LE DEPUTE TH1BAUDEAU
Arthur Young, qui voyageait alors à Paris, s'amusa beaucoup de ces échauffourées. La nuit, des hauteurs de Versailles, les députés pouvaient voir la lueur des incendies qui embrasaient l'horizon, du côté de Paris. Thibaudeau n'osait pas quitter son auberge, de peur de recevoir quelque horion. Tout lui faisait peur. En songeant aux désordres de cette capitale en état de siège il pensait, avec regret, à son calme logis de Poitiers. Il gémissait de voir que personne ne voulait obéir et que nul ne savait commander. Il avait tremblé de tous ses membres en prêtant le serment du Jeu de paume. Dans les couloirs de l'Assemblée, il causait fréquemment avec les députés nobles du Poitou. Il les connaissait tous familièrement, s'étant occupé, plusieurs fois, du profit que les hommes de loi pourraient tirer, le cas échéant, de leurs affaires mal hypothéquées. Les nobles poitevins, tels le marquis du Crussol, le vicomte de la Dhastre, le chevalier de la Coudraye, le comte de Jouslard d'Yversay, tâchaient de rassurer Thibaudeau. Ils lui dénombraient l'effectif des troupes royales. Ils lui vantaient l'énergie du marquis de Bouille, lieutenant-général des armées du roi, la prévoyance du baron de Besenval , colonel des Suisses, le civisme de M. Bailly. Ils lui montraient les kolbacks noirs et les moustaches conquérantes des hussards de Lambesc. Ils s'efforçaient de lui faire admirer le casque à chenille, le frac vert, le
gilet chamois et lea bottine» vernies que les ii'rruti's ordonnances avaient infligés aux chas- MUn à pied. Us lui faisaient remarquer la veste Manche cl lu culotte île peau dont les dragons étaient fiât*. Un essayaient de lui démontrer que lai forces soldatesques ou policières sont utiles moitié aux gouvernements qui s'abandonnent. Le lion Tliilieiiuileau, i|ui n'avait pas l'âme très mili- Uire, s'ébahissait. La pointe des baïonnettes lui donnait |a chair ilfi poule. Le cliquetis des sabres était funeste à su tranquillité. Le fracas «les canons Irouhbiil son sommeil. Les piques des insinués lui émisaient des cauchemars. « Ah!
soupirait-il, pourquoi ne suis-jc pas à Poitiers? ■
Il allait trouver ses collègues du tiers-état, M. Ilriiiiilt, n vocal de la Mothe-Sainte-Héraye; M. P'aulcon, conseiller au présidiat de Poitiers; M. d'Abbaye, président du siège de Melle; M. Coehon île l'Apparent, conseiller au présidial de l'oulenay. II aggravait, par ses propos, les Frayeur* doutées honorables représentants étaient uux-nirmcM troublé!). Il leur fit craindre que les députés remuants no fussent persécutés par la cour et que les « modérés » ne Tussent vivement houspillés par le peuple, (Juel parti prendre, en une telle extrémité? M. d'Abbaye, épouvanté, donna sa démission et s'enfuit jusqu'à Melle.
Thihaudeati resta. Mais il fut, durant plusieurs Humaines, plus mort que vif. Il avait prié son fils
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de le venir joindre afin de lui prêter main-forte. Le va-et-vient des patrouilles ne suffisait pas à le rassurer. Chaque jour, dès la nuit tombante, il se barricadait dans sa chambre et faisait coucher son fils en travers de la porte, l'épée au poing, pistolets chargés. La prise de la Jtastille le jeta dans un tel saisissement qu'il se coucha dans son lit,
Dos qu'il put se relever, il s'empressa de mettre plusieurs lieues de pays entre sa personne et la Révolution. Muni d'un congé en bonne et due forme, il s'abstint, pendant quelques jours, de paraître aux endroits dangereux.
Cependant, comme la Bastille avait été assiégée aux cris de « Vive le roi! », le débonnaire Louis XVI ne crut pas devoir prendre cet événement au tragique. 11 se rendit en personne dans la salle où l'Assemblée nationale s'était enfermée, et tranquillisa les représentants en leur disant que « leurs personnes étaient en sûreté ». Thibaudeau, toujours malade, n'assistait pas à cette cérémonie. Mais il fut si touché par les récits de ses collègues, qu'il apposa son paraphe au bas du rapport qui fut adressé par les députés du tiersétat poitevin a la municipalité de Poitiers. * Ahl disaient les rédacteurs de celle relation, de quelles acclamations de respect et de tendresse le discours du roi fut accompagné ! Tous les auditeurs avaient les yeux mouillés des douces larmes du sentiment et le monarque partageait cette intéressante
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sensibilité. Le Roi se pendit ensuite . : i pied au (.■an, environné de tous les députés, sans garda
il ious la [dus sure do toutes, celle de l'union
de plus de cent mille Français qui, livrés l'enthousiasme de l'allégresse, l'accompa en le comblanl de bénédictions. Vous ne pouve vous imaginer combien ce spectacle était ;i la f<»i délicieux el attendrissant. Eh! quel spectacle, ai eflot, que celui d'un prince pressé par l'amour d son peuple '■! <li's représentants de 21 million d'hommes se tenanl tous par la main, sans ili' linction de rang ni d'ordre, et paraissant ton mutuellemenl animés pnr les plus doux senti inciils de l'union et de la confraternité. Ah! que moment, el comme il faisait lion oublier toute tes heures d'alarmes qui avaicnl précédé Ci Dament fortuné I »
Cela se passait !e lendemain du I V juillet.
Le député Thihaudeau, dans sa correspondant ne tarissait pas d'éloges sur les vertus privées publiques du « meilleur des rois .. Il ne pnuvai le voir ni l'entendre sans vorser des « pleui d'attendrissemenl ». !,.> cri de : • Vive le Roi) alternait, sur ses lèvres, avec celui de : « Vive In Reine I ■ Ses sentiments étaient d'accord avi Max de l'Assemblée. C'était le temps où lescani toi [vendaient, dans les mes do Paris, des médaill lu 1, profil de Louis XVI, auréolé d'étoiles, s'.i HÎI de ce) exerftuo : Vive à jamais le meillei
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des rois.' Louis XVI , restaurateur de la liberté française et le véritable ami de son peuple! Le Roi étant revenu à l'Assemblée pour prendre part à la séance du 4 février 1790, les scènes d'attendrissement recommencèrent, et Paris illumina.
Thibaudeau crut sincèrement que les destinées de la France étaient enfin fixées et que l'accord du Roi et de l'Assemblée allait faire le bonheur du peuple. Tout le monde, autour de lui, partageait cette espérance. On citait parmi les plus déterminés monarchistes un ancien vétérinaire îles écuries d'Artois, nommé Marat, et un petit avocat d'Arras qui se faisait appeler M. de Robespierre.
Thibaudeau battit des mains, comme tout le monde, lorsque le député Rabaut de Saint-Etienne, étant monté à la tribune, dans la séance du 1°' septembre 1789, s'exprima ainsi : « Il est impossible de penser que personne dans l'Assemblée ait conçu le ridicule projet de convertir le royaume en république. Personne n'ignore que le gouvernement républicain est à peine convenable à un petit Etat, et l'expérience nous a appris que toute république finit par être soumise à l'aristocratie ou au despotisme '. »
L'organisation de la monarchie constitutionnelle fut la principale besogne de l'assemblée dite Constituante. Thibaudeau, dont l'Ame timo-