‹ Le mal socialChapitre 8 sur 13 · LV1I · texte numérisé non relu

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Quatrième excuse : « Je suis un homme sans lettres, et je ne sais rien de ces questions du jour ».

Si l'excuse ou raison exposée plus haut est celle des faux dévots, celle-ci est ordinairement celle des faux modestes.

Vous êtes donc un homme sans lettres, mon ami ? Parfaitement ; or, le devoir dont nous parlons ici s'accomplit beaucoup moins avec les lettres qu'avec une volonté ferme et décidée. Non point que les lettres soient un obstacle et ne soient pas d'un puissant secours ; on sait, en effet, combien demandait à Dieu des hommes lettrés cette Thérèse de Jésus si généreusement dévouée aux intérêts de Dieu. Toutefois, les hommes sans lettres servent à quelque chose, et même sont très utiles, à l'occasion, quand ils remplissent les autres conditions dont nous nous sommes entretenus précédemment.

Cela posé et admis, nous répondons maintenant directement à l'objection. Vous êtes, ditesvous, un homme sans lettres, et vous ne savez rien des questions du jour. C'est précisément pour cela que je conseillais plus haut au propagandiste catholique de travailler à s'instruire et à connaître ces questions du jour, au moins autant qu'il est nécessaire pour distinguer ce qu'il y a de bon parmi elles.

Malheureusement, il y a lieu très souvent de se lamenter en voyant un grand nombre de catholiques qui ignorent ces questions du jour, ou ce qui est la même chose, les questions catholiques actuelles. Et certes, nous avons éprouvé toujours une grande peine à la vue de l'indifférence qu'affectent à leur endroit beaucoup de catholiques, d'ailleurs bien intentionnés et assez fervents. Qui donc intéressera le bon catholique, si les choses de la religion ne l'intéressent pas ? Et si elles lui inspirent quelque intérêt, comment ne voudra-til pas les connaître ? Comment concevoir cette ignorance volontaire au sujet d'intérêts qui nous touchent de si près ! Est-ce qu'il ne s'agit pas là de l'honneur de notre personne et du patrimoine de notre famille.

Nous confessons donc, mon ami, que cette excuse, loin d'accréditer et de justifier votre éloignement des œuvres de propagande, ne fait que

mettre plus en évidence l'obligation où vous êtes de vous en occuper. Vous ne devez pas déserter la propagande sous prétexte d'insuffisance d'instruction religieuse ; mais au contraire pour acquérir cette instruction religieuse, vous devez vous attacher dès ce moment aux travaux de propagande. En vous occupant de ces travaux et en y prenant part, en vous mêlant à ceux qui les connaissent, vous arriverez en peu de temps à en avoir une connaissance ordinaire et suffisante. Et lorsque vous y aurez pris goût, vous mangerez, comme dit le proverbe, en vous en occupant et en y tenant les mains ».

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Cinquième excuse : « Je ne veux pas être comme tant d'autres qui figurent dans les œuvres catholiques, et dont on connaît cependant mille actions indignes ».

C'est bien; appliquez-vous donc à être de ceux dont la conduite est irréprochable, et restons en paix.

Aussi bien, est-il extraordinaire qu'il suffise, pour discréditer une profession noble en soi, de quelques misères d'un de ceux qui l'exercent, et

qu'au contraire, il ne suffise pas pour la recommander, des actes généreux et héroïques d'un grand nombre d'autres. Il y a là, vraiment, une singulière marque d'impartialité !

Mais je vous conjure, mon ami, de me dire carrément et sans hésiter, pour quels travaux, pour quelle profession ou pour quel genre d'industrie, artistique ou scientifique, vous voulez vous décider en ce monde, si les défauts et les imperfections des hommes qui les exercent sont une raison suffisante et valable pour que vous les ayez en horreur. Si cette façon d'apprécier les choses était fondée et si elle se généralisait un peu, la milice n'aurait plus de soldats, parce qu'elle a compté dans ses rangs des lâches et des traîtres; la magistrature n'aurait plus de jurisconsultes, parce qu'il y a eu parfois des âmes vénales et vendues au mensonge ; l'Eglise n'aurait plus de prêtres, parce qu'il y en a eu, par malheur, d'apostats et de sacrilèges. Le commerce serait une profession honteuse et déshonorante, parce qu'il s'y commet des fraudes et des escroqueries innombrables ; l'agriculture ne serait pas honorable parce qu'il est certain que tous ceux qui s'y livrent n'ont pas les vertus de saint Isidore le Laboureur. Vous riez? Vous faites bien; mais riez de votre façon étrange de raisonner, puisque c'est la conséquence qui découle de la sotte

excuse que vous avez alléguée et que je viens de réfuter.

D'ailleurs, les faiblesses des hommes qui se consacrent aux œuvres religieuses ne sont certes pas aussi nombreuses que le prétendent par ici quelques hommes mal intentionnés. La passion grossit démesurément les objets, comme il arrive toutes les fois qu'on regarde les choses avec des verres grossissants. Il est vrai que tous les propagandistes catholiques ne sont pas des saints, et il est très regrettable qu'ils ne le scient pas, ne serait-ce que pour fermer la bouche à tant de Jansénistes, prôneurs de la perfection évangélique. Ils sont hommes et pécheurs; ils ont des singularités, des inclinations naturelles, des défauts et même des péchés dont ils ont à s'accuser plus d'une fois. Mais les apôtres en avaient pareillement, ce qui ne les a pas empêchés d'être appelés par le divin Sauveur aux œuvres les plus grandioses de propagande catholique qui aient été entreprises dans le cours des siècles. Et les Pharisiens murmuraient contre eux, comme vous venez de le faire; et le très doux Sauveur prenait leur défense.

De nos jours, cette excuse, née d'un faux zèle, est très commune, et le bon catholique séculier doit se tenir sans cesse en garde contre elle. Les mondains, couverts parfois d'iniquités et de vices

de la tête aux pieds, onl la manie d'exiger des défenseurs de la bonne cause une pureté telle qu'on pourrait, à bon droit, l'appeler surhumaine. Hypocrites et singuliers scrupuleux ! Ce qu'ils voudraient, ce serait de rendre impossible toute œuvre catholique sous prétexte de vouloir qu'elle soit toujours très parfaite. Dieu et l'Église que nous servons agréent les travaux de leurs enfants, alors même que ces derniers sont imparfaits et pécheurs. Et sans cesser de les conduire chaque jour à une plus grande sainteté, le catholicisme tient à grand honneur d'être défendu, même par ceux qui n'appartiennent pas à l'assemblée de ses saints.

Sixième excuse : « Ce n'est pas moi qui pourrais porter remède à tant de maux ».

Telle est l'excuse de ceux qui manquent de confiance, et ils ne sont pas peu nombreux, que Dieu me pardonne !

Il y aurait, de votre part, mon ami, une présomption téméraire et nullement chrétienne, à croire que vous êtes appelé à porter remède

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aux maux du monde actuel. Vous faites bien de ne pas donner lieu à cette tentation d'orgueil. Mais remarquez qu'on n'exige pas de vous que vous soyez un nouveau sauveur du genre humain, mais seulement qu'uni à plusieurs autres, vous mettiez la main à l'œuvre, et surtout que vous vous teniez uni à Notre Seigneur Jésus-Christ, dont la divine vertu et la grâce sont ici le principal levier. Vous auriez donc raison de concevoir de la défiance, si vous deviez compter avec vos seules torces ; mais vous n'avez aucune raison, ni petite ni ^grande, dès le moment que vous pouvez compter sur ce secours capital. Vous êtes l'un des nombreux rouages secondaires du mécanisme; mais non son premier moteur. Dieu veut se servir de vous pour que vous l'aidiez dans l'œuvre de la propagation de sa foi et du salut des âmes, non point qu'il ait absolument besoin de vous, mais pour vous honorer et vous donner l'occasion de mériter, en faisant de vous un instrument et un coopérateur dans les œuvres magnifiques de sa grâce.

Et Dieu se comporte en cela si généreusement avec vous et se montre un maître si désintéressé envers les ouvriers de sa vigne, qu'il offre de leur donner à son jour le prix convenu, s'agirait-il, ce qui n'arrive pas, du fruit matériel et visible de leurs sueurs. Ainsi donc, bien que vous

ne puissiez pas, comme vous le dites, porter remède aux maux du monde, comme vous travaillez avec un courage persévérant, vous recevrez certainement votre récompense.

Je veux cependant vous faire observer qu'il n'est point question ici de la conquête du monde, ni de rien de semblable. On n'a confié ni à vous ni à aucun autre la culture de tout le champ ; il suffit que vous vous chargiez seulement d'en cultiver un sillon. Je veux dire que vous n'êtes point appelé à exercer votre action dans tout un royaume; pas même dans toute une province; pas même peut-être dans toute une région. Il peut se faire que vous n'ayez même pas à l'exercer dans toute une localité, mais seulement dans un quartier ou une rue, ou encore dans une seule famille. Et une seule âme que vous gagnez à la vérité et au bien, une seule préoccupation que vous dissipez, un seul abus que vous détruisez, sont un prix suffisant pour toute une vie de propagande.

Remarquez, en outre, que vous n'êtes pas seul appelé à un tel combat. Une grande armée se compose d'un grand nombre de forces individuelles, et elle ne gagnerait pas la victoire si chaque soldat n'apportait pas de son côté son action individuelle, aussi disproportionnée soit-elle avec le résultat général qu'on se promet. Notre effort,

donc, aussi faible qu'il soit, uni à celui de votre frère, et à celui de cent et de mille frères, animés tous du même esprit et poursuivant la même fin, aidés surtout et vivifiés par la grâce de Dieu, qui est dans cet ensemble l'apport le plus important, feront des prodiges et des merveilles.

Chassez donc ces craintes, ou entretenez-les seulement lorsqu'elles vous portent à attendre avec plus de confiance le secours de Dieu. De toutes les défiances celles-là sont les seules permises à un bon chrétien.

Ce sont des défiances .confiantes, comme nous pourrions fort bien les appeler, et, en définitive, des défiances très profitables.

Septième excuse: « Cest bon ; mais il est certain également que je puis m: sauver sans me jeter dans tant de préoccupations ».

Voilà l'excuse la plus nuisible et la plus misérable de toutes: celle des vétilleux et des cuistres, de ceux qui craignent toujours de faire trop pour Dieu, celle de ceux qui veulent en tout régler si bien leurs comptes avec lui, qu'ils ne lui donnent

pas un centime au de là de ce qu'ils lui doivent en stricte justice, et ne se laisser'- suider que par les menaces ou les récompenses, tauvres infortunés! qui traitent ainsi, à la façon des marchands, les affaires de la divine Majesté ! Oui, mon ami. oui; il est certain que sans vous employer à des travaux comme ceux que je vous recommande, vous pouvez vous sauver ; cela est certain, incontestable. Mais écoutez bien, et ne perdez pas une syllabe de ce que je vais vous dire ici ; ce sont choses très sérieuses. Vous voulez payer à Dieu ce que vous lui devez en stricte justice, ni un centime de moins, ni un centime de plus. Mais quel est celui qui va vous tirer le compte exact, sans erreur ni omission, de ce plus et de ce moins ? Vous savez parfaitement ce que Dieu exige de vous, oc Les dix commandements de Dieu et les six de l'Eglise )) ! vous entend-je murmurer de mauvaise humeur. Eh bien ! je suppose que vous les observiez ponctuellement et sans en omettre un côté, ce qui n'est pas peu de chose ; je suppose que dans l'accomplissement des préceptes divins et ecclésiastiques il n'y ait pas une belle et très grande part pour le précepte de la propagande catholique, ainsi que je vous l'ai indiqué plus haut ; je suppose enfin que Dieu Notre Seigneur se contente d'avoir des serviteurs si avares de leurs services, qu'ils les marchandent, les mesurent et les pèsent

avec une honteuse parcimonie. Mais, dites-moi, si vous êtes certain de ce que vous devez au Seigneur en vertu de ces préceptes, êtes-vous également sûr de ce que vous lui devez en raison de vos péchés ! Les arrérages, mon ami, les arrérages» les intérêts pour dettes non payées, c'est là ce qui perd parfois les maisons les plus puissantes et les plus florissantes. Et croyez-vous que devant le juge céleste ce compte ne vous sera pas présenté considérablement grossi par les intérêts ? Osez dire que vous n'avez aucune crainte à ce sujet, osez assurer que vous allez trouver vos dettes entièrement soldées.

Cette considération, indépendamment de ce qui est dû à Dieu considéré en lui-même et par rapport aux bienfaits immenses qu'il nous a dispensés, cette considération, dis-je, rendait les saints très généreux à ne pas marchander dans les œuvres de Dieu, mais à les entasser et multiplier, afin de solder par là, en quelque façon, leurs immenses dettes. « Aimer Dieu sans mesure, s'écriait saint Bernard, c'est Tunique mesure dont Dieu doit être aimé ». Celui-là réunissait ensemble et la force du véritable amour et la loi de son intérêt propre. Celui-là voulait entrer sûrement dans la demeure mystérieuse de l'éternité.

Vous ne saurez jamais, mon ami, si vous avez fait peu pour Dieu et pour votre âme : ne pensez

jamais avoir fait assez. Ne vous en tenez pas seulement aux préceptes qui obligent sous peine de péché mortel, si vous ne voulez pas. à l'heure où vous y penserez le moins, vous trouver malheureusement un pied ou les deux pieds hors du sentier choisi que vous vous êtes tracé. Ne devez-vous rien plus à Dieu ? Et Dieu vous doit-il par hasard quelque chose ? Et croyez -vous que vous aurez des grâces et des secours surabondants et même suffisants si Dieu se borne à vous donner uniquement ce qu'il vous doit en justice? Malheur à vous, si Dieu vous retire ses grâces et vous traite selon vos mérites !

Une parole à la femme.

Pensiez-vous, très honorable lectrice, qu'il tût en notre pouvoir de vous oublier dans cet opuscule où nous traitons une question, celle de la propagande catholique, dans laquelle vous avez ordinairement la part principale? Pensiez-vous, par hasard, que nous puissions nous dispenser de vous consacrer au moins une page parmi toutes celles que nous avons consacrées à ce sujet qui vous est à tous égards si sympathique?

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On sait que vous êtes partout, grâce à Dieu, l'âme de la famille. Le mari pourra être le bras, la tête, si l'on veut, mais vous êtes l'âme, ceci soit dit sans intention de vous flatter. A votre douce influence cède souvent celui qui résiste même à la voix de la religion. Plus d'un mari, par exemple, plus d'un fils accompliront leur devoir pascal en carême, entendront la messe le dimanche, grâce à vos charitables importunités ; plus de cent fois ils ont consenti à réciter le Rosaire, près du foyer pendant l'hiver ou devant la porte de la maison pendant l'été, parce que vous ne leur avez laissé ni paix ni trêve, jusqu'à ce qu'ils aient accepté de se joindre à vous. Qui rappelle à ceux qui sont distraits les jours de jeûne et d'abstinence ? Qui veille à l'accomplissement ponctuel des vœux, oubliés peut-être lorsque le motif qui les a inspirés a cessé d'urger? Qui conserve et allume soigneusement le cierge auprès du reposoir et place aux fenêtres les palmes et les lauriers bénits qui préservent de l'orage ? Vous avez dans la demeure du fils du peuple un véritable ministère à exercer : si malheureusement vous êtes mauvaise ; vous êtes la plus misérable des créatures, une vraie harpie ; mais si, par bonheur, vous êtes bonne, vous êtes d'une certaine façon un prêtre domestique.

Grande mission ! Sublime destinée !

Dans votre jeunesse, vous parfumez le foyer de l'arôme de vos pieux exemples : la jeune fille chrétienne est l'ornement de la maison du laboureur, de l'artisan, de l'ouvrier ; elle est entourée d'un certain respect et d'une certaine vénération publique, qui éclatent davantage au sein de cette pauvreté et de ces humbles occupations. Épouse et mère, une partie des êtres que vous avez enfantés à la fois pour la terre et pour le ciel vous sont redevables de leurs premières pensées sur Dieu et sur la vie future. Les premières semences qui doivent produire dans ces âmes tendres les premières ardeurs de la jeunesse, les résolutions généreuses, la constance inébranlable, l'énergique activité de 1 âge viril, c'est vous qui les déposez dans leurs coeurs, qui les fécondez et les voyez croître avec anxiété et dévouement, arrachant soigneusement toute autre plante qui pourrait altérer la beauté de ce magnifique jardin ! Votre œil perspicace découvre dans l'inquiétude de l'adolescent ses premiers égarements, qui sont aussi ordinairement ses premiers désenchantements. Votre blâme excite le remords salutaire et produit mille fois le retour au bien à cet âge où les séductions sont si faciles. Si l'épine s'est déjà enfoncée profondément, à qui la découvre-t-on avec plus de confiance qu'à vous ? Que de fils ont été ramenés à Dieu et au confesseur par la

délicate insinuation de la mère! Dans ses vues très élevées, Dieu n'a-t-il pas placé aussi au centre de la grande famille que forment tous les hommes, une autre mère, Marie, notre mère à tous ? Quelle belle ressemblance peut avoir votre mission dans la famille avec la sublime mission de la vierge Marie auprès de tout le genre humain! Prier, guider, intercéder, n'est-ce pas là un programme délicieux qu'elle réalise, et dans lequel vous avez beaucoup à méditer et à apprendre ?

<r Les hommes ». a dit quelqu'un en position de parler avec compétence, « les hommes font les « lois, mais les femmes font les mœurs ». Et quel est celui qui a plus d'importance dans le monde : est-ce celui qui fait les lois ou celui qui fait les mœurs? Les lois sans les mœurs sont lettre morte ; aussi, le propagandiste, qui ne prétend point faire des lois, mais former les mœurs, doit-il chercher partout et toujours votre coopération, persuadé que vous êtes la meilleure confectionneuse en ce genre et la meilleure maîtresse dans cette école.

Filles ! Epouses ! Mères ! Je vous invite à cette grande œuvre et ce n'est pas moi, mais Dieu, qui répond du succès. Prenez part à la propagande qui vous vient admirablement en aide à toutes. Elle sera heureuse si elle peut, avec votre con-

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cours, répandre dans votre foyer une seule goutte de consolation, déposer un seul grain de bonne semence, faire disparaître un seul atome de préoccupation ! Les temps de révolution sont cruels pour le cœur de la femme, mais tout spécialement pour le cœur des pauvres mères de famille. Outre le cortège innombrable de calamités matérielles qu'ils traînent avec eux, la calamité la plus déplorable, bien qu'elle soit parfois la moins sensible et la moins déplorée, est la ruine de tant et tant de nobles cœurs qui sont entraînés par le courant. La ruine des intérêts publics, la décadence des fortunes privées, la profanation des autels, l'incendie qui détruit les demeures et les moissons, le sang même qui arrose nos campagnes, sont un spectacle moins désastreux et moins désolant, à le bien considérer, que le vertige qui s'empare des intelligences, et la dévastation morale que le sophisme et le mauvais exemple produisent dans les mœurs. Malheureuses mères dont les fils saluent les premières lueurs de la jeunesse à des périodes si critiques de l'histoire ! Voir cet être docile, soumis, croyant, peut-être fervent, devenir orgueilleux, insolent, blasphémateur, contempteur de tout ce qui est respectable ! Voir apparaître soudain le sourire amer du doute sur ces lèvres qui, jusquelà ne connurent que celui de l'innocence ! voir

se dessiner le premier trait satanique sur ce front jusque-là angélique ! Je comprends que toutes les mères soient par instinct réactionnaires. Je comprends que l'impiété s'efforce tout d'abord d'éloigner ses malheureux adeptes du foyer domestique, et qu'elle regarde ce foyer vomme l'ennemi juré des agitations de la place publique. Je comprends qu'un journal démagogique ait écrit dans ses infernales colonnes les paroles suivantes, qui m'ont cependant épouvanté, lorsque je les ai lues, bien que l'idée qu'elles expriment ne me fût pas inconnue : « La première tyrannie dont il faille affranchir le citoyen de l'avenir, c'est la tyrannie de la mère. Et le foyer domestique est le boulevard de tous les despotismes ».

Ah ! Que de mères, en lisant ces lignes, pleurent peut-être amèrement et me disent d'une voix entrecoupée de sanglots : « Oui, oui, vous avez raison. Ainsi vont les choses parmi nous. Comme vous avez raison » !

Eh bien ! Mères catholique* ! Mères françaises ! Ce n'est point pour faire un vain étalage de sentimentaliste ; ce n'est point pour vous arracher des larmes, récompense plus précieuse pour moi que tous les applaudissements, que je me risque à dévoiler aujourd'hui vos amertumes secrètes. Non ; mon but est plus élevé ; écoutez bien ce que je vais vous dire, car bien que je me sois

adressé spécialement à vous dans cet opuscule, j'ai pensé constamment à vous en écrivant chacun de ces paragraphes. Or, si j'ai quelque droit à être écouté, écoutez et gravez dans votre cœur les paroles que je vais vous adresser.

Mères catholiques, mères françaises, vous êtes une puissance formidable, vous avez une influence très considérable dans la société. Vos ennemis eux-mêmes en font l'aveu. Mettez donc cette influence au service du bien et de la religion ; ne laissez pas en repos cette arme que le ciel a placée dans vos mains pour en faire l'instrument de ses plus glorieuses victoires. Vous aimez et vous êtes aimées. Voilà la formule, voilà le secret de votre pouvoir. Xe vous bornez donc pas à de stériles gémissements ou à d'impuissantes déclamations. Le cœur de vos fils vos appartient; et étant maîtresses du cœur, vous êtes maîtresses de tout Thomme. Employez, employez la force magique de votre voix, les mille et mille délicatesses de votre ascendant, le charme séducteur de vos caresses, le pouvoir irrésistible de vos larmes, pour ramener à Dieu et à son Eglise ces cœurs que l'impiété a ravis au ciel et à vous. Priez surtout ; car la prière de la mère obtient incontestablement le meilleur accueil devantDieu, après la prière de l'Eglise, qui est la mère de tous les fidèles, et la prière de Marie, qui est la mère de

Dieu et notre mère. Priez et parlez; priez et prodiguez vos sourires ; priez et faites entendre des menaces ; priez et suppliez avec des larmes ; quel fils résistera au double pouvoir de ce qui est humainement le plus irrésistible : le sourire, la menace, les larmes d'une mère, lorsque tout cela est accompagné de ce qui est divinement le plus puissant, c'est-à-dire l'oraison?

Les moments sont précieux. L'agitation sociale est déjà arrivée à son apogée en Europe ; et elle commence à entrer depuis quelques temps déjà dans une période de décadence visible. A l'époque des illusions enthousiastes succède celle des désenchantements. Mais le désenchantement sans le retour à la foi est le désespoir. Sauvez de ce suprême abîme vos fils désillusionnés, en les ramenant à la foi et en ouvrant une seconde fois devant leurs yeux les purs et vastes horizons de l'espérance. Après Dieu, le sort de la société est peut-être en vos mains.

Quel jour verra dans toute sa plénitude et dans son parfait développement ce très doux apostolat des mères chrétiennes ? En attendant, nous prions toutes les mères qui nous liront d'en procurer la diffusion et d'en faire l'objet privilégié de leurs prières.

Réflexions générales. Conclusions.

Nous sommes arrivé, ami lecteur, au bout de notre tâche, bien qu'il reste encore beaucoup à dire sur le même sujet, à quiconque désirerait écrire autre chose qu'un simple opuscule populaire. Chacun de ses divers points de vue offre à l'observateur attentif des horizons si vastes et si étendus, qu'il fournirait à lui seul la matière pour un volume plus considérable que celui que vous avez présentement entre les mains.

Nous allons donc nous séparer, avec ce dernier paragraphe, comme ceux qui, après avoir cheminé ensemble et entretenu une conversation pendant une journée, voient arriver, non sans peine le moment de se dire mutuellement le dernier adieu.

Après la lecture de ces pages simples, prenez, ami lecteur, la ferme résolution d'attacher désormais plus d'intérêt à toutes les œuvres de propagande catholique ; de vous y adonner, sous une forme ou sous une autre, si jusqu'à présent vous les avez considérées d'un œil indifférent ; de vous

y appliquer de plus, en plus si, par bonheur, vous y êtes déjà initiés. C'est une grande chose d'être soldat de la vérité, surtout dans les temps où elle est si cruellement attaquée ! Cette dernière considération doit, plus que toute autre, contribuer à exciter votre cœur généreux, et à vous interdire un repos qui serait honteux lorsque de si graves intérêts sont en danger. Dormir lorsque le feu est aux quatre coins de la maison qui est en flammes, et lorsque des milliers et des milliers de mains sataniques attisent cet épouvantable incendie! Dormir, lorsque l'Eglise de Dieu opprimée pousse des cris pour appeler du secours, en présence de l'attaque générale de ses ennemis qui croient, les insensés ! que l'heure est venue de la détruire à jamais ! Xon, cela ne serait ni chrétien ni espagnol. Ce n'est pas l'heure de dormir, mais de veiller, de révéler ses armes, d'avoir l'œil au guet, de préparer son bras pour entreprendre et soutenir une glorieuse lutte.

Ne vous découragez pas, ami, si devant votre résolution virile et chevaleresque, vous entendez les clameurs furieuses ou railleuses des méchants. Regardez comme un titre de gloire de souffrir comme souffre la vérité, et de souffrir de la part de ceux qui prennent la vérité pour point de mire de leurs outrages incessants. Ce n'est pas la flatterie de l'ennemi qui prouve la vaillance du

soldat, mais sa fureur réduite à l'impuissance. Recevoir des bourreaux de l'Eglise une insulte quelconque, c'est pour le digne fils de cette Église la meilleure recommandation.

La victoire promise se fait bien longtemps attendre au gré de votre impatience et de vos désirs anxieux! Mais ne vous laissez pas décourager pour cela. Nous ne travaillons pas pour le temps qui passe, mais pour l'éternité qui ne passera jamais. Et même, à regarder le présent, nous n'avons jamais vu la semence de la propagande catholique tomber sur un sol stérile. Jamais les sueurs du propagandiste zélé n'ont été répandues en vain sur ces sillons. Parfois, Dieu n'a pas voulu que cet ouvrier vaillant contemplât de ses yeux le fruit de son labeur, comme il arrive que le cultivateur ne mange pas toujours lui-même les fruits des arbres qu'il a plantés. Mais qu'on ne dise point pour cela que le travail est resté sans résultat et beaucoup moins encore sans mérites. Les idées naissent les unes des autres ; ainsi en est-il des bonnes actions, des actes d'abnégation et des sacrifices héroïques. C'est au ciel seulement que se dressera complète la belle statistique de ce qu'une âme aura gagné pour une autre âme, et de ce que toutes les âmes auront accompli pour leur Dieu et Seigneur. C'est au ciel seulement que ce compte se complétera ;

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parce que c'est au ciel seulement que s'obtiendra la récompense.

C'est donc au ciel que je vous invite; c'est au ciel que je vous donne rendez-vous, et assurément dans un avenir prochain, car elles ne sont pas nombreuses les années que peut mesurer notre misérable vie. C'est une raison de plus, pour que nous nous appliquions à la rendre méritoire. Vos glorieux travaux ne doivent pas avoir d'autre but que le ciel, et dans cette noble milice vous ne devez pas combattre pour une salve inférieure à celle-là.

Que le Seigneur nous l'accorde !

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