FIRMIN , FERRIÈRE
FIRMIN
Te voilà de retour , mon ami?
PERRIÈRE
Comment , tu es encore la! quelle imprudence I
FIRMIN
Est-ce que tu crois que ça me fera du mal de prendre un peu l'air ?
( Jacques entre suivi d'un domestique , ils emportent le couueit. )
FEBRIÈRE.
Il est possible que ça te fasse du mal. . . il est possible aussi que ça te fasse du bien, . . tu as une maladie si singulière !
FIRMIN
Ah î ça , tu n'es donc pas encore bien sûr? . . .
FERRIÈRE
Est-ce que nous sommes jamais sûrs de quelque chose ? D'ailleurs, quand je t'interroge, tu me fais des re'ponses si vagues!
FIRMIN
Que diable veux-tu que je te réponde ? Je t'ai dit que j'étais malade; maintenant , c'est ton affaire , ça ne me regarde plus.
FERRIÈRE
Tu pourrais nu moins me donner quelques lumières , quelques renseiguemens sur certaines circonstances.. . Les maladies ne viennent pas sans causes . . . Toi , par exemple,
qui as toujours été gastronome, tu t'es peut-être un peu trop livré au plaisir de a table ?
FIRMIN
Moi! mou ami , au contraire, je suis trop sobre; c'est mon défaut. ( A part. ) Dieu ! voilà le pâté qui m'étou/Ts , j'ai oublié de boire.
FERRIÈRE
Alors , tu as sans doute fait des excès d'an antre geure ?
FIRMIN
Jamais , mon ami, on ne fait pas d'excès à Orléans.
FERRIÈRE
Oh! je te demande bien pardon. . . quelquefois.
Ain : Nouveau de M. Dochc.
Quand nous y vivions ensemble , Du bon vin , pour ton malheur , Tu promettais , ce rae semble , D'être un jour Ibrt amateur.
FIRMIN
Boire un vin comme le nôtre , N'est-ce pas être frugal ?
Ft je n'en bois jamais d'autre , Par esprit national
FERRiiRE.
Au jeu souvent la jeunesse Se tue à passer les nuits.
FIRMIPf.
Les jeux de hasard sans cesse D'Orléans furent proscrits.
A ces jeux loin d'être en proie , On n'y sait, dès le berceau , Que le noble jeu de l'oie , Et l'estimable loto.
PERRIÈRE
Mais, allumant maintes flammes, Lovelace Orléanais , Peut-être as-tu près des femmes Lu de trop nombreux succès.
FIRMIK.
Ah ! mon cher , c'est impossible !
Quoique chez nous , de tous temps ,
(ao )
T.e soxc ail élé sensible ,
Il n'est pas dans Orléans
Une seule demoiselle
Qui ne soit un vrai dragon,
De Jeanne-d'Arc chaque belle
Veut mériter le surnom.
FERRIÈRE
Eh bien, alors tu dois avoir des chagrins, des peines secrètes... ( Lui prenant le bras,) Une passion, peutêtre?
FIRMIN, avec embarras.
Une passion. . . que veux-tu dire?
Ce mot là t'a trouble. . . Aurais-je deviné juste?
( // tire sa montre qu'il tient d'une main , pendant que de Contre il tâte le pouls de son ami , et porte tuur-à-tour ses yeux sur sa montre et sur J^irmin. )
FIRMIN
Mon ami, je puis t'assurer. , , { A part. ) Est-ce qu'il se douterait?. . .
FERRIÈRE, le regardant.
Tu as une passion... tu voudrais en vain me la cacher... et cette passion, je la connais 5 il n'y en a qu'une à ton âge. . . c'est Tamour.
FIRMIN
Comment . tu pourrais me croire assez bête. . ,
FERRIÈRE
Oui, mon cher Firmin. ( Lui quittant la main. ) Quatrevingt-dix pulsations par minute! 11 est inutile de feindre avec moi, qui , d^ailleurs, veux te servir , qui suis prêt à me sacriHer pour te rendre à la vie et au bonheur. Faismoi, je t'en prie , Taveu de cette passion fatale.
FIRMIN , se levant.
Mon bon ami! mon excellent ami! puisque tu l'exiges. . . Eh bien , oui , je suis amoureux,
FERUIÈRE.
J'en étais sûr. ( A part. ) Il ne s'agit plus que de savoir le nom de la personne qu'il aime. . . > oyons si j'aurai encore d.îviné juste. . . ( fFuiU. ) Tu as eu tort de ne pas me l'a-
vouer plus tôt. . . ta iiraurais épargne Lien des inquiétudes, et tti gue'rison eût été plus prompte.
Tu penses donc que je puis guérir?
FERRIÈRE
Certainement. . . Et la première chose à faire , c'est do revoir l'objet aimé, d'habiter le même heu , la même maison, si c'est possible. C'est l'opinion du docteur Alibert, Physiologie des Passions ^ tome second, page 58; et ce moyen-là m'a toujours réussi. Quand une femme est malade d'amour, par exemple, je la renvoie auprès de son mari , et je t'assure qu'elle est guérie dans les vingt-quatre heures.
FIRMIN
Au fait, ce traitement-là me plairait assez.
FERRIÈRE
Alors, malgré ta faiblesse, il faut, dès ce soir, retourner à Orléans.
FIRMIN
A Orléans! quelle diable d''idée as-tu-là !
FERRIÈRE
Ce n'est donc pas à Orléans qu'habite la personne?. . .
FIRMIN
Mais . . . non , mon ami.
FERRIÈRE, avec crainte.
C'est donc à Paris ?
FIRMIN
A Paris même, au sein de la capitale... Quant à sou nom , je ûe puis le dire, pas même à toi , qui es mon ami , c'est encore un secret.
Aussi je ne te le demande pas. ( A part, ) C'est Madame Démar!... plusieurs circonstances me l'avaient déjà fait soupçonner... elle seule a pu lui inspirer celte passion subite.
FIRMIN, à part.
Le voilà qui réfléchit sur ma situation. . . oa ne laisse pas d'être inquiétant. . . Je suis peut-être plus malade (jue je ne croyais.
FERRIKRE , à part.
J'aperçois Madame Déinnr dans le jardin , c'est u\\
hasard favorable... Tentons une dernière épreuve. {Haut.) Mon cher Fiimin, tu es e'mu , agité, le grand air peut te faire du bien. . . Viens-là , près de la fenêtre.
( Il le mène vers la fenêtre à droite , en le tenant par la main. )
riRMIN.
^ olontiers , mon ami. ( A peine Perrière a-t-il ouvert la fenêtre , quon entend plusieurs coups de sonnette. ) Dieux î c'est elle •'
PERRIÈRE , vivement , à part.
Il Ta vue J voilà mes soupçons confirme'sî
FIRMIN
Lâche-moi, mon ami, lâche-moi, je t'en prie; j'ai des raisons... ( y^ par/.) Dieu! si elle entrait, si elle me voyait en robe de chambre !
( IL ? entre précipitamment dans sa chambre. )