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LE BOTTIN DE L' ASSIETTE- AU-BEURRE

toraux. Tous les groupes de la Chambre s'y rencontrent dans un voisinage fraternel. C'est la vraie concentration. Chaque législature, en passant, a laissé là ses épaves. Chaque secrétaire d'Etat, en disparaissant, s'est assuré une sorte de survie en versant son cabinet particulier dans les affaires publiques, et en plaçant ses amis aux bons endroits, devant le guichet de la caisse nationale. Les premiers rangs de la hiérarchie sont ainsi occupés par les revenants et par les fantômes de tous les ministères morts. C'est à la fois lugubre, burlesque et odieux.

En vérité cet Almanach national est inquiétant. Si j'étais fonctionnaire, je gémirais en songeant que les avenues de cet asile sont barrées, encombrées de toutes parts par la cohue des politiciens. Simple citoyen, je frémis en pensant que le vœu de la France entière est d'entrer là dedans, que l'ambition de notre pays se réduit, de plus en plus, à la quête des places...

Et je vois ce livre, jadis présentable, grossir, s'enfler, jusqu'à devenir la Bible des temps nouveaux, le dictionnaire des satisfaits, bref — pour parler l'argot des nouvelles couches — le « Bottin de l'Assiette-au-beurre ».

Parmi les types nouveaux que cette chasse aux deniers publics à fait éclore, il faut citer le plus cynique de tous : le chef de cabinet.

Lorsque le ministère Brisson fut constitué, un

de mes amis, qui est sous-préfet dans la dernière de nos sous-préfectures, vint me trouver et me dit :

— Connaissezrvous quelqu'un qui connaisse le sous-secrétaire des Postes et des Télégraphes?

— Non.

— Et le gérant des Colonies?

— Pas davantage.

— Pourriez-vous me recommander au monsieur des Finances?

— Pas le moins du monde.

— Auriez-vous des accointances avec IJAgriculture?

— Pas du tout. Mais pourquoi diable me demandez-vous tout cela?

— Voici. Je m'ennuie dans la dernière de nos sous-préfectures. Mes administrés me scient le dos. Je me suis esbigné pour trois jours en laissant les clefs de la boîte à mon conseiller d'arrondissement. Je me suis dit que du moment qu'on fabrique un ministère, il faudra nécessairement bâcler des cabinets. Ah! si je pouvais décrocher une chefferie ou une sous-chefferie !

— Vous dites?

— Je dis que je voudrais bien être chef, chef adjoint ou sous-chef de cabinet quelque part. Je m'ennuie tant là-bas! Vous ne pourriez pas m'aider? »

Je démontrai sans peine à mon ami que je

n'avais aucun crédit dans les antichambres, ni aucune influence sur les gérants de nos affaires publiques. Alors, il s'en alla très vite, ayant d'ailleurs pris une voiture à l'heure. Son fiacre était « en bas », comme le fameux « zouave » de M. Lockroy. Il continua ses courses. Je ne l'ai plus revu.

J'imagine qu'en apprenant l'avènement de M. Dupuy, il a laissé de nouveau « les clefs de sa boîte » à son conseiller d'arrondissement, et que, de nouveau, il a cherché une fissure pour s'introduire dans un cabinet.

Aussitôt que le concours est ouvert, dès que la liste des nouveaux secrétaires d'État vient de paraître au Journal officiel, signée par le Président de la République et contresignée par le président du Conseil « sortant », on voit tous les aspirants chefs, sous-chefs, chefs adjoints des divers cabinets et des différents secrétariats se déployer en tirailleurs. Présidence du Conseil, Intérieur, Guerre, Justice, Commerce, Instruction publique, Travaux publics. Colonies, autant de bons morceaux, tout frais, que l'on va se disputer à coups d'ongles, s'arracher à belles dents.

Les « chefferies », les « sous-chefferies » et les servitudes annexes sont très convoitées, parce qu'on y trouve toujours, en somme, un os à ronger.

Le « cabinet » d'un ministre, ce n'est pas tou-

jours, comme on pourrait le croire, un atelier où Ton travaille ; c'est plutôt un endroit où Ton soupe par petites tables, avec les reliefs de V « Assiette au beurre » .

Aussi les crises ministérielles, déjà inquiétantes, sont toujours suivies par une espèce de crise secondaire, que le public connaît moins, et que les auteurs de comédies devraient étudier.

Dès que la Chambre a culbuté un ministère, les concierges des « ministrables » sont assaillis par l'interminable cortège des postulants. La poste est encombrée de lettres « personnelles » et de « petits bleus », où se manifeste l'expression lyrique des plus purs dévouements et des cordialités les plus désintéressées. Un tas de jeunes gens et même d'hommes mûrs brûlent de réconcilier le pouvoir civil avec l'autorité militaire, de rétablir l'équilibre du budget, de consolider nos ponts et nos chaussées, de peupler nos colonies, de panser les douleurs de la magistrature, de guérir le marasme de nos commerçants et de nos industriels. Qu'on leur donne seulement, place Beauvau, rue Saint-Dominique, place Vendôme, rue de Grenelle, boulevard Saint-Germain, au pavillon de Flore, n'importe où, un bureau d'acajou, un fauteuil, un rond de cuir. Et l'on verra!

Parfois, ces requêtes doucereuses sont assaisonnées d'apostilles éloquentes.

Un père, sénateur, ou un oncle, député, laisse

entendre que, si Ton veut bien caser le petit jeune homme ou le vieux fruit sec, le gouvernement pourra compter sur ces fidélités inaltérables dont se compose l'ordinaire appoint des majorités parlementaires. Autrement, on ne garantit rien. Ou plutôt, on laisse prévoir quelques-unes de ces défections meurtrières qui entraînent au fond des abîmes les plus illustres hommes d'État.

Pour résister à ces prières, il faudrait avoir un cœur de roche. Pour demeurer ferme devant ces menaces, il faudrait être doué d'une volonté dé fer. Depuis longtemps, nos ministres, aussi exempts de méchanceté que dénués d'énergie, se laissent bonnement envahir. Ils ouvrent leurs cabinets à n'importe qui, même à des gens qu'ils ne connaissent pas. Ils disent parfois au premier venu :

« Prenez donc la peine de vous asseoir. Voici ma correspondance particulière. Voici les papiers publics! Débrouillez- vous là dedans. »

On s'étonne , après cela, que des documents « confidentiels » s'envolent jusque dans les loges de portières !

Je consulte VAlmanach national et je vois, entre autres exemples , un ministère dont l'état-major fut ainsi composé :

Un chef du cabinet ; Un premier chef adjoint du cabinet ; Un second chef adjoint du cabinet ; Un troisiènae chef adjoint du cabinet \ Un sous-chef du cabinet;

Un chef du secrétariat ;

Un chef de bureau du cabinet ;

Un sous-chef de bureau du cabinet.

Voilà, direz-vous , un ministre bien servi.

h'Almanach national, toujours farceur et lugubre, nous renseigne sur les occupations de cette équipe : « Ouverture, enregistrement et distribution des dépêches à l'arrivée . — Affaires d'un caractère intime et confidentiel. » Eh bien î le ministre dont je parle — et que, par égard pour son infortune, je ne nommerai point — a vu ses papiers les plus intimes s'égarer dans la poche d'un adversaire , s'étaler sur la tribune de la Chambre, circuler dans tous les journaux... Un des garnisaires de son cabinet les avait, tout bonnement, brocantés.

Vrai, je ne voudrais pas, si j'étais dans le gouvernement, traîner une si nombreuse séquelle à mes trousses. Un bon secrétaire, pas trop bête, pas trop indiscret, pas trop exigeant, me suffirait.

Le rôle d'un chef de cabinet est très simple. Il devrait consister à renseigner le patron sur les tenants et aboutissants des hommes et des choses, à écarter de lui les fâcheux, à l'empêcher surtout de gaspiller son temps et ses forces. Un chef de cabinet doit avoir la fidélité du chien de garde. S'il a, par surcroît, la prudence du serpent et la subtilité du renard, c'est tant mieux. En tout cas, il évite à son maître la surcharge des menus

détails, il comprend à demi-mot ses intentions, il ne le harcèle pas de demandes, il lui laisse le loisir de songer à la politique et de poursuivre un grand dessein.

Le modèle du genre, c'est, je crois, le Père Joseph , qui fut chef de cabinet du ministre Richelieu.

On peut citer aussi M. de Méneval, secrétaire de l'empereur Napoléon.

Malheureusement, je crains que le moule où furent coulés ces excellents serviteurs ne soit cassé.

Aujourd'hui, les chefs, sous-chefs, chefs adjoints et autres sous-fifres ne sont plus, en général, que des demi-politiciens qui attendent, plus ou moins impatiemment, dans les cabinets des ministres, la vacance d'une place, la création d'un bénéfice, l'octroi d'une faveur.

Ces messieurs ne se contentent plus des avantages quotidiens de leur emploi : rond de cuir, éclairage, chauffage, révérences d'huissiers, billets de théâtre, décorations. Ils sont vite blasés sur le plaisir que l'on éprouve à expédier des lettres folâtres par l'intermédiaire d'un garde municipal. Ils consentent à suivre M. le ministre dans sa prospérité. Mais ils refusent de l'accompagner dans sa chute et de l'escorter dans sa retraite. Quand les ministères tombent, MM. les chef, sous-chefs, etc., restent. Ils ne veulent pas s'en aller.

Qu'en faire? On est obligé de les verser dans quelque bureaucratie lucrative.

Lorsqu'un fonctionnaire régulier demande à servir selon son grade et selon ses aptitudes, les directeurs du personnel lèvent les bras au ciel en s'écriant :

« Mais, malheureux, il n'y a plus de places!

C'est complet partout! »

Récemment, un jeune savant, M. Colin, revenait de l'Ecole d'Athènes où il a passé quatre ans. Habile épigraphiste, il est déjà classé parmi les plus remarquables disciples d'HomoUe et de Foucart. On l'expédie à Beauvais.

Naïf jeune homme ! Si, au lieu de travailler au soleil sur les chantiers de Delphes, il s'était seulement assis dans le cabinet de la rue de Grenelle, on n'aurait pas été embarrassé pour lui trouver un poste plus éminent. On l'aurait nommé, à tout le moins, officier d'académie.

Quand un ministre déménage , son cabinet émigré, avec armes et bagages, vers les coins bénis où l'on continue d'émarger. Les uns se transportent au Conseil d'Etat. Les autres sont installés dans les compagnies judiciaires. Les préfectures recueillent quelques débris. Les perceptions s'offrent aux plus favorisés. Le clergé seul et la gendarmerie ne sont pas encore encombrés par le trop-plein des cabinets ministériels.

Si seulement les ministères étaient durables, le

mal ne serait pas trop étendu. On en pourrait circonscrire les limites. Rouher disait, en parlant de Magne :

« Nous n'avons plus rien à craindre de lui.

Tout son monde est casé. »

Hélas! l'interminable défilé des ministères nous amène une série de clientèles à nourrir. On arrive par fournées, comme au buffet de la Présidence. Mais, tandis qu'à la Présidence les invités, après avoir mangé, s'en vont, sous l'œil vigilant du général Bailloud ou du commandant Meaux-Saint- Marc, ici, tout le monde veut rester à table.

Et l'augmentation des impôts continue, malgré les louables efforts de la Ligue des Contribuables...

Cela durera tant que les ministres s'embarrasseront de ces chefs, sous-chefs, chefs adjoints qui leur servent si peu, et qui no«s coûtent si cher.

A ce propos, on raconte une anecdote.

C'était en 1882. On venait de former un ministère. Un jeune professeur, absolument inconnu, publia, dans une revue technique, un article très documenté, très acerbe, où les bureaux de l'Instruction publique étaient malmenés avec une juste rigueur.

Les bureaucrates, irrités, montrèrent ce réquisitoire au ministre qui s'empressa de faire appeler l'auteur irrévérencieux :

— Ah! vous voilà, vous? lui dit-il dès qu'il le

t entrer. C'est vous qui avez écrit que tout ne i pas pour le mieux dans mes bureaux?

— Mon Dieu! monsieur le ministre, j'avoue l'en effet... j'ai cru... j'ai pensé...

— Je n'accepte pas vos excuses! reprit le tntstre. Puisque vous connaissez si bien les lus de mon administration, je vous mets en imeure de m'aider, séance tenante, à les réforer. Vous êtes, à partir de maintenant, mon chef '. cabinet.

Quelques jours après cette scène historique, le inistère tomba.

C'était trop beau !

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