‹ Le malaise de la démocratie (volume 2)Chapitre 52 sur 98 · VICTOR COUSIN · texte numérisé non relu

VICTOR COUSIN

inséparables de ce bas monde! Elevez vos regards vers l'infini! Aussitôt, vous sentirez moins votre faim et votre soif. Pour Dieu, ne regardez pas d'un œil si allumé les dividendes que nous partageons à vos dépens! Toutes vos peines vous seront comptées au double dans un monde meilleur. On vous payera. Soyez tranquilles. Vous passerez bientôt à la caisse de l'éternité. Un peu de patience, que diable! Au nom du ciel, laisseznous digérer en paix, et ne faites pas de barricades !

Ainsi les bourgeois du temps de Louis-Philippe espéraient vaincre le socialisme, l'anarchie, tous les fléaux, toutes les « hydres », qui troublaient la sécurité de leur conscience et la sûreté de leurs coffres -forts.

Ils se crurent à l'abri du danger, lorsqu'ils virent leurs enfants enrôlés de gré ou de force par les sergents de M. Cousin, sous la bannière du Vrai, du Beau, du Bien.

On risquerait de ne point comprendre ce spiritualisme d'Etat, si on le séparait de la tragicomédie, où naquit, où végéta, où mourut la monarchie de Juillet.

Louis-Philippe, lorsque Lafayette le fit monter à cheval, marcha vers la royauté à travers un chaos de rues dépavées et des acclamations de gens avinés. Son cheval renâclait à chaque pas, butant contre des moellons et flairant l'odeur du

sang frais. Il fut proclamé roi, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, par des insurgés qui lui présentaient les armes. Et quelles armes I Une femme battait du tambour. Les députés présents, MM. Gisquet, Oditon Barrot, Labey de Pompierre, Viennet, de Champlouis, Tronchon, qui n'étaient pas des hommes de plein air, craignaient que leurs redingotes ne fussent éclaboussées. Après avoir profité de l'insurrection, ils jurèrent d'en linir avec elle. Le < lion populaire ■ avait bien rugi : on chercha une cage où l'on pût tranquillement lui rogner les dents et lui limer les ongles. La Révolution était finie, dès l'instant où les révolutionnaires habiles étaient en place. Leur intérêt exigeait qu'on opposât une digue ■ aux mauvaises doctrines » qui avaient d'ailleurs favorisé leur élévation. C'est pour eux que M. Cousin travailla. Il travailla d'autant plus qu'à chaque instant de nouvelles émotions vinrent accroître les angoisses de sa clientèle. Des coups de fusil, rue Transnonain I . . . Ahl monsieur Cousin, voilà des gens qui ne respectent pas les décrets de la Providence!... Des meetings à Lyon, des ouvriers (|iii déploient un drapeau noir avec cette devise : Vivre m travaillant ou viourir en combattant!... (l'est affreux! Allons, monsieur Cousin, ordonnez à vos professeurs de philosophie de répandre partout le bruit que l'urne est immortelle!... Iti Delessert, préfet de police, et M. Duch&tel,

VICTOR COUSIN loi

ministre de l'Intérieur, sont inquiets. Oh! monsieur Cousin, daignez les aider à maintenir la société sur sa base!... Monsieur Cousin, sauveznous!... Ainsi se développa, d'émeute en émeute, la philosophie spiritualiste.

On s'étonne qu'un système, ainsi accommodé aux nécessités quotidiennes de la politique, et dont les aphprismes rassurants ressemblent, en définitive, à une vaste déclaration ministérielle, soit si bien coordonné. C'est que M. Cousin fut vraiment un homme supérieur, presque un grand homme. Quel dommage qu'il n'ait pas vécu assez longtemps pour être président de notre République! Il eût d'emblée porté à la perfection ce genre littéraire dii « message », qui, depuis la mort de M. Thiers, n'existe plus.

Il était d'ailleurs très capable, s'il l'eût voulu, dé réussir dans les vanités de la métaphysique. Il connaissait, autrement que par ouï-dire, les métaphysiciens d'outre-Rhin. Il avait fumé des pipes avec le brumeux Hegel. Il se vantait, avec raison, de pouvoir improviser, en une semaine, les tenants et les aboutissants d'une métaphysique complète. Il refusa de se livrer à cet exercice, soit que son instinct des grandes choses ait répugné à ce jeu puéril, soit que son élégance native ait dédaigné ce pédantisme fastidieux. Il sacrifia délibérément sa renommée d'artiste à ses soucis d'ordre social et, somme toute, à son

i!>2 LE MALAISE DE LA. DÉMOCRATIE

patriotisme inquiet. Ses disciples, qu'il faisait manœuvrer au doigt et à l'œil, se sont vengés de sa tyrannie par des épigrammes. Les collégiens ne lui savent pas gré d'avoir abaissé son génie jusqu'à leur nullité. Le corps enseignant, dont il voulut faire un clergé, ne se souvient plus qu'il doit à M. Cousin une grande part du respect qui continue de l'entourer et de le défendre. Enfin, la postérité n'aime pas les vaincus. Or, M. Cousin fut vaincu, lui aussi, par le monstre qu'il avait résolu de dompter. La bourgeoisie arrivée et> la Démocratie « arriviste » ont rué dans les brancards délicats et sous les harnais fragiles qu'il leur avait imposés. Vainement, il distribua aux maîtres de la jeunesse une provision de martingales et de caveçons pour apprivoiser la société effarée. Ses disciples, Amédée Jacques, Emile Saisset, Jules Simon, Paul Janet se sont usés dans cette besogne. La méthode de Cousin n'empêcha ni les utopies de 48i7, ni les boucheries de 1848, ni le guet-apens do 1851, ni l'aplatissement de la nation devant un césar de rencontre, ni le retour offensif d'une métaphysique délirante, ni la sarabande exaspérée, le trémoussement dans le vide, que nous voyons présentement 1 ...

Dans une position fort éloignée de celle où

1. V. quelques pages très justes de M. Emile Faguet sur Victor Cousin, Politiques et moralistes du XIX* siècle, deuxième série. Préface, p. vii-ix. — P. 230, 380.

Page 1