LE POSITIVISME
Victor Cousin pontifia, Auguste Comte a cherché, lui aussi, les moyens de remédier à l'anarchie intellectuelle et morale qui a été la maladie chronique de notre siècle tumultueux. Effrayé par la folie de l'individualisme, il a cherché un principe positif, pour y asseoir la société. Sur les débris des religions révélées et des métaphysiques arbitraires, il a entrepris d'édifier la doctrine morale et la « physique sociale » du positivisme *. On aimerait à insister sur cette doctrine; mais n'ayant pas été une « philosophie d'état », elle n'occupe pas, dans l'histoire politique de ce siècle, une place aussi considérable que dans l'histoire des idées.
Il est visible que les fondateurs de la troisième République, lorsqu'ils ont mis la main aux affaires, ont senti, comme leurs prédécesseurs, le besoin de créer un nouveau « pouvoir spirituel ».
Avant même que la constitution de 1873 eût été promulguée, on s'occupa de distribuer à la France républicaine une indispensable provision d'idéal.
Le génie de Michelet, la poésie vertueuse de Quinet furent d'abord les deux principales sources d'idées et de sentiments où s'alimenta la morale laïque du régime nouveau.
L'Université reprit, sous la troisième Répu-
i. V. Faguet, ibid. 9 269, 281.
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blique, l'empire intellectuel et moral qu'elle avait perdu depuis le coup d'État du 2 décembre. Ses maîtres reçurent, sinon en droit, du moins en fait, le monopole de la direction spirituelle du peuple français.
C'est en s'inspirant, d'ailleurs, d'une pensée de Tocqueville, que Ton confia au corps enseignant de l'Université française le soin de présider au progrès des intelligences et des courages.
« Si ceux qui sont appelés à diriger les nations, disait Tocqueville, apercevaient clairement et de loin les instincts nouveaux qui bientôt seront irrésistibles, ils comprendraient qu'avec des lumières et de la liberté, les hommes qui vivent dans les siècles démocratiques ne pourront manquer de perfectionner la portion industrielle des sciences, et que désormais tout l'effort du pouvoir social doit se porter à soutenir les hautes études et à créer de grandes passions scientifiques. De nos jours, il faut retenir l'esprit humain dans la théorie : il court de lui-même h la pratique, et, au lieu de le ramener sans cesse vers l'examen détaillé des effets mondains, il est bon do l'en distraire quelquefois pour l'élever jusqu'à la contemplation des causes premières ! . »
l. Cité par Jules Ferry. Discours prononcé à la Chambre des députés, dans la séance du 3 juin 18*76, lors de la discussion du projet Waddington sur la collation des grades. V. Discours et opinions de Jules Ferry, publiés par Paul Ilohiquet, t. II, p. 2:1.2.
MIGHELET ET QUINET 4 5o
Par l'effet naturel de cette idée, le gouvernement des âmes échut aux philosophes universitaires. Quelques-uns d'entre eux avaient servi dans le régiment de Victor Cousin. Jules Simon, ministre de l'instruction publique, était un des plus brillants officiers de la caserne spiritualiste. Il fonda de grandes espérances sur l'avenir d' « un enseignement d'État, fortement organisé, avec des traditions, un esprit de corps, une hiérarchie, une autorité ancienne et incontestée » \
Nulle corporation n'était plus digne que l'Université, de veiller au développement intellectuel et au réconfort moral des multitudes incertaines et tâtonnantes qui acclamaient la République, après avoir éprouvé la faiblesse ou la vilenie des autres gouvernements.
Après la chute du régime césarien, dont la suspicion taquine avait pesé si lourdement sur le libéralisme des professeurs, l'Université de France, par sa propagande efficace en faveur de la liberté, par son opposition aux retours offensifs du « sabre » et du « goupillon », acquit des titres à la faveur populaire. Elle eut très longtemps, sous sa toque et sous sa robe, cette gaieté frondeuse, cette probité narquoise, ce don de chansonner, qui, dans notre pays, viennent à bout des pires tyrannies.
1. Discours prononcé par Jules Ferry, ministre de l'instruction publique, à la distribution des prix du concours général, le 6 août 1879.
J'ai connu quelques professeurs qui, après avoir subi les rigueurs de M. Fortoul, se consolèrent de toutes les tracasseries administratives en suivant les cours d'archéologie subversive du normalien Beulé, en lisant les articles du normalien Despois, en applaudissant, à huis clos, ces fameux Propos de iMbienw, œuvre retentissante et éphémère du normalien Rogeard. C'étaient des hommes paisibles et indomptables. L'esprit de la Satire Ménippée revivait en eux. Ils n'avaient rien de la violence habituelle aux révolutionnaires ni de la mine sombre dont les conspirateurs sont coutumiers. Ils savaient attendre. Ils se disaient que la France ne consent pas à rester longtemps sotte ou servile. En attendant, ils savaient mépriser. Etant familiarisés, par l'étude de l'histoire, avec les revirements de la politique, ils connaissaient le boulangismc intermittent d'un peuple impressionnable qui éprouve, au moins une fois par siècle, le besoin de proclamer un césar de grand chemin ou de couronner un roi des Halles. L'Université , instituée par Napoléon pour être une machine d'administration intellectuelle, échappa, dès qu'elle fut adulte, à l'impulsion de son fondateur et travailla surtout à l'affranchissement des intelligences. Son histoire, agitée par des fortunes diverses, se confond avec celle des hautes parties de la société moderne.
Jules Ferry pouvait, avec raison, à la Chambre