‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 41 sur 98 · L'ACROPOLE DE PARIS · texte numérisé non relu

L'ACROPOLE DE PARIS

Les cabarets « littéraires » de Montmartre ont joui jusqu'à ces temps derniers , de ce qu'on appelle, dans le langage des ministères et des préfectures, un « régime d'exception ». Ils étaient les enfants chéris de la République. On aurait déboulonné une seconde fois la colonne Vendôme, revisé la Constitution, dénoncé le traité des Pyrénées et rompu l'accord du concert européen, avant de toucher aux libertés de la Butte. Tous ces « chats », noirs, blancs ou rouges, tous ces « chiens » de pelage varié, tous ces « rats » morts ou vivants, tous ces « divans » plus ou moins levantins, tournaient à l'état d'institutions nationales. Déranger le coucher d'Yvette ! troubler son lever ! agiter l'eau de son bain ! allons donc ! autant renverser dix ministères , susciter vingt crises présidentielles, déclarer la guerre à toute l'Europe, et prendre le Grand Turc par la peau du cou pour le mettre dans le cul de bassefosse qu'il a si bien mérité !

Ainsi Montmartre devint l'Acropole de Paris.

La Butte, glorifiée par des annonciers très malins, apparut à nos yeux comme le dernier asile de nos divinités « poliades », comme le refuge imprenable où s'entassaient les trésors de la cité, comme la cime glorieuse où s'achevait l'évolution d'une race . Saluez , mesdames et messieurs, vous voyez le tabernacle de la vieille gaieté française ! Ohé ! ohé !

Et l'on monta, presque en procession, avti une piété quasiment triste, mais convaincue, vers les cérémonies diurnes et nocturnes des bouishouis. On écouta, là-haut, des boniments qui ressemblaient à des sermons sur ta montagne. Des éclats de voix prophétiques furent entendus aux environs du Moulin-Rouge et du Moulin de la Galette. On put croire, un instant, que l'Évangile des temps nouveaux allait naître sur ces hauteurs. Les étrangers de distinction, les rois en exil, les princes en voyage, les ministres en vacances, les grands-ducs en goguette ne manquaient pas d'accomplir le pèlerinage de la rue Pigalle et du boulevard Rochechouart, après ou avant la tournée obligatoire des égoûts. On leur disait que l'esprit français, la fantaisie gauloise et aussi (n'oublions rien) le sérieux des peuples latins s'étaient retirés dans ces lieux. Sur ces tréteaux, on vit des limonadiers cossus se grimer en « révoltés sublimes » cl psalmodier, à leur façon, la revendication des affamés et des * miséreux ». Ce cabotinage attendri s'assaisonnait de couplets parfaitement immondes. Lu question sociale, inscrite sur les programmes de ces brasseries, à titre de « numéro » sensationnel, fut égayée par des exhibitions qui n'avaient rien de sentimental. On rentrait chez soi à la fois édifié, émoustillé, dégoûté. Il parait que. c'était charmant. De là se répandirent sur Paris celle mode de l'érotisme maussade, qui.

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