CESAR
rapports, une parfaite simplicité, une certaine modestie pour sa personne, au milieu de Torgueil immense que lui donnait son origine... Sa conversation était rare et stérile : chez lui nul art pour faire parler les autres et se mettre en rapport intime avec eux; aucune facilité à s'énoncer lui-même, mais des habitudes écrivassières et un certain amour-propre d'auteur. Sa dissimulation, qui était profonde, comme celle d'un homme qui a passé sa vie dans les complots, s'aidait singulièrement de l'immobilité de ses traits et de l'insignifiance de son regard : car ses yeux étaient ternes et opaques comme ces verres épais, destinés à éclairer la chambre des vaisseaux, qui laissent passer la lumière, mais à travers lesquels on ne voit rien. Très insouciant du danger, il avait un beau et froid courage dans les jours de crise, et en même temps, chose assez commune, il était fort vacillant dans ses desseins... Il avait toujours, dit-on, été très adonné aux plaisirs et peu délicat dans le choix. Cette passion de jouissances vulgaires et ce goût de bien-être s'étaient encore accrus avec les facilités du pouvoir. 11 y alanguissait chaque jour son énergie, y amortissait et rabaissait son ambition même. Son intelligence était incohérente, confuse, remplie de grandes pensées mal appareillées, qu'il empruntait tantôt aux exemples de Napoléon, tantôt aux théories socialistes, quelquefois aux souvenirs de l'Angleterre où il avait vécu : sources très différentes et souvent fort contraires. 11 les avait péniblement ramassées dans des méditations solitaires, loin du contact des faits et des hommes, car il était naturellement rêveur et chimérique...
En général, il était difficile de l'approcher de très près, sans découvrir une petite veine de folie courant au milieu de son bon sens et dont la vue, rappelant sans cesse les escapades de sa jeunesse, servait à les expliquer... On peut dire, au demeurant, que ce fut sa folie plus que sa raison qui, grâce aux circonstances, fit son succès et sa force... 11 se fiait à une étoile; il se croyait fermement l'instrument de la destinée et l'homme nécessaire. — Le trait caractéristique et fondamental de son esprit, en matière politique, c'était la haine et le mépris des assem-
blées... Son infériorité dans la discussion lui rendait en général le contact des hommes d'esprit assez pénible... 11 désirait, avant tout, rencontrer le dévouement à sa personne et à sa cause : le mérite le gênait pour peu qu'il fût indépendant. Il lui fallait des croyants en son étoile et des adorateurs vulgaires de sa fortune *.
Il faut retenir et méditer presque tous les mots de cette analyse, si Ton veut comprendre les raisons de l'accord momentané qui unit la Démocratie et le prince Louis-Napoléon.
Achevons cette effigie par quelques traits empruntés à d'autres témoins, et par quelques touches, prises à d'autres palettes :
Son regard doux, un peu voilé, était tour à tour vif et caressant *...
Il savait écouter beaucoup, à la grande différence de Louis-Philippe ^,
Le Président a, dans son aspect, quelque chose de timide, d'embarrassé et de froid qui glace au premier abord... Son sourire est bienveillant, ses manières sont polies ♦...
Les démocraties applaudissent très souvent les bavards, mais ne se donnent entièrement qu'aux silencieux.
La France, vers 1850, eut apparemment besoin de silence. Napoléon le Taciturne reposa la
1. Souvenirs, p. 313-318. Cf. Napoléon III, avant Vempire, par H. Thirria, 1895.