I. Aristùptia
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savoureuses Etudes sur Aristophane, note que le fougueux peintre des politiciens d'Athènes « confond ici Y ochlorratie , ou gouvernement de la populace, avec la démocratie ou gouvernement du peuple ». Et l'ingénieux commentateur ajoute : « C'est que les démagogues, dont Aristophane est l'adversaire, font de leur côté la même confusion, pour des raisons différentes, et, par de perpétuelles agitations, ne veulent faire monter à la surface que la lie. »
Hélas ! Je crains que la Démocratie ne tende parfois à Yochlocratie, comme le polygone tend au cercle ou à l'ellipse. La France a déjà vu le pouvoir, abandonné par les assemblées représentatives, tomber dans la rue, descendre dans les arrière-boutiques et passer de comité en comité, de club en club, de meeting en meeting, d'attroupement en attroupement, de voyou en voyou.
« Si le gouvernement, disait Taine, défaille et n'est plus obéi, s'il est froissé et faussé du dehors par une pression brutale, la raison cesse de conduire les affaires publiques et l'organisation sociale rétrograde de plusieurs degrés. Par la dissolution de la société et l'isolement des individus, chaque homme est retombé dans sa faiblesse originelle, et tout pouvoir appartient aux rassemblements temporaires qui, dans la poussière humaine, se soulèvent comme des tourbillons... »
Et Taine insistait en termes pressants, rapides,
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un peu rageurs : a Sur les rouages qui composent la grande machine sociale, chaque bande dans son canton porte ses mains grossières, les tonl et les casse, au hasard, sous l'impulsion du moment, sans idées ni souci des conséquences, môme lorsque le contre-coup doit se retourner contre elle et l'écraser demain sous la ruine qu'elle aura faîte aujourd'hui. De même des nègres déchaînés, qui, tirant, ou poussant, chacun de son côté, entreprennent de conduire le vaisseau dont ils se sont rendus maîtres'. »
Donc, le docteur Denisot a plu aux nègres et aux sous-nègres de son arrondissement. Le pouvoir discrétionnaire du suffrage universel a transformé ce médecin en député.
Député! Au fond des provinces, ces trois syllabes évoquent encore des visions dorées et des perspectives triomphales. La musique municipale vint donner une « aubade » au victorieux Denisot. Ce fut, pour ce médecin, jusqu'alors modeste, une sorte de délire d'orgueil. Les fanfares des musiciens, éclatant au milieu des acclamations populaires et des trophées tricolores, enivraient de délices son cœur faible et son esprit médiocre. Il crut sincèrement qu'il allait devenir, lui aussi, un « grand citoyen ». Les clameurs du trombone, les fioritures du cornet à piston, le grondement
sourd de la grosso caisse, les ronflements de la basse, l'insistance de l'ophicléide, la complicité du bugle et l'allègre encouragement des cymbales lui prédisaient de brillantes destinées. C'était splendide !
On vint, de toutes parts, féliciter M m * et M Ile Denisot sur cet événement.
— « Comme vous devez être heureuses et fières ! leur disait-on. Vous allez vivre à Paris, dans le grand monde. Vous irez au bal dans les ministères ! Vous irez dîner chez des ambassadeurs et danser chez le Président de la République! »
On venait, de tous côtés, serrer la main à Denisot. Devant ces dames, on ne lui parlait que de son rôle politique. On lui attribuait des portefeuilles dans des ministères illusoires. On dissortait, avec des airs capables, sur la révision de la Constitution, ainsi que sur l'impôt global et progressif. Mais, le soir, au café, la conversation prenait un tour plus jovial.
Les magistrats du siège, ayant tous plus ou moins fait leur droit à Paris, rappelaient les souvenirs de leur jeunesse, qu'ils disaient folâtre. Des noms de femmes, des enseignes de brasseries, des numéros d'hôtels borgnes, des échos de bals publics revenaient avec une obstination singulière dans leurs propos égrillards. Ces échappés du quartier latin n'associaient à l'image de Paris que des idées de « noce ». Et quelle noce!... Le sous-
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préfet qui, avant de représenter lo gouvernement en province, s'était « amusé » à Paris, en qualité d'attaché au cabinet de divers ministres, racontait, lui aussi, quelques fredaines sans faste et quelques folies dénuées de magnificence. Et chacun plaisantait amicalement Denisot : « Eh! eh!... mon cher député, à la place de M me Denisot, je ne serais pas tranquille!... Quand on est député, on a ses entrées partout... On rend des services et on est payé de retour... On connaît des journalistes t »
Les provinciaux croient ordinairement que l'amitié des journalistes est un moyen sûr d'ouvrir toutes les portes, de forcer toutes les résistances, d'obtenir toutes les faveurs. Us songent à des loges de théâtre, à des mystères de coulisses, à leur admission gratuite chez des a actrices », par l'honnête entremise de la « presse ». Quel rôve! Leurs yeux luisent alors, dans l'hallucination du fruit défendu. Leur imagination, aigrie par de longues abstinences, ou exaspérée par l'habitude obligatoire d'une maigre chère, se plaît à ces illusions, s'émoustille, se surexcite. Je me rappelle un notaire rural, qui eut le malheur de so lier avec de prétendus « journalistes », dont la profession s'exerçait principalement aux environs du Moulin-Rouge. Ce notaire affolé écrivait a ses amis de province des lettres dont voici un court extrait : « M. X..., journaliste très influent, m'a
promis de me faire nommer directeur de l'Opéra- Comique. Je suis d'autant plus satisfait de cette offre que le sceptre directorial confère certains droits du seigneur, qui, je l'avoue, ne me déplairaient pas. » Ce notaire a mal tourné.
Le docteur Denisot, lui, est resté brave homme. Mais son séjour à Paris n'est qu'une suite de déceptions, de déboires et de rebutantes corvées.
C'est navrant, l'arrivée de ce député sans prestige, sans relations, au milieu de la grande ville indifférente, que les scrutins d'arrondissement n'émeuvent pas, et qui se moque des célébrités départementales. Denisot et sa famille aperçoivent tout de suite l'étendue de leur isolement, et le peu que pèse, à Paris, un député qui n'est que député.
Ah! comme les électeurs de Denisot seraient surpris, s'ils voyaient leur mandataire, immobile et muet dans la salle des séances, errant, dans les couloirs, en quête d'une poignée de main, perdu au milieu de ce bourdonnement, égaré dans cette foule où nul ne le connaît, où personne ne le regarde!
Il s'était promis d' « aborder la tribune », afin que la sonorité de son éloquence revînt, en rumeurs de gloire, jusqu'au fond des plus obscurs villages de son département. Il n'ose plus. Il voit maintenant que cette redoutable estrade appartient à quelques privilégiés, et que les autres
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représentants du peuple n'y montent qu'à regret, afin d'y débiter, parmi le murmure des conversations, quelques phraséologies inécoutées.
Les * bureaux » ne lui sont pas plus hospitaliers. Son incompétence, son inutilité, sa timidité le réduisent au silence. Car il n'a même pas ce « bagou », sous lequel certains de ses collègues masquent leur incapacité.
l'embrigadé dans un groupe dont il connaît à peine les complots et les intrigues, il a voulu, deux ou trois fois, risquer une objection, esquisser une ligne de conduite. Les capitaines de la bande ont à peine entendu son verbiage et lui ont fait entendre qu'il n'était qu'une maclùnc à voter.
Dès lors, il se résigne à ne plus considérer son mandat législatif que comme un métier. Et quel métier! Des tournées quotidiennes dans les ministères, au pourchas d'un bureau de tabac ou sur la piste d'une perception; une correspondance ahurissante à entretenir, sous peine de n'être pas réélu; des électeurs à piloter dans Paris, à loger parfois et à nourrir; des croix à décrocher, des bourses à obtenir, des aunes de ruban violet à dérouler en l'honneur du jour île l'An et de la Fêle nationale. Sans compter toutes les menues commissions qui transforment peu à peu un député trop complaisant en une bonne à tout faire.
Si encore M. Denisot était payé de ses peines!
Mais ces « vingt-cinq francs par jour », ces 9,000 francs par an, qui, en province, font reflet d'une fortune, sont terriblement ébréchés par les multiples obligations du métier. Il faut subventionner, là-bas, au chef-lieu, le canard du « parti » ; il faut souscrire des secours à tous les orphéons, à toutes les fanfares, à toutes les « harmonies », à toutes les « sociétés amicales »; à tous les pompiers de l'arrondissement. Les compatriotes nécessiteux abondent dans l'antichambre de M. le député. Les « originaires » de son département viennent de fonder à Paris une cagnotte, dont il est le président d'honneur et, par conséquent, le principal commanditaire. Ainsi appauvri par toutes ces « fuites », le budget de M. Denisot s'équilibre malaisément. Le pauvre homme se plaint, lorsque M 110 Clémence Denisot, sa fille, lui réclame des toilettes pour aller aux garden- parties des Affaires étrangères. M me Denisot, exilée au cinquième d'une maison neuve, à Grenelle, regrette son logis provincial, sa cour, son jardin, son puits, sa buanderie, et déclare, en maugréant, qu' « à Paris l'argent file vite ».
Cependant le docteur Denisot ne peut plus se soustraire à cette écharpe, qui est désormais pour lui un lien de servitude. Il est condamné à la députation perpétuelle. Sinon il mourra de faim. Il a perdu sa clientèle de médecin. Pour lui, point de salut hors de la politiquaille. 11 est rivé à son