‹ Le malaise de la démocratieChapitre 4 sur 108 · UN PORTRAIT D'ANCÊTRE · texte numérisé non relu

UN PORTRAIT D'ANCÊTRE

cravaté d'un triple tour de batiste blanche, majestueux par ses besicles, redoutable par ses sentences, inépuisable en dissertations, bref Tincarnaticfn parfaite de l'ancien Centre-gauche.

C'est là une caricature par trop burlesque. Le comte de Tocqueville n'a pas pu être le vieillard fâcheux que Ton s'imagine, puisqu'il est mort le 16 avril 1859, ayant à peine cinquante-trois ans, ce qui est, de l'aveu de tout le monde, un âge peu avancé.

Sans doute, il avait, comme la plupart de ses contemporains, comme ses amis Gustave de Beaumont, Royer-Collard, Dufaure, Lanjuinais, Rémusat, un certain souci de tenue extérieure, inspiré surtout par le respect que tout homme doit témoigner à ses semblables. Il pensait, comme René Descartes, qu'il faut se soumettre aux coutumes de bienséance communément approuvées par l'opinion de la majorité. Il n'eût pas adopté, pour siéger à la Chambre, le burnous du docteur Grenier, ni la blouse de Thivrier ni peut-être certains « complets » qui valent ce burnous et cette blouse. Mais il n'était ni compassé, ni rogue. Probablement régulier dans ses mœurs, sobre dans ses repas, fidèle à ses amitiés, religieux observateur de la parole donnée, médiocrement intrigant, il ne faisait pas, de son « austérité » une profession, ni de sa « respectabilité » une carrière. Ceux qui l'ont connu et M. Eugène d'Eichthal,

son biographe, affirment qu'il était honnête autant qu'aimable*. A l'encontre du préjugé commun, qui lui attribue volontiers les froideurs d'un doctrinaire gourmé, il était doué d'un tempérament plutôt fougueux. Il se vantait d'avoir quelquefois le « diable au corps », et il plaignait ceux qui ne connaissent pas les bienfaits de cet indispensable diable. « On ne réussit à rien, écrivait-il au fils d'un de ses amis, on ne réussit à rien, surtout dans la jeunesse, si l'on n'a pas un peu le diable au corps !» Et il ajoutait, pour donner à son jeune correspondant une idée de ses emportements juvéniles : « A votre âge, j'aurais entrepris de sauter par-dessus les tours de Notre-Dame, si j'avais su trouver de l'autre côté ce que je cherchais ! ' »

M. de Tocqueville aimait les arts et encourageait délicatement les artistes, parce qu'il croyait que l'art doit être la parure de la Démocratie, et que toutes les républiques ne sont pas nécessairement béotiennes. Un soir de l'année 1844, Frédéric et Théodore Chassériau étaient en visite chez lui, 11, rue de Castellane.

— Votre frère est bien triste, dit-il à Frédéric.

— En effet, lui répondit celui-ci, on lui refuse

1. Alexis de Tocqueville et la Démocratie libérale ^ par E. d'Eichthal, 1 vol.

2. Cof^espondance d'Alexis de Tocqueville, t. I, p. 469. M. d'Eichthal dit très justement : « Tocqueville fut sauvé de la tristesse par la passion » (ouv. cité, p. 14).

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