LA RELIGION DE LA BOURGEOISIE
Et aussi, tâchant d'accommoder ses lectures au caractère de ce public choisi qui fut tout oreilles, le doyen de la Comédie-Française aurait pu récolter d'abondantes moissons dans le sermon sur Y Impénitence finale^ qui fut prêché au Louvre, devant le Roi, le dimanche de la deuxième semaine de carême de 1662. On aurait voulu l'entendre, gourmandant ses fidèles, de cette même voix impérieuse et vengeresse dont il profère, au troisième acte de Ruy Blas, la fameuse interjection : Bon appétit, messieurs !
Que dirai-je maintenant, messieurs, de cette humeur inquiète, curieuse de nouveautés, ennemie du loisir et impatiente du repos? D*où vient qu'elle ne cesse de nous agiter, en nous engageant d'affaire en affaire, avec un empressement qui ne finit pas?... La nature même nous enseigne que la vie est dans l'action; mais les mondains, toujours dissipés, ne connaissent pas V efficace de cette action paisible et intérieure qui occupe Vâme en elle-même; ils ne croient pas s'exercer s'ils ne s'agitent, ni se mouvoir s'ils ne font du bruit : de sorte qu'ils mettent la vie dans cette action empressée et tumultueuse; ils s'abîment dans un commerce éternel d'intrigues et de visites...
Si l'on avait voulu que cette retraite pascale fût féconde en grâces spirituelles et produisît tous les fruits que l'on devait en espérer, il était nécessaire de frapper l'esprit des pécheurs et des pécheresses par une de ces troublantes paraboles que les habiles prédicateurs savent si bien appliquer, toutes chaudes de généreuse inquiétude, à
lOS LE MALAISE DE LA DÉMOCRATIE
la rosserie des consciences veules. La muflerie du mauvais riche est peinte en traits vigoureux dans ce même sermon sur V Impénitence finale. Ailleurs, dans le sermon Sur la loi de Dieu (pour le dimanche de la Quinquagésime), je trouve une description du carnaval si parfaitement juste, qu'elle s'applique très exactement aux joyeux ébats dont la troisième République, bonne fille, prend maintenant la tutelle et presque l'initiative. Le sermon sur Y Amour des plaisirs aurait engagé la clientèle de la Bodinière au mépris des <c voluptés sensuelles » et à la recherche « d'une félicité toute chaste ». Le sermon Pour la profession de ili*'® de La Vallière est merveilleusement adapté à l'état d'âme des diablesses qui se font ermites. Bossuet le prononça devant la Reine, ce qui était, pour les dilettantes, un raffinement de haut goût.
M. Mounet-SuUy aurait pu arrêter son choix sur le sermon qui se rapporte à V Ardeur de la pénitence. Jamais on n'a mieux dit comment et pourquoi l'incorrigible Madeleine ajourne perpétuellement la date de son retour à la vertu :
Une lumière soudaine et pénétrante brille aux yeux de Madeleine; une flamme toute pure et toute céleste commence à s'allumer dans son cœur; une voix s'élève au fond de son âme, qui l'appelle par plusieurs cris redoublés aux larmes, aux regrets, à la pénitence; elle est troublée et inquiète ; sa vie passée lui déplaît, mais elle a peine à changer si tôt : sa jeunesse fleurissante lui demande