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LE SPIRITUALISME

de tous les grands professeurs de ce siècle, fut oratoire. Pour s'emparer des Français, — qui, • malgré la légende, ne sont pas nés malins, — il faut crier fort. On s'est trompé lorsqu'on a cru devoir introduire dans nos Facultés l'usage des leçons bredouillées à la manière allemande. Le bégaiement et le huis-clos ne réussiront jamais dans notre pays... M. Cousin avait déjà essayé son spiritualisme sur l'auditoire de la Sorbonne, avant de le divulguer dans les lycées et collèges du royaume. Il avait remarqué, autour de lui, dans les esprits et dans les cœurs, une lassitude qui n'allait cependant pas jusqu'au reniement complet du rationalisme. On éprouvait un vague besoin de croire, sans toutefois se résigner encore à la foi du charbonnier. M. Cousin sut inventer un catéchisme qui, sans choquer l'humeur voltairienne de MM. les officiers de la garde nationale, s'accordait assez bien avec les cantiques modulés par Déranger en l'honneur du Dieu des bonnes gens.

La religion de Cousin fut prêchée par Amédé'e Jacques, par Emile Saisset, même par Jules Simon. Le Dictionnaire philosophique d'Adolphe Franck en fut le résumé et, pour ainsi dire, la somme.

C'était un édifice harmonieux où l'on apercevait d'abord l'âme immortelle dûment séparée du corps. Le dogme de la liberté hiiiU^tee» démoulré

par un raisonnement péremptoire, se prêtait habilement aux exigences de la rhétorique parlementaire. La responsabilité humaine, logiquement * supposée par la liberté, réservait aux représentants officiels de Tordre social le droit de punir. L'idée du devoir était sauvée. Le vice et la vertu n'étaient pas simplement des « produits comme le sucre et le vitriol ». Les procureurs du roi pouvaient, en toute sécurité de conscience, poursuivre les crimes et les délits. La propriété était sauvegardée, par égard pour les acquéreurs de biens nationaux. Au-dessus des lois humaines, la loi divine était appliquée régulièrement par un Dieu vigilant, que M. Cousin sembla considérer comme le fonctionnaire suprême de sa hiérarchie et comme le gendarme providentiel des propriétaires. Le dogme de la Providence était un argument contre les mécontents, contre les aigris, contre les émeutiers qui récriminent, rechignent, regimbent, se plaignant des prétendues imperfections de la société capitaliste. Un commissaire de police intelligent pouvait s'en servir pour fermer la bouche à Blanqui. Et l'immortalité de l'âme! la vie future! Quelles admirables perspectives, au delà des « tristesses de l'heure présente »! Quelle compensation sublime à offrir aux ouvriers qui réclament une condition plus heureuse et un salaire mieux proportionné à leur labeur! Oubliez, mes amis, ces mesquines misères,

VICTOR COUSIN 14d

inséparables de ce bas monde î Elevez vos regards vers l'infini! Aussitôt, vous sentirez moins votre faim et votre soif. Pour Dieu, ne regardez pas d*un œil si allumé les dividendes que nous partageons à vos dépens! Toutes vos peines vous seront comptées au double dans un monde meilleur. On vous payera. Soyez tranquilles. Vous passerez bientôt à la caisse de l'éternité. Un peu de pafience, que diable! Au nom du ciel, laisseznous digérer en paix, et ne faites pas de barricades !

Ainsi les bourgeois du temps de Louis-Philippe espéraient vaincre le socialisme, l'anarchie, tous les fléaux, toutes les « hydres », qui troublaient la sécurité de leur conscience et la sûreté de leurs coffres-forts.

Ils se crurent à l'abri du danger, lorsqu'ils virent leurs enfants enrôlés de gré ou de force par les sergents de M. Cousin, sous la bannière du Vrai, du Beau, du Bien.

On risquerait de ne point comprendre ce spiritualisme d'État, si on le séparait de la tragicomédie, où naquit, où végéta, où mourut la monarchie de Juillet.

Louis-Philippe, lorsque Lafayette le fit monter à cheval, marcha vers la royauté à travers un chaos de rues dépavées et des acclamations de gens avinés. Son cheval renâclait à chaque pas, butant contre des moellons et flairant l'odeur du

sang frais. Il fut proclamé roi, sur la place de THôtel-àe-Ville, par des insurgés qui lui présentaient les armes. Et quelles armes! Une femme battait du tambour. Les députés présents, MM. Gisquet, Odilon Barrot, Labey de Pompierre, Viennet, de Champlouis, Tronchon, qui n'étaient pas des hommes de plein air, craignaient que leurs redingotes ne fussent éclaboussées. Après avoir profité de l'insurrection, ils jurèrent d'en finir avec elle. Le « lion populaire » avait bien rugi : on chercha une cage où l'on pût tranquillement lui rogner les dents et lui limer les ongles. La Révolution était finie, dès l'instant où les révolutionnaires habiles étaient en place. Leur intérêt exigeait qu'on opposât une digue « aux mauvaises doctrines » qui avaient d'ailleurs favorisé leur élévation. C'est pour eux que M. Cousin travailla. Il travailla d'autant plus qu'à chaque instant de nouvelles émotions vinrent accroître les angoisses de sa clientèle. Des coups de fusil, rue Transnonain!... Ahl monsieur Cousin, voilà des gens qui ne respectent pas les décrets de la Providence!... Des meetings à Lyon, des ouvriers qui déploient un drapeau noir avec cette devise : Vivre en travaillant ou mourir en combattant!,.. C'est affreux! Allons, monsieur Cousin, ordonnez à vos professeurs de philosophie de répandre partout le bruit que l'àme est immortelle!... M. Delessert, préfet de police, et M. Duchâtel,

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