable, d'un saint, tels que Ferdinand de Castille ou saint Louis, roi de France, ou saint Etienne de Hongrie, ou saint Canut de Danemarck, ou saint Edouard d'Angleterre, ou cent mille autres qui furent guerriers et qui méritèrent la couronne du ciel en brandissant le glaive et en commandant des armées.

Vive Pilate pour être charitable aux yeux d'un grand nombre de catholiques du jour ! Leur charité est si imparfaite qu'elle commence par abandonner et sacrifier à leur sentimentalisme huma-

nitaire les suprêmes intérêts de la vérité. On voit bien que ce n'est pas la loi de l'Évangile qui leur inspire cette charité bâtarde, mais le naturalisme révolutionnaire. Ils se croient peut-être charitables, quand ils ne sont animés que de sentiments de philanthropie et de sensiblerie, à la façon de Rousseau. L'admirable saint Vincent de Paul et notre saint Pierre Claver ne furent pas moins des héros de la charité, lorsque, par amour pour leurs frères, ils s'enfermèrent, le premier dans les galères avec les prisonniers français, le second dans les embarcations des pauvres esclaves africains, que saint Bernard en appelant à la Croisade contre les Sarrasins tous les peuples de l'Occident, ou saint Pierre d'Arbues en mourant pour remplir contre les juifs ses pénibles fonctions d'inquisiteur dans notre royaume d'Aragon.

La douceur et les caresses sont excellentes à leur heure ; les menaces et les châtiments ne le sont pas moins en leur temps. Du pain et un bâton, dit notre vénérable Grenade, voilà ce dont doit se servir le bon pasteur. Le bon chirurgien emploie alternativement le baume et les cautères ; ainsi le médecin a recours tantôt à une potion savoureuse et à un remède sucré, tantôt à une potion acide et amère.

Cette littérature doucereuse et sucrée que l'on voudrait nous voir uniquement employer pour la

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défense de la vérité, produit très souvent un effet opposé, puisqu'elle énerve et abat, au lieu de stimuler et d'enflammer.

En étudiant la controverse catholique là où nous devons l'étudier, c'est-à-dire dans les œuvres des Pères et des Docteurs de l'Eglise, nous y constatons l'emploi de tous les tons et de toutes les figures de la littérature classique et populaire, depuis l'apostrophe et l'imprécation, qui font trembler l'auditoire, jusqu'à l'ironie et au sarcasme qui provoquent les éclats de rire aux dépens de l'ennemi .

Xe vous effrayez donc pas et ne cédez point à la peur, lorsque, dans l'ardeur de vos luttes pour la foi, vos ennemis vous jettent à la face que vous trahissez la vérité, s'ils n'appuient pas ce reproche sur d'autres motifs. L'ennemi voudrait des épées qui ne frappent point, des canons sans projectiles pour abattre les superbes forteresses. Que l'épée de la vérité frappe, qu'elle frappe inconsidérément tout ce qu'elle doit frapper. Vous trouverez des occasions dans lesquelles vous pourrez vous montrer doux et patients comme des brebis ; soyez tels pour souffrir les injures que l'on fait à votre amour propre; soyez-le quand votre intérêt personnel est seul en jeu dans la lutte; c'est alors l'occasion d'offrir la joue gauche à celui qui vous frappe sur Mal Soc. — II. — 19.

la droite; il n'en est plus ainsi quand c'est Dieu, l'Église ou vos frères qui sont outragés. Les partisans d'une fausse charité agissent au rebours de tout cela ; quand l'honneur de Dieu est engagé, ils se montrent doux et résignés; on les voit, au contraire, impatients et emportés, quand on blesse leur amour-propre. Aussi bien, sont-ils durs et acerbes avec nous, autant qu'ils sont conciliants et modérés avec nos ennemis, qui sont aussi ceux de la religion. Non, non; la lutte s'impose à nous, et une lutte légitime et juste. Soyez donc terribles comme des lions, rusés comme des renards, infatigables dans vos avertissements, comme des chiens qui sentent le loup autour de la bergerie. Défiez-vous de celui qui, au milieu de ce rude combat, qui n'est autre que le « bon combat de la foi » , bonuni certamen fidei de tous les siècles, vous conseille des tempéraments, des transactions, vous recommande la considération et le respect pour l'ennemi. A celui qui se rend et se range sous votre drapeau, donnez le cordial baiser de la fraternité, puisque vous traitez véritablement avec un frère; mais guerre continuelle, guerre sans trêve à celui qui continue à attaquer et à braver votre sainte foi. Telle est la pratique la plus sublime de la vertu de charité. Ainsi ont combattu les saints, ainsi ont-ils triomphé. Ainsi la lutte s'est-elle poursui-

vie dans le catholicisme, depuis les apôtres jusqu'à nos jours. Nous ne voulons pas apprendre une nouvelle stratégie, surtout si elle était recommandée par nos ennemis, car cette seule recommandation devrait nous la faire soupçonner de cacher quelque piège secret.

Cette doctrine trouve sa confirmation dans une citation d"une très grave autorité.

La doctrine morale que nous avons exposée dans le paragraphe précédent paraîtra dure à certaines oreilles. Un grand nombre de nos lecteurs, arrivés là, s'écrieront, scandalisés, comme les disciples du Christ, lorsqu'ils entendirent leur Maître, en une certaine occasion : « Ce discours est dur à entendre, et qui peut l'entendre s> ? Mais, pour Dieu ! Qu'ils ne s'alarment pas, et qu'ils s'habituent à la vérité et même à la dureté de la doctrine catholique pure, car la doctrine que nous donnons ici est catholique et rien de plus.

A ce sujet, ils trouveront dans notre opuscule intitulé « le Libéralisme est un péché » la justification de ces règles de polémique chrétienne

fondées sur l'exemple et l'autorité de toute la tradition catholique, depuis Jésus-Christ jusqu'à nos jours; et ils les trouveront en outre confirmées par un article de la « Civilta cattolica » dont le critère théologique est d'un tout autre poids que le nôtre, et même que celui de nos adversaires, pour résoudre ce genre de questions. Nous renvoyons donc le lecteur chrétien à ces pages.

Enfin, cependant, nous avons eu la bonne fortune de nous voir confirmés dans cette même doctrine par cette savante revue dans un autre article très récent dont nous ne pouvons nous dispenser de reproduire les paragraphes les plus substantiels. Cet article contient la réfutation du livre d'un auteur qui a nom Stoppani, catholique libéral, fort semblable à ceux de notre pays. Les graves théologiens de la Civilta catlolica parlent donc de ce Stoppani de la manière suivante :

La septième des maximes inculquées par M. Stoppani se résume dans le mot tolérance, et renferme plusieurs avis relatifs à la manière dont l'apologiste doit se conduire dans la discussion avec les doctes <r croyants ou incrédules, qui manifestent un sentiment contraire au sien, ou différent du sien ». La recommandation connue de saint Paul ne pouvait manquer, et on ne pouvait présumer qu'elle manquât ici : « Sur toutes ces choses, aye^Ja charité, qui est le lien de la perfection ». La charité

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envers tous, répète cet auteur. Parfait ! Jésus- Christ avait-il la charité envers les Pharisiens dans l'acte même où il les appelait race de vipères, sépulcres blanchis, hypocrites? a L'apôtre de la charité « observait-il cette vertu à l'égard de Marcion, « quand il l'appelait le premier-né de Satan? Les « Saints Pères ia pratiquaient-ils. quand ils n'é- <i pargnaient pas les paroles les plus dures pour « réprimander les propagateurs du mensonge ? « Devons-nous croire que ceux-là la pratiquaient « aussi qui multipliaient l'ironie, des insinuations « évidemment malveillantes et des censures int justes, contre les écrivains de diverses écoles, c qui sont toutefois les apôtres les plus assidus <r de la charité ?

« La charité pouvant donc quelquefois exister .( avec des procédés acerbes, et que l'on voudrait « taxer d'intolérance, en invoquant le précepte « de la charité, on ne prouve rien en faveur de « ceux qui voudraient détruire ce précepte abso- <t lument et pour toujours. En effet, bien que, « en général, on recommande les manières polies « dans les relations avec les partisans des opi- « nions qui diffèrent des nôtres, on ne saurait « donner absolument la même règle relativement « à ceux qui propagent l'impiété et Timmora- «t lité, se parant ordinairement d'un vernis de • fausse science, et qui ont perdu tout droit à

« notre respect. Il est bon que celui qui discute « avec eux verbalement et personnellement « observe les convenances sans lesquelles la con- « troverse dégénérerait en dispute de la rue ; mais « celui qui parle ou écrit pour les catholiques, « dans le but de réfuter cet apostolat impie, « pourra fort bien, en restant dans les limites de « la vérité et du bon ton, les couvrir de Vignomi- « nie quils méritent, les dépouillant de cette auto- « rite dont ils abusent malheureusement avec un suc- « ces lamentable. La compassion qu'inspire la con- <r dition malheureuse de ces égarés, peut très « bien l'emporter chez quelque écrivain d'un « caractère très porté à la mansuétude, mais « cela n'empêche pas d'autres apologistes de monte trer contre ces égarés cette louable exécration « qui fut toujours permise envers les corrupteurs « et les séducteurs publics.

« On ne cesse pas un instant d'inculquer indis- « tinctement la tranquille et sereine défense de « la vérité, comme s'il y avait seulement des « erreurs innocentes et de peu de portée, exemp- « tes de ruses coupables et pernicieuses ; comme <r si l'activité humaine n'était bien employée qu'à « la défense des intérêts personnels et matériels; « comme si le Christ et les Saints Pères ne nous « avaient pas donné pareillement des exemples « de zèle, tantôt compatissant et tantôt irrité, et

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<( de celui-ci beaucoup plus souvent que de celui- « là, en traitant avec les séducteurs du peuple.

« Une apologie purement didactique peut « mieux convenir au tempérament de quelques <r fidèles, et être, en outre, exempte des défauts <t auxquels est exposée, nécessairement il est <c vrai, l'apologie sévère et vigoureuse ; toutea fois, elle ne laisse pas d'avoir ses écueils et ses <t périls. Il est extrêmement facile, par exemple, « que l'apologiste tolérant prodigue des louan- <r ges, des compliments ou des expressions bien- <r veillantes à tel ou tel maître d'incrédulité dont « il réfute les erreurs, comme s'il n'était aucu- « nement offensé, par le titre d'ennemi que ceiui- « ci a pris contre notre sainte religion, ou de a séducteur travaillant à la ruine des âmes rache- « tées par Jésus-Christ. Il peut arriver cependant « qu'un tel apologiste, avec l'impartialité dont il « se fait gloire dans la défense de vérités si chères « à notre foi, paraîtra rabaisser les questions « religieuses au niveau de pures questions acadé- « miques. On comprend dès lors qu'un tel pro- « cédé aboutit sûrement à entretenir parmi le « peuple chrétien un certain esprit d'indifférence, 9 qui cause autant de préjudice que l'erreur elle- « même. Ces observations sont d'autant plus né- « cessaires qu'on abuse davantage de l'équivoque « au sujet des mots de tolérance et de charité,

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ce pour condamner les expressions inspirées par un <r zèle légitime, laissant l'apologie catholique à <r moitié désarmée, lui créant des entraves qui « sont tout à fait hors de propos dans une lutte <r avec des ennemis qui ne gardent aucune me- <r sure, et qui emploient inconsidérément le mena songe, l'insulte, la calomnie, et les manœuvres « les plus détestables. Pour tout dire, en un mot, « l'une et l'autre méthode, employées avec dis- « crétion et en observant les règles communes à « tous les chrétiens, sont bonnes pour l'apolo- « giste, à qui toutefois, on ne peut raisonnablece ment en imposer une de préférence à l'autre». Civilta cattolica, 15 novembre 1884.

C'en est assez, nous semble-t-il, pour convaincre ou au moins pour forcer au respect de notre conviction sur ce point les ennemis de l'intolérance catholique, s'ils agissent avec quelque bonne foi. Nous doutons qu'on puisse opposer une objection à ce raisonnement clair, calme, solide de la première des revues religieuses de l'univers catholique.

On rapporte, à ce même sujet, une autre citation très importante d'un ancien auteur espagnol.

Le Père Jérôme de Saint- Joseph, dans son célèbre ouvrage, le Génie de V histoire (édition de Barcelone, 1886, page 225), traite la même question, la développe et la résout dans le même sens. Voici son langage :

«. La seconde partie du doute proposé au com- « mencement de ce chapitre, relatif à la vivacité « et à l'énergie de la pensée et du style des rè- «c ponses et des controverses, n'est pas plus facile « à entendre. Personne n'ignore, en effet, l'obli- « gation pour l'écrivain de foi et de cœur, de se « maintenir dans ces occasions dans les limites « de la modestie. La vie et la doctrine du Christ, « notre Maître et notre modèle, d'accord avec « la raison, enseignent à employer un style mo- « déré, et à user de douceur dans les réponses. « Mais il est certain, cependant, que, dans cera tains cas, il est nécessaire de répondre avec « vivacité, et même avec une certaine rudesse, « pour la défense de la vérité et de la gloire de « Dieu. Quand on doit recourir à l'un ou l'au-

« tre moyen, la prudence et les circonstances en <r décident. Je dirai que, quand on ne se proc pose que d'élucider la vérité pour l'enseigner à « un ignorant, et ramener celui qui s'égare, il « est suffisant et même avantageux d'employer 'i de préférence la suavité dans le procédé et dans « le style; mais quand on veut, en outre, châ- « tier un insolent et inspirer la crainte à un au- « dacieux, qui attaquent ou nient opiniâtrement « la vérité, on peut et on doit alors recourir à la « vivacité et à l'aigreur dans les paroles, dont « chacune doit être comme un trait lumineux, <( afin qu'ainsi, à tout prix, les droits de la vérité « triomphent, quand ils ne peuvent être reconquis « autrement. La raison, l'autorité et les faits sont « ici d'accord avec nous. Il est clair qu'il est per- « mis quelquefois de se mettre en colère ; car la « colère n'est point mauvaise en elle-même ; elle « peut être juste et bonne lorsqu'elle a pour but « une vengeance légitime. Et il en sera ainsi, € si on se met en colère selon la convenance « de temps, de personne et de mode. Les cir- <r constances justifient la colère, et changent une « passion en vertu. Les sujets qui demandent « cette vivacité sont nombreux ; mais il faut pla- « cer au premier rang la doctrine, qui ne servirait <t de rien, sans un peu de colère; sans cette juste « colère, les tribunaux sont sans autorité, les

ï délits restent impunis, et la société périt- Ce £ sentiment est autorisé, non seulement par la 1 doctrine des saints, mais même par celle du 1 Fils de Dieu, par ses exemples admirables cont signés dans la sainte Écriture : Le Psalmiste 1 l'enseigne : « irritez-vous et ne péche^ pas », t l'apôtre saint Paul le suppose : « Que le soleil ne 1 se couche pas sur votre colère », saint Jacques c l'insinue : i soye~ lents à vous irriter » . Le sage c< l'admet : « Ne soyez pas prompt à vous mettre x en colère»; l'Evangile selon les Hébreux ne le i condamne pas : « Ne vous irritez pas sans mor tif » ; la doctrine des Pères et des Docteurs l'apt prouve, les exemples de Jésus-Christ, de saint 1 Pierre et de saint Paul, de Moïse, de Phinées, 1 d'Elie, d'Elisée et de beaucoup d'autres saints t le justifient. Finalement, la juste colère de Dieu, t dont Lactance a écrit un livre, l'accrédite. Ces ï accidents terrestres ne troublent point la séré- « nité de Dieu dans la splendeur de son ciel, mais, « sans se mettre en colère, Dieu manifeste les ï effets qui procéderaient en nous de la colère, t en indiquant par ses actes, cette passion si né- <r cessaire à la vertu et à la vérité.

« Quelqu'un dira qu'on ne condamne pas la * colère, mais ce qu'elle a d'aigre et d'acerbe. t Bien qu'il ait été répondu à cette difficulté par « la doctrine et les exemples proposés plus haut,

« pour ajouter à la force et à l'abondance de c <r preuves nous en alléguerons de nouveaux « Hypocrites et race de vipères ; sépulcres bla c chis, remplis de corruption; fils de Satan 2 « c'est ainsi que parle aux Pharisiens, le Christ, « douceur infinie. <t Incrédules et hommes sa « intelligence d ; ainsi parlait-il à ses apôtres ; et « Pierre : « Satan ». Moïse appelle tout un pei <( pie: <t Ignorant et insensé », et l'apôtre dit « Ananie, prince des prêtres ; <r muraille bla <r chie>.Ce n'était point par ignorance, ma « par ironie, qu'il déclarait ne pas savoir à q « s'adressait ce reproche, mais afin de le couvi « ainsi davantage de dérision. Toutes ces paroL « sont assez acerbes,- elles sont pleines d'aigreu « et cependant elles tombent de lèvres empreint' « de douceur et de la plus suave charité. Que s « rait-ce donc si nous parcourions l'histoire etl « vies des saints et d'abord d'un saint Laurent <r d'un saint Vincent, qui furent les premiers à do « ner l'exemple du courage et de la liberté véritab « en face des tyrans, et se montrèrent véritabl « ment frères? D'une sainte Cécile et d'une sain « Agnès ? Nous pourrions ainsi parcourir tout « martyrologe ou calendrier des saints. Et cet « conduite n'est pas seulement permise à l'égai « d'un tyran ou d'un infidèle ; les Galates étaiei « fidèles, et saint Paul les appelle pourtant inset

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« ses; bien plus fidèle était Pierre, que Paul reprend « cependant publiquement ; et il a écrit dans ses « Épîtres qu'il était répréhensible. Ils étaient éga- « lement fidèles ces rois d'Israël etdejuda, à qui « les prophètes faisaient entendre des paroles plus « dures encore. Dieu fait de Jérémie comme une « citadelle munie d'une garnison, une colonne de « fer, un mur de bronze contre les princes et les c prêtres de son peuple, parmi lesquels, au dire « Je saint Jérôme, doivent être rangés nos prêtres « et nos évèques, qui ne doivent point, en consi- « dération de leur dignité, se donner toute licence <( contre leurs inférieurs, ni se croire à l'abri « d'une juste réprimande, et qui trouvent, eux « aussi, à leur temps, une colonne de fer et un <r mur d'airain où ils se brisent, s'ils se heur- « tent. Le Seigneur vient en aidé au saint, eût- « il contre lui la. puissance la plus redoutable du « monde.

« Cette doctrine n'est pas opposée à celle qui <r nous enseigne la patience, vertu qui doit être « enracinée dans l'âme de celui qui s'irrite avec <i raison ; elle n'est contraire ni à la charité, ni à « l 'humilité avec lesquelles se concilie fort bien « la vérité, et cette dernière avec la colère. Com- * me le simple baiser de paix, dit saint Augustin, « est admis par la très belle et très modeste cha- « rite ; ainsi la dent perverse de la malice est évi-

<r tée par la très chaste et très prudente humilité, « ou est brisée par la très solide vérité. Je con- « fesse avec saint Bernard que la patience est <r une grande vertu; mais, dans certaines occafl sions, l'usage de cette vertu n'est ni grand, ni « vertueux; bien plus, l'impatience est quelque- « fois plus louable. Dans le cas où il y a soupçon « d'hérésie, saint Jérôme ne veut pas que l'on c use de patience, parce que ceux qui ne con- « naissent pas l'innocence de celui qui est calom- « nié, ne regardent point son silence comme une « preuve de cette innocence, et la dissimulation « est réputée conscience. Le même saint Bernard « n'admet pas que l'on souffre jusqu'à se laisser « tyranniser par les occupations. D'après le même « saint, l'Apôtre se moqua de cette patience, lors- « qu'il disait aux Corinthiens » : qu'ils supporte taient de bon cœur les insensés, étant eux-mê- « mes savants ; qu'ils toléraient qu'on les réduisît « à une misérable servitude, qu'on les dévorât « vivants, qu'on s'emparât d'eux, qu'on s'exaltât « contre eux, qu'on les frappât au visage. A les « bien considérer, ces paroles, dit saint Bernard, « contiennent moins une louange qu'une moque- « rie et une dérision à l'endroit de traitements « si indignes et si humiliants. Aussi, en vérité, « comme il y a une grande prudence à souffrir, à « l'occasion, de grandes injures, ainsi c'est une

« folie et une insanité de supporter sans raison « ni profit une seule infamie.

<c Nous avons prouvé comment il y a des occa- « sions dans lesquelles la colère, la vivacité et « l'intrépidité du cœur, sans lesquelles aucune « grande entreprise n'aboutit, sont non seulement « licites, mais encore louables et nécessaires. « Mais, s'il est une circonstance où ces senti- « ments sont indispensables, c'est incontestable- « ment dans la discussion. Plus alors la dispute « demande de calme dans les sentiments, plus elle « réclame de vivacité dans le discours écrit et « surtout dans le discours parlé ? C'est alors «: comme une joute et un combat d'esprit pour <r lequel il est nécessaire de se munir d'armes sort lides et puissantes. En effet, comme les ins- « truments dont on se sert en temps de paix « sont différents de ceux qu'on emploie en temps * de guerre ; comme les instruments qu'emploie « le laboureur pour cultiver son champ, sont dif- « férents de ceux qu'emploie le soldat pour vain- « cre l'ennemi ; ainsi le littérateur et le savant ont « besoin d'une éloquence plus vive et plus entrai - « nante pour réfuter une opinion et défendre une « vérité, que pour enseigner et inculquer cette vête rite à quelqu'un qui l'accepte sans résistance.

« Ainsi s'armèrent, dans des circonstances sem- « blables, les saints les plus humbles et les plus

« modestes que nous connaissions dans l'Église : « saint Basile, saint Jérôme, saint Augustin, saint « Bernard, saint Thomas, saint Bonaventure et « une foule d'autres ; ceux-ci pour défendre l'Éc: glise ; ceux-là pour soutenir leur opinion; d'au- « très pour venger l'état religieux; et aucun d'eux « n'a été accusé pour cela de manquer de mo- « destie et d'humilité. Car, comme il est juste « de ne pas donner occasion aux médisants « de se perdre ; de même, il est juste et né- « cessaire, quand ils sortent des règles, non « seulement de ne pas les tolérer, mais encore « de les réprimer quelquefois, afin qu'en désho- « norant ceux qui sont victimes de leur calomnie, e ils ne perdent pas ceux qui se laisseraient sé- « duire par leur fausse doctrine. Quelqu'un en «: appellera peut-être dans ce cas à la modestie ; « pour moi, j'en appelle, avec saint Jérôme, à « l'humilité et à la justice. Il vous appartient, le « grand saint Augustin le dit, de faire quelque <r mince concession, de reprendre celui qui atta- <r que, non celui qui répond. Et si quelqu'un « regarde la réponse comme un acte d'orgueil, ; « qu'il considère que c'en est un bien plus « grand d'accuser. On peut se dispenser d'accu- « ser, plus rarement de répondre. Quelquefois, « ni la vivacité, ni la rudesse de la réponse ne I <t dispensent de la faire ; parce que non seulement

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« dissimuler la calomnie qui a été imputée, mais « y répondre avec trop peu de vivacité, cause un <( préjudice. On regarde donc également comme « un aveu non seulement le silence, mais encore <r une réponse molle. Oh ! frappez ! mettez les <( défaites en évidence et enlevez la considéra- « tion ! Vous devez dissimuler et souffrir pour <r ne pas compromettre la réputation d'autrui « tout en faisant connaître son ignorance ou sa « malice. La faute en esta lui; il s'est découvert <( et a publié sa faute, lorsqu'il s'est inconsidéréce ment laissé aller à la calomnie. Je vois l'épée « qui a traversé mon corps, le corps de ma na- <t tion; son cœur, je veux dire son crédit, a été « blessé à mort, ses membres, c'est-à-dire ses fils, « auparavant purs et sans tache comme la beauté <r et l'éclat de la bonne renommée, sont déjà <r souillés, défigurés par le sang qui a jailli des « blessures que vous leur avez faites. Et pendant « que je souffre cette horrible injustice, vous me « dites : « N'applique pas la main à ta blessure, <r afin qu'il ne paraisse pas que c'est moi qui t'ai « frappé. Belle insanité ! c'est une injustice ajou- « tée à une injustice. Il faut répondre à l'insensé 1 selon sa folie ; c'est-à-dire en le répriman- « dant et le reprenant sévèrement, afin qu'une « autre fois il ne se risque pas et considère « ses paroles. En n'agissant pas ainsi, le plussa-

Mal Soc. — II. — 20.

« vant est ignorant et se donne lui-même pour « insensé. Ce n'est pas beaucoup qu'il passe par « ces lois et qu'il encoure l'indignation du sage. « Tels sont les motifs qui ont porté quelques his- « toriens à ne pas négliger l'occasion qui s'offrait à a eux d'engager la controverse sur quelques points « relatifs à ce sujet, ni de les traiter avec l'ar- « deur et l'élan qu'ils demandaient ».

Cet auteur très docte et très pieux va jusquelà. Il nous semble que nos adversaires ne doivent pas récuser une si grave autorité, ni croire que nous sommes revenus ici de deux siècles en arrière, circonvenir le bon Père, pour le porter à écrire une page qui s'accorde si bien avec notre façon de penser.

De l'amabilité, de la douceur et des égards qui doivent être les vertus, unies et nullement opposées à] celles dont nous avons parlé plus haut, du Propa-: gateur catholique.

A la lecture des derniers articles que nous] avons consacrés à cette matière, il se rencon-j trera inévitablement quelqu'un qui supposera quel le type du bon propagandiste catholique, dont!

nous avons tracé plus ou moins fidèlement le portrait, doit être à la fin un monstre odieux et austère, sombre, colère, plus propre à créer des ennemis à la bonne cause qu'à lui concilier des bonnes volontés fermes et déterminées, et qu'une telle conduite est plus propre à détourner les cœurs généreux de la défense de la foi, qu'à les attirer et les exciter à cet exercice si louable.

Oh! non; non assurément! Comme il nous connaît mal et comme il connaît peu la bannière autour de laquelle nous le convions, celui qui nous juge si indignement ! Qu'il nous écoute avec un peu de calme et de sérénité discourir sur ce sujet, et peut-être à la fin nous arriverons à vaincre jusqu'à ses préventions les plus tenaces.

Que les mots intransigeance, horreur à l'hérésie, haine à la fausse charité, aient un son un peu dur et par là même désagréable pour la molle génération actuelle, nous n'essaierons pas de le nier. Certaines choses doivent nécessairement être telles, et vouloir les présenter comme suaves et douces serait les altérer, ou tout au moins leur faire subir une notable avarie. Toutefois, cela même qui, en soi, est d'une rudesse et d'une austérité qui épouvantent les caractères efféminés du siècle où nous vivons, peut avoir une sérieuse compensation, dans les autres qualités de celui.

qui s'emploie au service de Dieu et au profit de la foi chrétienne. Ces qualités que doit avoir le propagandiste catholique pour tempérer en quelque chose l'aspérité et l'austérité de son office, doivent être une souveraine amabilité dans ses rapports sociaux, et une belle et franche dignité dans l'exercice même de ses plus austères devoirs. Comment? En rendant ses paroles, ses manières, sa conduite et ses actes aussi sympathiques que possible, en attirant ceux-là même qu'il est obligé de combattre, et en s'efforçant de montrer à ceux à qui il fait sentir la force de son bras pour les désarmer, les sentiments chevaleresques de son cœur, lorsque l'occasion se présente de les favoriser.

Quel mystère que cela, s'écrie je ne sais en quel endroit, le comte de Maistre, que le militaire, dont l'office est le plus dur, puisqu'il ne consiste qu'à détruire et à mettre à mort, soit en même temps, dans tous les siècles et chez tous les peuples, le type le plus sympathique et le plus chevaleresque ? Voyez : l'épée qu'il porte à son côté est du même acier que le poignard ; et comme ce dernier, elle fend et transperce ; cependant, les femmes elles-mêmes voient avec un sympathique intérêt briller l'épée que porte le brillant officier, en même temps que les plus intrépides ne voient qu'avec horreur et saisissement le poi-

gnard que l'assassin cache sous son manteau. Qu'y a-t-illà! Il y a que le même instrument d'horreur et de carnage est noble et sympathique quand il sert à la défense de la foi, de la patrie et du véritable honneur, autant qu'il est vil et indigne, quand il rappelle la trahison et le meurtre.

Eh bien ! le propagandiste catholique est le soldat d'une bonne cause ; il est soldat, mais non assassin et brigand. Il frappe et tue, quand le devoir lui commande de frapper et de tuer; mais il se sert de la noble épée du vaillant soldat et non du lâche poignard des assassins. Il est chevalier du Christ, et non l'esclave stupide et cruel des passions humaines. Ses yeux respirent une sainte indignation contre ce qu'il doit haïr ; mais sur ses lèvres s'épanouit également un sourire gracieux pour ce qu'il aime sincèrement; car, ainsi que nous l'avons dit, sa haine ne doit être qu'une forme de son amour le plus ardent. Le monde le taxera d'obstiné ; mais quelle beauté n'y a-t-il pas dans un front plein de noblesse et de fierté, qui ne se courbe ni devant les caresses, ni devant les menaces, surtout lorsqu'il ne voit autour de lui que des fronts courbés et avilis par la peur ou la flatterie ! Il ne se prête point à tout embrassement, et n'ouvre point son cœur à toutes les amitiés ; car il doit savoir qu'il y a des embrasse-

ments qui déshonorent et des amitiés que le code de l'honneur appelle des trahisons. Mais ce que notre siècle sans honneur appellera dans notre héros grossièreté et manque de politesse, ressemble singulièrement à ce que d'autres siècles plus dignes ont toujours appelé intégrité et magnanimité !

Ah 1 Dieu sait bien comment nous souhaiterions le propagandiste de la vérité : nous le voudrions intolérant comme la vérité elle-même ; mais, calme, radieux et souriant divinement comme elle aussi. Oui, que nos amis n'oublient pas cette observation. Sans abdiquer aucun des droits éternels de la religion, sans pactiser ou transiger implicitement ou explicitement avec ses ennemis, sans accepter de près ni de loin la fausse charité moderne, qui n'est au fond qu'une impie tolérance rationaliste; qu'ils s'efforcent néanmoins de se montrer aussi aimables, aussi sympathiques qu'ils le peuvent à leurs propres adversaires. Qui pourrait énumérer ici les mille et une occasions où on peut donner des preuves de cette amabilité? Montrez autant que possible à tout le monde un visage affable ; car il n'y a rien qui discrédite si vite une cause comme la mine renfrognée et la mauvaise humeur habituelles de celui qui la prêche ou la défend. Si vous vous rencontrez dans une rue avec un ami et avec un adversaire,

que votre premier et plus affectueux salut soit pour ce dernier; parce que le premier vous est déjà acquis, et vous avez à gagner le second. Allez au-devant de lui pour lui manifester cette politesse sociale et chrétienne. Ainsi vous l'obligez, ou à se montrer lui-même impoli, ou à vous payer de la même monnaie. Un acte de ce genre peut être le principe d'une relation, et celle-ci d'un changement d'idées chez votre ennemi. Un salut affectueux ne coûte pas un centime, mais il peut conquérir une âme. La persuasion commune est que les cœurs se rendent aux raisonnements, alors que, ordinairement, ils ne cèdent qu'aux sentiments affectueux du cœur. Ne refusez pas ce salut, ô apôtre chrétien, à celui que vous avez la mission de confondre et de combattre. La même main qui, armée de l'épée, fait de profondes blessures pendant la bataille, si elle est généreuse, verse sur ces blessures le baume après la victoire, et serre avec une tendresse affectueuse la main de son contradicteur.

Accordez des faveurs à tous ceux à qui il vous sera possible, mais faites-vous un vrai bonheur de les accorder à ceux qui ne partagent pas vos idées. Oh ! quel moyen sûr pour gagner entièrement un homme que de l'enchaîner par un bienfait ! Ne lui rendez pas service à demi, ne marchandez pas,

n'exigez pas pour l'accorder trop de supplications, ne donnez pas à entendre qu'il faut vous faire violence pour cela. « Dieu aime celui qui lui donne allègrement et d'un cœur généreux » ; il en est de même de l'homme. Montrez plutôt que vous vous honorez en accordant une faveur ; au lieu de prétendre par là être tenu pour quelque chose. N'exigez pas la reconnaissance ; elle viendra d'elle-même, librement et volontairement.

Aimez, dans l'homme que vous voulez gagner à Dieu, non seulement sa personne, mais tout ce qui le touche. Parlez avantageusement de sa profession, informez-vous avec intérêt de sa famille, caressez ses enfants. Oh ! les enfants, quels admirables auxiliaires pour la propagande ! De superbes édifices d'erreur et de haine contre la vérité ont cédé devant ces démonstrations d'un affectueux intérêt, après avoir résisté aux invectives les plus véhémentes de la polémique. La polémique a sa raison d'être, qui en doute ? Comment se dissiperait autrement devant les imprudents l'éternel sophisme de l'impiété ? Mais la polémique est presque toujours atteinte du poison de l'amour-propre, qu'elle communique ensuite. Et l'amour-propre blessé est le mur le plus haut et le plus épais qui puisse s'élever entre le cœur de l'homme et la connaissance de la vérité.

Il importe donc que les solides raisons et la généreuse profession de foi aient pour compagnes et pour auxilliaires l'abnégation et la charité, qui nous ouvrent par elles-mêmes, avec le secours de la grâce de Dieu, une brèche dans le camp ennemi, et non les mouvements impétueux d'un orgueil blessé qui rendent impossible tout accès à la forteresse dont on veut s'emparer.

En résumé, rendons la vérité sympathique, non en la défigurant, en la mettant sur le même pied que l'erreur, en cédant le plus petit de ses droits imprescriptibles, — que cela demeure le rêve d'une stupide école équilibriste que nous détestons mille fois plus que l'impiété radicale, — mais avec un visage ouvert, avec un cœur magnanime, avec une disposition généreuse à oublier l'injure, avec une main tendue à toute heure, pour dispenser des bienfaits. Aimons comme des hommes et comme des frères ceux-là même que nous devons haïr, poursuivre et combattre comme des ennemis. Qu'il n'y ait en nous rien qui sente la transaction, qui ressemble à une attache quelconque au parti de la composition et de la conciliation. Que notre attitude soit ferme et radicale, et immuable notre devise : « Tout pour la vérité et rien pour l'erreur » ; mais sachons couvrir ces armes de fleurs et de guirlandes, lorsque l'occasion le demande : elles ne perdront rien de

leur solidité ni de leur puissance, bien que la main qui doit les brandir soit élégamment gantée et ornée à la façon des chevaliers. Ne cherchons pas à rendre nos personnes aimables au détriment de la vérité que nous sacrifierions pour attirer la bienveillance de nos ennemis : ce serait là une trahison honteuse et lâche. Cherchons à nous rendre aimables à tout le monde, malgré la rigidité de nos principes, afin qu'on voie briller jusque dans ces principes la sympathie dont nous entourons l'ennemi lui-même. Le monde a coutume de se payer bien souvent de niaiseries de pure forme, que l'homme superficiel se sent porté à regarder avec mépris ou compassion. Mais le vrai philosophe doit considérer que, bien qu'elles ne soient rien en elles-mêmes, ces niaiseries sont beaucoup dans la pensée du grand nombre; et le propagandiste doit les juger d'après cette opinion générale et s'en servir, en tant qu'elles n'offensent pas Dieu, comme d'une monnaie courante pour le bien de sa belle et noble propagande.

De la ténacité et de la persévérance.

Persévérance opiniâtre, telle doit être au fond la vertu caractéristique du bon soldat de la vérité.

L APOSTOLAT SECULIER ;i)

<r Par le travail et la constance » ; telle fut la devise d'un héros antique. Nous voudrions qu'elle fût écrite sur le blason de tout propagandiste catholique « Le travail », c'est-à-dire l'exercice actif de toutes ses facultés en vue de cette sublime fin; « la constance », c'est-à-dire une ténacité supérieure à tous les contre-temps, sans hésitations ni défaillances, allant jusqu'à dépenser pour une si noble entreprise toute l'ardeur du cœur, tout le souffle delà vie.

Ordinairement, le mal de notre temps ne consiste pas, à le bien considérer, en ce qu'on néglige d'entreprendre des choses très grandes et très bonnes au profit de la vérité, mais en ce qu'il manque aux promoteurs de ces choses cette fermeté énergique, qui est la note la plus caractéristique du véritable héroïsme. On dirait que tout se transforme aujourd'hui pour nous en généreux élans et en fougueuses attaques. Après quoi, on éprouve immédiatement le besoin de la variété, signe manifeste d'inconstance et de versatilité. Ce n'est pas à entreprendre simultanément ou successivement plusieurs choses, mais à en conduire à terme au moins une avec une ferme intrépidité, que consiste le point le plus important. « Faire peu de choses, mais les bien faire» ; ainsi s'exprime un autre proverbe de la docte antiquité. « S'appliquer toujours au même objet »,

3 l6 LE MAL SOCIAL

dit un autre adage, qui exprime la même idée. Un caractère résolu et persévérant entreprend ce qu'il peut pour le bien et contre le mal. Une bonne part de ce qu'on appelle le génie, dit un auteur, n'est dû qu'à cette qualité de la persévérance. Les grandes entreprises ne doivent pas se montrer comme une lumière passagère, qui brille et éclaire un instant, et un instant après ne présente plus qu'un peu de cendre froide, mais comme un feu lent, ayant une action moins intense, mais plus durable et plus efficace. Le pas lent et solide du mulet et du bœuf est presque toujours préférable, quand il s'agit de traîner une charge considérable, au pas ardent et rapide du cheval. Et comptez que si ces considérations doivent s'appliquer spécialement à un genre d'entreprises, elles ne conviennent mieux à aucune qu'à celle dont nous nous occupons.

Par leurs caractères propres, les obstacles que rencontre parmi les hommes la propagande de la vérité sont difficiles à vaincre ; attendu qu'il n'y a aucune victoire de cette propagande qui ne suppose une autre victoire de l'homme sur lui-même et sur ses plus puissantes inclinations; ce qui manifestement, ne peut s'obtenir sans une résistance ferme et opiniâtre. Il en coûte plus pour vaincre les volontés et pour soumettre les intelligences, pour dissiper les préoccupations, que pour

renverser à coups de canon, les murs et les forteresses les plus épaisses, ou attaquer à la baïonnette les redoutes et les tranchées. Ouvrir un passage à la foi à travers les nuages obscurs et la poussière épaisse que soulèvent contre elle les passions, ce n'est ni l'œuvre d'un jour, ni un jeu d'enfant, comme dit, à un autre propos, le pieux auteur de Y Imitation de Jésus-Christ. Il importe donc non seulement de commencer avec énergie, mais de poursuivre courageusement ce qui a été entrepris. Une goutte d'eau finit par percer la pierre, dit un autre proverbe latin ; non pas en tombant sur cette pierre une ou deux fois, mais indéfiniment, et parfois durant une très longue suite d'années. Il y a une maladie de notre siècle dans cette frivolité et cette impatience avec laquelle on voudrait, à l'aide de coups de massue, comme on dit, conduire à terme les entreprises les plus ardues. Le bon propagandiste catholique doit s'élever au-dessus de cette manie. Il y a un certain égoïsme à ne pas consentir à ce que d'autres générations voient le résultat ou la fin de ce que nous n'aurons pu que commencer. Personne ne considère que nous ne mangerions pas aujourd'hui les fruits savoureux d'un grand nombre d'arbres, si nos aïeux ne les avaient pas plantés sans avoir la moindre espérance d'en profiter eux-mêmes. Les anciens architectes de nos cathé-

drales en posaient la première pierre, sachant bien que ni eux, ni leurs fils, ni leurs neveux n'en verraient terminer les voûtes majestueuses. Ils travaillaient pour Dieu, et non pour la satisfaction puérile de se réjouir dans leur entreprise. Aujourd'hui, dès qu'on creuse le premier iondement d'un édifice, on rédige le programme des fêtes qui se célébreront à son couronnement, et nous ne donnerions pas un centime pour une construction dont nos descendants seuls auraient à bénéficier. Pour Dieu ! ne laissons pas se glisser dans nos œuvres de propagande catholique cet égoïsme et cette frivolité, qui sont les ennemis jurés de toute entreprise sérieuse et de longue haleine. Ouvriers infatigables d'une œuvre qui n'est ni d'un jour, ni d'une année, mais de l'éternité, contentons-nous de lui avoir donné notre concours avant de mourir, de l'avoir préparée : nous ne l'avons point, en effet, commencée, et nous ne la terminerons pas. Les uns nous ont précédés, nous serons remplacés par d'autres. Dans ce champ, celui qui a semé ne voit pas ordinairement lui-même la récolte. C'est une illusion généreuse de notre part, de vouloir nousmême conduire à terme ce que nous avons essayé de pousser de toutes nos forces, et que nous avons à peine fait avancer de quelques pas. Illusion généreuse, avons-nous dit; elle pourrait cependant l'être davantage, si elle procédait moins souvent d'un

l'apostolat séculier 519

amour propre mesquin, et d'un amour de Dieu peu désintéressé.

Mais cela nous conduit naturellement à parler d'une autre qualité du propagandiste catholique, à savoir, le désintéressement ou l'abnégation totale de soi-même avee laquelle il doit exercer son noble office. Ce sera le sujet de notre prochain paragraphe.

xvn

De l'abnégation ou du désintéressement.

La vertu que nous recommandions dans le paragraphe précédent au propagandiste catholique n'est possible en réalité qu'autant qu'on lui donne pour principe et pour fondement celle dont nous allons traiter dans le présent paragraphe. C'est celie que nous désignerons sous le nom d'abnégation ou de désintéressement.

Le propagandiste catholique doit être désintéressé dans son office, sous peine de n'avoir de cet office que l'extérieur, l'apparence, ou d'en faire une véritable profanation. Le désintéressement consiste en ce que ce soit le pur désir de la gloire de Dieu et de la défense de la vérité qui anime et inspire le bon soldat de cette généreuse milice. Il ne s'agit point ici de ne pas chercher dans cet office un grossier profit matériel, un négoce

lucratif, mais de mettre de côté toute considération personnelle, de ne laisser obscurcir ou altérer son idéal ni par le désir d'être compté pour quelque chose, ni par celui d'acquérir l'estime des hommes, ou de s'attirer une vaine renommée. En un mot, servir Dieu et la vérité, uniquement pour Dieu et pour la vérité, sans tenir compte d'aucune autre considération, même de celle de son propre salut, voilà ce que nous entendons sous le nom de désintéressement, qui seul dans toutes les causes, fait les véritables héros.

Dans la milice terrestre, on ne porte point le désintéressement à ce degré de perfection, et nous ne voudrions pas que nos ennemis en prissent occasion de se former sur ce sujet des idées équivoques. On peut servir et on sert ordinairement les princes terrestres dans leurs entreprises, en leur procurant, outre le service public, le concours de sa personne et de sa bourse. Pour ce motif, la profession des armes ou de la magistrature est, outre un ministère, une carrière au moyen de laquelle on obtient des récompenses précieuses à la faveur desquelles les individus et les familles sont anoblies. Ce n'est point une honte pour un bon serviteur d'un roi d'être à sa solde, d'aspirer à un avancement, ni même intentions douteuses. Quelle confiance mérite d'entrer en concurrence avec un rival pour le

supplanter. Au contraire, ceux qui réussissent à triompher et à se créer un poste dans la société, par là sont même loués et applaudis, et on les considère comme des hommes de grand cœur et de sentiments élevés, comme au contraire on a coutume de taxer de pusillanimité et de lâcheté ceux qui n'agissent pas de la même façon.

Il n'en est pas ainsi, amis lecteurs, il n'en est pas ainsi dans la très noble profession de soldat de Dieu, dans les œuvres de la propagande catholique. Elle n'est pas et ne doit pas être appelée une carrière, et celui-là ferait absolument fausse route qui la jugerait ainsi. De grâce ! que celui-là ne s'y engage pas, qui aurait cédé, ne fut-ce qu'un instant, à la tentation de s'y engager pour un but autre que le ciel. Il se rendrait indigne des bénédictions de Dieu, en faisant servir à une misérable spéculation personnelle cette sublime aspiration. Et si nous en étions à examiner la secrète raison de la stérilité d'un grand nombre d'œuvres catholiques, comment douter que nous ne la trouvions parfois dans ce vice intérieur qui altère et détruit une bonne partie de ces œuvres. Vous composez des livres ou vous rédigez des journaux, et vous le faites si vaillamment ! C'est bien. Mais si en cela vous cherchez principalement le vain renom de lettré ou d'écrivain, dites, n'est-ce pas une raison pour que Dieu mar- Mal Soc. — II. — 21

que vos travaux du sceau ignominieux de l'impuissance, puisqu'en les exécutant vous vous êtes proposé non de les faire servira sa gloire, mais, oh ignominie ! de vous servir de Dieu comme d'un piédestal et d'un levier ? Si vous organisez des académies, si vous prononcez des harangues, si vous êtes promoteur de brillantes entreprises, en cachant sous le voile de votre éloquence ou de votre activité organisatrice l'ambition puérile de voir votre nom porté plus haut que les autres dans les gazettes, d'acquérir dans la cité du prestige et de ia considération, d'obtenir que votre vaniteuse personnalité éclipse tout le monde, répondez : ne sera-t-il pas fort juste que Dieu se complaise à vous humilier comme un rival quia voulu s'élever avec la gloire qui n'est due qu'à lui seul, au lieu de vous encourager et de vous protéger comme un loyal et généreux serviteur ?

Outre que Dieu voit cette misère intérieure du faux soldat qui ne le sert point, mais qui veut au contraire mettre à son service Dieu et les choses de Dieu ; les hommes le voient aussi ordinairement, d'autant que, par hasard ou par malheur, nous avons en règle générale des yeux de lynx pour deviner chez notre frère, et même < quelquefois pour supposer sans fondement, des intentions douteuses. Quelle confiance méritez- ,

vous auprès de votre frère, et quel respect Je la part de votre ennemi, si, à travers ces belles apparences de religion et de zèle, on découvre en vous, ne serait-ce qu'à la faveur des fautes et des indiscrétions toujours inévitables, de mesquines ambitions, une sordide cupidité, une vanité toute féminine, en un mot, le moi ridicule et misérable, exalté et divinisé comme une idole sur l'autel de votre cœur, où vous affectiez de ne servir et de n'adorer que le seul Dieu véritable et ses très nobles intérêts? Non seulement vous ne ferez rien, quelque nombreux que soient vos efforts, mais vous agirez puissamment contre ce que vous faites profession de défendre et de servir. Oui, on vous tiendra, et avec raison, pour un marchand et un voleur, pour un mercenaire qui ne s'engage point sous un drapeau plutôt que sous un autre parle sincère désir ou le stimulant de l'honneur, mais par l'appât d'un gain plus considérable. Vous parlerez et ne serez pas écouté ; vous écrirez, et on vous lira avec le sourire du dédain ; vous convoquerez à des œuvres importantes, et on vous laissera dans l'isolement. Vous couvrirez de honte la bannière que vous tiendrez élevée dans vos mains ; et quelque sainte et pure qu'elle soit, comme elle l'est assurément, vos ignominieuses hypocrisies la rendront antipathique et odieuse.

Le bon soldat de la foi sait se priver, même de la satisfaction naturelle et de la consolation intérieure que produisent dans les cœurs bien faits les œuvres de Dieu, heureusement conduites à terme ; même de la complaisance intérieure spirituelle, si les rigueurs de cette milice exigent un si grand sacrifice. Tel est l'idéal très pur et très parfait vers lequel le propagan diste catholique doit diriger ses aspirations ; tel est le foyer de véritable charité dans lequel il doit tremper son âme, s'il veut la rendre digne de sa haute mission. Il ne doit pas lui suffire de réprimer les aiguillons de la cupidité, de la vaine gloire ou de la faveur populaire, Sirène aussi menteuse que doucement flatteuse aux oreilles des hommes, particulièrement dans le jeune âge, auquel nous adressons spécialement ces pages. Tout cela est peu de chose et nous voudrions que de plus beaux lauriers excitassent l'ardeur du jeune soldat des armées de Dieu. Nous souhaiterions que dans les œuvres de ce service royal, il se résignât pour l'amour de Celui qui Ta tant aimé, jusqu'à se priver de la douceur et de la suavité qu'il pourrait licitement désirer dans cet héroïque exercice, savourant, au contraire, avec plaisir, ce qu'il y trouve d'amer et d'âpre, si Dieu permet que sa loyauté soit mise à cette épreuve. Qu'il souffre de se voir contredit par ceux-là même

de qui il devait attendre un appui ; d'éprouver des déplaisirs de la part de ceux de qui il pouvait être traité favorablement ; de voir ses intentions les plus droites méconnues et calomniées. Grand sera alors son mérite devant son divin chef ; immense sera sa récompense. Son apostolat revêtira aux yeux de Dieu toute l'importance d'un véritable martyre. Tel est le degré le plus élevé de la vertu de désintéressement, dont nous nous sommes proposé de présenter ici les principaux caractères. Le nom qui lui convient le mieux est alors celui d'abnégation. Parmi toutes les qualités du bon propagandiste, c'est l'abnégation qui le rend le plus semblable à son immortel modèle, le divin Rédempteur.

xvni

De la prudente défiance de ses propres forces et de V abandon et confiance en Dieu.

Si le propagandiste catholique est véritablement désintéressé dans ses œuvres, il est manifeste que ce qu'il cherchera avant tout ce sera de n'ajouter aucune importance à ce que ces œuvres soient siennes ou non, leur enlevant ainsi tout caractère de propriété personnelle, et les regardant uniquement pour ce qu'elles sont en réalité, comme la

chose de Dieu, et se regardant en même temps lui-même pour ce qu'il est réellement, à savoir pour un faible et misérable instrument, et rien de plus. Ainsi, de la vertu de désintéressement bien comprise naîtra en lui une autre vertu non moins importante, c'est-à-dire une prudente défiance de ses propres forces, un abandon absolu et une confiance parfaite en Dieu.

C'est le défaut des âmes faibles de présumer ordinairement beaucoup trop d'elles-mêmes; et bien que l'homme soit excessivement faible, comme il doit le reconnaître lui-même, la présomption est cependant un vice commun chez lui. Nous sommes peu de chose, nous ne sommes rien, et cependant il n'y a personne qui ne croie être quelque chose, être beaucoup et pouvoir beaucoup, en toute affaire à laquelle il consacre son activité. C'est une grande erreur surtout d'avoir cette persuasion en ce qui regarde la propagande catholique. En cette matière plus qu'en toute autre, ce que l'homme apporte de son fond est très peu de chose, et ce que Dieu apporte est tout.

C'est là comme une semence et une culture de bonnes idées ; et la semence se fait ici comme en tout le reste. Le laboureur semble travailler beaucoup dans son champ, et cependant, à bien regarder la chose, le suc de la terre, la pluie du

ciel et la chaleur du soleil font presque tout, relativement au résultat. L'action de l'homme se limite, pourrions-nous dire, à confier à la garde de Dieu la semence, et ai' abandonner en quelque sorte à l'influence des agents naturels. D'où l'on a eu bien raison de dire que le laboureur, plus que tout autre, doit croire et mettre sa confiance en la Providence, puisqu'il est si peu puissant par lui-même, et qu'il doit lui confier pour la plus grande part le succès de ses entreprises.

Nous pourrions prendre ici pour terme de comparaison le travail du propagandiste catholique, et la comparaison ne serait point mal trouvée, puisque saint Paul nous l'indique lorsqu'il nous dit qu'en de telles œuvres « celui qui plante ou celui qui arrose n'est rien » mais que c'est Dieu qui fait croître. Si l'atmosphère énervante du naturalisme que nous respirons sans cesse aujourd'hui, nous eût moins habitués à ne tenir aucun compte de Tordre supérieur, nous verrions clairement qu'une œuvre surnaturelle, telle que doit être nécessairement la propagande catholique, ne peut pas être efficacement conduite et obtenir ses résultats légitimes, si elle n'est commencée, continuée, terminée par des moyens surnaturels, les seuls qui soient proportionnés à une telle fin. Ainsi, ni la grande activité personnelle, ni les vastes connaissances littéral-

res, ni l'éloquence entraînante, ni aucun autre des moyens purement humains ne peuvent être par eux-mêmes des causes proportionnées à une telle entreprise, si la grâce de Dieu ne leur communique comme un nouvel être, une nouvelle âme, une nouvelle vie, et par conséquent toute leur efficacité véritable et réelle.

La main de Dieu paraît avoir fait dans toutes ses œuvres une très puissante démonstration de ces vérités, comme si, pour confondre l'orgueil humain, elle avait voulu laisser dans tous les temps, une preuve manifeste de sa force dans un contraste bien marqué avec la petitesse et l'impuissance native de l'homme. Elle s'est servie de pêcheurs pauvres et grossiers pour la conversion du monde au christianisme; avec de faibles et timides jeunes filles, elle a confondu plus d'une fois l'arrogance des plus féroces tyrans. Dieu ne dédaigne pas la sagesse humaine, il l'a utilisée au contraire mille fois, au service de la vérité ; mais il a voulu, d'une certaine façon, l'humilier en la réduisant d'abord à la condition de servante, et ensuite en en faisant un pur auxiliaire d'obscurs ouvriers évangéliques qui, n'étant rien aux yeux du monde, devaient tout à la force et à la lumière d'en haut. Quelle que soit donc la valeur du propagandiste au point de vue des talents naturels, s'il veut faire quelque chose

pour cette vérité, il faut qu'il commence par se défier absolument de lui-même et par compter uniquement sur le secours de Dieu. Plus cet humble sentiment de défiance personnelle croîtra en lui, plus il se sentira encouragé par la confiance qu'il a dans le secours divin. Ce sont là comme les deux plateaux d'une balance très sensible; dès que l'un baisse de 1 épaisseur d'un cheveu, l'autre monte dans la même proportion. Ainsi la vaine et stupide présomption conduit forcément au mépris de Dieu. Il est logique que celui-là tienne Dieu en souverain mépris qui, s'estimant beaucoup lui-même, est convaincu qu'ii n'a aucun besoin de ce Dieu.

Ce sentiment prudent de défiance personnelle, accompagnée à titre de contre-poids, d'une absolue et entière confiance en Dieu, offre un autre avantage. Il y a dans certains mécanismes un régulateur qui active le mouvement lorsqu'il se ralentit, et le modère quand il se précipite avec une rapidité excessive. Le lecteur va nous comprendre parfaitement. Ordinairement, dans nos œuvres, nous oscillons continuellement entre les défaillances que produisent en nous certaines difficultés, et l'orgueil ou une satisfaction exagérée que peut produire le succès. Les deux extrêmes sont également repréhensibles, et c'est seulement dans un exact équilibre que nous

évitons l'une et l'autre. C'est là le secret de toute bonne action. Eh bien, ainsi en est-il de notre ressort régulateur. Lorsque nous sommes dominés par la lâcheté et la défaillance, en proie aux lassitudes de la contradiction et à l'insuffisance de nos forces, attachons-nous à la pensée que ce ne sont pas ces forces qui pourront mettre à flot notre barque, mais seulement la force de Dieu, et que tout l'enfer réuni n'est pas capable, si Dieu ne le permet, de nous faire sombrer. « Si Dieu est pour nous, a dit saint Paul, qui sera contre nous » ? Au contraire, lorsqu'une sotte vanité commence à nous enfler, et lorsque, éblouis et séduits, nous avons obtenu quelque succès auquel nous croyons avoir contribué beaucoup par notre valeur, ah ! recourons immédiatement à la considération que notre part est nulle ou à peu près nulle dans ce bien, et qu'il est ridicule de nous décerner des couronnes et des palmes que nous n'avons point méritées nous-mêmes, mais dont nous a généreusement gratifiés le seul et véritable vainqueur, qui est Dieu. Répétons avec le même saint Paul : « Nous ne pouvons pas penser quelque chose par nous-mêmes, comme de nous-mêmes ; mais c'est Dieu qui nous en rend capables » . II Cor. III, 5 . Que Ton voie donc si elles sont pratiques ou non les vertus que nous exposons ici comme fondamentales dans l'exercice de la Propagande

catholique. Elles sont à ce point pratiques et fondamentales que, sans elles, il est impossible d'élever un édifice de quelque solidité. Mais, pour les acquérir, les conserver et les favoriser en soi-même et dans les autres, le propagandiste catholique a besoin d'une autre qualité dont nous parlerons dans le paragraphe suivant, et qui servira de conclusion à cette première partie de notre travail.

De l'esprit d'oraison.

La dernière condition que nous exigeons du propagandiste catholique, pour assurer l'exercice de son noble office, c'est, nos lecteurs l'ont déjà compris, l'esprit d'oraison. Oui, le propagandiste catholique doit être avant tout et par-dessus tout un homme d'oraison, d'une oraison longue et persévérante. Qu'il ne s'élance pas au combat sans cette pièce qui est la principale de son armure, celle qui le rendra véritablement invincible et invulnérable, et sans laquelle c'est un homme à l'eau, comme on dit en Espagne.

Le jeune David s'avance pour combattre le redoutable géant Goliath, la terreur et l'opprobre du peuple d'Israël. Le vaillant jeune homme

se présente avec son bâton de pasteur, sa fronde et son havre-sac, dans lequel il avait cinq pierres qu'il venait de ramasser dans le torrent voisin. Le Philistin vient de son côté, revêtu de toutes ses armes, la lance à la main, le glaive au poing, le casque sur sa tête, cuirasse sur sa poitrine, et un lourd bouclier à son bras vigoureux. Il vit le champion du peuple de Dieu avec cet appareil militaire si léger et si faible, et il lui dit en se moquant de lui : « Penses-tu donc que je suis un chien, pour venir ainsi vers moi avec un bâton ? » David lui répondit : « Tu viens vers moi avec une épée, une lance et un bouclier; et je viens vers toi au nom du Seigneur des armées; du Dieu des légions d'Israël d. Et avec ce secours, la fronde et la pierre de David étaient assurément plus puissantes que toutes les armes offensives et défensives du Philistin aguerri. Ce fut une victoire, non de l'art militaire, mais du secours divin obtenu par l'oraison.

Quelle autre puissance au monde soutiendrait le soldat de la vérité dans cette rude milice, sinon la puissance de l'oraison? Comment pcurraît-il autrement surmonter le découragement que doit éprouver, humainement parlant, celui qui ne rencontre guère aujourd'hui que des obstacles, et rien ou presque rien qui favorise ses généreuses entreprises? L'opposition formidable

l'apostolat séculier 333

de l'ennemi extérieur, les défiances et les troubles de la lutte intestine, l'air mou, énervant, saturé de miasmes d'hérésie d'autant plus dangereux qu'ils sont moins apparents, l'erreur formelle et manifeste, l'incertitude de l'avenir, la solitude presque absolue de l'Église dans le monde officiel, non dans le monde populaire ; les défections presque continuelles de ceux qui, par crainte, par promesse, ou par respect humain, fléchissent le genou ou au moins inclinent la tête en signe d'acquiescement devant le Baal moderne, que de motifs, et quels motifs puissants pour que le catholique le plus déterminé se sente ébranlé, effrayé et tenté de désespoir au milieu de ces luttes quotidiennes ?

Eh bien ! il tiendra tête à tout cela, s'il est homme d'oraison; s'il ne Test pas, il se laissera vaincre beaucoup plus facilement. L'oraison, en entendant sous ce nom non seulement la supplication constante adressée à Dieu, mais la réflexion attentive aux vérités de la foi chrétienne, trempera son esprit, fortifiera son caractère, le tiendra toujours élevé au moins de quelques palmes audessus de cette sphère misérable des passions humaines, où les aspérités et les escarpements du terrain font trébuchera chaque pas, et où d'épaisses vapeurs méphitiques engendrent des nausées et produisent l'asphyxie. La vie intérieure, les rapports

avec Dieu, lui feront prendre l'habitude de voir, de trouver et de sentir Dieu en toutes choses, lui communiqueront une sainte audace, quand il sera nécessaire qu'il en fasse montre, et une prudente modération, lorsque cette vertu sera plus convenable. Dans le cours de cette éducation spirituelle, il apprendra mille choses que ne sauraient enseigner ni les livres ni les hommes, et il pénétrera incomparablement plus avant dans ce qui leur est déjà connu. L'oraison est force et lumière. En tant que force, l'histoire nous dit ses prodiges : elle convertit en héros de faibles femmes, de timides enfants et des vieillards décrépits ; en tant que lumière, nous la voyons de même transformant en docteurs du peuple chrétien des hommes sans lettres ni sciences, que le monde a méprisés au commencement, et que les sages dans la suite ne se sont pas lassés d'admirer. Comment le propagandiste catholique pourrait-il regarder avec indifférence cette source d'inépuisables secours que la divine bonté tient sans cesse à sa disposition?

Comme on voit différemment, à la lumière de la foi, les cent et une questions qui ne cessent pas d'agiter le monde, et qui, à notre époque même, le troublent et nous troublent et nous causent une si mortelle fatigue, à nous qui sommes au milieu de ce tourbillon ! C'est la lumière de la foi

qui apprend à découvrir le côté religieux que présentent presque toutes les entreprises, même celles qui paraissent les plus exclusivement humaines et les plus étrangères à la religion; c'est elle qui, plus que l'habileté naturelle ou les études profondes, communique un instinct sûr de rectitude qui, à l'occasion, rend plus de services que les ingénieuses abstractions du philosophe et les raisonnements subtils de la diplomatie ; c'est elle qui, dans les grandes crises sociales, guide les nations croyantes ; et pendant qu'on voit les sages s'évanouir, vaciller et disparaître les savants avec leurs théories abstraites, grâce à cette lumière, le peuple simple qui chante, prie et pleure aux pieds des autels, donne aux problèmes les plus inextricables leur complète solution. L'expérience a montré plus d'une fois ce que peut et ce que vaut ce bon sentiment religieux, ce clair instinct de la foi, qui ne trompe jamais. Ainsi, dans notre grande question des principes du siècle, nos sages discutaient et délibéraient à Cadix et ils nous perdaient ; en échange notre bon peuple invoquait les patrons de ses sanctuaires ; engageait la lutte... et nous sauvait.

Eh bien ! ce lumineux instinct de la foi, qui est la sagesse rendant sages les petits, ne s'obtient que par une humble oraison. Pour leur confusion,

Dieu a coutume de la refuser à ceux qui présument trop et tirent vanité de leurs propres lumières ; comme, au contraire, il a l'habitude de la départir abondamment, pour leur consolation, à ceux qui la demandent avec humilité et ferveur. Priez, priez, avant toute chose; priez et vous aurez la science ; priez et vous serez forts ; priez et vous serez habiles ; priez et vous remporterez la victoire. Dieu n'a pas condamné pour cela les recours humains appropriés à chaque cas; cherchez-les, apprenez-les, possédez-les; employez-les comme des armes très puissantes que vous avez en mains pour le service de la vérité ; mais leur secrète vertu, leur influence décisive, leur efficacité véritable dépend de Dieu seul, qui ne l'accorde ordinairement qu'à celui qui compte avant tout sur Lui. Tel doit être Y abc du. propagandiste catholique, le premier exercice de son instruction, comme son catéchisme.

Des règles les plus ordinaires à suivre pour la propagande, et, en premier lieu, de l'esprit d'association.

Après avoir examiné, dans notre première partie, les qualités qui doiyent être le partage du bon

soldat de cette armée du Christ, nous pouvons désormais entrer dans l'étude des règles les plus communes à suivre dans cette milice. A notre humble avis, la première de ces règles consiste nonseulement à faire partie de cette milice spirituelle, mais à lui chercher des membres, à se joindre à ceux qui pensent, désirent et veulent travailler pour elle ; en un mot, à former une association. En effet, l'association qui, dans toutes les branches de l'activité humaine, produit des résultats si merveilleux, est aussi le moyen le plus simple et le plus efficace pour la propagande catholique, et la première des bases naturelles sur lesquelles elle doit s'appuyer.

Jetez un coup d'œil sur le monde moderne. Toutes les merveilles du progrès matériel que vous y voyez et qui sont loin d'être aussi saintes qu'elles sont étonnantes, sont dues à la puissance d'association. Ces voies ferrées, ces tunnels gigantesques, ces bateaux à vapeur qui sillonnent les mers, ces expositions au moyen desquelles l'industrie humaine nous éblouit si souvent, ces entreprises prodigieuses de canalisation, de percement de montagnes, ou autres, il n'y a pas au monde un capital particulier qui fut capable de les exécuter. Le souverain le plus riche se sentirait impuissant et déconcerté devant des dépenses si énormes. Cependant, nous les voyons se réaliser très faci-

Mal Soc. — H. — 22.

3j8 LE MAL SOCIAL

lement, et parfois, il faut moins de temps pour les exécuter que pour en concevoir le plan. C'est la puissance de l'association qui les a réalisées. On a associé pour les conduire à terme les grands capitaux auxquels les petits sont venus ajouter leur utile appoint. Ainsi le million de l'un, le milliard de l'autre, les quelques cents francs de celuici et les modestes économies de celui-là, ont formé, réunis ensemble, l'agent très puissant qui a élevé ces œuvres étonnantes. Chaque individu qui a pris une seule action d'une de ces entreprises peut se glorifier d'être son véritable auteur.

L'activité humaine appliquée aujourd'hui presque exclusivement à des travaux humains, a trouvé ce secret, et vous voyez déjà comment elle l'a utilisé. L'activité chrétienne, consacrée à des travaux chrétiens, sous le nom de propagande catholique, doit s'instruire et se former à cette école. Chaque soldat de la foi, en travaillant seul et pour son compte, est un simple individu, isolé, faible, découragé peut-être, et de toute façon très facile à vaincre ou du moins à paralyser. Mais un certain nombre de ces soldats, unis, serrés les uns contre les autres, organisés, offrent déjà un aspect tout différent. Chacun devient alors fort de la force de tous les autres.

Donc la première nécessité qui s'impose au propagandiste catholique c'est de s'associer, et la

première loi et la base de toute bonne propagande c'est l'association.

Supposons que, dans une localité quelconque, la vie catholique soit paralysée de telle sorte qu'il n'y ait aucun mouvement, aucune énergie dans ce corps, qu'il n'y ait plus aucun battement dans ce cœur; la vie officielle chrétienne, la paroisse, est languissante, ses œuvres semblent plutôt être l'effet de la routine, que le fruit de convictions solides ; le pauvre pasteur pleure presque seul devant son autel la mortelle indifférence de ce peuple. Mais supposons qu'un jour un des voisins se souvienne que, comme fils de l'Eglise, il doit faire quelque chose pour elle, et qu'il prenne en lui-même la généreuse résolution de réveiller à la vie et aux œuvres chrétiennes ces cœurs endormis. D'après ce que nous avons indiqué, qu'est-ce qu'il devra faire avant tout ? Jeter un regard autour de lui, et voir s'il aperçoit dans quelqu'un de ses amis, une disposition favorable pour le seconder dans son entreprise. Il parle à cet ami, lui manifeste son projet, ils conviennent ensemble, sous la direction de l'autorité compétente, d'unir leurs efforts en vue d'une action commune; ils commencent par recevoir ensemble un journal catholique, par participer ensemble à une fête catholique, à un pèlerinage, par exemple ; par y participer avec le spirite ou le protestant qui se

présente à la réunion avec son infâme marchandise ; par acheter ensemble un lot de livres ou de brochures à distribuer à l'occasion favorable, etc. Voilà la propagande catholique inaugurée dans cette paroisse. Ces deux amis forment déjà une association de propagande. C'est néanmoins une association élémentaire, rudimentaire, en germe seulement, si vous voulez. Mais c'est une véritable association, comme celle qui couvre de ses rameaux toute une vaste province ; son développement complet sera l'œuvre de Dieu, du zèle et du temps. Le principal, l'indispensable est déjà fait. Ces deux hommes ne sont déjà plus deux hommes seulement comme auparavant; ils forment déjà un groupe. Leurs forces se sont multipliées avec l'excitation mutuelle de l'exemple. L'un suggère à l'autre ses idées et ses projets; rien n'est efficace comme le contact et la communication des pensées. Chacun d'eux pris séparément n'oserait peut-être pas citer en public le nom de Dieu, les deux réunis n'ont pas peur aujourd'hui d'être montrés au doigt comme ses serviteurs les plus dévoués et les plus résolus. Les uns commencent à les admirer et à les aimer, les autres à les craindre et à les haïr.

On parle d'eux au foyer de la famille comme d'excellents jeunes hommes que toutes les mères dignes de ce nom seraient heureuses d'avoir

pour fils, au lieu que, dans le café et le casino on murmure et on les traite de Jésuites de marque qui donnent quelque chose à penser. Le miracle est fait ; et déjà on parle dans ce peuple pour et contre la religion et les œuvres religieuses. Il est très avantageux que l'on en parle, bien que ce soit pour les attaquer et les tourner en dérision. C'est le révulsif qui a commencé à faire revivre ce corps qui ressemblait à un cadavre, et dans lequel la vie s'est réveillée. C'est le miracle de deux forces associées, qui d'abord, dans leur isolement, n'attiraient aucunement l'attention. Dans peu d'années, les deux jeunes gens associés ne sont plus deux seulement ; on les compte par douzaines, et leurs œuvres de propagande catholique sont citées dans toute la contrée comme de véritables campagnes qui ont réussi à modifier l'aspect général de la paroisse. Ils ont créé des écoles ; ils ont tenu des séances académiques en public, ils ont accompli des pèlerinages magnifiques ; ils ont donné aux Instituts religieux de nombreuses vocations d'hommes et de femmes. L'Église n'est déjà plus déserte; le pauvre curé n'est plus seul aux offices. La semence du bon exemple était bien petite au début, et aujourd'hui elle fait une belle et abondante récolte qui invite le monde entier à louer Dieu.

Est-ce un roman que nous écrivons ? Non, assurément ; c'est un fait historique, et qui s'est passé sous nos yeux, dans une paroisse très connue et plus ou moins éloignée de cette capitale de notre province (Barcelone).

De deux bases fondamentales sur lesquelles doit se fonder toute bonne association de propagande.

Chercher, connaître, grouper les efforts sincères et généreux de chaque localité pour une action commune, en vue de défendre l'Église opprimée et de répandre la bonne doctrine, voilà ce que nous avons appelé dans le paragraphe précédent, l'esprit d'association, la base essentielle et la forme privilégiée de la propagande catholique. Mais ce groupement ne doit pas être une simple agglomération. Il doit être une union, et pour l'être véritablement, il doit être fondé sur l'unité. C'est là un axiome de sens commun qui, pour être trivial et élémentaire, est par malheur fort souvent perdu de vue. Cette union est basée sur l'unité ; non pas sur l'unité apparente que produisent ces formules vagues et élastiques sur lesquelles les par-

tis établissent des fondements inconstants; mais une unité véritable et réelle qui réside au plus intime des sentiments, des pensées et des volontés des membres de l'association, plus que dans le fatras de ses programmes et de ses règlements. Unité fondée sur la diffusion nette et intégrale de la vérité, et sur la haine cordiale et sincère de l'erreur sous toutes ses formes et à tous ses degrés. A ce compte, l'union n'aura besoin, pour se maintenir, ni de compromis ni de transaction; elle ne devra recourir ni à des habiletés continuelles, ni à des traits héroïques d'abnégation pour conserver son équilibre instable et chancelant ; elle vivra, au contraire, par ses propres forces, comme un corps qu'une seule âme anime et qu'un même sang vivifie. Mais laissons ce point sur lequel l'expérience de chaque jour nous a suffisamment éclairés. Tenons-nous-en à ce que nous dit l'expérience, elle est ordinairement la maîtresse la mieux écoutée.

Lorsque l'association sort de l'état embryonnaire où elle se trouve quand elle ne compte que deux ou trois membres, et telle que nous l'avons considérée, il lui manque comme une autre condition indispensable pour vivre : l'organisation. Sa première loi, après l'unité qui exclut tout dualisme apparent ou caché, c'est la soumission à l'autorité

légitime qui est, dans l'Église universelle, le Souverain Pontife, dans le diocèse, l'évêque, et dans la paroisse, le curé ou son représentant. L'initiative,qui en doute? — peutvenirde simples fidèles et même d'humbles femmes, dont l'histoire ecclésiastique a conservé les admirables exemples ; mais la sanction canonique, le sceau officiel d'œuvre parfaitement chrétienne, le supérieur hiérarchique seul peut les donner, le supérieur sous la dépendance duquel l'œuvre doit vivre et se développer. Nous l'avons déjà dit dans une autre occasion, et nous ne nous lassons pas de le répéter. L'accusation de laïcisme serait très légitime et très fondée contre quiconque ne donnerait pas à cette prescription l'importance qu'elle mérite. Les règlements, si on en fait, doivent recevoir l'approbation de l'autorité ; dans les actes publics qui se font, l'autorité doit intervenir, ou par ellemême ou par ses délégués ; la marche générale des œuvres doit être réglée par l'autorité. Le catholicisme est essentiellement autoritaire ; et tout ce qui aspire à la liberté d'agir, de parler et de penser, lui est essentiellement opposé. C'est pour cela que tous nos pèlerinages ont commencé avec la bénédiction du Pape et ont été présidés par les vénérables évêques; c'est pour cela que les Académies de la jeunesse catholique ont leurs conseillers; c'est pour cela que tousles journalistes et écri-

vains catholiques obéissent à une censure qui veille sur eux, en ce qui touche à la juridiction canonique. C'est sur ces deux principes fondamentaux de toute organisation, l'union dans l'idée et la soumission à l'autorité, que le fidèle chrétien quisen brûler dans sa poitrine la flamme du zèle de la propagande édifie toutes ses œuvres. Et il est certain qu'ainsi il élèvera un édifice magnifique, solide et durable. Le champ est très vaste, et plus on l'explore, plus on voit s'élargir ses horizons immenses. Les œuvres sont variées, comme le sont les nécessités qui les réclament; comme le sont les moyens que peut inventer l'industrie chrétienne pour les faire réussir; comme le sont les aptitudes des individus ou le caractère de chaque peuple, pour se prêter à cet exercice. Il en est qui se sentent une vocation spéciale pour un genre particulier de travaux; d'autres ont de l'attrait pour une œuvre absolument différente. La sentence évangèlique <r celui-ci à tel attrait, celui là tel autre ;>,est ici comme en toute chose, la loi de la grâce divine, que saint Paul appelle multiforme, à cause de son infinie variété. Dans une population, il conviendra d'attaquer l'ennemi en face, au moyen d'une polémique nette et sans détours, comme on jetterait un intrépide défi; dans un autre, il sera nécessaire de s'insinuer avec précaution et d'une façon détournée, à la faveur de la suave influence de la

charité. Ici, il sera bon de mettre en avant toute la force dont on dispose, au moyen d'éclatantes manifestations populaires, telles que des fêtes et des pèlerinages ; ailleurs, il sera plus opportun de ne pas quitter l'intérieur du temple, et de s'y restreindre aux actes de piété les plus usuels. Ici, la forme élégante et littéraire sera la meilleure; qu'on ait recours alors aux académies et aux luttes des jeux floraux; là, la prédication populaire, sans tant de frais et d'apparats, produira plus d'effet. Chaque pays et même chaque temps offrent des raisons particulières pour procéder d'une façon différente ; c'est pour ce motif qu'il est si difficile de donner en cette matière autre chose que les principes fondamentaux et un point de vue général.

Il arrive, ici ce qui arrive dans les luttes populaires ou dans les guérillas, auxquelles, dès le principe, nous avons comparé la propagande catholique. Les grands ouvrages de stratégie ne s'écrivent pas pour les armées irrégulières, mais pour l'armée régulière. Nous n'écrivons pas pour l'armée permanente de l'Eglise, mais pour l'armée du peuple. En envisageant de cette façon l'apostolat séculier, il est visible que nous ne pouvons faire autre chose qu'un traité qui ne formerait guère qu'une sorte de manuel du guerrillero, sans plus de prétention que cela.

Ainsi, en nous en tenant à cette idée, nous

poursuivrons notre tâche et nous ferons dans le prochain paragraphe une observation qui nous paraît fort à propos, avant d'entrer dans l'examen de chaque espèce d'œuvres en particulier.

Que rien ne doit paraître petit et insignifiant dans l'exercice de la propagande.

Quelle est la règle inviolable que doit suivre à toute heure le propagandiste catholique, dans les travaux, quels qu'ils soient, auxquels il consacre son activité? Tel sera le sujet que nous allons traiter dans le présent paragraphe. Voici cette règle : qu'il ne regarde rien comme petit ou insignifiant dans son office ; que tout lui paraisse grand, au contrahe, même ce que la prudence humaine ne jugerait pas de la sorte ; et que sa résolution, avant d'entreprendre une œuvre quelconque, soit de donner une grande et très grande importance a cela même qui semble, en apparence, le plus insignifiant. Il ne fera rien qui vaille aux yeux de Dieu, s'il ne s'attache pas à donner une véritable importance à ces petites bagatelles.

Elles sont rares les occasions où nous sommes appelés à faire quelque chose de considérable et d'é-

datant pour la défense et le profit delà vérité. H en va ici comme dans la pratique de la vertu. Il y a peu de cas, par exemple, où l'on doive sacrifier sa vie pour le Christ. Au contraire, nous avons chaque jour l'occasion de souffrir pour lui quelque sourire ironique, quelque insulte mordante, ou quelque légère incommodité matérielle. Celui-là donc se ferait une fausse idée de la vertu, qui penserait ne devoir la pratiquer que dans les cas les plus héroïques, que nous pourrions appeler des cas à grand effet. Non, non ; ce qu'il y a d'usuel c'est de pratiquer la vertu dans la vie commune, ordinaire, dans sa maison, c'est-à-dire dans le combat de chaque jour, de chaque heure et de chaque instant. Ce combat est obscur, si l'on veut, mais ses résultats ne sont pas moins importants que ceux du cirque et de l'amphithéâtre sous Néron et Dioclétien. Ainsi en est-il dans la propagande catholique ; les actes les plus importants sont parfois les actes ignorés et obscurs de la vie commune, ceux qui ne sont pas publiés à son de trompe par les journaux, ceux qui, le plus souvent, sont ignorés des voisins, ceux que parfois leur propre auteur arrive à pratiquer, sans se douter qu'ils aient quelque valeur. Les petites choses donnent de l'efficacité aux entreprises les plus grandes, et quiconque n'entend pas et ne pratique pas les choses de cette façon, sera

tout ce que l'on voudra, à l'exception d'un véritable propagandiste catholique.

Quelles sont ces minuties et ces frivolités sur lesquelles nous voulons appeler l'attention ?

Quelles sont-elles ? Il est impossible de les citer en détail ; car elles sont si petites et si insaisissables qu'elles échappent au regard, dès qu'il veut les fixer attentivement. Elles sont comme les limites imperceptibles qui forment les clairs-obscurs, les profils, les ombres d'un beau tableau de peinture ; toutes choses qui ne sont rien en apparence, et sans lesquelles toutefois le tableau perdrait toute sa valeur. Elles donnent une importance souveraine à la plus petite parole prononcée dans une conversation familière ou dans un entretien plus relevé, puisqu'il n'y a pas une parole, aussi frivole ou peu essentielle qu'elle paraisse, au moyen de laquelle on ne puisse ramener une âme à Dieu, ou, au contraire, l'en éloigner misérablement. Elles consistent dans une résolution continuelle et chaque jour renouvelée de faire valoir en faveur des droits de la vérité et contre l'influence mauvaise de Terreur tous les actes de la vie, même ceux oui paraissent les plus étrangers à cet apostolat, tels que les opérations commerciales, l'influence personnelle d'une belle parole, d'un extérieur agréable et élégant, d'un visage qui respire la bravoure ; tout cela ne

manque jamais d'être une bonne lettre de recommandation. Elles consistent à savoir tirer parti des mille et une circonstances qu'offrent les relations sociales pour exciter les esprits timides, dissiper un doute ou une prévention, fermer la bouche à un insolent, contenir un extravagant, succès qu'on obtient parfois à l'aide d'un tour spécial donné à la conversation, d'un service rendu à propos, d'un trait de courage ou de possession de soi-même pratiqué en temps opportun, etc., etc. Il suffit pour cela de considérer en nousmêmes quelles sont les raisons qui dans le cours de notre vie ont influé pour nous porter à donner à nos actes telle ou telle direction, et l'on verra combien sont petites les causes qui ont produit parfois les résultats les plus considérables. C'est le spectacle que nous offre l'histoire, où nous voyons un mécanisme gigantesque mis en mouvement par des ressorts tellement insignifiants en apparence, que personne ne constaterait leur existence, si l'on ne voyait, après coup, que c'est à eux qu'il faut attribuer la chute des empires, la domination d'un peuple sur un autre peuple, ou même que c'est d'eux que dépend le sort des nations. Des agents microscopiques ont amené ou empêché les plus terribles catastrophes. Or, pourquoi de tels agents n'auraient-ils pas la même force et la même puissance dans

L APOSTOLAT SECULIER ol

cette lutte morale de la vérité contre l'erreur, dans laquelle nous sommes tous engagés?

Un conquérant cruel se vantait de la force et du nombre de ses éléphants, dans lesquels il mettait sa confiance plus qu'en tout le reste, pour le succès d'une grande bataille. Et Dieu, pour se railler de cet orgueilleux et le confondre, décidait qu'il serait vaincu, dans cette même bataille, non par des animaux également puissants, mais, qui le dirait? par de petits moucherons. Ils apparurent, en effet, au plus fort de la lutte, et en piquant les éléphants dans la partie la plus sensible de leur trompe, ils les rendirent tellement furieux, qu'ils se retournèrent contre les troupes qu'ils devaient protéger, les dispersèrent et les défirent, en se changeant en ennemis très cruels de ceux qu'ils devaient aider.

Ceci est bien fait pour consoler et encourager les petits et les faibles qui, dans ce monde, sont les plus nombreux. Si les luttes épiques avaient seules de l'importance et du mérite dans le combat soutenu pour Dieu, on ne pourrait être appelé à y prendre part qu'autant qu'il serait reconnu qu'on est de la taille des héros que nous admirons et que nous chantons dans les poèmes. Mais ici, l'héroïsme est d'une espèce si singulière qu'il est à la portée de tous, étant l'héroïsme de la bonne et loyale volonté, de la vraie et infati-

Jl2 LE MAL SOCIAL

gable patience. Oui, Dieu a précisément choisi ce qu'il y a d'infirme dans le monde, ce que le monde estime de peu de valeur, ce qu'il y a d'ignoble et de vil, ce que le monde estime tel, cequ'il^yfl d'insensé, ce que le monde juge folie. Et dans quel but ? pour confondre les sages, ce qui est fort, les puissants ; et tout cela, en fin de compte, pour empêcher toute chair de se glorifier, pour que l'homme ne se vante pas de pouvoir faire les œuvres de Dieu. Ah! quelle parole bien faite pour encourager la faiblesse de l'homme et pour humilier son orgueil! Résumons donc. Toute la question de la propagande catholique consiste à ne pas négliger un seul des plus petits moyens que le Seigneur donne au plus humble et au plus petit de ses serviteurs. Et ces moyens très faibles, quel est celui, si petit soit-il, qui ne les ait pas reçus de la divine majesté? La conséquence naturelle de tout cela, c'est que chacun doit s'étudier, s'examiner et s'éprouver, pour connaître ses ressources, et savoir enfin de qu'elles armes se trouve pourvu son arsenal, riche ou pauvre. Et chaque fois qu'une occasion se présente, qu'il ait soin d'en profiter ; n'aurait-il qu'une petite pierre, cette pierre suffira pour terrasser un géant aussi grand que Goliath, si le coup est dirigé par le doigt invisible de Dieu, qui, depuis longtemps, a la réputation de viser juste.

Du moyen le plus général de propagande qui est le bon exemple.

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici de la propagande catholique offre un certain caractère de théorie générale. Nous nous proposons actuellement d'entrer dans l'examen de chacune des formes de cette propagande, c'est-à-dire, de chacun des moyens principaux, à l'aide desquels, à notre humble avis, tout fidèle chrétien peut prendre part au grand combat de la foi, combat plus ardent aujourd'hui que jamais et auquel on peut appliquer une phrase d'une de nos hymnes sacrées : « La mort et la vie se sont livré un duel étonnant ». Voyons, dès maintenant, par quels moyens le plus modeste soldat de cette armée peut faire peser son influence dans la balance. Il est clair que ces moyens ne conviennent pas tous à tout le monde ; ceux-ci conviennent aux uns, et ceux-là à d'autres ; il n'y en a qu'un certain nombre qui conviennent à la généralité des hommes. Nous commencerons par les derniers, en procédant du général au particulier, d'après un ordre et une classification qui permettent à chacun de prendre le poste ou le grade qui correspond à sa condition.

Mal Soc. — II. — 2;.

Nous parlerons donc tout d'abord du bon exemple qui est le moyen le plus général de propagande catholique, et celui que tous, sans exception, peuvent et doivent employer.

Oui, amis lecteurs, être bon, l'être en tout, et l'être en public, sans se laisser arrêter par une fausse modestie ou par le respect humain; sans en faire ostentation par vanité; en se montrant tel, cependant, à tous les yeux, naturellement, simplement, de façon à faire briller notre lumière devant les hommes, afin que, voyant nos bonnes œuvres, ils imitent nos bonnes œuvres, et rendent par là gloire à Dieu; voilà la première des armes du combat catholique, arme facile, que tous peuvent manier, pour laquelle il n'est point besoin d'apprentissage; arme de précision, qui ne manque jamais, et avec laquelle nous gageons que le monde sera vaincu et se rendra, ce monde entièrement bouleversé aujourd'hui, si d'une façon ou d'une autre, il veut avoir pitié de lui-même.

Cela est si vrai, mes amis, que je donnerais volontiers tous les autres moyens pour celui-ci seul, comme on le fait, du reste, généralement; et je donnerais toutes les académies scientifiques, tous les livres savants, tous les journaux orthodoxes,, tout, absolument tout, pour de bons exemples, (ussent-ils incomparablement moins nombreux. N'obtiendrais-je que dix bons exemples, pour'

cent articles de journaux, ou cinq pour cent ouvrages d'apologétique, ou douze pour mille sessions scientifiques et littéraires, que, loin de refuser la proposition, je l'accepterais au contraire, la regardant comme très avantageuse.

Le bon exemple, oh! le bon exemple est plus éloquent que les discours les plus émouvants, a plus de force de conviction que les raisonnements les plus serrés, plus d'autorité que les sentences des plus doctes académies. La moitié des hommes, et au moins la moitié de l'autre moitié, et en parlant ainsi, je demeure encore au-dessous de la vérité, se décident à agir en tel ou tel sens, non point à cause de ce qu'ils entendent dire, mais à cause de ce qu'ils voient faire. C'est là une triste vérité ; mais pour triste qu'elle soit, elle n'en es: pas moins la vérité. Très souvent même, lorsque nous croyons agir sur notre propre initiative, nous sommes des copistes et non des initiateurs. Et pourquoi pensez-vous que soient mauvais et même scélérats une partie des hommes, en qui personne n'aurait soupçonné une malice native capable d'arriver à ces extrêmes ? Ils le sont presque tous pour avoir imité de mauvais exemples.

Ils blasphèment, parce qu'ils entendent blasphémer ; sans cela le blasphème leur paraîtrait une chose honteuse; ils méprisent l'Église, parce

que d'autres la méprisent, bien qu'ils sachent fort bien qu'elle ne leur a fait aucun mal, et alors qu'ils l'aiment peut-êire dans le secret. Une grande partie de l'impiété, qui lève aujourd'hui la tête dans les rues et sur les places, est affectée; et elle l'est parce qu'elle a réussi à s'imposer comme une mode et beaucoup l'affichent pour cette seule raison. Que Dieu me bénisse ! Si l'on examinait la chose attentivement et à fond, on constaterait peut-être que les convictions impies, les vraies s'entendent, sont moins nombreuses que les convictions religieuses !

Or, cette foule abrutie, c'est le mot, sous le joug humiliant et dégradant des mauvais exemples, il n'y a qu'un moyen de la démasquer, delà confondre, de la couvrir de honte, de la faire rentrer en elle-même, c'est de faire briller à ses yeux l'éclat des bons exemples. Celui qui a toujours vécu dans un endroit obscur ou peu éclairé est incommodé et ébloui par le premier rayon de soleil qui arrive jusqu'à lui, et cet éblouissement l'empêche de voir tout d'abord; mais peu à peu la lumière réjouit son âme, l'enchante et la réchauffe. Aussi en est-il de la splendeur des bons exemples frappant subitement la vue de ceux qui n'y sont pas accoutumés. Elle les éblouit d'abord, les irrite même parfois, pour captiver ensuite leur admiration et leur cœur.

Je me souviens, et ce souvenir me fait sourire, de l'impression produite sur un homme de ma connaissance, malheureusement peu chrétien, par le bon exemple d'une communion générale, à laquelle prirent part un grand nombre de membres d'une de nos académies catholiques. Notre homme ne cessait pas de me regarder à chaque instant, oubliant dans son étonnement jusqu'au respect dû à la maison de Dieu. Persuadé jusque-là que les communions générales ne réunissaient que les femmes, ici comme dans sa ville, il fut surpris d'abord de voir tant d'hommes dans l'Église. Sa surprise augmenta lorsqu'il vit ces hommes s'approcher de la sainte table pour communier, et communier ni plus ni moins, comme les femmes. Au sortir de l'église sa première parole d'étonnement fut celle-ci :

— Oh ! Monsieur, comme il y avait des hommes aussi !

— Voyons, lui répondis-je, est-ce que, par hasard, il est défendu aux hommes de communier en public?

— Mais, poursuivit-il, ce sont presque tous des jeunes gens ! Et des jeunes gens qui se marieront assurément !

— Pourquoi non, ami? Comme ils ne doivent pas être prêtres, il est clair qu'ils se marieront, et ils choisiront des épouses aussi bonnes qu'eux.

Vous voyez combien leur tenue est correcte et élégante; ils appartiennent tous ou presque tous au commerce et à l'Université.

— Voyez, disait-il en se retirant, ce jeune homme aux moustaches noires, qui lisait dans son livre de prières avec une ferveur telle qu'il avait plutôt l'air d'un béat que d'un militaire.

— Et pourquoi, répondis-je, n'aurait-il pas l'air d'un militaire et d'un béat, je veux dire d'un chrétien, sans commettre pour cela aucun péché, ni mortel, ni véniel ? Vous me la donnez belle ! Croyez-vous que la foi et la dévotion ne sont bonnes que pour les femmes et les séminaristes?

Ainsi mon illustre visiteur fut plus frappé par cette communion générale, et en particulier par l'attitude dévote de quelques-uns des pieux communiants, que si on lui avait débité cinquante sermons ou qu'on lui eût donné à lire vingt volumes des plus célèbres apologistes de notre sainte foi. Et je suis persuadé que, plus d'une fois, il s'est souvenu avec une impression profonde de ce qu'il avait vu ce jour-là, et que ce spectacle fut peut-être pour lui le sujet de sérieuses réflexions sur l'état de son âme, réflexions qui purent lui être très utiles. Et comment n'en eût-il pas été ainsi, puisque chacun de ces chrétiens édifiants, qu'il voyait communier comme communient les pieuses femmes de son pays, à son très grand

étonnement, étaient des hommes, des hommes jeunes, élégants, pouvant briller aussi bien que lui, une heure après, sans préjudice de la modestie chrétienne, dans la société la mieux cultivée, lui parlaientplus éloquemment qu'unlivre et un prédicateur !

A la vue de tels spectacles, la première réflexion qui vient à l'esprit des chrétiens faibles, chancelants et esclaves du qu'en dira-t-on ? qui aujourd'hui sont les plus nombreux, est celle que faisait le jeune Augustin lorsqu'à l'époque de ses égarements il entendait le récit de ce que faisaient ou avaient fait quelques saints à son âge : « Est-ce que tu ne pourrais pas faire ce qu'ont fait ceux-ci et celles-ci » ? L'âme qui sent en elle-même ce reproche secret du bon exemple est une âme sauvée, si d'avance elle n'a pas pris la résolution formelle et irrévocable de fermer l'oreille à la voix de Dieu.

L'exemple est donc une grande chose ; et puisqu'il est une grande chose, nous voulons en parler un peu plus longuement, comme du premier moyen de propagande, dans le paragraphe suivant.

Comment et en quoi le propagandiste catholique doit donner le bon exemple.

Nous ne ferons qu'une réponse à cette question. Il doit donner le bon exemple toujours, partout et par tous les moyens possibles.

Toujours ; c'est-à-dire, non pas quelque temps chaque jour, comme celui qui récite des prières;. non pas un certain nombre d'heures, comme ceux qui se livrent au travail; non pas quelques jours seulement, comme ceux qui consacrent quelques jours à la retraire spirituelle. Le bon exemple n'est pas un devoir qui n'occupe que quelques instants, quelques heures ou quelques jours, il est, comme disent les moralistes, au nombre des devoirs qui obligent (semper et pro semper), toujours et à tout instant.

Le bon exemple est simplement la vie chrétienne en action, en présence de nos frères. Or, comme nous sommes toujours chrétiens, sans qu'il nous soit permis un seul instant de cesser de l'être, ainsi devons-nous toujours nous montrer tels dans notre conduite, sans pouvoir jamais cesser de l'être à notre gré, comme nous prenons tel ou tel vêtement selon l'occasion. Nous devons continuellement mener une vie chrétienne ; dans l'intimité du foyer dômes-

l'apostolat séculier 361

tique, notre vie intime doit être chrétienne; dans notre vie publique, nos relations doivent être chrétiennes; dans les charges publiques que nous remplissons, notre manière de faire doit être chrétienne; dans la gestion de nos affaires, nos pro^ cédés doivent être chrétiens; jusque dans nos plaisirs et nos distractions, notre conduite doit être chrétienne. Combien est donc irrégulière et extravagante la conduite de certains catholiques, dont il serait impossible en certaines occasions, desavoir quelle est la religion, ou même s'ils ont une religion ! Ont-ils donc oublié que, si le caractère de leur baptême est indélébile, à tel point que le réprouvé ne le perd point dans l'enfer, mais qu'il sert, dans cet affreux séjour, à distinguer celui qui a été baptisé de celui qui ne l'a pas été, cet autre caractère de la profession chrétienne publique, qui ne doit être ni cachée ni dissimulée un seul instant, doit être pareillement indélébile dans la vie extérieure ? Si nous l'entendions ainsi, comme il conviendrait, nous porterions toujours ostensiblement cette arme du bon exemple ; bien plus nous la tiendrions à la main, la brandissant à droite et à gauche, afin d'inspirer par là des craintes et des frayeurs mortelles à l'imr piété,, à l'impiété qui n'est la plupart du temps si hardie que parce qu'elle ne rencontre guère de^ vant elle que des poltrons et des lâches. Dans notre

société, les chrétiens sont les plus nombreux ; comment se fait-il donc que cette société finisse de perdre entièrement sa physionomie chrétienne, sinon parce qu'un grand nombre d'entre nous ont résolu, ce semble, de n'être chrétiens que dans le temple ou tout au plus dans l'enceinte étroite du foyer domestique, et même lorsque les profanes ne peuvent pas nous voir et nous faire rougir? Nous avons peur qu'on nous surprenne dans l'exercice d'une œuvre pieuse, comme nous aurions peur d'être pris en flagrant délit.

Et que de fois nous rougissons moins d'un méfait, d'un délit véritable, que d'un acte de religion ? Quel compte rigoureux le Seigneur ne demandera-t-il pas à celui qui, pouvant et devant, comme nous pouvons et devons tous, porter très haut la devise de sa loi parmi les hommes, pour honorer cette loi et lui gagner des partisans, l'a cachée honteusement, le malheureux, par crainte d'une raillerie, d'un sourire, ou de quelque chose de plus futile encore ? Ah ! il y a là un crime, un crime dont se rendent responsables, et pour lequel mériteront une sentence terrible, plusieurs de ceux que l'on croyait hommes de bien. Le monde se perd, les mœurs se corrompent, l'impiété paraît triomphante et fière de ses victoires, et la plupart des esprits sont fascinés, séduits par ses enchantements, et il y a

un, cent, mille catholiques, qui n'auraient qu'à se montrer partout ouvertement et publiquement tels qu'ils sont, pour contenir cette infernale invasion, ou au moins diminuer en grande partie ses ravages. Et ils ne le font pas!... Quel serait le crime de celui qui, voyant brûler la maison de son voisin, et ayant de l'eau sous la main, refuserait de se lever pour éteindre l'incendie ?

Quelle iniquité de la part de celui qui, se trouvant en présence d'un homme qui roule le long d'un précipice affreux, refuse de lui tendre la main, alors qu'il suffirait de la lui tendre pour le sauver ? De quelle infamie ne se rendrait pas coupable celui qui voyant entrer dans la maison de son ami des voleurs qui vont le dépouiller et l'assassiner, refuserait de pousser un cri, alors qu'il saurait que ce cri suffirait pour mettre les voleurs en fuite ? Telle m'apparaît dans l'épouvantable crise sociale que nous traversons, la conduite de celui qui, à toute heure, n'emploie pas cette pratique si salutaire et si facile du bon exemple. Il n'est pas douteux que, selon toutes les lois morales, il n'y ait là une véritable et odieuse complicité. Celui qui ne s'oppose pas au mal, disent les moralistes, est parfois autant l'auteur de ce mal que celui qui l'accomplit de sa main et personnellement. Et qu'on nous le dise franchement, s'il y a une grande faute à corrompre le monde, n'y en

aura-t-il pas aussi une grande et très grande à ne pas s'opposer, au moins par ses exemples, à la corruption générale?

En expliquant quand on doit donner le bon exemple, nous avons dit également où il faut le donner. Si l'on doit donner toujours le bon exemple, il est clair qu'il faut le donner partout; car ces deux adverbes, bien qu'ils se rapportent l'un au temps et l'autre à l'espace, ont cependant la même signification. Oui, partout l'homme doit se montrer chrétien, et partout il doit donner de bons exemples. Et s'il y a un lieu où le bon exemple chrétien ne paraisse pas de mise et à sa place, c'est une preuve certaine que ce lieu doit être tenu pour suspect, sinon pour ouvertement antichrétien. Dites-le sincèrement : le catholique peut-il fréquenter tranquillement un lieu où il sait que la profession de sa foi est regardée comme quelque chose de vil et de méprisable? Ne se sentil pas, par là même, complice du mépris et des railleries dont on la couvre ? Supposons qu'il y ait un lieu au monde où la condition de citoyen espagnol soit abhorrée et infamante, celui qui mettra le pied en ce lieu sera-t-ii un bon espagnol* à moins que ce ne soit pour confondre publiquement et même pour combattre, s'il le faut, ces insulteurs de sa nation et de son drapeau ? Incon* testablement non. Soyons donc au moins aussi

l'apostolat séculier 365

susceptibles et aussi chatouilleux, lorsque l'honneur chrétien est en jeu, que quand il s'agit de l'honneur national, sous peine d'être taxés de mauvais catholiques, avec autant de raison qu'on nous accuserait dans l'autre cas d'être de mauvais citoyens, des patriotes indignes et criminels, sans aucun sentiment de délicatesse ou de pudeur.

Comment doit-on se servir de cette arme du bon exemple ? C'est la troisième et la plus importante partie de la question que nous avions posée, et pour ce motif, nous la réservons pour le paragraphe suivant.

Comment et dans quelles formes le propagandiste catholique doit-il el peut-il employer cette arme du bon exemple ï

Voici le moment venu de formuler à ce sujet quelques règles pratiques, qui, nous n'en doutons pas, jetteront sur cette matière une lumière plus abondante.

En premier lieu, il nous semble que le propagandiste catholique doit chercher les occasions de donner le bon exemple, et ne pas attendre qu'elles se présentent d'elles-mêmes sans qu'on les cherche. Le vaillant et habile capitaine, pressé du désir de battre l'ennemi, n'attend pas toujours

d'être provoqué ou forcé au combat ; il le provoque quelquefois et marche vers l'ennemi ou le poursuit, même lorsque celui-ci manifeste l'intention de l'éviter. Donner le bon exemple, lorsque nous y sommes impérieusement forcé par le devoir, ce n'est pas être soldat volontaire de la vérité; c'est plutôt éviter simplement d'être apostat. Donc, en règle générale, le bon chrétien agira très noblement en désirant et en cherchant les occasions où il pourra manifester sa foi et sa piété. C'est là non pns se borner à prendre la défensive, mais prendre franchement l'offensive contre le respect humain et ses considérations insensées ; c'est s'assurer à l'avance de grandes et très glorieuses victoires.

De temps en temps, l'ennemi infernal, plus rusé que les plus habiles diplomates, a l'habitude de paralyser les cœurs les plus résolus et les plus généreux à l'aide de la ruse suivante : il les met en présence des grandes louanges humaines que va leur mériter telle ou telle noble action qu'ils se proposent d'accomplir pour l'édification de leurs frères. En conséquence, il leur rappelle qu'un chrétien ne doit rien faire pour acquérir les louanges des hommes. Le mauvais sophiste leur montre qu'ils doivent donc renoncer pour des raisons d'humilité, à cette bonne œuvre publique.

l'apostolat séculier 367

Nous avons rencontré une foule d'âmes très bonnes, fréquemment victimes de ce grossier paralogisme. Une seule parole suffira pour le réfuter. C'est ainsi que raisonne le monde. « Cette action va vous attirer un déluge de louanges. Or vous ne devez pas les rechercher. Donc vous n'avez pas à faire cette action ». C'est là un faux syllogisme auquel on doit répondre en accordant les prémisses, mais en niant carrément la conséquence. Que le bon chrétien se dise donc à lui-même et dise au diable : « Cette action va m'attirer des louanges. C'est parfaitement vrai. Mais je ne cherche pas les louanges qu'elle m'attirera ; je cherche la bonne action elle-même, sans faire aucunement attention à ces louanges. A tel point que j'agirais ainsi, alors même que cette action m'attirerait, non plus des louanges, mais des critiques et des blâmes, ce qui est encore plus facile. Par conséquent, j'accomplis l'action, sans regarder autre chose que l'œuvre elle-même, la gloire qu'elle procure à t)ieu et le profit qu'elle donne au prochain. Quant à la seconde proposition, il est certain que le chrétien ne doit pas rechercher les louanges ; mais il ne s'en suit pas qu'il ne doive pas pratiquer les actions qui les méritent. Au contraire, il ne doit pas cesser de faire les actions qui méritent ces louanges, c'està-dire les bonnes œuvres ». Cela est clair; le bon

exemple doit être, en effet, à l'épreuve des insultes et des louanges. Au moyen de l'insulte, le démon cherche à effrayer les âmes tièdes; au moyen des applaudissements, il se propose de s'emparer des âmes ferventes. On. ne doit le croire en rien, parce que, en toutes choses, le père du mensonge ne fait que travailler pour lui. On doit répondre, comme répondit un saint harcelé de tentations dans une de ses plus belles œuvres : <r Retire-toi, Satan, ce n'est pas pour ton plaisir que j'ai entrepris cette œuvre ; ce n'est pas pour ton plaisir que je l'abandonnerai ».

Mais le moyen employé le plus ordinairement pour décourager, c'est celui de la menace et du bizarre qu en dira-t-on ? Toutefois on a déjà parlé si souvent sur ce sujet que nous pouvons bien le passer sous silence ici.

En ce qui est du bon exemple, il arrive plus •qu'en aucune autre chose, comme nous l'avons dit plus haut, qu'on donne une grande importance aux petites choses. En effet, les occasions de faire quelque chose d'insignifiant en apparence sont journalières, tandis que celles de faire des choses éclatantes, considérables, sont, au contraire, très rares. Aussi, celui qui désire mettre en pratique la propagande catholique au moyen du bon exemple doit avoir soin de ne pas négliger les

l'apostolat séculier 569

petites choses. Ce sont elles, beaucoup plus que \es actions brillantes et héroïques, qui forment le fond de l'apostolat du bon exemple. Nous avons déjà parlé sur ce sujet précédemment dans une petite brochure intitulée : Excès catholiques, et nous n'invoquerons point à cause de cela son autorité. Nous dirons seulement, en passant, qu'il y a une manière édifiante de se vêtir comme il y en a une de scandaleuse ; une façon d'orner sa maison qui convient à un catholique, et une autre qui conviendrait à un infidèle ; un genre de sociabilité qui est chrétien et un autre qui est païen. En pratiquant ce qu'il y a de chrétien en toutes ces choses, et en détestant ce qu'il y a de mondain, on fait une abondante récolte de bons exemples, au moyen desquels on pratique la propagande catholique. Ainsi, se découvrir en passant devant un temple, saluer un prêtre, non point parce qu'il nous est connu ou que c'est notre ami, mais par respect pour son habit et pour son caractère, fléchir le genou, se découvrir et réciter quelque prière, lorsque l'on voit passer le Saint-Sacrement; avoir dans l'église l'attitude non d'un artiste absorbé par la musique ou l'architecture, non de l'étourdi (du dandy) tout occupé à promener les regards indiscrets, mais du chrétien pieux et croyant qui lit dans son livre, récite des prières ou médite; faire le signe de la croix en sortant de sa maison Mal Soc. — II. — 24

ou en entreprenant un voyage, que l'on soit en voiture ou en tramway; assister aux processions, non pour honorer celui qui y préside, mais pour rendre hommage à Jésus-Christ, à la Sainte Vierge ou à un saint ; faire l'aumône au Pape en l'accompagnant de ses nom et prénoms, en signe de franche profession de foi, au lieu de donner son offrande en se cachant le visage, comme font quelques âmes pusillanimes; donner son nom à toute manifestation ou protestation dirigée contre l'impiété à l'occasion de quelqu'un de ses méfaits ; ces petites actions et mille autres du même genre, qui se présentent à nous à toute heure, sont des occasions très belles et très favorables de propagande catholique, et sont un admirable exemple pour celui qui les voit et une source de très grand mérite pour celui qui les accomplit ; et elles ont été et seront toujours l'occasion de nombreux changements de vie pour un grand nombre d'hommes qui ont besoin ou d'éprouver une confusion salutaire de leurs méfaits ou d'être encouragés dans la voie du bien.

Donnons une autre petite règle, avant de conclure. Le[bon exemple agit ordinairement sur le cœur de nos semblables, comme certains remèdes sur quelques malades à qui on doit donner une médecine, sans qu'ils s'aperçoivent eux-mêmes qu'on la leur donne. Expliquons notre pensée.

Annoncer au prochain qu'en faisant telle ou telle œuvre on prétend lui donner un bon exemple, c'est par là même, blesser son amourpropre et élever dans son cœur une barrière formidable qui l'empêchera de se laisser convaincre. C'est comme si l'on disait à l'ennemi qu'on veut frapper: « Mettez-vous en garde, je vais vous donner une estocade ». Non, il est plus naturel, quand on veut vaincre quelqu'un, d'essayer de l'attaquer à l'improviste. Il faut donc donner au prochain la leçon du bon exemple, sans lui faire remarquer que nous la lui donuons, sans que nous paraissions nous-même y faire attention ; avec simplicité de cœur, naturellement, sans affectation, sans blesser l'amour-propre de l'adversaire, qui nous résisterait alors, comme nous l'avons dit ; sans faire courir aucun danger à notre humilité, trésor et pierre précieuse que nous pouvons facilement laisser s'altérer et perdre de son prix au milieu de ces bonnes œuvres.

De la manifestation publique en forme de grande exhibition de bons exemples.

Heureusement, les vrais catholiques commencent à comprendre aujourd'hui la valeur de cette arme très puissante du bon exemple-, et depuis quelques

années, un mouvement généreux porte Us âmes à accomplir en public de fréquents actes de piété et de religion. En cela, nous avons indubitablement fait quelques progrès sur la génération qui nous a précédés, et bien qu'il reste encore beaucoup, énormément à faire dans ce sens, nous pouvons cependant nous féliciter à bon droit de ce qui a été déjà obtenu. La vie publique catholique vient de mode; grâce à Dieu, toutes les modes ne sont pas au goût du diable, et l'on maudit les modes de Satan. Chaque pèlerinage qui s'accomplit, chaque protestation collective qui se produit en face de l'ennemi, chaque message qui s'envoie couvert de signatures, chaque somme qui est recueillie pour une œuvre sainte et catholique, tout cela est une propagande catholique qui, tôt ou tard, porte ses fruits ; des fruits dans celui-là même qui pratique ces œuvres, puisqu'elles l'habituent à la profession franche et ouverte de sa foi, et l'aguérissent contre les outrages et les sarcasmes des ennemis ; des fruits dans ses ennemis eux-mêmes, en leur fournissant l'occasion de réfléchir, à la vue de tant de chrétiens qui s'honorent de leurs mépris, et pratiquent publiquement ce qu'ils s'efforcent de faire disparaître de la face du monde.

Il y a donc un catholicisme honoré et honorable ! crie chacun de ces actes, pratiqués

ainsi successivement. Il n'y a plus seulement quatre ou six catholiques dans chaque localité; le catholicisme ne se recrute plus seulement parmi les femmes, les catholiques ne sont plus lâches et pusillanimes; ils sont nombreux et ils sont forts; et ils ne reculent devant rien, ni devant personne I Nous avons été et nous sommes encore des amis enthousiastes des pèlerinages modernes, tels au moins qu'ils se sont pratiqués jusqu'à ce jour dans notre pays, parce que nous avons vu en tous le désir de porter bien haut partout l'étendard du Christ, de chanter sans crainte ses louanges et de pratiquer avec une sainte audace toutes les bonnes œuvres qu'il prescrit. Nous voudrions voir ces pratiques se généraliser. Nous voudrions voir disparaître, une bonne fois, les misérables préoccupations de ceux qui ne voient pas ces manifestations d'un bon œil, appelant de nos vœux l'heureux moment où il n'y aura plus ici-bas, comme dans l'éternité, que deux camps bien tranchés : celui de ceux qui sans détour et ouvertement maudissent Dieu, et celui de ceux qui le servent et le glorifient à haute voix et devant le monde entier.

Nous connaissons une société de jeunes gens établie en France spécialement pour cette propagande du bon exemple, et nous allons en donner ici une idée pour clore nos réflexions sur cette

matière. Oa sait qu cm a vu dégénérer malheureusement plusieurs des fêtes patronales que célèbrent durant l'année les populations dans leurs paroisses et dans leurs sanctuaires. Ce qui, dans ie principe, était une fête religieuse, en est venu à être ordinairement une fête absolument profane , et ne conserver de religieux que l'invocation de la Sainte Vierge ou du saint auquel elle est consacrée, ce qui rend le contraste encore plus odieux. La iête profane, introduite comme partie accidentelle de la solennité, en des temps où le profane pouvait, en raison de sa moralité, être admis à côté des cérémonies chrétiennes, est devenue aujourd'hui l'objet unique de fêtes bruyantes, de sorte que la plupart des fêtes patronales ne sont plus ordinairement aujourd'hui que de véritables profanations païennes du saint ou de la sainte qui leur servent de pure réclame. Beaucoup de luxe, beaucoup de bals, de jeux prohibés, des orgies scandaleuses, des spectacles corrupteurs, et parfois, dans des populations qui se prétendent éclairées, des joutes littéraires d'où sortent blessées plus ou moins directement la foi et les mœurs. Pendant ce temps, le saint ou la sainte ont l'habitude de rester très solitaires et relégués dans l'église paroissiale ou dans l'ermitage ; les exercices du culte sont peu suivis, l'église est parfois plus solitaire que les autres jours. Est-ce

l'apostolat SECULIER 37")

là, oui ou non, ce qui se passe dans notre pay3 ? Ceci se passe également en France, et un groupe de jeunes hommes fervents a fondé une association spéciale pour y opposer le correctif et la protestation du bon exemple. Cette société assiste en corps à toutes les fêtes patronales de la contrée ; et elle commence par se présenter au curé de la paroisse, en lui offrant sa coopération pour les exercices religieux de la journée. Le matin, elle reçoit de ses mains la sainte communion; plus tard, elle assiste aux offices, et y prête son concours, si la pauvreté de l'église l'exige ; elle figure à la procession avec son cierge à la main, accompagnant à travers les rues et les places l'image ou les reliques du saint patron. Les jeunes gens de cette société offrent ainsi aux populations voisines l'exemple de ce qu'elles devraient faire à pareil jour ; encourageant ceux qui agissent comme eux, s'il y en a, et faisant rougir ceux, ordinairement les plus nombreux, qui n'osent le faire. Ainsi, le monde voit que tous n'ont pas transformé la fête religieuse en fête profane ; qu'il y a encore des jeunes gens qui assistent aux fêtes pour autre chose que se livrer à des festins, participer aux bals, et scandaliser par leurs extravagances ; que tous les chrétiens n'ont pas tourné le dos au Christ pour se faire les courtisans de Satan, son ennemi. On ne saurait dire ce que peut,

un jour ou l'autre, le spectacle de la véritable piété ainsi noblement et courageusement pratiquée, avec tous les attraits que lui donne le jeune âge, et parfois avec tout l'ascendant d'une position ou d'une carrière entourée de prestige et d'éclat.

On pourrait faire quelque chose de ce genre dans notre pays, qui en a grand besoin. Il a été déjà fait un essai semblable dans une localité très voisine de cette capitale par un groupe de jeunes hommes fervents dont nous avons déjà cité l'exemple. L'idée d'opposer la fête patronale chrétienne et pieuse à la ' fête profane et devenue païenne, a causé une impression agréable à tous ceux qui ont été témoins de sa réalisation.

Que nos académies de jeunesse catholique s'excitent à faire quelque chose dans ce sens.

De la conversation comme moyen très général de Propagande Catholique.

La conversation, cette chose si légère et si frivole, que nous entretenons la plupart du temps sans y apporter la moindre attention ; cette chose qui passe pour être le modèle de ce que l'on peut voir de plus vain et de plus insignifiant, puisqu'il suffit pour désigner quelque chose de peu impor-

tant de dire : « Oh ! c'est une pure conversation » 1 oui, la conversation elle-même peut être un moyen spécial de Propagande Catholique. Et qu'on note bien que nous ne disons pas la discussion T l'exhortation, la controverse; il n'est question de rien de cela pour le moment, mats bien de la conversation frivole, vulgaire et familière. On voit par là combien est vaste notre champ d'opération, puisqu'une chose aussi frivole peut acquérir de la valeur et de l'importance.

La bonne conversation n'est autre chose qu'une forme du bon exemple dont nous nous sommes occupés un peu plus haut; mais elle exige certaines conditions particulières qui réclament un paragraphe spécial.

Et d'abord, la conversation est une chose inévitable et à laquelle il ne nous est aucunement possible de nous soustraire. C'est une nécessité sociale au premier chef. Il n'est donc personne qui puisse se dispenser d'user de cette arme faible en apparence, mais en réalité très puissante. Les peuples se divisent donc, non en peuples qui conversent et en peuples qui ne conversent pas, mais purement et simplement en peuples qui conversent bien et en peuples qui conversent mal.

Il y a sur ce point une préoccupation qu'il convient avant tout de dissiper. Un grand nombre de personnes donnent le nom de bonne conver-

sation à toute conversation qui n est pas mauvaise ; ce qui n'est assurément pas vrai dans le sens où nous parlons ici. Donc la conversation, véritable élément de propagande pour le bien, ne doit pas se borner à n'être pas mauvaise ; il faut qu'elle ait certaines qualités positives qui la rendent féconde pour le résultat dont nous nous occupons actuellement.

On peut diviser en trois classes les conversations qui occupent les loisirs de notre société ; tout autre langage, ainsi que nous l'avons déjà dit, n'entre pas dans la catégorie vulgaire de la conversation :

La conversation essentiellement mauvaise ;

La conversation simplement vaine;

La conversation positivement bonne.

La conversation essentiellement mauvaise a coutume d'être telle principalement pour trois motifs: ou bien on y blesse la modestie; ou bien on y offense la charité, ou bien on y attaque la religion. Obscénité, murmure, irréligion. Voici les trois thèmes et comme les trois têtes de l'hydre, qui corrompent aujourd'hui nos relations sociales familières. C'est à cela que se réduisent toutes les conversations de certaines familles et de certains cercles. La conversation de l'une ou l'autre de ces catégories, et plus fréquemment le mélange des trois genres réunis constituent comme l'anti-

pode de la bonne conversation que nous essayons actuellement de présenter comme un élément de propagande. La conversation est parfois l'élément principal et très privilégié de la propagande du mal. Il y a des gens qui, par suite de la corruption de leur cœur, se sont engagés d'une façon inconsciente dans ces infâmes conversations; il y en a d'autres, cependant, qui s'y adonnent d'une façon calculée et avec un raffinement satanique de malice. Nous voudrions que les champions de la cause catholique y trouvassent une occasion de servir la vérité et de favoriser le bien; dès lors que, certaines choses et certaine tactique ne peuvent pas être enseignées par nos ennemis mieux que par nous.

La conversation simplement vaine est moins mauvaise que la précédente, cela est clair; mais elle ne laisse pas d'être plus funeste, parce qu'elle est plus générale. Les bavards sempiternels, qui parlent sans savoir ni pourquoi ni comment, constituent une plaie universelle du genre humain. Parler pour parler est une infirmité de tous les siècles; mais ce qui est particulier au nôtre, c'est qu'il ne s'est pas mal dépeint en se décernant à lui-même l'épithète de parlementaire. Personne ne saurait dire combien la langue est un instrument vil et le don très précieux de la parole un instrument méprisable, selon qu'on en abuse

et qu'on s'en sert à tout propos. Ce ne sont pas seulement les femmes, depuis longtemps et injustement accusées, qui abusent de la parole ; les hommes, des hommes graves, murs, confinant à la vieillesse, sont atteints de ce défaut commun de la vaine loquacité. Dans les casinos, en chemin de fer, dans les visites, partout, on se désole et on pleure, en voyant combien on parle, de quoi on parle, et comment on parle. On croirait facilement que plusieurs hommes raisonnables savent s'abstenir de penser et de discourir, mais ne savent pas se dispenser de parler. La conversation, sans autre fin particulière et déterminée que de jeter des paroles en l'air; sans autre but ni règle que le tour vague et incertain que donne au récit le dernier bon mot ou la dernière bouffonnerie ; sans autre résultat que d'avoir déconcerté les idées de celui qui écoute, et de laisser sec et rauque le gosier de celui qui parle... oh! que cela se voit souvent en société, même dans la société qu'on appelle la société cultivée, la belle et la bonne société ! C'est là ce qui donne le thermomètre moral d'un peuple, plus qu'aucune autre chose: et la conversation sert à marquer le degré ! Il est donc clair que nous avons recours à ce thermomètre, quand nous voulons parler de la bonne conversation.

La conversation positivement bonne est celle

l'apostolat séculier 381

qui, comme toute autre chose, est bonne dans su fin, dans ses moyens et dans ses circonstances. Elle est la seule qui serve au bien. Parmi les deux autres, l'une ne le sert pas absolument, et l'autre lui est absolument opposée. Celle-ci est la seule dont puisse et doive se servir, comme d'une arme souvent très efficace, le bon propagandiste catholique.

Des conditions de la bonne conversation.

La bonne conversation, bonne non seulement en ce sens qu'elle n'est pas mauvaise, mais encore en ce sens qu'elle travaille à produire un effet pratique pour la propagande du bien, doit réunir trois conditions : sa fin, ses moyens et ses circonstances ou son opportunité, doivent être bons.

Sa fin doit être bonne. Le bon chrétien doit se proposer, en toute sa conduite, de servir Dieu. Pourquoi excepterait-il de cette obligation de servir Dieu la conversation familière? C'est vers ce but que doivent être dirigées, dès la première heure, toutes ses conversations, ainsi que toutes ses autres actions ; et il doit s'examiner de temps en temps pour savoir s'il a manqué en quelque chose sur ce point. Le moyen de prévenir ces

manquements c'est de renouveler cette intention mentalement, très souvent, mais surtout lorsque nous devons engager avec telle ou telle personne une conversation longue et soutenue. Chacun, dans ce cas, devrait se dire à lui-même : quel bien peut-il résulter pour moi ou pour mon prochain de cette conversation que nous entretenons ou que nous allons entretenir?- Et aussitôt se présentera à lui une série nombreuse d'avantages auxquels il peut aspirer sans grands efforts et sans une grande habileté. Par exemple, sans avoir la prétention insensée de nous faire passer pour saints ou pour parfaits, nous pouvons, dans la conversation, nous montrer amis des choses saintes et bonnes, en en parlant avec beaucoup de respect et de vénération, en louant les personnes qui les pratiquent, en manifestant le désir de faire pour elles tout ce que nous permet notre insuffisance et notre misère. Sans nous ériger en prédicateurs ennuyeux, sans employer sans cesse le langage des livres d'heures et de prières, nous pouvons sanctifier notre conversation en y mêlant le saint nom de Dieu ; car s'il y a un très grand mal à le prendre en vain, il est parfois plus mal encore de l'écarter par fausse honte comme une chose de mauvais goût, ou qui donne à la conversation une saveur excessive de piété. Nous en disons

L APOSTOLAT SECULIER ; o }

autant de ce qui touche aux pratiques et cérémonies catholiques. Nous connaissons des personnes très capables d'observer les prescriptions quadragésimales, depuis les Cendres jusqu'à Pâques, sans y manquer un seul jour, et très ferventes à chercher les endroits où l'on peut gagner les indulgences et les Jubilés, et qui sont assez malheureuses pour ne pas pouvoir parler de ces choses ou les citer en conversation, sans que toutes les couleurs de l'arc-en-ciel leur montent au visage. Ces catholiques ont honte. Et de quoi? Ils ont honte qu'on les entende parler de choses catholiques. Voyez s'il y a lieu d'admirer ! En tout cela, on peut rechercher et obtenir une fin très noble : celle d'édifier le prochain, de l'encourager, s'il se laisse abattre ; de rectifier quelque pensée erronée, s'il en avait quelqu'une ; de le délivrer de la fausse crainte des choses de Dieu ; d'exciter dans sa conscience des remords salutaires, si dans ses idées ou dans sa conduite, il s'était éloigné de la vérité et de la vertu. Quoi encore ? Un système de conversations, ainsi habilement engagées, pourrait arriver à être un véritable apostolat familier et avoir des conséquences incalculables. Il y avait dans notre pays un personnage qui avait une haute réputation de vertu. Ceux qui le fréquentaient disent que dans ses mille etmille relations officielles et intimes il pratiquait

constamment cet apostolat de la sainte conversation. Après cinq minutes d'entretien avec lui, nous disait un de ses biographes, il tenait déjà son interlocuteur, aussi profane fut-il, sur un sujet de spiritualité. Et d'un autre homme apostolique, que nous avons connu et admiré de fort près, nous disions, nous qui le connaissions, qu'il gagnait peut-être autant d'âmes à Dieu dans le fauteuil de son salon de réception que du haut de la chaire dans son église. Tel était toujours le but de ses conversations familières, d'ailleurs fort gaies et courtoises. Pourquoi donc ceux qui désirent faire quelque chose pour Dieu ne pourraient-ils pas imiter de tels exemples, sur une échelle plus ou moins vaste ? Les occasions ne manquent pas, puisque nos conversations durent toute la journée; il n'est pas besoin de recevoir mission de Dieu ou des évêques pour ce genre de prédication domestique. Qu'on commence par se proposer une fin ; qu'on parle tou. jours pour une fin; que cette fin soit celle que nous devons nous proposer dans toute notre conduite comme chrétiens, et nous avons déjà parcouru la moitié du chemin.

Une bonne fin, avons-nous dit; et nous avons ajouté ensuite, de bons moyens. On ne peut pas arriver à une bonne fin, par toute sorte de moyens ; mais nous devons nous diriger vers une fin bonne

L APOSTOLAT SKCL'LIER

par des moyens convenables et licites; qui ne nous éloignent pas de cette fin. On doit donc fuir l'exagération, qui est une certaine catégorie de mensonge ; la louange de notre personne ou de nos actes; cette louange avilit et celui qui en est l'auteur et celui qui en est l'objet, alors même que cet objet serait bon en soi ; le mépris ou le dénigrement des actions du prochain, lorsqu'elles ne sont pas en soi ouvertement blâmables, alors même qu'elles seraient frappées de quelque imperfection ; l'aigre invective ou la censure mordante, lorsqu'il n'est pas question des coryphées déclarés de l'impiété, que l'on est obligé de désapprouver et de confondre; la légèreté et la frivolité de certaines phrases et locutions un peu légères qui conviennent fort peu à la gravité des sujets religieux. Ces sujets admirables comportent un style enjoué, mais jamais vil et roturier. Les genres de la bonne conversation sont en résumé tous les genres décents et honnêtes ; il n'est point nécessaire qu'ils soient ascétiques et ecclésiastiques, étant donné le caractère séculier de la propagande que nous recommandons ici.

Une fin bonne, des moyens bons, avons-nous dit; et nous ajoutons enfin des circonstances bonnes. Les circonstances influent plus qu'on ne se le figure communément sur l'efficacité de nos travaux ; il ne sera donc pas bon soldat de la vérité

Mal Soc. — II. — 25.

celui qui ne sait pas régler selon les circonstances l'opportunité de sa propagande. Ce point a son application spéciale dans la manière de converser dont nous nous occupons ici. Une parole dite à temps et à propos, ou prononcée à contretemps, peut obtenir des résultats absolument différents. Notre prochain n'est pas toujours d'humeur à nous écouter, et surtout à entendre certains sujets. Vouloir entrer dans la place à certaines heures, non seulement c'est dépenser ses forces dans une attaque infructueuse, mais de plus c'est fournir l'occasion d'augmenter et de centupler la résistance. Il faut chercher la brèche pratiquée dans le mur et la jointure des pièces qui composent l'armure, si l'on veut faire pénétrer par là le coin de la vérité.

Nous ne voulons point justifier ici le hideux opportunisme, qui n'est autre chose que le masque de la lâcheté et un système continuel de capitulations et de retraites honteuses devant le combat de chaque instant. L'opportunisme est la contrefaçon de la loi de l'opportunité ; il a été condamné par la parole sévère de saint Paul : <t à temps et à contre-temps, opportunément et inopportunément ; c'est le masque du traître ou du lâche qui ne cherche qu'à éviter la bataille, sous prétexte d'assurer la victoire. Nous ne voulons rien de semblable, mais nous voulons unique*

L APOSTOLAT SE3ULILR

ment qu'on ne combatte pas sans rime ni raison; qu'on ne tire pas en Pair, pour dépenser inutilement la poudre ; qu'on se batte sérieusement au moment et de la manière convenables ; qu'on se taise, lorsque le silence prudent est l'arme qui peut produire les meilleurs résultats; qu'on parle et qu'on crie, lorsque l'heure est venue d'étourdir l'ennemi par nos cris. La grâce de Dieu elle-même, qui est si puissante pour abattre les plus solides retranchements de la présomption et du péché, semble se plaire à profiter pour son œuvre divine des circonstances et des occasions favorables; et si elle renverse les uns soudain et d'un seul coup, comme elle fit pour saint Paul ; elle emploie parfois pour vaincre les autres les artifices et les détours calculés ; c'est ainsi qu'elle se conduisit avec saint Augustin.

En ne perdant pas de vue ce triple conseil, on peut faire de l'arme de la conversation familière un usage qui a pour résultats de véritables triomphes. Parler en ayant l'œil fixé sur Dieu, voilà la fin, parler comme l'exigent la grandeur et la noblesse de la cause de Dieu, voilà les moyens ; parler au moment et dans le lieu où il semble plus opportun de rompre le silence pour Dieu, voilà la convenance des circonstances.

Des polémiques religieuses dans la conversation familière.

Parfois, la conversation familière, sans cesser d'être telle, entre par son animation et sa couleur dans la sphère de la polémique et de la controverse. Il en est ainsi lorsqu'une personne hostile à nos croyances ou malheureusement prévenue à l'endroit de quelqu'une de ces croyances, manifeste de l'oppositio,n à ce que nous disons touchant la religion. Il se rencontre des cas fréquents où la conversation ne doit pas être seulement la manifestation de nos pensées; mais où elle doit se changer en une véritable défense de ces sentiments ou en une valeureuse attaque contre un adversaire. C'est là un nouvel aspect de la question qu'il convient d'examiner. C'est aussi le moment d'établir des différences, et nous allons, autant qu'il est possible, les signaler et les délimiter.

Il y a, en effet, des occasions où il convient que le catholique prenne sur ce point l'offensive ; il en est d'autres où il est prudent d'attendre que l'ennemi nous attaque, afin de pouvoir convenablement répondre ; il en est d'autres, enfin, où le

L*APOSTOLAT SECUL'ER jBç

mieux est de ne rien répondre absolument, aussi vive que soit la provocation.

Il convient de se lancer sur l'ennemi dans une offensive généreuse, lorsque le sujet sur lequel roule la discussion est si grave, sa notion si claire, et l'ensemble des circonstances si favorable à la vérité que, selon toute probabilité, on peut espérer une victoire complète. Ce cas se présente rarement; par là-même, le bon propagandiste catholique doit être très réservé dans ces attaques, surtout s'il est séculier ; et principalement s'il n'a pas une situation qui lui ait permis de se mettre au courant des questions religieuses. Il vaut mille fois mieux se taire que de compromettre l'honneur du drapeau par des sorties téméraires. Celui qui, sans se trouver suffisamment armé, engage le combat avec l'incrédule, s'expose non-seulement à se déshonorer lui-même, ce qui serait fort peu de chose, mais aussi à faire prendre pour la faiblesse de la cause qu'il défend; ce qui n'est que la faiblesse du défenseur ; et à faire croire que la religion n'a pas à son service d'autres raisons que celles, très minces et très faibles, que fait valoir dans ce cas son apologiste bien intentionné, mais inhabile. Le propagandiste catholique doit se souvenir que la valeur ne suffit pas pour les grands exploits ; que les héros, même les plus coura* geux, n'ont jamais négligé de s'exercer au manie-

ment des armes dont ils devaient se servir, ni de se couvrir de fer pour parer aux coups de l'ennemi. Les exploits tels que celui de David, qui triompha du féroce Goliath avec sa seule fronde de berger, ne sont point des exploits ordinaires; ils tiennent plutôt du prodige; et on ne doit pas compter ordinairement sur un prodige du ciel, sous peine d'entendre dire que nous tentons Dieu. Dieu n'a pas l'habitude de bénir les efforts téméraires, sinon lorsqu'ils sont directement inspirés par lui, par des signes évidents de sa volonté, et dans ce cas, il est manifeste qu'il n'y a plus de témérité. Quelle peine nous ont occasionnée souvent de nombreux catholiques que nous avons vus en voyage ou en visite s'embarrasser de très bonne foi dans des polémiques sur la religion, sans avoir les connaissances les plus élémentaires et les plus indispensables pour une affaire aussi délicate ! On comprendra que ce que nous disons ici ne doit point s'entendre dans un sens absolu, mais dans un sens relatif; c'est-à-dire qu'il faut tenir compte des forces de l'ennemi avec lequel on doit se mesurer, et des dispositions plus ou moins favorables des spectateurs qui assistent à la lutte. Il est donc évident qu'on peut fermer la bouche à certains pauvres avocats de l'incrédulité, au moyen de raisons de moyenne force, tandis qu'avec des adversaires plus habiles et plus aguer-

ris, il faut, si l'on veut les confondre, recourir à des armes plus solides et à une doctrine plus relevée. Il sera donc prudent de mesurer les forces de l'ennemi avant d'engager le combat. Telle est la première règle d'une tactique prudente et raisonnable.

Mais il arrive souvent que l'incrédulité, sans attendre d'être attaquée, attaque elle-même avec une audace sans pareille nos plus chères croyances. C'est là le cas le plus ordinaire et celui qui embarrasse le plus le catholique sincère. Comment se contenir, en effet, devant de telles provocations ?

Toutefois, il convient, en pareil cas, tantôt de parler et tantôt de se taire. Un certain instinct de prudence doit nous faire discerner dans quel :as il vaut mieux recourir à l'un ou à l'autre de :es moyens, en tenant compte, comme nous l'avons déjà dit, de l'adversaire qui nous provojue, des conditions dans lesquelles nous nous rouvons pour repousser son agression, des dis- >ositions d'esprit des assistants relativement au résultat favorable ou non que doit avoir cette polémique. Nous allons donner sur ce point quelques explications qui aideront à bien saisir le sens de notre pensée.

On doit toujours se contenir, lorsque l'agression est de celles qui ne méritent pas les honneurs

d'une réplique. Ainsi lorsque l'adversaire commence sa diatribe par des blasphèmes violents, par des insultes personnelles, par des paroles obscènes ou des plaisanteries qui blessent la modestie, on ne doit ni adresser la parole, ni même regarder ce honteux et méprisable insulteur ; on doit se détourner en signe de dégoût et rien de plus. Dans ce cas, les spectateurs sont convenables ou ils ne le sont pas. S'ils ne le sont pas et sympathisent avec l'ennemi, ils méritent le même traitement de notre part; s'ils sont convenables, ils approuveront notre conduite et laisseront parler et blasphémer seul, à son aise, cet immonde provocateur, qui n'est pas digne d'un autre châtiment.

Au contraire, on doit parler quelquefois, lorsque l'agression se présente sous une forme polie et modérée, comme il arrive ordinairement entre personnes bien élevées. Garder le silence alors serait, aux yeux de tout le monde, une honteuse reculade, préjudiciable, non-seulement à notre honneur personnel, ce qui est peu de chose, majs à la vérité elle-même. Il faut donc parler en pareil cas ; mais que faut-il dire ?

Si l'on a sous la main les raisons au moyen desquelles on peut détruire l'objection, ou les preuves à l'aide desquelles on peut rectifier de fausses idées, on doit les présenter en bonne

forme, sans faire parade de savoir, sans présumer d'avance de la victoire, mais avec calme et simplicité, en s'efforçant de faire resplendir la vérité et surtout la conviction dans nos raisonnements ; en évitant, autant que possible, de blesser au cours du débat Tamour-propre de l'adversaire ou des assistants ; en faisant, en conséquence, tout ce qui dépend de nous, pour enlever à la polémique tout ce qui serait personnel ou sentirait la discussion, car c'est là qu'aboutissent ordinairement les conversations animées, si le défenseur de la vérité n'a pas soin de se maintenir dans le calme et la dignité. Avec ce procédé, on pourra laisser l'adversaire convaincu ou non ; mais la bonne cause se tiendra toujours en bonne place, et parfois on aura ainsi commencé à saper les murs d'une forteresse, qui céderont un autre jour à un assaut plus heureux.

Mais si, pour descendre dans l'arène où nous sommes provoqués, nous étions dépourvus d'armes, ou si nous n'avions que des armes trop inférieures à celles de l'ennemi, alors, quelles que soient ses provocations et ses insultes, n'acceptons pas le combat, renonçons à la défense et retirons-nous. Mais ici encore, il ne faut pas se retirer d'une façon quelconque. Ne nous rendons point comme des vaincus ; mais retirons-nous comme des hommes prudents qui, en évitant le combat, ne

plient point pour cela leur bannière et ne se rendent pas à discrétion. Nous voulons dire que, même quand nous ne jugeons pas convenable d'engager une discussion sur une question religieuse, nous ne faisons point à son sujet une honteuse abdication de nos idées. Au contraire, nous déclarons noblement que nous pensons d'unetoute autre manière que le malheureux qui nous attaque ; nous prouvons qu'il ne pourra se servir ni d'un de nos sourires, ni d'un de nos mouvements de tête, ni d'un signe quelconque d'acquiescement de notre part, pour croire que nous abondons dans son sens ou que nous partageons quelqu'une de ses idées impies. Le péché de saint Pierre ne consista point à négliger de défendre son Maître par d'éloquentes raisons, lorsqu'il le vit accusé par les Pharisiens dans la maison de Caïphe. Son grand péché consista à refuser de paraître son disciple, donnant à entendre par là, qu'il regardait ce titre comme un déshonneur pour lui. Ainsi Dieu ne vous demandera pas si vous avez été plus ou moins éloquent, plus ou moins persuasif dans la défense de sa foi et de sa loi; mais il vous demandera très sérieusement si, devant les ennemis de cette foi et de cette loi, vous avez rougi de les professer et si vous vous êtes associé, ne fût-ce qu'un instant à ceux qui les insultaient et les méprisaient.

l'apostolat SÉCULIER 39)

Nous en avons dit assez sur un sujet qui, malheureusement, est de nos jours, d'une souveraine opportunité.

De la bienfaisance comme arme de propagande catholique.

La bienfaisance ! Oh ! quel puissant moyen de propagande ! Quelle clef incomparable pour ouvrir les cœurs! Quel talisman souverain pour soumettre les volontés et pénétrer dans les intelligences î

Disons-en quelque chose en ce moment.

On sait par expérience que le moyen le plus sûr de s'emparer de l'homme tout entier, c'est de s'emparer d'abord de son cœur, et qu'il n'y a pas *de meilleure manière de s'en rendre maître que la douce influence de l'affection témoignée d'une façon discrète et délicate. Aimer beaucoup une personne et le lui montrer par de véritables œuvres de charité, c'est ordinairement se rendre maître de cette personne, et, même à son insu, en prendre complètement possession. Le proverbe espagnol : « Les présents amollissent les rochers », le dit avec une exactitude saisissante ; nous Té-

y/i LE MAL SOCIAL

prouvons nous-mêmes, nous le voyons et le touchons tous les jours dans la personne de notre prochain.

Donner est donc l'argument le plus puissant pour convaincre et persuader ; donner, c'est pour le moins aplanir les premières difficultés; donner, c'est se faire aussitôt des partisans jusque dans la place dont on veut s'emparer ; donner, c'est commencer par mettre de notre côté, ou du côté de la vérité, ce qu'il y a ordinairement de plus puissant dans l'homme, son propre intérêt.

Telle est la raison du pouvoir secret de la bienfaisance pour la propagande catholique; c'est à ce point de vue que nous voulons spécialement la proposer ici.

Commençons d'abord par dissiper une préoccupation. On n'avilit ni ne déshonnore la charité en la faisant servir aux saintes conquêtes de la vérité. C'est un moyen, ainsi que nous l'avons dit, non seulement permis, mais très noble et fort honorable. On doit secourir l'homme, parce que c'est ainsi que le commande Dieu, notre commun Père, qui, par une sage providence, a placé dans ce monde les pauvres et les riches, afin que les besoins des premiers trouvassent leur soulagement et un dédommagement dans la générosité chrétienne des seconds. Mais secourir le pauvre n'est pas seulement lui donner le pain

qu'il doit manger, ou le vêtement dont il couvrira sa nudité, ou le remède destiné à guérir ses infirmités. Non; secourir le pauvre seulement dans les besoins de sa vie animale, serait supposer qu'il n'a pas d'autres besoins que la brute, lorsqu'en réalité, son esprit a aussi des besoins qui sont incontestablement plus dignes d'être pris en considération. D'où il résulte que, comme il y a deux ordres de besoins, il y a pareillement deux classes d'oeuvres destinées à y porter remède; ces oeuvres sont connues dans le catholicisme sous le nom d'œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle. Quel désordre ou quelle inconvenance y a-t-il donc à ce que, comme le corps doit être soumis à l'esprit et lui servir d'instrument, ainsi les œuvres de miséricorde corporelle soient subordonnées aux oeuvres de miséricorde spirituelle et à ce que celles-ci aient pour objet celles-là, qui sont leur complément naturel ? Quelle bassesse ou quel avilissement y a-t-il pour le pied ou pour la bouche, à ce que, après avoir servi pour les fonctions matérielles de la parole et de la marche, ils servent par cette marche et cette parole, à atteindre des objets plus élevés, tels que, par exemple, aller à l'église et chanter les louanges de Dieu ? Au contraire, cette première fin matérielle des organes purement matériels acquiert un nouveau degré de noblesse

et de dignité, quand elle sert de moyen pour arriver à une autre fin plus élevée et plus transcendante. Ainsi en va-t-il dans le cas présent. Donner à manger au pauvre pour assouvir sa faim, c'est une belle chose ; mais si ce pain qui assouvit sa faim lui devient une occasion de recevoir un bon conseil ou une instruction salutaire qui perfectionne ses mœurs et dirige son esprit vers Dieu, c'est une œuvre encore plus belle. Et cette première œuvre de charité corporelle n'a point été avilie ou dépréciée pour avoir servi d'échelon ou d'instrument à la seconde œuvre de charité spirituelle ; mais elle en a été au contraire relevée et ennoblie. Dans ce cas, l'œuvre matérielle ellemême est par là spiritualisée ; ce qui était humain est divinisé ; ce qui était terrestre devient céleste et surnaturel.

Nous avons voulu traiter ce sujet par anticipation; parce qu'il nous arrive parfois d'être offusqués et égarés par le maudit naturalisme du siècle, au point que les catholiques pratiqués, mais peu avisés, eux-mêmes, ont exprimé devant nous l'idée que la charité doit être désintéressée; c'est-à-dire qu'on doit la faire sans autre but que de consoler et de secourir le pauvre dans sa nécessité strictement matérielle, et que, ajouter à cette vertu des fins ultérieures, c'est la rabaisser au point d'en faire une manœuvre plus ou moins

habile pour corrompre, ou une ruse plus ou moins noble pour séduire. C'est là le naturalisme, un naturalisme pur, et par conséquent un grossier et très grossier matérialisme. Qu'une secte se serve de l'aumône qu'elle fait pour recruter des prosélytes à l'erreur, c'est une indignité, une infamie, c'est faire de la sainte charité un apôtre qui trahit, et qui, à la faveur d'un perfide embrassemenu livre au démon cette âme qu'il affecte de caresser. Mais que la vraie charité se serve du bon chrétien pour ouvrir dans le cœur du pauvre un passage à la lumière de la vérité ; que le pain matériel soit donné en même temps que le pain sublime de l'intelligence et celui du cœur ; que l'homme généreux se serve de l'ascendant naturel qu'il acquiert aussitôt sur son obligé, pour lui donner la main, l'élever, l'améliorer, le diriger, le purifier, et le rendre, en un mot, pour le bien tout autre qu'il n'était auparavant ; oh ! c'est là l'aimer véritablement, c'est-à-dire l'aimer non comme une brute, mais comme un homme et un chrétien; c'est aimer dans le prochain, non seulement la chair et les os qui se voient, mais principalement son âme, qui mérite surtout d'être aimée; c'est aimer, non pour une heure ou pour vingt ans, mais pour la vie de l'éternité- C'est aimer comme Dieu aime et comme il nous commande d'aimer; en tenant pour principe le motif de la loi

de Dieu, et pour fin, sa gloire et la sanctification des âmes. Tel est le véritable caractère de la charité chrétienne ; caractère qui la distingue essentiellement de ce qui cherche à la parodier sous le nom de philantropie. Telle est la charité qui ne trahit point la vérité, ainsi que le fait la perfide philanthropie sectaire, mais qui est le précurseur et l'apôtre de la vérité dans les cœurs, pour les prévenir en sa faveur; pour y introduire, y soutenir et y fortifier cette vérité. Tout cela constitue l'apostolat sublime de cette très noble venu, comme nous aurons l'occasion de le prouver dans les paragraphes suivants.

De la charité dans le premier office de son apostolat, qui consiste à prévenir en faveur de la vérité.

Nous avons indiqué trois bons offices d'apostolat, que la charité bien faite peut exercer et exerce ordinairement dans le cœur de celui qui la reçoit. Par tous ces motifs, on doit la regarder comme un des moyens les plus excellents de propagande catholique. Ces offices sont les suivants : premièrement, prévenir le cœur du pauvre en faveur de la vérité; secondement, se constituer comme l'introducteur de la charité

dans ce cœur ; troisièmement, assurer et confirmer le cœur dans cette vérité, lorsque, par hasard, il l'a déjà recouvrée ou qu'il ne l'a pas encore perdue.

On ne saurait croire combien, par malheur, les préventions ont d'influence sur le cœur de l'homme, pour empêcher !a vérité d'y trouver l'accueil qu'elle mérite. Plus de la moitié du temps, on lui ferme la porte dès qu'on l'aperçoit, sans écouter même sa première parole, uniquement parce qu'elle est l'objet d'une noire prévention. Pour beaucoup de pauvres gens, parmi le peuple surtout, parler de maximes chrétiennes et de vertus chrétiennes, quel affreux épouvantail pour l'imagination! On le voit déjà; accoutumés à lire sur l'Église, sur le catholicisme, sur les hommes et les choses de l'Église, toure sorte de récits affreux, ces infortunés, dès qu'on leur présentera la plus petite parcelle de vérité, soupçonneront aussitôt à travers cette insinuation, tout un monde de réaction, de tyrannies cruelles, d'intransigeances dures et oppressives. Ainsi la vérité commence à leur être antipathique et importune, longtemps même avant qu'ils la connaissent. Et ils ne i'écouteront pas, quelles que soient l'éloquence et la solidité des raisonnements avec lesquels elle leur parle, parce que, dans leur intérieur, ils ont commencé à s'habituer à ne voir en elle qu'un

Mal Soc. — II. — 26.

ennemi cruel. C'est ce qui explique, en grande partie, l'inefficacité] de l'apostolat de la prédication dans nos grands centres de population, où l'on prêche si souvent et si bien. Si les foules, victimes de leurs préventions et de l'illusion, entendaient et voyaient le prédicateur de la vérité, elles croiraient en lui très souvent et obéiraient à sa voix. La révolution, pour prévenir et empêcher ce résultat, s'est efforcée avant tout de leur inspirer de l'horreur pour le prêtre. « Celui-ci, celui-ci est ton ennemi, crie-t-on à toute heure à l'oreille du pauvre ; celuici est le soutien et! l'appui de tes tyrans ; celui-ci est l'exploiteur de ta caste ; c'est le vampire, le bourreau, le cancer qui détruit ta félicité ». Et le pauvre ouvrier, le paysan, l'artisan croient cela ; et pour ne pas avoir à refuser cet enseignement, ils commencent par abhorrer celui qui pourrait le [leur donner; pour ne pas boire l'eau, ils commencent par jurer de se tenir perpétuellement éloignés du canal par où elle s'échappe. Aussi Ton conçoit que, dans des circonstances données, à l'heure où les illusions tombent soudain et à l'improviste, il échappe à ces victimes ces paroles ou d'autres semblables, que nous avons eu la consolation d'entendre plus d'une fois : <r Ah! si j'avais connu plus tôt ce que c'est qu'un prêtre » ! Ou bien celles-ci :

(r Ah ! si tous les prêtres étaient comme celui qui vient de prêcher ! » C'est qu'en un moment, on a enlevé à ces malheureux le bandeau au moven duquel la révolution les tenait dans les ténèbres, peut-être depuis leurs premières années. C'est ce rayon de lumière qui, par une disposition particulière de la Providence divine, a dissipé en un instant ces nuages épais au milieu desquels vivaient depuis longtemps ces infortunés.

Il a donc assuré en grande partie la victoire de la vérité sur l'intelligence, l'apôtre de cette vérité qui commence par se rendre sympathique, très sympathique, au cœur de l'égaré qu'il désire convaincre et persuader. Qu'il obtienne qu'on l'aime même avant de l'entendre, comme on le haïssait auparavant sans l'avoir entendu. Que la prévention, puisqu'il doit y avoir prévention, soit en sa faveur, et non contre lui, comme il arrive plus communément. Le grand avantage pour la vérité, lorsqu'elle crie à la porte d'un incrédule ou d'un indifférent, c'est de se présenter dès l'abord avec une lettre de recommandation qui la représente comme une bienfaitrice et une amie, avant de la montrer, comme il faudra nécessairement le faire, avec ses privilèges et ses droits de souveraine absolue.

Nos lecteurs auront pu observer en eux-mêmes et dans les autres combien est puissante, pour ou

contre une chose quelconque, ce qu'on appelle la première impression. Une telle impression, uniquement parce qu'elle est la première, est ordinairement décisive. Nous modifions rarement notre façon d'apprécier un objet sur lequel nous avons porté un premier jugement. Ce premier jugement acquiert dès lors pour nous comme un certain droit de possession, et pour le modifier il faut des raisons beaucoup plus fortes que celles qui ont suffi pour le faire porter d'abord. Nous sommes ainsi, et il faut nous prendre tels que nous sommes et non autrement, et tirer parti de l'homme en le considérant, non pas tel qu'il devrait être, mais tel qu'il est.

Eh bien ! réussir à produire dans l'âme de nos frères une première impression favorable, c'est presque toujours obtenir une sentence favorable devant ce tribunal invisible. Pensez-vous avoir convaincu votre prochain avec cette série de raisons puissantes que vous avez développées devant lui avec une dialectique si serrée ? Innocent ! Ce n'est assurément pas cela qui vous a rendu maître de la place, mais plutôt ce sourire affable ou cette cordiale poignée de main dont vous avez accompagné votre salut à votre première entrevue. Et lorsque vous avez lié aussitôt une aimable conversation avec lui, en l'interrogeant avec intérêt sur sa famille, ou en vous informant avec une

bienveillante curiosité et en détail de son office, oh ! alors vous avez achevé de pénétrer à l'intérieur, au cœur même de cette place fermée auparavant. Et lorsqu'enfin, comprenant qu'il y a là de la gêne et de la souffrance, vous mettez généreusement la main à votre porte-monnaie, et qu'avec toute la délicatesse nécessaire pour ne pas humilier votre obligé, vous placez dans sa main quelques pièces de monnaie, qui tomberont comme une bénédiction de Dieu sur son foyer où réside la douleur; qui peut comprendre quelle nouvelle force auront dès ce moment vos paroles les plus insignifiantes ; quelle autorité morale acquerra toute votre doctrine ; de quelle extraordinaire auréole de respect, d'amour, de confiance intime paraîtra entourée toute votre personne aux yeux de cet infortuné ?

Les œuvres de charité sont donc un moyen très efficace pour faire accepter la vérité; c'est un flambeau excellent pour éclairer les sentiers cachés qui conduisent dans le cœur de l'homme; c'est une manière très sûre d'en prendre possession d'une façon définitive. Vous qui vous occupez constamment de redresser les voies de vos frères, n'entreprenez pas cette tâche sans vous frayer un premier passage au moyen de cette maîtresse clef de la sainte chanté.

De la Charité dans son second et dans son troisième office d'apostolat, qui consistent à convaincre de la vérité et à confirmer dans la vérité.

Avançons et faisons un pas de plus dans cette même question : montrons que l'aumône bien faite n'est pas seulement une recommandation efficace pour nous ouvrir le cœur du pauvre, mais qu'elle est en même temps un argument très puissant pour le convaincre de la vérité que nous voulons lui enseigner, et pour le confirmer dans cette vérité, dans le cas où il n'aurait pas perdu la foi.

Il suffira pour cela d'une considération. La divine vérité de la religion chrétienne, de ses dogmes et de ses mystères, ne se montre jamais d'une façon plus claire et plus palpable, pour parler ainsi, que quand elle s'offre à nous incarnée dans des œuvres de quelque importance. Les faits sont ordinairement les argumentsles plus solides, en faveur d'une doctrine quelconque ; et bien qu'ils ne doivent pas toujours être considérés comme l'unique critère pour la discerner, ni même comme le principal, toutefois ce sont eux qui ajoutent le plus de force aux raisons, le plus de poids à l'autorité, le plus de solidité et de pénétration à la dialectique.

Donner de bonnes et solides raisons, et ensuite les appuyer sur des œuvres bonnes et solides de vertu pratique, matérielle, tangible; voilà un procédé d'apologétique supérieur à tout le reste; voilà la rhétorique populaire aux résultats les plus sûrs et les plus certains. Ainsi, vous aurez remarqué que personne ne convainc mieux et plus que les saints : ils sont ordinairement dans l'histoire les grands orateurs, les grands controversistes. Devant le nombre et la rapidité de leurs conquêtes, les plus fameux professeurs des universités et les plus savants auteurs d'ouvrages volumineux restent hésitants et presque anéantis. Le véritable triomphe sur les cœurs, en matière de religion et de morale, appartient d'ordinaire plutôt à celui qui agit bien qu'à celui qui parle bien; et l'idéal véritable du propagandiste catholique, le type, pour ainsi dire, de cet apostolat, doit être, ou nous nous trompons fort, de bien discourir et bien parler, mais surtout d'agir encore mieux qu'on ne discourt et ne parle. Venons donc maintenant à notre cas. Supposez un propagandiste catholique, ayant de bonnes raisons et habile à les présenter; supposez en même temps, qu'adonné à des œuvres de miséricorde et de charité, il soit membre, par exemple, d'une société de saint Vincent de Paul ou d'une autre société de charité chrétienne, ou travaille individuellement et pour son compte dans quelqu'une des

branches où s'exerce la bienfaisance publique ou particulière. Supposez que ce propagandiste sait accompagner ses aumônes et ses actes d'une charitable abnégation suivie d'exhortations et d'instructions en rapport avec les circonstances ; qu'il donne ainsi, à la fois, la théorie et la pratique de ce qu'il prêche ; qu'il présente en même temps, à son frère qui est ignorant, indifférent ou incrédule, la lumière qui éclaire l'entendement, la chaleur qui réchauffe le cœur, et l'exemple qui impressionne vivement et entraine la volonté. Supposez que le pauvre incrédule ou indifférent a l'occasion d'étudier, dans ce séculier qui se présente devant lui, la réalisation pratique de ces doctrines élevées, qui lui semblaient d'abord très belles sans doute, mais impossibles et irréalisables. Supposez enfin que, pendant plusieurs jours, son regard soit frappé par un tel spectacle de désintéressement, d'humilité, de simplicité chrétienne, si différent, heureusement, de celui qu'ont l'habitude de donner aux fils du peuple, victimes de l'illusion, ceux qui s'appellent pompeusement ses apôtres et ses rédempteurs ; dites-moi, y a-t-il un homme, pour peu qu'il ait de bonne foi et de bon sens naturel, qui ne se sente aussitôt ému, vaincu, subjugué par l'ascendant de la vérité, entourée et comme placée au milieu du cadre, précieux comme l'or, de si nobles actions ? Quel livre en ferait

une plus belle description ? Quel fougueux orateur la présenterait d'une façon plus vive et plus saisissante ?

Ah ! si cette voix eût été entendue de tous, comme nous le désirions; si tous l'avaient constamment suivie et observée, comme nous le voulions, que de belles et riches récoltes produirait continuellement ce champ, fertile en soi, de la propagande catholique ! Haine éternelle à l'erreur ! guerre cruelle et impitoyable à ses malheureux coryphées ! mais aux victimes plus malheureuses que coupables de l'hallucination, des préoccupations, des embûches cachées des sectaires, amour, amour et toujours amour! car rien ne touche celui qui est de bonne foi autant que l'amour; rien ne l'illumine comme l'amour; rien ne le subjugue et ne l'assujettit comme l'amour. Le bras est armé et sans pitié contre les séducteurs empestés, les fils de Bélial et les ministres de la synagogue de Satan ; mais ce même bras est ouvert pour ceux qui se laissent séduire et tromper, pour les étreindre étroitement contre notre cœur, car et après tout, ils n'ont pas cessé d'être nos frères. C'est pourquoi, la propagande du livre est nécessaire, celle du journal est indispensable, celle de la manifestation publique est urgente; mais la grande propagande, la propagande essentielle, celle qui est sans rivale dans la noblesse de sa nature, dans la

sûreté de ses procédés, dans la fécondité de ses résultats, c'est la propagande des bonnes actions, et en particulier des actions de charité. Ici, rarement on manque son but ; ici. presque toujours le coup porte et va droit au cœur. L'amour est une lumière, mais il est essentiellement une chaleur; et les âmes défaillent et tombent plus souvent sur ce point faute de chaleur que faute de connaissance. Elles sont donc utiles et indispensables pour la propagande catholique, les Académies où l'on fait des lectures et des discours ; les centres où l'on enseigne, les cercles où l'esprit se dilate au moyen d'un honnête passetemps; mais le point capital de la propagande consiste dans les Associations d'où les œuvres de charité jaillissent à flots sur le cœur désolé et flétri du pauvre peuple. La charité qui donne le pain et le vêtement, la charité qui prodigue des consolations, la charité qui inspire le courage, la charité qui réconcilie, purifie et élève; voilà la grande messagère, l'introductrice, la pourvoyeuse de la vérité dans les intelligences; puisque pour s'emparer de ces intelligences au nom de Dieu, elle a commencé par s'emparer de la première redoute de la forteresse qui s'appelle le cœur.

Donc, beaucoup de charité, de nombreuses associations de bienfaisance ; des ressources pécuniaires considérables, allant de la bourse du riche

catholique dans la cabane ou dans la mansarde du pauvre mécréant; beaucoup de tendresse allant du cœur d'un frère au cœur d'un autre frère, et vous verrez comment fleuriront la propagande catholique et toutes les œuvres qui s'y rattachent.

Covfirmalion de la doctrine précédente à laide de quelques exemples.

Ce que nous avons dit, dans les paragraphes précédents, de l'efficacité souveraine de la charité pour l'apostolat de la vérité, s'appuie sur le témoignage constant de l'expérience. A peine y at-il une association de bienfaisance ou une salle d'asile qui ne puissent citer de nombreux cas de ce genre. Nous avons récemment recueilli d'un témoin oculaire digne de foi deux faits qu'il nous plaît de rapporter ici à nos lecteurs, parce qu'ils semblent expressément avoir pour but, dans la pensée de Dieu, de confirmer notre enseignement sur ce point.

Dans une de ces maisons, que le catholicisme a ouvertes dans les temps modernes pour consoler et abriter la vieillesse abandonnée, et qui sont connues sous le nom sympathique de maisons des Petites-Sœurs des pauvres, tout près de l'endroit

où nous écrivons ces lignes, il y avait récemment, parmi les vieillards qu'on y avait recueillis, un homme que mille péripéties de la fortune incertaine avaient réduit à la misère, après avoir occupé dans le monde une situation très avantageuse. Instruit et de manières distinguées, cet homme était néanmoins absolument incrédule ; 'il détestait la religion et ses ministres, avec tout le fanatisme dont l'impiété a l'habitude de remplir des cœurs comme celui-là. En vain les angéliques sœurs et le digne aumônier avaient-ils épuisé, semblait-il, toutes les ressources de la persuasion et des exhortations ; notre vieil incrédule résistait obstinément à tout ; et à bout de forces, il y avait à redouter prochainement pour l'infortuné une mort de réprouvé. Les angéliques sœurs eurent alors l'idée de faire un siège en règle pour triompher de ce cœur endurci ; un siège consistant en œuvres de bienveillance et de la plus délicate charité. L'une d'elles se présente un jour à lui et lui dit de l'air le plus riant et le plus affectueux : « Mon ami, si vous le permettez, nous vous couperons les ongles, dont la longueur doit vous causer quelque incommodité ». — « Bien;), répondit notre homme, avec une mauvaise humeur manifeste ; et il se laissa couper les ongles. Le jour suivant, une autre sœur s'approche de lui, et lui fait gaiement la proposition suivante : «Monsieur,

vous déplairait-il que nous coupions et arrangions vos cheveux » ? Comme il vous plaira, ma sœur, répondit le vieillard sur un ton un peu plus bienveillant, et il se laissa peigner comme un enfant.

Un autre jour, une troisième sœur se présente, et avec l'accent d'une mère qui s'adresse à son enfant (de telles religieuses sont plutôt les mères que les sœurs de leurs vieillards) ; elle vient à lui et lui demande : « Vous plairait-il par hasard que nous vous lavions les pieds? Le pauvre impie y consentit encore, et trois Petites Sœurs se mirent à lui rendre cet olfice avec la plus grande amabilité. Mais son cœur ne put pas résister à ces assauts répétés de semblables démonstrations de charité chrétienne, et lorsque les sœurs furent au milieu de leur tâche, le vieillard ému et en larmes les interrompt et s'écrie : « Petites Sœurs, au nom de Dieu ; conduisez-moi au prêtre, je veux me confesser > . La place était prise. L'obstination du vice et de l'incrédulité avait été vaincue par la ténacité des égards obstinés des douces religieuses. Le pauvre se confessa et mourut peu après en donnant des signes manifestes de prédestination.

Nous allons rapporter un autre fait dans lequel le procédé fut quelque peu différent dans la forme, mais qui était inspiré par un sentiment

semblable et obtint un résultat analogue. Il s'est passé dans la même maison des Petites Sœurs des Pauvres, et nous garantissons également son authenticité. Un français, grand révolutionnaire dans sa jeunesse, avait fait partie de l'Assemblée de son pays, et avait pris rang parmi les membres les plus avancés. Instruit, mais ennemi juré des curés et de la religion, il se trouvait à l'infirmerie dudit asile, couvert de plaies, et chaque jour une petite sœur le soignait avec une patience et un dévouement légendaires dans ces établissements, encourageant par intervalles le patient par de pieuses réflexions. Mais l'infirme y répondait par d'horribles blasphèmes, niant l'existence de Dieu, de la vie future, etc. Un des jours où le malheureux avait fait essuyer à la sœur la plus abondante bordée de blasphèmes, celle-ci se redresse soudain, cesse de le soigner, et lui dit sur un ton décidé : a Puisque nous ne devons ni aimer Dieu, ni espérer le ciel, vous serve qui voudra, monsieur ; il n'y a plus aucun motif de me sacrifier ni pour vous ni pour les autres d. Et elle s'éloigna, laissant au malade le temps de réfléchir sur ces paroles. Comme notre infirme n'était pas sot, il comprit à l'instant la force du raisonnement qu'elles renfermaient ; il reconnut d'une façon indubitable que de telles œuvres de charité ne sont possibles qu'avec le secours de Dieu et

l'espérance du ciel. Il appela la sœur et lui dit : <r Appelez un prêtre, je veux me confesser ». — a Attention, mon ami, lui dit la sœur, ne le faites pas seulement pour m'être agréable : ce serait une vaine cérémonie, un sacrilège ». — « Non, non, répondit-il; je ne croyais pas; mais je crois. Les paroles que vous avez dites ont été une lumière pour ma raison. En effet, la nature proteste contre le spectacle d'un vieillard aussi dégoûtant que moi, et il est manifeste que Dieu seul peut vous donner les forces nécessaires pour faire ce que vous laites auprès de moi. Je veux aussi servir Dieu, pour qu'il m'accorde la patience ».

On pourrait écrire des livres remplis de faits de ce genre, si l'héroïque charité qui inspire de tels actes n'était pas tellement humble que c'est à peine si elle se donne le souci et croit nécessaire de les consigner. Il n'y a guère personne, exercé à demi aux œuvres de bienfaisance, qui ne puisse en rapporter quelqu'un dans lequel la charité a eu une influence plus ou moins considérable. Que le propagandiste catholique considère donc tout cela, et qu'il voie combien il est convenable de ne pas laisser dans l'oubli et l'inaction les armes de ce riche arsenal.

4l6 LE MAL SOCIAL

D'un objet qui doit être particulièrement cher au vrai propagandiste : nous voulons parler des enfants. Dô leur premier besoin : l'éducation.

N'est-ce pas le moment de parler ici des enfants ? Ne devons-nous pas consacrer quelques courts paragraphes à cette belle portion du genre humain, si digne des préoccupations du propagandiste catholique?

« Qu'y a-t-il à dire des enfants ? » me demande sur le ton du mécontentement et de la mauvaise humeur un bon lecteur de ceux qui n'auraient jamais voulu s'arrêter à des vétilles, de ceux qui ne trouvent plaisir et attrait que dans les grands problèmes de la science sociale.

« Qu'y a-t-il à dire »? Ce qui pourrait être dit sur cette matière, en un discours ou une dissertation, est-il donc une bagatelle et une frivolité ? Ce n'est pas moi précisément qui le dirai, moi qui ne connais pas la moitié de cette matière, pas même la moitié de la moitié, ni la centième partie de ce que fournirait un tel sujet à celui qui voudrait lui donner de plus amples développements. Mais j'affirme, que cette question, bien qu'elle ne s'occupe que d'êtres petits et oubliés du monde, est une des plus grandes aux-

quelles puissent s'appliquer les plus beaux talents; une de celles qui peuvent avoir les plus graves conséquences pour le bonheur ou le malheur de la religion et de la société, d'après la solution qu'on lui donne. Je dis que le nombre incalculable de savants qui se sont adonnés à des investigations profondes sur le cours des astres, ou sur les secrets de la politique, ou sur les péripéties de l'art militaire, auraient fait sans doute un usage plus utile et plus pratique de leurs connaissances, en les appliquant à l'étude, à l'amélioration, au perfectionnement de ces enfants de huit, dix ou douze ans, qui traversent nos rues sans attirer peut-être un seul regard de nos philosophes orgueilleux.

A notre époque, l'enfance court deux dangers: le danger de manquer complètement d'éducation, ou celui, plus grand encore, de recevoir une éducation fausse; en d'autres termes, le danger de l'ignorance, mal très grave, et plût au ciel qu'on pût l'exterminer du milieu des hommes ! ou le danger de la fausse science, mal incomparablement plus grave et contre lequel nous ne lutterons jamais assez. La propagande en faveur des enfants a pour objet de remédier à ces deux maux, si elle est véritablement catholique.

Jetez un coup d'œil sur ces grands centres de population où le bien-être esta peu près général ; Mal Soc. — II. — 27.

où abondent les bons journaux; où l'on porte des vêtements élégants ; où l'on fait des repas somptueux ; où il y 'a des spectacles et toute sorte de distractions, même pour les plus humbles classes de la société. La civilisation paraît y être arrivée à son apogée. L'industrie y a répandu tous ses dons. Qui ne dira que c'est là une société à laquelle rien ne manque? Levez pourtant un coin du beau voile qui vous présente extérieurement de si grandes magnificences. La première plaie que vous constatez sur ce corps, doué en apparence de tant de force et de vie, c'est la plaie dégoûtante de l'ignorance, et non pas d'une ignorance quelconque, mais dé l'ignorance de ce qu'il y a de plus élémentaire, de plus simple, de plus indispensable, de plus fondamental, de plus rigoureusement nécessaire, si l'homme doit être regardé comme quelque chose de plus qu'un animal de l'espèce des bipèdes. Ils abondent les malheureux qui, parvenus à leur quinzième année, n'ont aucune idée ni de religion ni d'une pratique quelconque du culte ; ils ne connaissent pas le nom de Dieu, ils n'ont pas entendu parler de Jésus-Christ, ils n'ont peut-être même pas ouvert une seule fois la bouche pour réciter une prière ; leur cœur est resté fermé aux espérances et aux craintes d'une vie future. Un pauvre mineur anglais répondit à quelqu'un qui lui demandait

s'il savait quelque chose de Jésus-Christ : « Je ne connais pas ce monsieur, parce « que je n'ai jamais travaillé dans ses mines d. Une semblable réponse serait faite par quelques-uns des êtres malheureux que nous avons eu la mauvaise fortune de rencontrer ici dans notre patrie, au cœur de l'Espagne, dans ce centre de lumière et de culture intellectuelle. Outre ces malheureux, combien présentent une ignorance moins monstrueuse, c'est vrai, mais non moins déplorable ! Sur vingt enfants de dix ans, qui composent ici une classe d'une certaine école dominicale, six ne savaient pas le Pater ; huit ignoraient le Credo, et un petit nombre seulement possédaient parfaitement les préceptes du Décaiogue. Les instructions paroissiales préparatoires à l'accomplissement du devoir pascal offrent chaque année, pendant le carême, des exemples nombreux de cette triste vérité. Les petites filles elles-mêmes, plus dociles d'ordinaire et plus attentives aux choses de la religion que les petits garçons, ignorent parfois, à un âge fort avancé, les vérités les plus élémentaires, et ont sur Dieu, la sainte Vierge, leur âme, la vie future, les sacrements, le Pape, la messe, et sur beaucoup d'autres points, des idées tellement extravagantes qu'elles font monter le sourire aux lèvres du catéchiste, malgré la profonde compas-

sion qu'elles lui inspirent. La cupidité des parents a attaché de très bonne heure ces pauvres créatures à la roue d'une machine, et c'est là toute leur éducation, tout leur idéal. Attendre avec impatience d'avoir quelques années de plus et une taille plus élevée pour doubler leur journée, secouer la tutelle des parents, et mettre de côté tout respect ; travailler douze heures du jour, en attendant la nuit, pour reposer les membres fatigués, et compter les jours qui séparent de la fête prochaine pour laisser les haillons de l'atelier, se vêtir, faire sa toilette et danser, voilà à quoi se réduit pour un grand nombre d'ouvriers la sanctification du jour de fête. Il faut avouer qu'un semblable état social est bien peu enviable, et cependant c'est celui d'un grand nombre de populations importantes.

Sans le vouloir, j'ai déjà indiqué la cause principale d'une si grande ignorance, et d'une si profonde dégradation : c'est la cupidité ; la sordide cupidité. Je dis la cupidité, parce qu'on ne peut supposer la nécessité, là où, d'autre part, règne le luxe et abondent les superfluités. C'est la cupidité qui, dès l'âge le plus tendre, arrache l'enfant et la petite fille, aux bras de sa mère et à la classe du maître, pour les abrutir dans l'atmos. phère des ateliers. C'est la cupidité qui vend, pour le salaire d'une journée, ces âmes tendres et déli-

cates ; et c'est la cupidité aussi qui achète et exploite ces âmes. Peu importe à ce père l'abrutissement de son fils, pourvu que le samedi, il voie entrer quelques pièces de monnaie de plus dans sa maison ; peu importe à cet industriel l'abrutissement de cet ouvrier, pourvu que chaque année il entre quelques marchandises de plus dans son magasin. Personne n'échappe ici à une grave responsabilité ; ni les riches ni les pau vres.

Devant cette épouvantable misère de l'âme, mille fois plus douloureuse que celle du corps ; devant cette faim des intelligences, plus désastreuse que la disette du pain, que valent l'opulence d'une population, sa réputation de civilisation, la grandeur de ses édifices, le luxe de ses théâtres, le feuillage de ses promenades et de ses allées plantées d'arbres, les agréments de ses campagnes avec leurs villas et leurs maisons de récréation, si elles renferment dans leur sein de telles ignominies ? Que valent les ouvriers qui portent le dimanche des vêtements de laine et de soie, assistent au théâtre, applaudissent la pièce nouvelle ou sifflent le chanteur mal habile et ne recherchent autre chose que le pain et les jeux « panem et circenses j> des anciens romains dégénérés? Ainsi croît la mauvaise semence que le génie du mal répand abondamment sur une terre

si bien préparée pour ses fins ; ainsi les peuples se laissent prendre par le premier embaucheur qui les flatte pour les corrompre, et les corrompt pour les subjuguer. C'est ainsi que les peuples cessent d'être des peuples, pour se convertir en bêtes féroces, quand ils se révoltent, ou en vils troupeaux, quand ils se soumettent. Il arrive aussi qu'un peuple est ignorant au point de ne pas savoir ce qu'est l'obéissance noble et fière du bon citoyen : il n'entend par liberté que les revendications de l'anarchie, et par ordre que les bassesses de la servitude.

Si telles sont les conséquences du manque d'éducation religieuse des enfants, quelles seront celles d'une fausse éducation?

Du second danger que court l'enfance à notre époque : la fausse éducation.

Le plus grand danger pour l'homme, ce n'est pas l'ignorance ; la fausse science est pire ; comme il y a incontestablement un plus grand mal à se sentir empoisonné qu'à être privé d'aliments.

Or, l'enfance de nos jours, qui sera la génération virile et active de demain, se trouve exposée non seulement à l'ignorance dégradante dont

nous avons parlé dans le paragraphe précédent, mais encore aux effets désastreux d'une éducation empoisonnée. L'enseignement est libre, depuis que la loi a déclaré que tout était libre, sauf la vérité; et l'Eglise, dépositaire de cet enseignement, s'est vue privée de l'intervention efficace qu'elle exerçait dès les premiers siècles du christianisme dans les écoles ! Ces écoles, en conséquence, peuvent être, quant à la religion, tout ce que voudra le maître; s'il est protestant, elles seront protestantes ; s'il est spirite, elles seront spirites; s'il est juif, elles seront juives; s'il est athée, elles seront athées. L'État, qui a exclu Dieu de sa législation, ne s'occupe pas de semblables bagatelles. Et auand il s'occupe de questions religieuses il se contente et s'occupe seulement de démolir de temps en temps quelque église, pour procurer du travail au peuple souverain; de molester quelque couvent de pauvres religieuses, pour donner satisfaction à quelque personnage opulent qui convoite cet immeuble et son emplacement ; d'attaquer quelque évêque qui a succombé à la tentation de parler haut et clair; de dèsamortir autant qu'il peut, et d'accomplir d'autres exploits de ce genre. Pour cela, il doit être permis à l'Etat moderne d'intervenir dans les affaires de la religion. Mais recommander l'enseignement public de l'Église, obliger le maître à enseigner d'une façon

honnête et loyale, comme on l'oblige à le faire pour l'hygiène domestique et le calcul décimal.... Horreur! Où aboutirions-nous avec un système si réactionnaire ? Vous demandez le rétablissement de l'Inquisition ? Vous voulez retourner au fanatisme ?

Ainsi vont les choses dans notre malheureuse patrie, et si l'impiété ne profite pas autant qu'elle le pourrait des avantages que la loi lui donne, ce résultat est dû à la foi profonde de notre bon peuple, foi qui s'impose en plusieurs endroits, en dépit de la loi, et maintient dans le droit chemin ceux qui veulent lui demander protection et appui. Mais, enfin, il est certain qu'en beaucoup de points, l'impiété prévaut et que l'école est à peine chrétienne. Il est également certain que, dans plusieurs écoles, bien que, pour des considérations humaines, on n'ait pas supprimé l'enseignement matériel du catéchisme catholique, on enseigne en compensation des maximes qui tendent à le discréditer et à le faire passer aux yeux des élèves pour une matière ennuyeuse, un reste de la superstition des mères ou pour une mythologie curieuse, dont on ne peut se défaire, pas plus qu'on ne peut renoncer à d'autres vieilleries également ridicules.

Il y a des écoles où l'on dénigre la piété et la dévotion, en les présentant aux enfants innocents

l'apostolat séculier 425

et candides, sous les noires couleurs du fanatisme; on sème dans leurs tendres cœurs des doutes sur l'existence des peines et des récompenses de la vie future ; on se raille cruellement du Pape et des prêtres. Dans d'autres, on inculque, sous le nom de religion, un vague sentiment pseudo-religieux, qui, sans imposer de devoirs, sans rappeler de préceptes, sans exiger de sacrifices, se contente de reconnaître à la création un auteur suprême dont on peut se passer en pratique, comme lui, dit-on, se passe de nous. Dans un grand nombre d'écoles, on enseigne, sous le nom de morale universelle, des devoirs fondés sur la seule raison naturelle, des vertus purement civiques, une honnêteté avec laquelle on peut canoniser tous les vices, pourvu qu'ils ne soient pas de ceux qui conduisent en prison.

Bien que, grâce à Dieu, il y ait peu d'écoles carrément athées, comme les premières dont nous avons parlé, il y a cependant, grâce à Satan, des écoles nombreuses, de la seconde espèce, non seulement dans les villes, mais même dans les bourgades et dans les hameaux, sans que les parents s'aperçoivent du mal épouvantable qu'elles font à leurs enfants, et sans qu'il puisse y être apporté remède par le curé, qui n'a pas les moyens de s'opposer légalement à l'introduction d'une telle contrebande. Et l'enfance, accoutumée

à voir dans le maître un prodige de savoir, croit comme des oracles infaillibles les absurdités qui lui arrivent par un intermédiaire si autorisé à son point de vue. De cette enfance ainsi formée sortent, à la faveur des passions, à l'âge de la jeunesse, les demi-savants de café, qui dressent dans le village leur chaire en face de celle du curé; les gazetiers de journaux révolutionnaires, qui salissent de leur bave immonde les objets les plus respectables ; les apôtres des clubs, qui prêchent contre la propriété, pour se faire propriétaires ; en un mot les innombrables amis du peuple qui, comme des insectes pernicieux, s'agitent et se démènent dans cette boue immonde de nos révolutions.

L'ignorance et la fausse science marchent donc de pair et exercent d'un commun accord leur funeste influence. Remarquez-le ; dans les tristes jours de commotion sociale, la fausse science séduit, et l'ignorance est séduite; les faux savants commandent, et les ignorants leur servent de misérables instruments. Satan a, de la sorte, atteint son but infernal : il a tiré parti des uns, en les privant de la connaissance de la vérité; et des autres, en leur communiquant une fausse science.

Voilà la seconde raison pour laquelle l'enseignement catholique de l'enfance doit, de nos jours,

attirer spécialement l'attention du propagandiste catholique.

Ce que peut faire contre ces deux grandes p!ai:s le propagandiste catholique.

Que doit donc faire aujourd'hui, en faveur de l'enfance, le propagandiste catholique? La réponse se trouve clairement contenue dans les paragraphes que j'ai consacrés à exposer ses besoins les plus pressants : donner une bonne instruction aux ignorants, corriger l'instruction vicieuse de ceux qui ont été imbus de faux principes.

Comment? Ici commence la partie difficile du problème. Il en coûte peu, me direz-vous, de connaître la maladie et de signaler le remède ; mais il est difficile d'appliquer ce remède; et plus difficile encore de l'employer avec fruit. Je reconnais, amis lecteurs, le fondement apparent de votre défiance ; je jette toutefois un regard en arrière, et j'examine le passé de l'Église catholique, à laquelle nous nous faisons gloire d'appartenir, et je n'y trouve que des motifs de confiance.

L'ère qui voit entrer le catholicisme en relation avec l'Etat civil sur la question de l'enseignement n'est pas nouvelle, par bonheur. Lorsqu'il se mon-

tra pour la première fois au monde, le catholicisme trouva pareillement des écoles impies et une jeunesse et une enfance élevées d'une façon impie. Plus tard, lorsque l'empereur Constantin lui eut accordé la paix et qu'eut été fermée l'ère des persécutions sanglantes, il sortit de l'enfer un monstre que semblent avoir pris pour modèle plusieurs de ceux qui, aujourd'hui, nous vexent et nous tyrannisent. Ce monstre couronné était aussi un empereur; il avait été catholique et devint plus tard apostat ; il se mit à employer contre le catholicisme une arme plus terrible que le fer et le feu : la tactique infernale d'un enseignement pervers. Il fit bannir des écoles de l'Empire le catéchisme chrétien; il ordonna d'expliquer de nouveau aux enfants les erreurs du paganisme, afin que les fils de la foi se vissent dans la cruelle alternative, ou de demeurer dans l'ignorance, ou d'absorber le poison d'une fausse science.

L'Eglise catholique reconnut le nouveau genre de persécution qu'on employait contre elle, et acceptant le défi, elle se hâta de repousser l'attaque. Les moyens qu'elle employa et avec lesquels elle remporta la victoire furent analogues à ceux par lesquels on la combattait. On l'attaquait par l'école exclusivement païenne ; eh ! bien, elle répondit par l'école exclusivement catholique.

Lorsque l'empire romain disparut, emporté

par les invasions des barbares, ce ne fut plus l'enseignement païen qui fit courir un grand danger à la jeunesse catholique, mais l'ignorance brutale des nouveaux vainqueurs. D'épaisses ténèbres couvrirent le monde ; le guerrier barbare se faisait gloire de ne pas savoir lire et l'Église, en lui imposant sa foi, réussissait rarement à en faire un homme véritablement instruit dans la religion. En présence de ce nouveau danger, l'Eglise n'oublia pas d'employer l'unique moyen par lequel elle pouvait le conjurer : l'école catholique. Elle fonda des écoles dans ses cathédrales et dans ses monastères ; elle les soutint et les agrandit pour le pauvre peuple, plus encore que pour les grands, par toute sorte de stimulants, de privilèges et de récompenses. On fut alors redevable à l'école catholique de la conservation de la science dans les classes populaires.

On voit renaître aujourd'hui, pour notre malheur et pour notre honte, un nouveau paganisme et une nouvelle barbarie. L'enseignement séparé de la religion tend à devenir, avant longtemps, non pas seulement païen, mais athée ; et les classes populaires, privées de la plus vulgaire notion de leurs devoirs, vont être presque aussi barbares que les barbares du moyen-âge. Pour ceux-ci, l'unique école était le champ de bataille; l'unique science, l'art de la guerre ; l'unique livre, la

hache, la lance et la massue. Pour ceux-là, l'unique école est très souvent l'usine ; l'unique science, l'industrie; l'unique livre, l'outil ou le métier. Et comme l'âme humaine s'asphyxie et dépérit aussi bien dans la poussière des combats que dans la fumée du charbon de terre, ainsi est-elle également dégradée et par la barbarie des camps et par la barbarie de l'usine. En conséquence, contre le nouveau paganisme de la science athée et contre la nouvelle barbarie de l'exclusivisme industriel, l'Église recommande encore son remède universel : l'école catholique. Oui, l'école catholique s'élevant aujourd hui en face de l'école officielle athée, comme au temps de Julien l'Apostat elle s'éleva en face de l'école officielle païenne ! L'école catholique recueillant chaque soir et chaque dimanche les enfants des ouvriers comme au moyen-âge elle recueillait les enfants des guerriers ; s'élevant à côté de l'église paroissiale et en face de l'usine, comme elle s'éleva alors à côté de la cathédrale et du monastère et en face du château-fort ! L'école catholique l'emportant sur les autres en tout ce qui est utilité, en sagesse et en tout véritable progrès ; répandant la lumière et la science dans toutes les branches, depuis l'instruction agricole la plus vulgaire jusqu'au plus savant calcul astronomique, mais formant tout, vivi-

fiant tout avec l'esprit du catholicisme, et faisant tout tourner à la défense de la foi et à l'amélioration des mœurs. A ce compte nous régnerons toujours sur le monde, parce que nous sommes la vérité; mais à la condition que nous nous assurerons cette royauté en enseignant toujours la vérité au monde, et en particulier aux enfants et aux pauvres. Et pour cela, l'école catholique, et toujours l'école catholique ; nous ne nous lasserons jamais de le répéter.

Dieu, qui assiste continuellement son Église et lui envoie des inspirations diverses, selon les différentes nécessités qu'elle éprouve, a déjà suscité dans le cœur des catholiques de notre temps l'apostolat de l'école catholique. Et cette impulsion divine augmente encore et se fait sentir davantage de jour en jour.

Des écoles nocturnes et dominicales.

Comment les catholiques doivent-ils correspondre à cette impulsion d'en haut et concourir à cette grande œuvre?

L'apostolat de l'école catholique présente deux aspects, qui le disputent en importance. Et d'abord, il peut s'étendre aux hautes études,

depuis l'enseignement secondaire jusqu'à l'enseignement supérieur qui couronne et complète chacune des carrières littéraires. On travaille déjà à ce résultat par la création des Instituts et Universités catholiques, où les familles qui désirent pour leurs enfants un enseignement solidement chrétien, ont l'assurance de le trouver pur, complet et digne de toute confiance. L'Espagne possède déjà quelques-uns de ces établissements, qui rivalisent avec ceux de l'État et même l'emportent sur eux par leurs brillantes et fortes études et par leur discipline excellente. C'est là une conception grandiose et appelée à de magnifiques résultats, si elle peut se développer activement et sans se laisser arrêter par les contradictions. On saura, au moins, d'une façon certaine, qu'il y a des écoles où la jurisprudence, la médecine, les sciences abstraites, en un mot, toutes les branches de la science humaine, sont traitées au point de vue catholique, et subordonnées à la foi et à la morale, règles suprêmes et absolues avec lesquelles la véritable science ne peut jamais être en opposition. Ce n'est pas là toutefois la question qui nous occupe en ce moment

L'apostolat de l'école catholique doit s'exercer encore d'une façon plus active au moyen de l'enseignement primaire. Le propagandiste catholique peut donner cet enseignement de deux manié-

res : ou dans les écoles dominicales, ou dans les écoles nocturnes de chaque jour. La première manière est le minimum que l'on puisse faire; c'est aussi la plus facile ; la seconde est la plus avantageuse, bien qu'elle présente quelques difficultés. Rien n'est plus simple que l'organisation d'une école dominicale. Ce n'est une question ni d'intelligence, ni de capitaux. C'est purement et simplement une affairede bonne volonté (i). Un local suffisant pour recevoir cinquante enfants; un crucifix ou une image de la sainte Vierge pour les sanctifier; quelques gravures pour récompenser les présences; voilà les premiers éléments d'une bonne école. Trois personnes de bonne volonté suffisent pour diriger le nombre d'élèves que nous avons indiqué. J'ai remarqué que les enfants écoutent toujours ceux qui les appellent, surtout si on leur donne quelque chose, ou simplement si on les caresse. Par conséquent, ils ne feront pas dé-, faut. On les divisera en trois groupes, selon le degré de leurs connaissances. Chaque groupe se disposera en cercle ou en carré, et le catéchiste se placera au milieu. Pour lui et pour les enfants, l'heure destinée à l'instruction s'écoulera avec une rapidité étonnante. Le maître excitera l'attention

i. En France, l'ouverture de ces écoles nocturnes ou dominicales ne serait possible qu'autant que le curé aurait son brevet d'instituteur ou aurait à sa disposition un instituteur breveté. Note du traducteur.

Mal Soc. — II. — 28

en variant fréquemment son langage, en entrecoupant le dialogue de récits intéressants, qu'il accompagnera de commentaires pleins d'à-propos. L'enfance aime les contes. Voulez-vous rendre attentif un groupe de révoltés qui s'en vont se querellant, folâtrant ou promenant autour d'eux des regards inquiets ? Voulez-vous qu'ils vous aiment, vous écoutent, vous dévorent des yeux? Racontez-leur dans tous ses détails un événement historique, la vie d'un saint, un exemple tiré de la Sainte Écriture. Faites que la maxime ou le commentaire jaillisse spontanément du fait raconté, et ne craignez pas qu'on l'oublie jamais. Vos disciples trouveront que l'heure est courte et ils en viendront à vous prier de continuer; et si alors vous savez laisser comme en suspens leur curiosité, leur attention vous est assurée pour la prochaine conférence. N'omettez pas de faire une prière et de la faire avec foi et piété au commencement et à la fin de votre heure de classe. Donnez toujours, quelque peu que ce soit, mais ne vous retirez jamais sans donner. Je vous l'assure, Dieu vous paiera par d'abondantes consolations, le sacrifice que vous lui aurez fait de votre commodité et les enfants vous paieront par de nombreux témoignages de reconnaissance.

Les écoles dominicales dirigées avec zèle et application, sans vaine ostentation, sans avoir la

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prétention de faire figurer sur les tableaux statistiques plusieurs centaines d'enfants, mais avec le seul désir que ceux qui les fréquentent en sortent parfaitement instruits; en mettant d'accord renseignement théorique et la pratique de la religion, c'est-à-dire en prescrivant aux enfants la confession et la communion fréquentes, l'assistance aux exercices du culte; en leur inspirant l'horreur du blasphème, dts jeux prohibés, des indécences ; les écoles dominicales ainsi dirigées et multipliées dans les grands centres de population, seraient une arme très puissante, un auxiliaire excellent de la paroisse, un remède efficace contre 1 indolence ou l'indifférence des parents.

Cependant, toutes les personnes pieuses ne comprennent pas le mérite de cette bonne œuvre ! Distribuez cette aumône de l'instruction, vous qui aimez Dieu et votre prochain; distribuez-la pour l'amour des deux, puisqu'il y a plus de charité à nourrir les âmes que les corps. Il y a tant d'âmes qui ont faim et tant de cœurs qui défaillent !

Je ne parlerai pas ou je ne dirai que très peu de chose des écoles nocturnes. L'enseignement y est donné d'une manière plus assidue, et par conséquent il peut y être plus varié. La partie catéchistique doit n'y entrer, en apparence, qu'accidentellement, mais en réalité, elle y doit occuper

la place principale. On doit donner une grande importance à la lecture, à l'écriture, à l'arithmétique, à la géographie, en un mot, à toutes les notions dont le peuple peut facilement comprendre l'utilité . Après cela, il doit y avoir un entretien sur la religion en forme de conférence ou de controverse, une ou deux fois chaque semaine. L'arithmétique elle-même, la géographie et tout le reste doivent être accompagnés et entremêlés d'exemples, de maximes et de comparaisons catholiques qui, avec l'amabilité de caractère du professeur, feront pénétrer le catéchisme comme par enchantement, même dans les cœurs les plus prévenus. Nous faisons cette observation, parce que l'école nocturne est destinée spécialement aux enfants plus agès, à ceux qui sont presque adultes. Que l'on pratique auprès d'eux la propagande si efficace de la brochure et du tract; il restera toujours quelque chose de cette semence jetée comme par hasard.

L'école nocturne quotidienne requiert une plus grande habileté et de plus abondantes ressources ; mais, en échange, comme le succès en est assuré ! Une bonne école de ce genre peut, en très peu de temps, former pour Dieu et pour la société un noyau de jeunes gens catholiques arrachés à l'impiété et aux sectes antisociales. Si on pouvait y ajouter une bibliothèque populaire choisie, oh !

alors, n'en doutez pas, amis lecteurs, on verrait croître pour Dieu une moisson vigoureuse et abondante, et cette bonne œuvre nous paraîtrait incomparablement supérieure à toutes celles auxquelles peut se dévouer le chrétien qui aime Dieu et ses semblables.

D'une autre classe de personnes très digne des soins dévoués du propagandiste catholique : nous voulons parler de la classe ouvrière.

Non, nous ne pouvons détourner nos regards du travailleur, maintenant que 1 impiété le considère également pour en faire d'abord son complice et ensuite sa victime. Nous ne pouvons omettre de parler ici de cette classe ouvrière, qui, étant données les conditions spéciales de notre situation, est aujourd'hui une puissance formidable, une puissance que nos ennemis veulent utiliser pour le mal, et que pour ce motit nous devons nous efforcer d'utiliser pour le bien. Oui, bien aveugle est celui qui ne le voit pas ; la révolution, ennemie du catholicisme, veut avoir à sa disposition les soldats et les lettrés, les fonctionnaires et les magistrats, mais surtout l'ouvrier. Depuis des années déjà, la propagande infernale ne pour-

suit guère d'autre objet que celui-là : décatholiciser, déchristianiser l'ouvrier. L'impiété serait reine du monde, le jour où elle serait entièrement maîtresse de ces innombrables phalanges de fils du peuple qui remplissent nos usines et nos ateliers. Tous ses efforts tendent à obtenir ce résultat.

Et il est pénible d'être obligé de confesser qu'elle l'a obtenu en grande partie. Grâce à diverses causes funestes, que nous n'avons pas à énumérer ici et dont nous avons parlé assez haut et assez clair dans la brochure intitulée : Le foyer et le clocher, la situation de l'ouvrier espagnol, surtout dans nos provinces les plus industrielles, est déplorable sous le rapport de la religion et des mœurs. Oui, amis lecteurs, elle est déplorable, il ne faut pas se le dissimuler. Je ne veux pas indiquer la part de responsabilité qui revient à chacun dans cette ruine, que nous déplorons tous, des bonnes mœurs dans la classe ouvrière. Il importe moins de savoir par quels chemins nous sommes arrivés à cette douloureuse extrémité, que de chercher à tout prix le moyen d'en sortir. Il est certain que les pauvres classes laborieuses, en général, sont complètement dévoyées aujourd'hui; aveugles et inconsidérées, sourdes à la voix amie de la religion qui les appelle, elles se laissent conduire, ou mieux égarer et précipi-

ter dans l'abîme, par les apôtres menteurs des idées nouvelles, auxquels l'enfer semble avoir confié cette funeste mission. Les effets sont déjà sous nos yeux, nous les touchons. Un athéisme effronté dans les croyances, un matérialisme cynique dans les mœurs, le relâchement des liens de la famille, une brutalité dégoûtante cachée sous les dehors d'un langage plus châtié et d'un extérieur plus recherché ; voilà les qualités qui font d'un grand nombre de nos ouvriers des êtres souvent bien coupables et presque toujours très malheureux. Le prêtre est pour ces infortunés un objet d'horreur ou de cruelle dérision; le maître est toujours un tyran, l'épouse une esclave, les fils une charge insupportable, la société une ennemie. Dieu fait défaut] au milieu de ces multitudes ivres de jouissances matérielles et chaque jour plus avides de ces mêmes jouissances. Dieu manque, et lorsque Dieu fait défaut, qui peut remplir ce vide immense, sinon le démon son ennemi ? Une restauration est urgente; il faut reconstruire sur des bases indestructibles cet édifice de la foi que les ennemis attaquent avec tan: d'acharnement et que menace une ruine épouvantable. Mais en quoi doit consister cette restauration ? A quels points principaux doit s'appliquer d'abord cette propagande de reconstitution catholique ?

Les voici :

Rectifier les idées équivoques, dissiper les préoccupations ridicules, réveiller les saines croyances, si elles sont comme endormies, les faire revivre si, par malheur, elles avaient complètement disparu, réformer les mœurs, créer des habitudes de sobriété, de respect et d'amour, à la place des habitudes actuelles de libertinage, de mépris et de haine; voilà ce qui s'appelle une restauration.

Voilà la restauration dont a besoin une partie de notre classe ouvrière.

Trois courants pestilentiels et empoisonnés circulent aujourd'hui au milieu du peuple des usines, des ateliers et des champs, ety produisent trois horribles fléaux, comparables à la gangrène.

Un courant de fausse science.

Un courant de fausse fraternité.

Un courant de faux bien-être.

Nous savons assez où se trouvent les antres ténébreux où s'élaborent de tels programmes; nous savons assez d'où partent les fils conducteurs d'une pareille électricité. Dans les conciliabules sataniques où l'on a juré de faire la guerre à Dieu, à son Christ et à son Église, on a compté sur le travailleur comme sur un auxiliaire docile ; on a eu soin de former autour de lui cette atmosphère de fausse science, de fausse fraternité et de

faux bien-être, paroles qui le séduisent et l'enchantent ; et par malheur, le nombre de ceux qui combattent dans cette horrible croisade, à bon escient ou sans le savoir, sont bien nombreux. Vous voulez que je vous expose simplement et pleinement le sens de ces trois mots ? J'y consens volontiers.

Fausse science. — Au nom de cette fausse science, on commence par inculquer au travailleur le mépris du prêtre et de son enseignement. Le catéchisme catholique est une vieillerie surannée. Il n'y a plus pour croire en Dieu que les imbéciles, pour aller à la messe et communier que les sots. Toute pratique religieuse est une superstition, tout blasphème un acte de souveraine indépendance ; la soumission est un esclavage, la patience une abjection. Tout est préférable au catholicisme : le protestantisme avec ses incertitudes, le spiritisme avec son manque absolu de sens commun, l'athéisme avec son affreux désespoir.

Fausse fraternité. — Les hommes sont frères > mais le riche est un tyran qu'il faut renverser. Ce n'est pas la charité qui unit les pauvres entre eux, mais la haine commune contre celui qui a réussi à s'élever au-dessus du niveau ordinaire par son travail, son talent ou sa fortune. Tous les moyens sont bons, pourvu qu'ils servent à cette fraternité

de haines et de rancunes pour obtenir le résultat désiré. La grève est-elle nécessaire ? Qu'on la décrète.

Faut-il recourir à la menace ? Qu'on profère des menaces. L'heure est-elle à l'incendie? A l'œuvre et voilà le pétrole ou la dynamite, système encore plus expéditif.

Faux bien-être. L'homme est né pour jouir et pour jouir sur la terre. La jouissance est le ciel du travailleur ; la misère son unique enfer.- Il met sa félicité dans l'or, les spectacles et la débauche. Les douceurs tranquilles du foyer, les joies de la famille, les saintes expansions de l'amour conjugal et paternel ne valent pas une heure.de fête bruyante au café ou dans un estaminet entre quelques amis et amies de confiance. Enfin si l'homme n'est que matière, la matière doit trouver son plaisir à se procurer des jouissances dignes d'elle.

Ainsi parlent au pauvre travailleur ses nouveaux apôtres; ainsi l'égarent-ils. Non point qu'ils lui présentent toujours d'une façon si brutale leurs honteuses doctrines; le diable a beauconp d'esprit; il en a plus que cent rhéteurs. Mais, à la fin. d'une manière ou d'une autre, au moyen de détours ou en allant droit au but, au grand jour ou dans les ténèbres, il arrive toujours au même but, c'est-à-dire qu'il amène toujours le travail-

leur actuel à ne pouvoir se présenter le front haut parmi ses camarades, éviter d'être mis de côté, ou être reçu avec le sourire du dédain ou d'une pitié affectée, qu'en marchant par le chemin de cette fausse lumière qui enseigne à mépriser l'Église, de cette fausse fraternité qui enseigne à se moquer de l'autorité, de ce faux bien-être qui consiste à se procurer chaque jour les jouissances les plus grossières.

Travailleurs, mes amis, vous qui voyez de si près ce qui se passe dans votre classe, est-ce là, oui ou non, la pure vérité? Les choses se passentelles ainsi, oui ou non ?

Voilà donc pourquoi, à cette triple perversion des idées par la fausse science, des sentiments par la fausse fraternité, et des mœurs par le faux bienêtre, il faut opposer la restauration de l'ouvrier au moyen de la science catholique, c'est-à-dire de la foi; de la fraternité catholique, c'est-à-dire de la charité ; du bien-être catholique, c'est-à-dire de la résignation et de l'espérance. Programme complet d'apostolat chrétien qui répond pleinement au programme infernal que viennent inaugurer nos ennemis.

Je ne sais si la question a été posée en ces termes par les illustres fondateurs des Cercles catholiques ouvriers en France et dans notre patrie.

Dans le paragraphe suivant, je montrerai le

moyen facile et assuré de réaliser ces trois parties du programme, avec le concours efficace des Cercles.

Quels remèdes apporter a ces trois plaies principales de la classe ouvrière à notre époque 1 Des Cercles catholiques.

Il me reste à signaler trois points, qui me semblent capitaux, pour le relèvement de la classe ouvrière.

Le relèvement de ses idées au moyen de la véritable science : la foi catholique.

Le relèvement de ses sentiments au moyen de la véritable fraternité; la charité catholique.

Le relèvement de ses mœurs au moyen du vrai bien-être : la pratique de la morale catholique.

Les Cercles catholiques ouvriers peuvent réaliser complètement ce magnifique apostolat. Le Cercle est une association de travailleurs se proposant de s'instruire, de s'encourager et de se corriger mutuellement, d'après la doctrine, l'esprit et les pratiques du catholicisme. Le Cercle a le caractère d'abord d'une académie, et ensuite d'une congrégation. Son organisation est très simple. Après avoir acquis un local qui ait les proportions convena-

l'apostolat séculier 44Î

blés pour les pratiques religieuses, pour l'instruction et la récréation, les associés, sous la direction d'une personne compétente et toujours en union avec le curé, se proposent de grouper là tous ceux qui ne rougissent pas du nom de Jésus-Christ et désirent en même temps réaliser, chacun de son côté et pour sa part, de nouvelles conquêtes parmi ceux de leurs frères qui ont perdu la foi, ou qui l'ont laissée s'attiédir en eux, à la condition, toutefois, que la vacillation ou l'affaiblissement de la foi cesseront dans l'associé nouveau au moment où il mettra le pied sur le seuil du Cercle. Le Cercle doit être un foyer de puissante attraction et de bons exemples; personne ne pourra donc en faire partie, qu'après avoir fait auparavant profession de sa foi, et pris l'engagement de ne pas faillir à cette foi. Le Comité directif du Cercle doit être inflexible sur ce point. Douze hommes de foi et de mœurs irréprochables auront plus d'influence dans une localité que quatre cents de croyances amoindries et de conduite douteuse.

Le Cercle doit posséder avant tout un oratoire pour la pratique des actes religieux et une école où l'instruction sera donnée et reçue. Les dépendances destinées aux récréations honnêtes seront très utiles, mais non essentielles.

J'ai parlé d'un Oratoire, et dans un Cercle bien organisé, je ne me contenterais pas à moins. Toute

œuvre catholique qui ne porte pas le sceau de la piété, est une œuvre morte, un arbre sans sève, un phare sans lumière. La seule propagande par les moyens humains, c'est-à-dire celle qui donne la principale importance à la discussion, aux conférences publiques, à la diffusion des bons livres, etc., est et sera toujours stérile. Elle sera un effort de l'homme, et l'effort de l'homme est impuissant à faire les œuvres de Dieu. Il doit donc y avoir un Oratoire, non-seulement comme une dépendance de luxe que l'on montre aux visiteurs et qu'on loue pour l'élégance de son ornementation, mais un Oratoire où l'on prie, m'entendezvous, amis? où l'on fait des prières, où Ton communie, où l'on entend la parole de Dieu, où l'on trempe et fortifie son cœur pour le mettre en état d'affronter les combats du monde; un Oratoire qui soit comme une succursale de l'église, un écho et un auxiliaire de la paroisse en toutes choses.

L'école est également indispensable. Là, outre les classes gratuites de lecture et d'écriture ouvertes pour les associés qui en ont besoin, on peut faire fréquemment des conférences religieuses sur les points les plus attaqués de la religion, sur les notions historiques les plus fréquemment altérées par l'impiété, sur l'économie politique et domestique dans ses rap-

l'apostolat séculier 447

ports avec le catholicisme, etc. Là, on doit rencontrer tous les jours les meilleures revues qui se publient dans le monde pour la défense de notre foi; là, l'ouvrier doit avoir à sa disposition tout livre ou feuilleton publié dans le sens catholique et dont le style peut 1 intéresser en quelque manière. Pour me résumer, le Cercle doit réussir à être un véritable foyer d'instruction et de moralisation populaire, un perpétuel antagoniste du club, une pépinière de familles honnêtes et chrétiennes.

Plus de quatre ouvriers honnêtes sentent en ce moment, en me lisant, leur cœur battre plus fort et plus vite, pressés qu'ils sont du très vif désir devoir une description si intéressante devenir promptement une réalité dans leur cité ou dans leur bourgade. Du courage, mes amis ! Il suffit que vous soyez douze hommes de bonne volonté pour former le noyau d'une de ces institutions. Vous ne seriez ni catholiques ni espagnols, si vous vous arrêtiez devant les difficultés qui pourraient s'opposera votre projet. Groupez-vous, groupez-vous ! l'union fait la force, non seulement la force physique, dont vous n'avez pas besoin ici, mais la force morale qui vous est nécessaire. Cette force morale vous rendra respectables aux yeux des méchants qui se verront forcés d'admirer en silence l'énergie de votre foi et la

fermeté et la solidité de vos convictions catholiques.

Ne vous découragez point si votre œuvre ne présente pas d'abord la grandeur et l'éclat des œuvres du monde. Je sais d'avance que votre Cercle ne sera pas aussi fréquenté que les casinos où l'on vise sans beaucoup de scrupule les passeports des aspirants. Il est naturel que là où Ton exige une moralité sévère et une orthodoxie irréprochable, où jamais on ne transige quand il est question de la foi et du devoir, on ne voie pas accourir empressées ces foules à la conscience large et peu délicate qui remplissent nos cafés et nos clubs.

Il est naturel que votre maison soit moins sympathique à certains yeux, vos conversations moins agréables à certaines oreilles. On n'exige pas de vous le nombre, mais la qualité. Ne savezvous pas qu'une quantité petite, très petite de levain, suffit pour faire fermenter la pâte? Ainsi nous l'a appris le Sauveur ; et qui sait si votre Cercle ne sera pas, au milieu d'une population considérable, ce peu de levain qui réussira, avec le temps, à lui communiquer pleinement la bonne odeur et la bonne saveur du Christ. En avant donc, modestes fils d'ouvriers ! Soyez les apôtres de la régénération de vos frères dévoyés ! L'influence du prêtre auprès d'eux est bien faible,

parce qu'ils ne Técoutent pas et il ne peut pas se mêler à leurs réunions. L'influence du bon livre est peu considérable, s'il n'y a personne qui le mette dans leurs mains ; vous devez être le pont qui relie à la religion et au prêtre cette classe qui paraît avoir rompu avec eux toutes sorte de relations; c'est votre parole franche, sinon éloquente, sincère, sinon cultivée, qui sera écoutée avec intérêt et profit, parfois peut-être avec beaucoup de fruit. C'est à vous qu'il appartient de réaliser la belle idée du salut de l'ouvrier par l'ouvrier, et d'être comme le fil conducteur par lequel descendent du cœur de Jésus dans tant de cœurs désolés la foi, la lumière, l'amour et l'espérance . Plaise à Dieu que nous voyions bientôt nos belles régions industrielles semées de cercles catholiques ouvrier s y comme nous les avons vues jusqu'ici infestées par tant de centres de propagande impie et empoisonnée ! Que Dieu le veuille ! Mais il me semble qu'il le voudra si nous le voulons nous-mêmes.

De la propagande au moyen de la presse et du bien considérable et varié que l'on peut faire parce moyen.

C'est ici le lieu le plus convenable pour nous occuper de la propagande du bien, au moyen de

Mal Soc. — II. — :q

la presse, et spécialement au moyen des publications légères qui doivent constituer aujourd'hui sa forme la plus ordinaire et la plus usuelle.

Le xixe siècle, nous l'avons dit ailleurs, n'est pas un siècle aussi penseur que quelques-uns ont cru pouvoir le dire à sa louange; c'est un siècle liseur. On lit plus aujourd'hui en un an qu'on ne lisait autrefois en un siècle. On lit, ce n'est pas assez dire, on dévore les livres ; aussi bien, la lecture est-elle très souvent indigeste. Mais le fait public et indéniable c'est qu'on lit, et qu'on lit continuellement. La presse ne cesse pas de donner à l'avidité des peuples livre sur livre, écrit sur écrit, journal sur journal. La presse est donc la reine du siècle, et de son trône de papier elle dirige parfois l'opinion, et des milliers de fois elle l'égaré misérablement.

Elle l'égaré, avons-nous dit ; et c'est dans ce but que l'enfer envoie son inspiration à la presse et que la presse seconde l'inspiration de l'enfer avec une docilité effrayante. Jetez un regard sur le théâtre de nos luttes, et vous verrez la déplorable complicité de la presse dans l'œuvre du mal. Nous demandons pardon d'entrer dans des détails que tout le monde a actuellement sous les yeux.

Puis donc que la presse s'est alliée si facilement à l'enfer pour corrompre, serait-il difficile

d'en faire l'auxiliaire de Dieu pour sauver? Non; l'invention de Guttenberg, indifférente en ellemême, a débuté au xve siècle en imprimant les saintes Ecritures; quel inconvénient y aurait-il à s'en servir sur une grande échelle, pour la vérité, puisqu'on en a tant abusé pour l'erreur ? Aucun. C'est une question d'activité de la part des enfants de l'Église. Emparons-nous de cette arme puissante, de ce bélier formidable ; plaçonsle en face de l'ennemi, et servons-nous en avec constance et intrépidité ; faisons en sorte que nos feux éteignent les siens; que nos attaques repoussent les siennes ; c'est là notre plan ; exécutonsle et la presse deviendra le grand apôtre du xixe siècle.

Considérons donc comme un devoir de travailler tous, plus ou moins, dans ce camp. Voués à la défense et à la propagande de la vérité, ne perdons pas l'occasion de recommander un bon livre, de faire circuler un bon journal, de recueillir et de faire disparaître une feuille immonde, de faire réimprimer à nos frais un article important, etc., etc. Mettons à contribution nos relations et nos amitiés pour les faire concourir à ce but si louable et si désirable. Ne le perdons pas de vue dans nos visites, dans notre atelier, dans notre bureau, jusque dans la frivolité de nos récréations. Additionnons chaque mois ce que nous

avons fait pour arracher des victimes à l'impiété,/ et pour gagner des disciples au catholicisme, et nous nous réjouirons dans le Seigneur du fruit de nos travaux ; ou, s'ils ont été infructueux, nous nous consolerons en pensant qu'au tribunal de Dieu on examinera et on récompensera moins le résultat obtenu que le travail consacré à l'obtenir. Nous travaillerons beaucoup, énormément, et il nous semblera que nous ne faisons rien, parce que nous considérerons uniquement tout ce qui nous reste à faire.

Combien notre conduite ordinaire est différente sur ce point ! Si nous jetons quelques pièces de monnaie dans le tronc d'une œuvre pieuse, si nous assistons de temps à autre à telle ou telle réunion ou société de bienfaisance, il nous semble que nous avons déjà rempli une grande mission et que nous pouvons nous reposer sur nos lauriers. Quand Dieu nous montrera au grand jour tout ce qu'ont f Ait les impies pour le triomphe de l'impiété, combien de catholiques qui se croient actuellement catholiques excellents et exemplaires, baisseront la tête et seront confondus devant le redoutable : « serviteur paresseux », que le Juge Suprême prononcera contre eux.

Mais où trouver les fonds nécessaires ? dira q-uelqu'un. On peut et on doit faire beaucoup, c'est vrai; mais tout cela coûte beaucoup. Je le

l'apostolat séculier 453

demande, en ce moment, où trouvera-t-on les ressources ?

Réponse à la question qui termine le paragraphe précédent.

Vous avez raison, en effet, n:~>n ami; l'argent est le nerf de la guerre, et, conséquemment, un élément indispensable pour la bonne propagande. Il y a à faire des distributions, et il faut acheter ce qu'on doit distribuer, parce que, malheureusement les progrès du siècle n'ont pas même pu obtenir que les imprimeurs impriment gratuitement. Il est donc nécessaire de compter avec les fonds. Nous allons traiter cette question ennuyeuse.

Je suppose que vous appartenez à l'ure des trois classes suivantes : à la classe riche, à la classe pauvre, ou à la classe moyenne.

Êtes-vous riche ? Dans ce cas, vous aurez un budget ordinaire de vos dépenses, n'est-il pas vrai? sur lequel figureront premièrement vos frais les plus indispensables pour la nourriture, le vêtement. Après cela, figurera une autre espèce de dépenses

moins importantes, relatives aux agréments, à la maison de campagne, à la calèche, aux meubles de luxe, etc. Enfin il y en aura une troisième, moins importante encore, relative aux plaisirs. Soyez persuadés que je ne parlerai ici que des plaisirs reçus, tels que le théâtre, les réunions de famille, les parties de chasse, etc. Eh! bien, y aurait-il quelque inconvénient, vos rentes subiraient-elles quelque diminution, votre position sociale déchoirait- elle, si, parmi ces dépenses, les unes nécessaires, les autres de convenance, les autres purement de plaisir, vous en introduisiez d'un autre genre en faveur de la propagande des bons livres ? Assurément, vous ne vous appauvririez pas pour cela. Une famille opulente dépense en un an plusieurs milliers de francs en frivolités. Je n'entreprends pas aujourd'hui, ami lecteur, de vous disputer le théâtre, le casino, la maison de campagne, la chasse, les soirées fréquentes. Kon ; mais si vous consacriez la trentième partie de ce que vous dépensez en toutes ces choses, à la diffusion de la bonne presse, sans vous priver d'aucune jouissance et sans paraître moins heureux, on verrait incontestablement circuler dans toutes les classes de la société beaucoup de bons l'vres qui dorment maintenant couverts de poussière dans le magasin du libraire. Et à la suite de ces bons livres circuleraient aussi quel-

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ques bonnes maximes et quelques bons ouvrages; tout cela se tient comme les anneaux d'une même chaîne. Vous semble-t-ii maintenant si difficile de trouver de l'argent pour cet apostolat bienfaisant? Ne soyez pas avare, mon ami; et dans quelques années, lorsque vous sortirez de ce monde, il vous importera très peu de laisser quelques milliers de francs de moins ; en échange, il vous sera très avantageux de trouver, en entrant dans votre éternité, quelques bonnes actions de plus.

Mais je suppose que vous n'êtes pas opulent, que vous occupez une situation moyenne, vivant de votre emploi, à l'abri de la gêne, mais ne pouvant dépenser votre avoir en prodigalité. Xe vous alarmez pas; la propagande n'est pas une œuvre qui exige de grands capitaux. Les publications ont tellement baissé de prix, leur format a été tellement réduit, qu'il est très facile, avec peu d'argent, d'acheter beaucoup pour votre usage et votre distraction. De plus, la propagande des bons livres peut mieux se faire avec des ouvrages de petit format qu'avec des volumes plus considérables. Aujourd'hui, il y a des feuilles catholiques qui se distribuent pour le prix de I franc 25, 1 franc 15, et même cinquante centimes le cent ; cent feuilles peuvent instruire c récréer cent familles, et tout cela vous coûte la

modique somme d'un franc au plus. Avez-vous | oublié qu'il ne s'agit pas seulement de vos efforts isolés? Ne savez-vous pas que quelques centimes réunis forment un franc et que cinq francs forment un écu? Je veux dire que vos efforts, réunis à ceux de votre ami, et ceux-ci unis aux efforts d'autres amis, peuvent parvenir à former une somme dont les résultats seront prodigieux. C'est pour cela qu'on vous invite toujours à vous associer. Ne regardez pas ce que vous pouvez tout seul. Voyez ce que pourront tous ceux qui pensent, travaillent et concourent à la même œuvre que vous. EtdevantDieu, vos quelques centimes ne vaudront pas moins que la grosse pièce d'argent ou d'or du riche.

Enfin, êtes-vous pauvre? Vous ne pouvez pas offrir votre obole, parce que vous ne l'avez pas? Offrez votre coopération morale et matérielle : c'est-à-dire aidez la propagande en facilitant la distribution et la circulation des publications que les autres on: achetées; en les introduisant dans la maison de votre voisin, où vous aurez plus facilement entrée, par le fait même que vous êtes pauvre comme lui; en vous offrant pour les distribuer, lorsque vos affaires vous le permettent ; et en aidant aussi de votre obole, lorsque vous l'avez dans votre modeste escarcelle. Si vous ne pouvez pas la donner, ne vous découragez pas ;

donnez ce que vous recevez des autres ; soyez le canal et l'aqueduc, puisque vous ne pouvez être ni un réservoir, ni une source. En cette matière, les pauvres peuvent faire plus que les riches, puisqu'ils voient les besoins de plus près. Vous semble-t-il maintenant si difficile de participer à cette bienfaisante propagande ?

Combien doit êlre industrieux sur ce point particulier le \ble du propagandiste catholique.

Comment énumérer ici les mille industries que peut inspirer à un chrétien zélé le désir de progager la vérité et de faire du bien à ses frères ? Avec quelle habileté on peut discréditer dans l'esprit d'un ami un mauvais journal qui l'a séduit ! Comme on peut facilement laisser, sans avoir l'air d'y prendre garde, mais à bon escient néanmoins, un livre d'une morale catholique, austère, mais vraie, dans le cabinet de toilette d'une femme légère, et sur le bureau de travail d'un jeune libertin ! Avec quelle dextérité on peut arracher des mains d'un étudiant la feuille immorale, parfois sans lui dire qu'elle soit telle, en la .lui retirant comme une chose de mauvais goût et indigne de son talent, etc., etc.

Avez-vous une usine ou un magasin ? Sans qu'on aperçoive en rien votre main, vous pouvez facilement faire circuler parmi vos ouvriers et vos subordonnés bon nombre d'opuscules et autres publications utiles sur des sujets d'actualité. J'ai connu un négociant actif et appliqué qui fat amené à concevoir des pensées très sérieuses sur son âme, grâce à la lecture du livre de Y Imitation, magnifiquement relié et orné de superbes gravures, qu'un camarade avait parfois la délicate précaution de laisser dans le magasin. Le luxe de l'encadrement piqua la curiosité du libertin ; la richesse des images acheva de l'exciter ; il voulut savoir ce que contenait le texte ; il lut quelques chapitres, et la grâce agit par ce moyen sur son coeur. Combien d'amis pourrraient faire pour leurs amis une pareille œuvre de charité !

Etes-vous curé ? avez-vous la charge d'une église ou remplissez-vous simplement une autre fonction dans la paroisse ? Dans les jours où est accouru dans votre église un grand concours de peuple attiré par la réputation d'un prédicateur renommé ou d'un excellent musicien, ou par un autre motif quelconque, pourquoi ne feriez-vous pas en sorte que la réunion se termine par une bonne distribution de teuilles et d'opuscules de propagande, peu coûteux, clairs, actuels, alors

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même que vous devriez les faire composer et imprimer à vos frais ? Les protestants ont exercé leur déplorable propagande pendant l'Exposition de Paris, en y faisant fonctionner une imprimerie et distribuer gratuitement des livres hérétiques aux voyageurs accourus des quatre coins du monde.

Allez-vous à l'hôpital visiter les infirmes ? N'y allez jamais sans porter quelques opuscules dans votre poche. Donnez-en un aux plus impatients ; lisez-le vous-même ; lisez-en au moins une page ; un bon livre est un excellent ami pour les heures d'ennui, et beaucoup de malades retireront un grand profit de ce petit cadeau des visiteurs. Il en sera de même des prisonniers.

Les enfants ! Oh '. les enfants sont d'excellents propagandistes. Si vous avez une école dominicale, si vous en patronnez quelqu'une, si vous la visitez et si vous connaissez quelqu'un qui s'en occupe ; si vous désirez faire à l'école une riche aumône, envoyez-lui des opuscules et des imprimés. L'enfant les recevra avec des transports de joie, bien qu'il ne les comprenne pas ; il les portera chez lui et s'il ne les lit pas, son père, son oncle, ses frères, imbus des fausses maximes du club ou des mauvais journaux, les liront. La bonne doctrine, les délassements légitimes, entreront dans cette maison par le moyen

de l'enfant et de l'imprimé que vous lui aurez donné.

Ne négligez pas de répandre partout les productions catholiques ; employez-les même à envelopper les divers objets à votre usage ; il s'en perdra beaucoup sans profit, je le sais ; mais si, sur mille feuilles ainsi dispersées, une seule touche un cœur, éclaire un esprit, tenez-vous pour satisfait, et soyez persuadé que votre peine et votre argent ont été bien employés. Sur cent mille coups que tire une armée en bataille, il n'y en a que quelques-uns qui frappen*: l'ennemi... Toutefois on ne laisse pas pour cela de tirer et de tirer sans cesse.

Reproduisez à un grand nombre d'exemplaires et en un format économique les articles les plus remarquables publiés par la presse vraiment catholique sur la question du jour. Portez-en toujours en grande quantité dans vos poches, et après avoir fait tomber la conversation sur ce sujet, dites naturellement : <r Je porte précisément ici un article qui traite cette question d'une façon qui ne laisse pas place à la réplique » ; vous faites lire l'article et vous dissipez un doute et peutêtre vous sauvez une âme.

Soyez inflexible, implacable pour détruire tout ce qui tomberait entre vos mains d'impie, d'hérétique ou d'obscène. Ne le conservez point sous de vains

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prétextes. Détruisez-le à l'instant. Si l'on vous adresse la première livraison d'un ouvrage immoral, refusez-la. Et si celui qui la distribue s'obstine à souiller votre foyer en la glissant sous votre porte, déchirez sans la regarder la feuille immonde. Personne n'a le droit de s'introduire sans permission dans votre maison ; vous êtes dans un cas de légitime défense contre une agression brutale.

Il peut se faire que vous viviez loin de la capitale, et que la distance empêche plusieurs de vos compatriotes de faire l'acquisition de bons ouvrages, soit pieux, soit instructifs, soit récréatifs. Faites-vous comme le pourvoyeur de ces gens simples. Vous qui avez peut-être plus d'activité et qui avez facilement des relations avec les libraires de la ville, prêtez-vous à une sainte œuvre en procurant à cette population tous les livres que l'on vous demande, au prix où on les vend à la ville, dussiez-vous prendre à votre charge les frais de port. Dieu vous paiera un jour largement vôtredroit de commission. Occupez -vous pareillement des abonnements aux journaux et revues catholiques, auxquels plusieurs né s'abonnent pas parce que la paresse les empêche de s'adresser à l'administration. Faites-vous leur entremetteur, afin de leur faciliter l'abonnement ; si Ton sait que vous rendez de tels services, on viendra à vous ;

on vous ennuiera peut-être un peu ; mais Dieu vous récompensera et le catholicisme vous sera très reconnaissant.

Je ne prétends point, toutefois, avoir indiqué tous les moyens, et même en avoir indiqué la moitié, dont peut user le zèle, pour concourir à la bienfaisante propagande par la presse. Les circonstances de temps, de lieu et de personnes vous présenteront mille conjectures, mille occasions dont vous pourrez profiter à chaque instant. Soyez véritablement zélé... Vous ne tarderez pas à être véritablement ingénieux.

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